‹ Les français du XVII siècleChapitre 117 sur 125 · GAZETTES ET JOURNAUX AU XYI^' SIÈCLE · texte numérisé non relu

GAZETTES ET JOURNAUX AU XYI^' SIÈCLE

y\. iMichaut supplie et paye; madame Guillemot réclame et menace, elle est auditrice des comptes et se lâche qu'on l'ait désignée sous le nom de certaine bourgeoise.

Le Mercure dispense la gloire, et chacun veut en avoir. M. Boniface, imprimeur, a conçu le projet d'égayer les billets d'enterrement, il fonde là-dessus sa fortune et demande qu'on le prône :

La grâce que j'espère et qui m'est importante, C'est un peu de secours d'une plume savante, Et la vôtre aujourd'hui, par son invention. Met ce que bon lui semble en réputation : Pour être dans le monde illustre ajuste titre, Il faut dans le Mercure occuper un chapitre.

M. Beaugénie est un poète qui S3 croit sublime parce qu'il fait des énigmes ridicules.

... Je viens, moi, vous rendre un bon office; Je viens vous faire voir que j'ai quelque talent, Je viens vous réciter un ouvrage excellent. — Qu'est-ce, monsieur? Voyons.

— Une énigme si belle.

Qu'elle fera du bruit dans plus d'une ruelle; C'est un effet d'esprit, mais si rempli d'attraits, Qu'il n'a point eu d'égal et n'en aura jamais.

Je ne la donnerai pas, on la devinerait trop vite et j'en serais confus. — Il n'est pas jusqu'au sergent Larissole enfin qui ne veuille être dans le Mercure.

Si cet heureux recueil dispense la gloire, il refait aussi les réputations endommagées, et l'on y a recours pour se réhabiliter dans l'opinion publique. Il a paru sur le théâtre italien une pièce sous ce titre Arlequin procureur. On s'en est ému. M. Brigandeau, procureur au Châtelet, délicat sur le point d'honneur, veut faire inscrire au Mercure que

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Ce n'est point, monsieur, comme on se le figure, De ceux du Châtelet que l'on fait la peinture. Nous savons de l'auteur qui mit la pièce au jour Qu'il ne prétend parler que de ceux de la cour, Et ma communauté par ma voix vous conjure D'en instruire Paris dans le premier Mercure.

Voilà qui va fort bien; mais M, Sangsue, procureur de la cour, veut également, au nom de sa communauté, affirmer qu'il s'agit des procureurs du Châtelet. Que fera le Mercure dans cet embarras? Il acceptera les deux rectifications, se les fera payer, les publiera, et les lecteurs choisiront entre les procureurs de la cour et ceux du Châtelet; à moins qu'ils ne croient atteints les uns et les au très en même temps. M. Longuemain est un fonctionnaire qui a fraudé la gabelle de 200.000 francs. Le voilà devant le rédacteur en chef du Mercure :

Vous m'obligerez, après ce beau coup-là, De donner dans le monde un bon tour à cela, Quand on a comme vous une plume si bonne. — Et quel diable de tour voulez-vous que j'y donne, Après un vol si grand?...

— Comment, vol ! parlez mieux, Et ne vous servez pas de ce terme odieux...

M. Longuemain se défend par des exemples, et il n'est pas en peine d'en alléguer bon nombre qui le justifient. Tel a cédé cent mille écus pour un million qui lui reste. N'y a-t-il pas dans le monde plus d'un actionnaire victime de M. Longuemain, et ne connaîtrions-nous pas, nous aussi, des millions achetés pour la cession de cent mille écus? Mais cependant M. Longuemain n'est pas un Turc, il consent à faire une perte pour échapper à la potence, il consent à rendre la moitié des 200.000 francs pour garder le demeurant :

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L'argent que l'on a pris fait de la peine k rendre;

Mais on soulTre encor plus quand on se laisse pendre.

Ainsi, soit par faiblesse ou par bonne amitié,

Des deux cent mille francs je rendrai la moitié.

Ce sont cent mille francs que je perds; mais qu'y faire?

Jaimo, quand je le puis, à conclure une affaire.

Les fermiers généraux, voyant ma bonne foi,

Me pourront confier quelque meilleur emploi.

C'est ce qu'avec grand art, comme par bonté pure.

Il faut insinuer dans le premier Mercure.

Si je suis par vos soins à l'abri de la hart,

Du bulin que j'ai fait vous aurez votre part.

Aujourd'hui, savez- vous ce que ferait M. Longuemain? 11 achèterait le journal, et, sans plus avoir à prier le directeur, il ordonnerait d'écrire tout au long, et chaque jour, sa propre apologie.

Tels furent les gazettes et les journaux, à cette première époque de leur existence. Que leur manquait-il pour ressembler à ceux de nos jours? La discussion politique des affaires de l'État. Ce précieux domaine une fois conquis, ils n'auront plus rien à souhaiter. Ils croîtront et se multiplieront. Officiels, officieux, agréables, opposants, satiriques, religieux, savants, ils ne feront tous que remuer le même fond, instruments hasardeux de la civilisation moderne.

vin

On lit dans le Journal du marquis de Dangeau que l'on jouait souvent à Versailles les comédies de Dancourt. C'est un mérite assez grand d'avoir amusé dans ses vieux jours un prince que madame de Maintenon déclarait inamusable. Dancourt avait, en effet, de la gaieté autant qu'homme du monde. Elle était vive et communicalive. Il était à Regnard, dit Voltaire, ce que Regnard était à Molière. Je ne m'étonne pas que Louis XIV se plût à voir représenter les ouvrages de cet auteur. Ils ont du bon sens, de la malice, de l'observation, de la justesse et le roi aimait ces qualités, outre qu'il ne haïssait pas les mots hardis et lestes. Dancourt n'approfondit rien, il ne songe pas à la gloire, il travaille vite parce qu'il ne travaille pas pour la postérité. 11 est à la recherche des moindres événements du jour, et il les saisit en homme qui connaît le prix de l'à-propos. Un bruit, une nouvelle, un charlatan à la

mode, un roman en vogue, l'année qui finit, le siècle qui commence, un camp formé près de Paris, les badauderies des bourgeois au milieu des hommes de guerre, en voilà assez pour l'éveiller et le mettre à l'œuvre. La comédie, moins que cela, la farce, est livrée aux acteurs, applaudie, critiquée, puis bientôt oubliée, « on ne s'en souvient non plus que des mouches de l'an passé ». Jamais on n'a vécu plus au jour le jour, plus débarrassé d'ambition littéraire, moins en peine de l'idéal. Les lauriers de personne ne l'ont empêché de dormir et de rire. Il ne voit que l'heure présente, il ne suit que l'inspiration du moment, tant mieux si elle est bonne!

H veut vivre à son aise. Il aurait pu être jésuite, il avait mieux aimé devenir avocat; il aurait pu continuer sa vie au barreau, il y a renoncé pour être auteur et chef d'une troupe dramatique. C'était là sa vocation. Il la suit tout naturellement, il écrit sans efTort, sans recherche, d'une main leste, d'un tour naïf, peu soucieux des délicats qui n'aimeraient ni ses paysans, ni ses bourgeois, ni ses chevaliers. Toutefois, dans cette insouciance, il a souvent rencontré juste. Plusieurs de ses comédies sont longtemps restées au théâtre, g Beaucoup de ses pièces attirent encore un assez grand concours, disait Voltaire; elles sont gaies, le dialogue en est naïf ».

Dancourtnous a fait lui-même connaître sa vie et la manière dont il conduisait son travail. « C'est un assez bon vivant qui aime la joie, la bonne chère, le vin de Champagne. Ses envieux prétendent qu'il ne lit jamais, il en convient; il n'en a pas le temps : il est toujours à table. Puis, à quoi bon les livres? Pour les bagatelles qu'il fait, il n'a besoin que du livre du monde; il y sait lire, il le connaît, il pille là-dedans comme tous les diables ». On fait courir contre lui des couplets satiriques. On lui reproche de ne montrer jamais rien de nouveau ; il tourne sur lui-même comme sur un pivot; toujours des procureurs, des bourgeoises ridicules, des nigauds, des paysans,

des meuniers, des meunières, ('et homme-là est fait pour le moulin, on ledit en chansons :

Le public est fou, Dieu me damne, De trouver à l'auteur un esprit drôle et fin ; Ce n'est qu'un ignorant, je le garantis âne.

Puisqu'il est toujours au moulin.

Croyez-vous qu'il s'en irrite? Non. Il s'en divertit au contraire, et autant que pas un. « Puisqu'on rit des sottises qu'il fait, il rit aussi des sottises que font les autres. C'est un garçon fort judicieux ». Assuré du succès, il est fier comme tous les gens heureux ; if y a même chez lui une pointe d'insolence. A qui confie-t-il, dans un prologue, l'apologie de son talent et de sa conduite? A un chevalier toujours ivre. Molière, et Regnard après lui, pour combattre leurs adversaires, s'étaient donné des avocats bien plus recommandables. Leurs détracteurs sont ridicules, leurs partisans ont toute raison. Dancourt y met bien moins de façons, son chevalier ne le défond qu'à demi. « Sa pièce est mauvaise, mais son vin est excellent ; c'est un médiocre auteur, mais c'est un fort joyeux compagnon ». On trouvera peu de dignité peut-être dans cet abandon de soi-même. Je n'en disconviens pas. Mais c'est un trait de caractère qui nous fait dès maintenant juger l'écrivain. Nulle prétention, nul effort, nul élan; il se trouve à merveille dans les régions moyennes, il ne lui faut ni plus de lumière, ni plus d'horizon.

Il y a toujours dans la vie d'un homme une heure souveraine où, rassemblant toutes ses forces, il produit son chefd'œuvre. Molière a fait le Misanthrope et le Tartufe^ Regnard a rencontré le Joueur; le chef-d'œuvre de Dancourt, ce sera le Chevalier à la mode. C'est au fruit qu'il faut juger l'arbre. Dans ces petits actes enlevés d'une main vive, faciles à mettre en scène, peu forts d'intrigue, dénoués sans peine et comme

il plaîl à Dieu, il ne faut chercher ni les grands effets, ni la grande morale, ni le grand style. 11 faut prendre l'auteur comme il s'otfre lui-même, avec soa abandon, son ingénuité et sa facilité naturelle. Au beau milieu de tout ce badinage,de ce langage pétillant et leste, apparaît tout à coup une observation ingénieuse, un caractère heureux, une scène charmante : c'est une perle au milieu du sable du rivage, et plus d'une brille aux yeux du lecteur.

Il y a deux sortes de personnages que Dancourt a peints avec esprit et originalité: ce sont les paysans et les bourgeois, les femmes surtout.

Ses paysans ont de la réputation, ils forment une espèce à part; ils tiennent une grande place dans son théâtre. Avant lui on introduisait un paysan par hasard, il paraissait quelques instants tout au plus. La Bruyère le mettait sur la même ligne que l'ivrogne. « Le paysan ou l'ivrogne fournit quelques scènes à un farceur, il n'entre qu'à peine dans le vrai comique; comment pourrait-il faire le fond ou l'action principale de la comédie? » L'auteur comique n'est pas aussi délicat. Les grands caractères ont été traités : il faut chercher ailleurs des ressources nouvelles. Aussi n'y a-t-il pas assez de place chez Dancourt pour ses paysans. Ils sont partout, du commencement à la lin. Ils se carrent, ils se font connaître, ils se font valoir, ils veulent même se faire admirer. Avant d'être directeur d'une troupe de comédiens et comédien lui-même, notre auteur avait été seigneur de village, il avait étudié les paysans; il les connaissait bien. N'attendez pas des pastorales selon Virgile ou Théocrite; vous n'avez pas affaire à Florianou àGessner. Point de ces vertus idylliques ou patriarcales, nulle innocence. Les paysans de Gonesse, de Suresnes ou de Créteil sont trop près de Paris pour avoir rien conservé de la simplicité champêtre. Ils sont délurés et adroits; ils servent à mille petites intrigues des gens de la ville, ils s'en font bien payer et se gaussent d'eux

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par derrière. Une dame de la ville demande au magisler d'un village do faire en son honneur un compliment qui sera charité : (( Il n'es', pas malaisé de vous louer, vous êtes be'Ie, vous êtes bonne, vous êtes riche. — .le suis jeune aussi, monsieur le magister ! — Voulez-vous que je mette itou ça, hé bien ! volon tiers, tout coup vaille, mais vous me baillerez quelque chose pour l'âge... je daterons la chanson, et cela vous servira de baplistaire... Adieu, madame, je suis content de vous, vous serez contente itou de la date, sur ma parole. »

Ils sont tout prêts à rendre les services qu'on leur payera. Faut-il recevoir, à l'insu d'un père, un amant qu'on écarte et le faire passer du mur, où il se tient si peu commodément, dans la chambrette du jardinier? Thibaut y consent, pourvu qu'on l'en récompense. Ses services sont à vendre, il faut qu'on les achète. Cet honnête métier, il l'exerce toutefois avec une ombre de con?cieuc3, il a des principes qu'il suit avec une scrupuleuse rigueur. Gardez-vous bien de croire qu'il reçoive de toute main : la fille de son maître lui fait une offre, il la repousse : « Quand il y a qeuque dépense à faire en amour, il faut que ce soit le monsieur qui paye, à moins que la madame ne soit vieille. Dans les villages d'autour de Paris, je savons les règles. »

« Tiens, voilà une bourse, il y a dedans vingt pistoles, tu n'as qu'à l'ouvrir et à prendre ce que tu voudras.

■ Thibaut. — Oh! monsieur!

» Clitandre. — Comment?

» Thibaut. — Il n'y a point de nécessité de l'ouvrir, je la veux toute... Nous voilà donc d'accord à présent, je ferons trois têtes dans le même bonnet, acDutez, vous n'avez pas mal fait d'y fourrer la mienne, b

Rien ne leur semble plus naturel que de servir les vices des Parisiens ; ils se croient mis là tout exprès par Dieu. Voilà pour

leur innocence et leur délicatesse; elle ne saurait tenir contre un petit écu.

Malins et rusés, ils ont bientôt pénétré le fond d'un caractère. Ils ne respectent personne et disent de leur maître tout le mal qu'ils en pensent. C'est le même Thibaut, le valet de M. Thomasseau, qui se doute qu'il a plus d'esprit que son maître: « Oh! pour ça, oui, j'ai meilleur jugement, je n'sis pomlant qu'un paysan; mais il y a vingt ans que je le sers et que je me moque de li, il ne m'en ferait pas morgue accroire un quart d'heure. » Il sait ce qui se passe dans la maison; il est homme de bon conseil; il parle crûment et dit tout avec une franchise insolente. Quiconque a vu les paysans, même fort loin de Paris, n'aura pas de peine à les reconnaître, et avouera que Dancourt a très adroitement saisi leur caractère. Cette âpreté pour l'argent, cette disposition à tout faire pour gagner quelque pièce de menue monnaie, cette rudesse dans la parole, cette fmesse dans l'esprit, cette hostilité volontaire dans laquelle ils s'établissent contre les gens de la ville et contre leur maître, cette défiance inquiète, cette investigation ardente, cette malice à surprendre les ridicules, ce sont bien là nos paysans, qui couvrent d'une fausse bonhomie les vices que nourrissent eu eux l'ignorance et la vie de dépendance qu'ils sont habitués à mener. Notre littérature les avait trop longtemps dédaignés; on en voit bien la raison : elle n'avait pu les élever à l'idéal.

En les montrant au théâtre, Dancourt leur donnait presque le droit de cité parmi nous. 11 les relevait de leur long esclavage, il attirait sur eux l'attention. Il n'y songeait pas, sans doute, et la preuve qu'il ne fait pas acte de politique, c'est qu'il ne les flatte point.

Habitués à vivre sous un maître, ils ne sont pas toutefois avilis; ils acceptent l'autorité pourvu qu'elle leur semble légitime et venue de bonne source. Mais, s'il faut qu'un parvenu

s'impaironise par quelque fraude à la place d'un seigneur de bon aloi, leur malice s'éveille, et l'esprit hargneux des paysans invente mille petits moyens de tracasserie contre l'intrus. La cervelle d'un magister de village peut donner du lil à retordre au plus habile praticien.

M. Grimaudin ne manque, en effet, ni d'esprit ni d'adresse. Ses amis l'ont vu autrefois petit clerc; devenu procureur, il a si bien su conduire les affaires des autres qu'il est en ce jour, en dépit de l'envie, propriétaire du château et de la seigneurie de Gaillardin. Il n'est pas à craindre qu'on lui rapporte ni argent laux, ni vieilles espèces du paiement qu'il en a fait; on lui a adjugé cette seigneurie pour les frais d'une instance qu'il a eu l'esprit de faire durer dix-sept ans, sans que le fond du procès soit encore jugé. L'an passé il tenait cette terre à bail judiciaire, il en est le maître aujourd'hui, par la grâce de Dieu et du Châtelet. Peu importe ! Dans quarante ou cinquante ans, on entendra dire de lui et de sa famille : « Les Grimaudins branche aînée, branche cadette, les cadets de la seconde branche; » on verra leurs armes sur les litres et sur les vitrages, sur la porte de leur château, sur le pilier de leur haute justice. Ils ont du temps encore, la nuit du 4 août eU bien loin! Mais le plus difficile est de s'installer dans le nouveau domaine et d'en prendre possession. M. Grimaudin n'y veut rien épargner, il compte sur le village, ses sujets vont prendre les armes; il ne prétend pas que cela se fasse incognito, non, il aime à faire parler de lui. Déjà sont arrivés de la ville des témoins de la nouvelle grandeur de l'homme dérobe, et M. de la Paraphardière, le greffier, et madame Perinelle la bourgeoise, et beaucoup d'autres encore, sans compter un Suisse que le nouveau seigneur a fait venir de Gonesse avec toute sa famille. Tout est prêt, mais l'ancien procureur n'en est pas où il pense être : il a compté sans la méchante engeance des paysans. Le magister connaît son origine; il sait qu'il

n'est pour tout potage que le cousin du meunier de Rougomare, il trouve qu'il est honteux « qu'un pareil homme devienne seigneur du village de Gaillardin, il ne saurait s'accoutumer à cela, c'est une pilule qu'il ne saurait avaler. Sans doute, on peut craindre qu'il ne fasse des procès à tout le village, mais, morgue! le magister s'en gausse, et il compte sur quatre ou cinq autres qui, de concert avec lui, ly tailleront de la besogne. — Il n'est, morgue, pas plus gentilhomme que nous, je sis collecteur, moi. Dieu marcy, cette année, palsanguenne ! j'aurai le plaisir de mettre notre nouviau seigneur à la taille ».

Contre ce vilain, ce manant, ce goujat de robe, il invoque la protection d'un officier que le hasard a jeté sur ses pas. « Je vous demande votre protection . — A propos de quoy ? — A propos de ce que je veux y faire du dépit. — Hé de quelle manière?— Morgue, je voudrais bian ne ly pas oster mon chapiau, non plus que je fais à trois ou quatre filles qui m'ont fait pièce » . Assurément, il est dangereux de n'être pas des amis de M. le magister; c'est un homme de têle, capable de molester ceux qu'il n'aime pas. M. Grimaudin ne tarde pas à s'en apercevoir : une compagnie de cavalerie passe parle village, et trente-cinq soldats, hommes et chevaux, sont logés chez lui, ils y seront à bouche que veux-tu. Dans ce château, qui devrait être franc de toute relevance, les soldats ivres mettent tout au pillage, ils battent et enrôlent les invités de M. Grimaudin, ils insultent et effrayent les femmes assemblées pour la cérémonie ; et l'ancien procureur, se souvenant encore de son métier, veut, pour se défendre, « donner à ces gens d'armes assignation par son sergent, à ce qu'ils aient à se retirer et à en venir par-devant le bailli dans la huitaine, avec protestation de les prendre à partie en leur propre et privé nom, en cas de désordre ».

Il trouve bien, comme ses amis, que ce sont là de fort vilains hôtes; mais, comme il tient à ne pas paraître grevé

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d'un service qui l'Iiumiliorait, il prétend c que ces troupes du roy venant à passer sur ses terres, il ne peut se dispenser de les recevoir; entre seigneurs hauts justiciers on est obligé à certains devoirs l'un envers l'autre. Je relève de lui, au moins >. Sa vanité profile à l'égard des bourgeois, ses confrères, d'une pièce que vient de lui faire un paysan madré. Tout cet embarras durerait longtemps si par bonheur Clitandre, capit line de la com pagnie, n'était l'amant d'Angélique, et si Maugrebleu. le maréchal des logis, toujours ivre, n'était le frère d'Angélique et le fils de M. Grimaudin. Tout s'arrange, grâce à cette protection inespérée. La cérémonie de la prise de possession se fait sans encombre, et le magister lui-même y parait pour chanter un couplet qui renferme une malice :

Jamais le gros cheval de Troie,

Fait de sapin, N'enlrit avec plus grande joie

Chez le Troyen Que Monseigneur de Grimaudin Dans son château de Gaillardio.

Le désir de se venger et de punir un ennemi va quelquefois plus loin dans ces âmes rancunières. Les plus cruelles affaires ne les épouvantent pas dès qu'il s'agit d'un plan de vengeance. c( J'allons, pargué, leur tailler de la besogne ». C'est leur mot le plus cher, et le mensonge est l'artifice qui leur convient le mieux. Chariot croit avoir à se plaindre de madame Julienne la meunière, qui donne Colette, sa nièce, en mariage à Clitandre et en fait une grande dame. Vienne l'occasion favoraWe, Chariot ne la laissera pas échapper. Il mentira sans vergogne, et triomphera à chaque nouveau mensonge. Heureusement tout s'arrange dans une comédie, et la justice de ce pays-là sait s'arrêter à temps pour éviter les erreurs irréparables dans d'autres ressorts. 3L Julien a disparu, il est allé promener ail-

leurs son ivrognerie et son mécontentement contre sa femme. On a jasé de cette absence. Les mauvaises langues ont si bien tait que le bailli est entré en soupçon. Une enquête est commencée sur les causes de la disparition du meunier. On ne parle de rien moins que d'un meurtre. Mais on ne rencontre aucun témoin ; il y en a même qui disent avoir vu M. Julien ce jour-ci. L'instruction tombe inutile si M. le bailli, qui a le cœur au métier, ne trouve Chariot pour le llatter dans sa préoccupation et donner par ses dépositions menteuses un corps aux soupçons du magistrat. Celte enquête est plaisante, la méchanceté y est pleine de naïveté. Il faut la citer tout entière :

« Charlot. — Aidez-nous à la dire (la vérité), monsieur le bailly; car ce que je savons, nous, vous qui savez tout, vous le savez peut-être mieux que nous par aventure.

D Le bailli. — Mais le meunier et la meunière vivaient en très mauvaise intelligence premièrement?

» Charlot. — Oh! pour stilà, oui, tous les jours ils se battiont...

» Le bailli. — Le pauvre Julien s'enivrait quelquefois?

» Charlot. — Queuquefois? pargué, très souvent. 11 était coutumier de ça quasiment autant que vous, monsieur le bailly.

» Le bailli. — Voilà le fait. Sa femme aura pris le temps de l'ivresse du mari pour exécuter son mauvais dessein.

» Charlot. — Justement, il avait trop bu de vin, aile ly aura voulu faire boire de l'ieau; il n'y a rien de plus naturel, ça parle tout seul.

» Le bailli. — Oui, on l'a jeté dans la rivière, et il ne se trouve point; voilà ce qui est d'embarrassant.

» Charlot. — On ly a mise une pierre au cou, est-ce une chose si rare qu'une pierre? En veJa un gros tas tout proche du moulin, où il m'est avis qu'il en manque queuqu'une.

» Le bailli. — Où il en manque quelqu'une? Voilà un bon indice; mais elle n'aura pas t'ait cela toute seule.

» Chaulot. — Non, voiremcnt, il faut ly bailler des camarades. Hé 1 pargiié, cet amoureux de Colette et son valet, M. de Lépine, le défunt ne voulait pas qu'il épousist sa nièce. C'est eux qui avont lait le coup, monsieur le bailly.

» Le bailli. — Vous croyez ça, monsieur Chariot!

ï» CiLVRLOT. — Si je le croy ! je ly en veux, morgue, trop pour ne pas le croire, et vous le croyez itout, vous, je gage. C'est noire rival, monsiour le bailly, j'en jurerais, moi, en cas de besoin; ça suffira-t-il pour le faire pendre? »

— Quel bon coup de filet pour la justice et pour Chariot; il peut bien dire vraiment : « Pargué, je nous en allons bian rire. »

Apres au gain, sans scrupules de conscience, ignorants et naïfs, remplis d'une naïvv té malicieuse, taquins, madrés, gausseurs, vindicatifs, voilà ce que sont les paysans dans les comédies de Dancourt. S'ils parlent tous la même langue, sans diversité de dialectes, au moins est-elle vive, aisée, coulantC; et elle mêle, par une adresse heureuse, la simplicité du tour à ce que la pensévi présente de narquois. Quand je cherche des aïeux à ces paysans, il faut que je remonte à l'Agnelet de r.lt'oca^ Patelin, jusqu'aux personnages de nos anciens fabliaux, trop délaissés par les âges suivants. Un seul poèie du xvii^ siècle semble les avoir bien connus, et une fois par hasard il les a mis en jeu, de minière à faire regretter qu'il n'y soit pas revenu plus souvent. La Fontaine, dans sa fable du Meunier^ son fils et rânCj a saisi avecjustesse et exprimé avec originalité l'esprit de nos paysans. Quelle vérité dans le ton ! quel choix heureux dans les détails! Cette scène sur un grand chemin entre gens qui vont à la foire, ces quolibets coup sur coup renvoyés, ces remontrances, ces dictons populaires, tout cela vit et respire, empreint d'un sel acre, d'une causticité rustique

dont on retrouve la saveur dans les magisters et les garçons de ferme de Dancourt.

Voyez la différence entre cette époque et la nôtre : on a fait justice aux paysans et on les a récompensés du long oubli où la littérature les a laissés enfouis. L'esprit philosophique d'un illustre écrivain, madame George Sand, les a mis à la mode. Ils ont eu leur vogue et leur triomphe dans les romans d'abord, où le cadre les faisait bien valoir, au théâtre plus tard. Tout en leur laissant une large veine d'énergie et de malice, tout en leur dcnaant dans le langage et les actions l'âpreté naturelle à leurs semblables, on a adouci leur rudesse et poli leurs aspérités. Les bons sentiments accordés aux habitants de la campagne, ce n'est pas ce que je blâme; ils sont hommes et leur cœur ne peut pas rester fermé aux impressions qui frappent les citadins: mais leur nature est plus hérissée, leur enveloppe plus scabreuse et plus difficile à pénétrer. On en a fait des âmes d'une trop exquise sensibilité. Madame Blanchet, le Champi, Claudie, Sylvin et la petite Fadette ont toujours une larme dans les yeux, ils sont véritablement devenus des personnages d'idylle; je cherche en vain parmi eux Chariot, le garçon meunier amoureux et vindicatif, je n'y vois que des héros empruntés aux pièces de Sedaine. Je sais bien que ces paysans-là ont été deux ou trois fois émancipés dans des époques mémorables, qu'ils vivent indépendants sur un sol qui leur appartient; je sais bien que la liberté politique chasse bien des vices et des bassesses que son contraire entretenait; maischange-t-on le fond des cœurs aussi facilement qu'une constitution? Je crains bien que Dancourt ne soit encore très vrai avec la crudité de ses couleurs. Si je voulais peindre la campagne, je demanderais au ciel le sentiment et la poésie de madame George Sand; s'il mo fallait peindre les paysans, je ne craindrais pas de m'éloigner trop du vrai en me souvenant parfois de Dancourt.

L'auteur n'avait pas à introduire les bourgeois sur la scène, comme il l'avait l'jit des paysans. Ils y avaient depuis longtemps droit de cité, bien acquis et dûment reconiui. La comédie, faite tout exprès pour eux, ne les a jamais oubliés. Bourgeois d'Athènes ou de Rome, de Paris ou de Limoges, ce sont pour nous des gens de connaissance. Que nous restait-il à apprendre sur eux? Le fond de leur nature a été dévoilé et leurs passions ont été décrites. Mais les temps varient, les mœurs changent avec eux, et les nuances que le pinceau ajoute à la peinture t'ont tout l'intérêt d'un tableau dont Ks grandes lignes restent à jamais les mêmes.

Quand iMolière écrivait ses pièces où les bourgeois offrent tant à rire, quand La Bruyère donnait à son siècle les portraits de la cour et de la ville, les bourgeois s'étaient déjà bien gâtés. Chaque jour ils s'éloignaient davantage des qualités de leurs ancêtres. La simplicité des vieilles mœurs disparaissait devant les progrès croissants du luxe et de la vanité. L'aisance de la vie domestique avait fait place à l'étalage menteur d'un faste acquis aux dépens du nécessaire. Quelle différence entre eux et leurs pères! « On ne les voyait point s'éclairer avec des bougies et se chauffera un petit feu ; ils ne sortaient point d'un mauvais dîner pour monter dans leur carrosse. .. ; l'étain, dans ce temps, brillait sur les tables et sur les buffets, comme le fer et le cuivre dans les foyers; l'argent et l'or étaient dans les coffres... Ils comptaient en toutes choses avec eux-mêmes : leur dépense était proportionnée à leur recette ; leurs livrées, leurs équipages, leurs meubles, leur table, leurs maisons de la ville et de la campagne, tout était mesuré sur leurs rentes et sur leur condition. Il y avait entre eux des distinctions extérieures qui empêchaient qu'on ne prit la femme du praticien pour celle du magistrat, et le roturier et le simple valet pour le gentilhomme... Ils avaient moins d'argent que nous et eu avaient assez, plus riches par leur économie et leur

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modestie que de leurs revenus et de leurs domaines. Enfin, on était pénétré de cette maxime: que ce qui était alors dans les grands splendeur, somptuosité, magnificence, est dissipation, folie, ineptie dans le particulier i>.

On sait comment M. Jourdain, infatué du bel air, avait secoué la poussière du comptoir où son père avait autrefois vendu du drap. On sait avec quelle préoccupation de son ancienne roture il cherchait une glorieuse alliance pour sa fille et pour lui. Un bourgeoisla lui demandait en mariage .-«Ètes-vou s gentilhomme? — Non. — Touchez-là, vous n'aurez pas ma fille! *) En vain madame Jourdain réclame ; « Est-ce que nous descendons de saintLouis?» son mari se moque de ces coups de langue compromettants, et il est bien décidé à renoncer à jamais à tout commerce avec les gens qui ne sont pas de qualité. Ce sont là les symptômes d'une maladie déjà vieille; le mal ne fera qu'empirer.

Au moins madame Jourdain conserve encore quelque raison, elle représente le bon sens, et c'est chez elle qu'il s'est réfugié en quittant la cervelle de son mari. Quelque grand que soit le désordre on y mettra des limites ; rien n'est désespéré dans une famille oii une voix reste pour défendre ia bonne cause. Dans les ménages de Dancourt, la raison n'a plus d'avocat. Si les hommes, mieux que les femmes, gardent les mœurs de l'ancien temps, c'est par esprit de lésine. Volontiers ils iraient par la ville montés sur une mule, comme leurs pères autrefois. Ils ne demanderaient pas mieux que de retrancher les dépenses inutiles pour grossir leurs épargnes. Si parfois, comme M. Grimaudin, ils ambitionnent la noblesse, c'est quand la seigneurie ne leur coûte rien à acquérir, qu'une mauvaise action et une procédure embrouillée. Une fois devenus châtelains, ils ne se mettent pas en peine de rien changer à leur caractère : c'est le même esprit de rapine. Ils sont nobles, mais ils se sentent d'oii ils viennent. S'il le faut, ils chasseront de chez eux leurs enfants, filles et garçons, pour

se débarrasser du souci d'une dot à donner et d'un établissement à faire. Par avarice, ils délestent le faste et la dépense; ennemis des superfluités, ils se contentent du nécessaire et ne savent rien au monde de si beau que la simplicité du temps passé. Non pas qu'ils voulussent, comme au temps passé, recevoir trois soîs parisis ou deux carolus pour des écritures qu'ils se font aujourd'hui payer trois ou quatre pistoles ; non . Ce n'est pas h\ la simplicité qui leur plairait; ce ne sont pas leurs droits qu'ils veulent simples, ce sont leurs dépenses. On voit combien ils sont éloignés de la véritable naïveté des temps anciens; leur sagesse n'est que folie et vice du cœur. Ils tiennent à l'argent, mais ils le sacrifient quelquefois à leurs passions; ce qu'ils refusent à leurs femmes, ils le dépensent ailleurs, et leur bizarrerie justifie parfois les fautes des épouses qui fuient un mari grondeur et maussade. Aussi quels ménages! dans chaque maison le maître et la maîtresse sont toujours fâchés, ils se querellent souvent, se raccommodent peu, boudent sans cesse, se plaignent fort l'un de l'autre.

Les femmes ont horreur de la simphcité que prêchent les maris. Sans compter avec elles-mêmes, elles se noient dans les dépenses. Le jeu, la bonne chère, les compagnies ruineuses dissipent à plaisir le fruit des procédures irréguUères et ténébreuses d'un notaire ou d'un procureur. Ne parlez pas des soucis du ménage à madame Simon, Elle ne vient dans sa maison que pour y dormir. Le reste du temps, elle fréquente la belle société. Sou mari reste quelquefois quinze jours sans la voir: dès le matin, elle est sortie ; c'est la trisaïeule de madame Benoîlon. M. Simon voudrait, pour la retenir, l'enfermer dans un cercle composé de ses parents ou de ses amis. Sa nièce la grcffière qui fait des vers, sa cousine l'avocale, son beau-frère qui est plaisant, sa sœur la conseillère, son oncle le médecin avec sa femme et ses enfants, tels sont les amis qu'il propose à sa femme. « Oh ! pour cela, non, répond-elle,

je ne veux voir que des i'emmes de qualité, non des femmes de robe, mais des femmes d'épée ». Elle aura musique trois jours par semaine, trois autres jours lansquenet, partie d'ombre, grand souper, un jour de conversation, et, pour renverser de fond en comble la maison du notaire, y porter le désordre par un faste ridicule, elle veut un portier!

Madame Blandineau aime à paraître: c'est là sa folie, elle en convient, mais elle y trouve un air de grandeur qui la charme. Elle ne se fait, du reste, nul scrupule de dépenser au jeu le bien de son mari, elle sait quelle en est la source : « Donnez-moi de l'argent. — Vous aviez hier vingt-cinq louis. — C'est vrai : j'ai joué, j'ai perdu, j'ai payé, je n'ai plus rien, je vais rejouer. » Et, comme M. Blandineau hésite à la satisfaire : « Que de façons ! au lieu de me remercier d'en prendre du vôtre..., c'est un bien mal acquis qui ne fait pas de profit. Que vous avez l'âme crasse et que vous savez peu vous faire valoir ! » — Madame Bernard n'est pas moins déraisonnable; elle aussi veut se faire valoir et en prend les moyens. La maison de campagne de M. Bernard ne désemplit point : il y vient des hôtes de toutes parts, et des abbés, et des comtesses, et des cousins, et des hommes de guerre; ils mettent à sac les garennes du malheureux bourgeois, restent longtemps à table, tout y est mis par écuelles, et mille gens mangent le bien du mari qui croient encore lui faire trop d'honneur. M. Bernard se désespère; sa maison, grâce à sa femme, est devenue une hôtellerie, il n'y manque plus que l'enseigne; il l'y mettra pour écarter les parasites, au risque de subir les plaintes de madame que déshonorent les manières de son mari. Telle autre achète cher et vend bon marché, met tout en gage. Elle consent qu'on ruine son mari, pourvu qu'elle en profite; elle n'y prendra d'autre intérêt que celui de partager ses dépouilles.

Tous ces désordres ont une source unique qui est l'envie de paraître. Nul ne veut plus se contenter de son rang. La quahté

enlôte ces pauvres bourgeoises. Combien elles voudraient ôlre nobles ! Ne soul-elles pas toutes laites pour être marquises, et n'est-ce pas une injustice du sort qu'il faut réparer par ses propres elforts? Mille bourgeoises sont dans ce goût-là. C'est la maladie que Dancourt a étudiée chez elles: « C'est comme

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