DAMES EN COSTUME DE VILLE
tout le monde est aujourd'hui, dit un de ses personnages ; on veut paraître ce qu'on n'est pas, et c'est ce qui perd bien de la jeunesse ». Et c'est ce qui fait qu'Angélique, pour ressembler à une femme de qualité, fait passer son mari pour son homme d'affaires, aue les maris ne sont plus que les
premiers domestiques de leur femme, et que madame Blandineau met le cousin et le fillot de monsieur à verser à boire et fait de son maître clerc un maître d'hôtel.
Belle, jeune, spirituelle, bien faite, aimée de tous ceux qui la voient, madame Simon pourrait vivre heureuse. Que lui manque-til donc? de quoi se plaint-elle, et pourquoi hs vains soucis qui la troublent? Vous auriez certes Y âme bien crasse si vous ne deviniez pas tout de suite qu'il lui manque la qualité. «N'est-ce pas une chose horrible que je ne sois que la femme d'un notaire? oui, d'un notaire, qui s'appelle M. Simon encore; j'étais née pour être marquise». Qu'importe qu'elle vive comme si elie l'était; elle n'en a pas les plus doux privilèges: « Non, vraiment, je n'ose médire de personne, je ne puis risquer la moindre petite querelle avec des femmes qui me déplaisent, je suis privée du plaisir de me moquer de mille petits ridicules; enfin, Lisette, quand on a de l'esprit, il est bien fâcheux, faute de rang et de naissance, de ne pouvoir se mettre dans tout son jour. »
Avec quels yeux d'envie ces pauvres femmes ne regardentelles pas les gens de qualité, et quelle plus mortelle injure que de les appeler bourg illonnes ! «La bourgeoisie me pue horriblement, dit madame Robin, à l'heure qu*il est, et je m'aimerais mieux simple cavaUère que la plus honorable bourgeoise de Paris ». Pour échapper à jamais à cette honte, madame la grefïière va épouser un petit comte, franc étourdi qui n'a rien. La tête lui en tourne; déjà à moitié folle, elle se repaît en imagination de sa future noblesse : « Holà ! ho ! laquais, petit laquais, moyen laquais ! qu'on prenne ma queue, avancez, cocher; montez, madame; après vous, madame; eh non! madame, c'est mon carrosse. Donnez-moi la main, chevalier; mettez-vous là, comtesse. Touche, cocher. La jolie chose qu'un équipage ! » Elle avait eu dans la tête d'épouser M. Naquart, un procureur; ce pouvait être alors une
alliance digne d'elle, lille d'un huissier, belle-sœur d'un procureur au Chiilelel, veuve d'un grelîier à la peau. Mais elle a bien changé d'avis; elle ne veut plus avoir de familiarilc» avec la bourgeoisie. Plus de commerce désormais avec les gens de robe; elle s'élève et devient femme de qualité. Le dépit de madame Blandineau et de madame l'Élue est bien pour quelque chose dans sa joie. Leurs têtes en sont renversées, et les deux bourgeoises, pour ne point rester en arrière, vont contraindre leurs maris à les l'aire, elles aussi, des femmes de qualité.
Pourrait-on y résister quand, j)our surcroit de folie, madame Carmin, la grosse marchande de laine de la rue des Lombards, vient leur apprendre qu'elle quitte le négoce où elle s'est enrichie pour se faire présidente? M. Carmin, qui ne sait ni latin, ni pratique, qui ne sait peut-être ni lire ni écrire, sera à lui tout seul la justice dans une élection d'une très petite ville du côté d'Étampes, où il y a de grands agréments et de grandes prérogatives. Il y a dans la ville un tabellion qui règle tout, moyennant trente ou quarante francs par année ; et puis, quand on a bon sens, bon esprit, on n'a qu'à juger à la rencontre, c'en est assez pour des gens de province. Cette élévation inattendue blesse madame l'Élue; la jalousie l'irrite et, à la présidente de nouvelle fabrique, elle rappelle avec aigreur son ancien métier: «Vous m'avez vendu des laines éventées que je vous renverrai, madame la présidente. » Pauvres maris ! que peuvent-ils devenir au milieu de ces têtes égarées? Quel espoir de les rendre jamais raisonnables? Rien ne peut les arracher à leur délire. Avec quelle joie elles échangeraient leurs écus gagnés dans la chicane contre l'orgueilleuse pauvreté des gens de cour ! A quoi sert l'argent et le bien, si une iémme de qualité peut, d'un seul mot, du mot affreux de bourgeoise, ternir tout l'éclat d'un carrosse neuf et la magnificence d'un équipage somptueux !
Comment ne pas entrer dans la colère et dans les plaintes de madame Patin ?N'a-t-elle pas une bien juste raison dedélester sa bourgeoise famille quand son nom seul lui attire tant d'outrages? Veuve de W. Patin, un honnête partisan, qui a gagné deux millions de bien au service du roi, elle a dû subir la plus cruelle de toutes les avanies. Une marquise 6/e/e ne sais comment a fait reculer son carrosse de plus de vingt pas pour prendre le haut du pavé. El, c'est du fond d'un vieux carrosse traîné par des chevaux étiques que cqHq gueuse de marquise l'a fait insulter par des laquais tout déguenillés, tandis que madame Patin offrait pour la première fois à l'admiration de la foule un carrosse doré, deux chevaux gris pommelés à longue queue, un cocher à barbe retroussée, de grands laquais plus chamarrés de galons que les estafiers d'un carrousel !
Quel avantage a-t-on d'être riche, si une injure assommante comme celle-ci: « Taisez -vous, bourgeoise », fait aussitôt baisser un ton proportionné à un pareil équipage? Hélas! l'argent ne donne ni la qualité ni la naissance. Il faut bien que cette richesse acquise par l'usure, les exactions et les hontes de Tagiotage, s'expie de quelque manière. Mais madame Patin n'en a pas moins raison quand elle s'écrie dans sa colère: « Oui, oui, j'aimerais mieux être la marquise la plus endettée de toute la cour que de demeurer veuve du plus riche financier de France! La résolution en est prise, il faut que je devienne marquise, quoi qu'il en coûte; et, pour cet effet, je vais absolument rompre avec ces petites gens dont je me suis encanaillée. » A merveille, madame Patin! Poursuivez vos projets, renoncez à la parenté de M. Serrefort, n'épousez pas M. Migaud qu'il vous propose pour mari, prenez au plus vite le chevalier de Villefontaine; et, quand, à vos quarante mille livres de rente vous ajouterez un titre, vous aurez une double force pour faire respecter tous vos droits: la richesse et la qualité.
Même après Molière, il restait encore à peindre cette fureur
des bourgeois pour pénétrer dans une classe qui fait une société i\ pari et les prime avec une hauteur méprisante. Tous ces travers, toutes ces petites ambitions, ces vanités ridicules, exprimés en vingt passages par Dancourt, et rendus plus vivement encore dans la comédie du Chevalier à lamode, sont, comme on aime à le dire aujourd'hui, des signes des temps. Il n'y a pas là seulement la tentative d'un orgueil froissé. Les auteurs comiques ne veulent y voir que des prétentions dignes de leur blâme; mais, à notre tour, nous pouvons considérer autrement ces révoltes de l'amoiir-propre bourgeois et féminin. Habitués aux distinctions sociales qui partagaient la nation en camps opposés, ils ne se doutaient pas qu'un jour tous ces obstacles seruent renversés, et que, de la cour et de la ville, on finirait par se confondre. Les questions de préséance, les formes de la politesse, les titres et les noms importaient alors comme autant de formules respectables d'un droit, en danger de périr s'il y était porté atteinte. Tant de privilèges, d'autre part, s'attachaient à la naissance et à la qualité qu'on était excusable d'y vouloir prétendre pour soi-même. Quand Gros- Pierre prenait le nom pompeux de M. de l'Ile, ce n'était pas seulement, chez lui, question de vanité, mais question d'immunité. Le fisc s'inquiétait plus de ces usurpations que les d'Hozier et les gentilshommes intéressés à se serrer en une sorte de bataillon sacré. Madame Patin ne cessera pas d'être ridicule; mais nous trouvons aujourd'hui fort injuste une société où l'on peut prendre, de droit, le pas devant sur une bourgeoise, faire rosser ses valets et la contraindre à venir, dans une posture humiliante, présenter ses excuses à une marquise dont la conduite nous semblerait, au contraire, passible d'une amende en police correctionnelle.
Cet empressement à monter a l'étage supérieur d'où le voisin nous commande, c'est la revendication de l'égalité; non pas large et complète, mais inégale et privilégiée. Ce ridicule
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est un progrès. Il n'est pas mauvais que, de temps en temps, des parvenus escaladent celte forteresse de la qualité, qu'ils s'y introduisent et s'y montrent à ceux qui les ont vus partir d'en bas. On s'habitue à dire que le ciel ne tombe pas sur les profanes et les parvenus. Laissez les années s'écouler; que la bourgeoisie devienne de plus en plus industrieuse, capable, entreprenante; que les gens de qualité, par un mouvement tout contraire, descendent peu à peu par leurs mœurs, parleurs dépenses au rang de leurs envieux, et tout pourra s'aplanir en un jour; et l'on verra désormais sur la voie publique les deux carrosses de la marquise et de madame Patin sur le pied d'une égalité parfaite.
Eh bien! si les bourgeois se mettent en marche vers le fort de la noblesse, la noblesse, de son côté, s'avilit et se dégrade. Elle glisse d'un mouvement rapide vers l'abîme de la déconsidération et du mépris. Regnard, Dancourt, Dufrény, Lesage, sont les témoins impitoyables de ce déchet moral. Les chevaliers de notre écrivain n'ont presque plus rien à perdre; ils vivent dans la honte et touchent à l'escroquerie. Je ne vous parle pas des chevaliers de faux aloi comme Jeannot, le fils de madame Amelin, la marchande de modes. Il est naturel que ceux-là soient vicieux, et il ne faudrait pas faire un crime à la classe entière des infamies de ces intrus. Celui-ci craint avec raison les mauvais rapports faits à la police, et les remords l'inquiètent moins dans sa vie libertine que les menaces d'un valet, son complice. Ancien clerc chez un procureur et mis dehors pour la maîtresse, il a bonne mine, il est effronté comme un page, et tout son revenu n'est qu'en fonds d'esprit. Le jeu, les femmes, tout ce qui sert à ruiner les autres est ce qui lui fait faire figure. Il est toujours avec les belles dames, il joue avec les grands seigneurs et dit à tout le monde que sa mère n'est que sa nourrice.
Je ne parle pas non plus de ce chevalierdu moulin de Javelle. « Il n'a point d'argent, il n'en gagne point et il en dépense.
Comment fait-il? je n'y comprends rien ». Cela vous passe, monsieur Bertrand, vous, l'honnête hôtelier. L'Olive va vous l'expliquer: « Nous jouissons de plus de vingt mille livres de rente en fondsd'esprit et de savoir-faire ; nous avons des droits sur les provinciaux qui viennent débarquer à Paris, sur les enfants de famille qui entrent de trop bonne heure dans le monde, sur les bourgeois qui veulent contrefaire les gens de qualité, sur des successions qui tombent en mains mineures, que diable! sais-je moi, notre domaine est d'une grande étendue, et si. je n'y comprends pas les vieilles coquettes. » Voilà ce que l'Olive et son maître appellent leurs ressources aux parties casuelles. Ils ont l'un et l'autre un aïeul illustre dont la race sera, je pense, éternelle, ie grand Panurge, « fin à dorer comme une dague de plomb, bien galand homme de sa personne, subject de sa nature à une maladie qu'on appelait en ce temps-là faulte d'argent; c'est douleur non pareille. Toutefois il avait soixante et trois manières d'en trouver toujours à son besoin, dont la plus honorable et la plus commune est par forme de larcin furtivement fait ».
Même origine, mêmes mœurs chez le chevalier de la Bressandière. Une jambe cassée le conduit aux eaux de Bourbon; il ne tient qu'à vous d'ajouter foi aux contes qu'il débite et de croire que cette jambe fut cassée en Catalogne par un parti de miquelets à la descente d'une montagne; mais il va des langues indiscrètes qui nous apprennent qu'il trouva la Catalogne dans la rue de l'Université, à la descente d'une fenêtre par où les maîtres l'avaient prié de sortir.
Laissons-là tous ces fripons ; ils n'ont rien de commun avec la noblesse. Mais en quoi le chevalier de Villefontaine, de bonne et d'excellente race, vit-il mieux que Jeannot ou que le chevalier de la Bressandière ? [l poursuit madame Patin et parle avec elle de mariage. Ce n'est pas qu'il l'aime, il la hait, au contraire, c comme la peste ». C'est des qiarante mille livres de rente
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qu'elle possède qu'il est amoureux. En même temps qu'il abuse de ses vains propos la veuve du riche financier, tous les huit jours, il promet encore à une vieille baronne de l'épouser dans la semaine. Si la baronne avait gagné ses procès, il la préférerait à madame Patin, quoiqu'elle ait quinze ou vingt années davantage. Ses procès gagnes lui donneraient quinze ou vingt mille livres de rente do plus que n'a madame Patin. C'est-àdire que, s'il en venait encore quelque autre plus riche que ces deux-là, il prendrait parti avec la dernière. Il les ménagera toutes autant qu'ils'en présentera, le plus longtemps qu'il pourra, et se déterminera pour celle qui accommodera le mieux ses affaires, lia un entêtement de fortune, il ne songe qu'au soUde, et craindrait toute affaire de cœur qui le mènerait peut-être trop loin. En attendant, il reçoit les présents de la baronne, un carrosse, deux gros chevaux, un cocher et un gros barbet. Madame Patin va fournir elle-même mille pistoles au chevalier malhonnête; son notaire est mandé : il ne faut plus qu'une signature pour faire passer tous ces biens tant enviés dans la main du chevalier de Villefontaine, quand on reconnaît sa fourberie et son inconstance. Pris en flagrant délit de mensonge entre la nièce et la tante, il ne se trouble pas, il ne rougit pas non plus de son calcul et il l'expose à toutes les deux avec une impudente naïveté : « Mettez-vous à ma place, de grâce, et voyez si j'ai tort. J'ai de la qualité, de l'ambition et peu de bien. Une veuve des plus aimables et qui m'aime tendrement me tend les bras : irai-je faire le héros de roman et refiiserai-je quarante mille livres de rente qu'elle me jette à la tête? — Madame Patin : Et pourquoi donc, perfide, puisque tu trouves avec moi tous ces avantages, deviens-tu amoureux de ma nièce? — Le Chevalier : Oh ! pour cela, madame, regardez-la bien, sa vue vous en dira plus que je ne pourrais vous en dire... Je trouve en mon chemin une jeune personne, toute des plus belles et des mieux faites. Je ne lui suis pas indifférent. Peut-on être insen-
sible, maJame, et se Irouve-t-il dos cœurs dans le monde qui puissent résister à tant de charmes? » lit, comme la tante reproche à sa nièce sa jeunesse et ses agréments, et la nièce à sa tanle ses quarante mille hvres de rente: « Oh ! mesdames, dit le chevalier, il ne faut point vous brouiller pour une bagatelle; et, s'il est vrai que vous m'aimiez autant qu'il m'est doux de le croire, que celle qui a le plus d'envie de me le persuader fasse un elfort sur elle-même et me cède à l'aulre. Je vous assure que l'infortunée qui ne m'aura point ne sera pas la plus malheureuse. » Quelle étrange fascination produisait donc la nobles>e sur tous les esprits si elle justifiait une pareille audace, si tant d'intrépi'lité dans la honte ne semblait qu'un des mille avantages attachés à la qualité! Ce n'est que par dépit, ce n'est que par désespoir que madame Patin et Lucile renoncent à l'indigne chevalier. Pour lui, il ne regrette en tout ceci que les mille pistoles de madame Patin. Il ira trouver la baronne, et continuera de la ménager, jusqu'à ce qu'il lui vienne une meilleure fortune. 11 la trouvera, n'en soyez pas en peine; son effronterie fait son mérite, et c'est par là qu'il séJuit. En descendant jusqu'aux bourgeoises, l'homme decour peut s'attendre à des conquêtes faciles. Toutes les portes lui so )t ouvertes et tous les cœurs volent au-devant do lui. Valets, filles de chambre, enfants, mar.s, tout lui fait fête:
L'hiver, dans un fauteuil, avec des citoyennes, Les pieds sur les chenets étendus >ans façons, Il pousse la fleurette et conte ses raisons.
Les militaires sont aussi heureux que ces coureurs de ville, ils ne sont pas plus honnêtes. On les recherche, ils savent se faire valoir, et chacun d'eux se dit avec Acaste, dans le Misanthrope, que, si les bourgeoises veulent se faire honneur d'un cœur comme le sien.
Ce n'est pas la raison qu'il leur en coûte rien.
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Au retour d'une campagne, ils ne sont pas fâchés de trouver chez madame Arganle toutes les commodités de la vie. « Ils regardent cela comme une espèce d'auberge, bonne table, bon C(iuipage, crédit chez les marchands, bourse bien garnie; tant que cela dure, on a des empressements pour elle : soins, complaisances, égards, assiduités, rien ne manque. Le printemps vient, le mois de mai arrive, le dénouement approche, il est question d'épouser. Ohé 1 ohé I l'amour s'eavole ».
Que l'auteur ait parfois outré ses couleurs et grossi à dessein les traits de ses personnages, on ne peut en disconvenir; il obéissait aux lois de la perspective théâtrale : mais, que l'on prétende révoquer en doute la vérité de ses peintures; que l'on veuille affirmer qu'il a tort de représenter des chevaliers aussi avilis, des bourgeoises aussi abandonnées dans leurs mœurs, des pères de famille aussi désordonnés dans leur conduite, des jeuues filles aussi peu retenues; ce serait méconnaître l'histoire des premières années du x^ni^ siècle.
Dancourt en est un témoin railleur, mais véridique. On pourrait lui donner pour commentaires des écrits de toute sorte, ou légers ou sérieux. Voltaire dans ses commencements, Chaulieu sur sa fin, Saint-Simon dans son entresolde Versailles, Massillon dans la chaire, peuvent corroborer, chacun à leur tour, la déposition du comédien écrivain. Qu'importent les lieux et les personnes? Ne sont-ce pas partout les mêmes mœurs? Qu'il s'agisse de la duchesse de Berry et de ses « gueulées » au Luxembourg, ou des escapades de notairesses et de marquises d'occasion au moulin de Javelle, à la foire de Bessons et de Saint-Germain, n'est-ce pas la même corruption hardie, effrontée, effrénée ? N'est-ce pas le même amour de la (( mangeaille », la même fureur pour le jeu, la même hcence dans les propos, le môme oubli de la dignité, la même insouciance de l'honneur ?
Chaulieu, vieilli dans les plaisirs, fait sans autorité la morale
à son ami Lafare qui, d(^braillé dès le milieu du jour, appesanti par le vin et les viandes, trône comme un personnage de Jordaens ou de Teniers devant une table chargée de jambons et couverte de verres cassés, entre son plus jeune fils, l'abbé, et une autre personne que son ami appelle son rémora. Ce n'est pas ici l'invention d'un écrivain de théâtre, c'est la réalité, c'est l'histoire vivante. Lisez les épîlres en vers de Voltaire, ses premières lettres, ses premiers badinages; quelle société ne vous peignent-ils pas? C'est un mélange de corruption, d'esprit railleur, de philosophie nouvelle, (jui l'ait présager le renversement prochain d'un vieux monde miné par ses excès et sa tblie. \)é]\ l'on voit confusément où l'on marche. Quelques esprits plus prudents signalent le péril et font éclater leur voix inutile. L'auteur du Chevalier à la mode se trouve être le coopérateur du vertueux évéque de Clermont. Quels tableaux ne fait pas le pieux orateur, des mœurs qu'il a sous les yeux! Frères ennemis, juges prévaricateurs, prêtres infidèles, il ne trouve partout que des objets qui l'épouvantent. « Le sel même de la terre s'est affadi, les lampes de Jacob se sont éteintes, et les dalles du temple sont couvertes de la boue des places publiques o.
Tandis que Dancourt se moque, dans sa pièce des Cu7neux de Compiègïie, des bourgeois amoureux des échappes, des plumets, des tambours et des manœuvres, Saint-Simon, le redoutable témoin, le redoutable censeur, signale une autre comédie qui se joue à l'étage plus élevé. Il faut lire chez lui, à l'année 1698, la peinture du camp de Compiègne, la description de ces uniformes qui pourraient orner des fêtes, l'éclat et la magnificence qu'a déployés chacun des officiers en s'épuisaut de folles dépenses et en se noyant de dettes. Mais ce n'est pas là que se trouve, et pour lui et pour nous, la comédie la plus intéressante; nous n'avons vu que la décoration et le lieu de la scène. L'auteur acteur, placé par sa condition dans la
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foule, en notait gaiement les ridicules. 11 nous montre M. Valentin battu par deux sentinelles, ayant reçu vingt coups de canne de la part d'un aide-major et un coup de pied de cheval dans l'estomac et se disant : a Enfin, tout compté, tout rabattu, je suis fort content de mon petit voyage; et, après ce que j'ai vu, je commanderais une armée en cas de besoin ; il n'y a rien de plus facile. » L'auteur grand seigneur, placé à trois pas du roi, voyait bien autre chose et n'était pas décidé à se taire.
Que voyait-il donc? Au-dessus de la plaine où manœuvraient les soixante mille hommes, sur un bastion, la cour tout entière rangée à droite et à gauche d'une chaise à porteur ; tout ce qu'il y avait de plus considérable en hommes et en femmes, et Louis XIV lui-même, à côté d'une des glaces de celte chaise, debout, se baissant de moment en moment, quittant son chapeau pour parler à cette glace, qui s'ouvrait au plus de trois doigts et jamais à moitié, Saint-Simon y prit garde, pour expliquer des mouvements que l'on voulait comprendre, répondant à des questions qu'on faisait, frappant parfois lui-même à la glace pour se la faire ouvrir ; les autres côtés restant toujours fermés, àtravers lesquels la jeune duchesse de Bourgogne, assise sur le brancard de droite, criait ce qu'elle voulait faire entendre; puis, Canillac, arrivant par un escalier pour rapporter au roi quelque ordre qui lui avait été donné, découvrant peu à peu tout ce spectacle, voyant le roi debout, dans une position à se fatiguer les reins, perdant la tramontane, balbutiant des paroles inintelligibles, passant les yeux à droite et à gauche d'un air effaré, incapable dans sa surprise de pouvoir s'expliquer; la courassemblée autour de cette chaise à porteur, partageant son embarras, sentant comme lui la honte qu'il éprouve^ restant froide aux paroles du maître qui ne s'explique pas le stupide silence de Canillac. Puis, quelques instants après, sur un signe de la personne enfermée
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dans la chaise à porteur, le roi s'écriant d'une voix forte : « Les porteurs de Madame. »
Voilii la comédie, comédie terrible, mille fois plus significative dans ses détails que celle des bourgeois dont se moque Dancourt. Ces hommes, dont il s'égaye, obéissent à leur caractère en se mêlant aux militaires de profession pours'entrelenir de bastions, de casemates, de tranchées et de sapes. Ils sont dignes qu'on les raille dans leur admiration des hoquetons et des tambours; mais laissez venir d'autres époques; que la patrie soit en danger, qu'il faille courir de tous côtés à la fois à l'ennemi qui nous menace, les pclits-fils de M. Valentin, de ces badauds, de ces curieux indiscrets, deviendront tous des héros! Ces armées de tailleurs, de cordonniers, de petits bourgeois triompheront à Fleurus, à Jemmapes; ils feront trembler l'Europe, et nul ne songera à les tourner en ridicule. iMais la royauté avilie au camp de Compiègne, qui la relèvera? Où retrouvera-l-elle son prestige perdu? Le grand roi de Boileau, de Condé, de iMolière, de Louvois, mené en laisse par la veuve de Scarron, qui réparera ce désastre plus funeste que Malplaquet? Quelle révolution! quel échec! Et le successeur de Louis XIV s'appellera Louis XV i
Ainsi, à tous les degrés, affaiblissement des mœurs, abaissement des caractères. Chaque jour on ignore davantage ce que c'est que probité, honneur, délicatesse de l'esprit, noblesse du cœur. L'intrigue est partout, on s'éloigne à grand pas de ce temps que Voltaire appelle le siècle des grands hommes, des beaux-arts et de la politesse. Marquis et bourgeois, hommes de robe et d'épée, notaires et procureurs, n'ont plus conscience ni fierté. Les jeunes gens épousent des femmes surannées pour en faire leur intendantes et leurs fermières, ils regardent à l'argent et non pas aux années, et si quelque chose les chagrine, c'est que ces femmes de soixante ans n'en aient pas quatrevingts quand ils les prennent. VoJtaire accuse Dancourt d'avoir
accoutumé le parterre au bas comique et aux grossièretés, il se plaint qu'il soit difficile de réduire le public à aimer mieux des plaisanteries fines que des équivoques fades, et à préférer Versailles à la rue de Saint- Denis. Les reproches de Voltaire doivent remonter plus haut.
S'il ne fallait apprécier les écrivains qu'au point de vue du goût, et n'étudier que les œuvres nobles où les mœurs sont respectées, certainement il ne faudrait pas s'arrêter longtemps à Dancourt. Le signaler en passant serait peut-être assez. Mais, quand on demande aux écrits d'un auteur l'image plus ou moins vive, mais toujours fidèle de son temps, il ne faut pas négliger l'homme qui, vivant au jour le jour sans penser beaucoup à l'art, a noté en courant la physionomie des premières années du xvin^ siècle. Moins il songe à l'idéal, plus il serre de près ses contemporains, mieux il les connaît, mieux il sait comme ils pensent, agissent et parlent. C'est l'actualité surtout qui me plaît en lui, l'à-propos est le plus grand mérite de ses pièces. 11 note ce qu'il a vu; c'est un observateur à courtes visées, sans doute, quoiqu'il ait vu plus d'une fois juste et clair dans le fond des cœurs; mais là où il se trouve, il ne laisse rien échapper. Est-ce donc sa faute si Versailles et la rue Saint-Denis se sont si souvent confondus dans les mêmes bassesses et les mêmes travers?
Quand Law, quelques années plus tard, aura partout répandu les funestes débris d'une ruine publique, quand on aura vu les mœurs de la nation sombrer avec la fortune de l'État; les moralistes et les historiens expliqueront et le fort et le faible du Système. Ils rechercheront les causes de cettt' terrible frénésie et voudront trouver la source de tant de scandales. Que les gens du métier calculent, après l'année 1720, le nombre prodigieux de banqueroutes, de fraudes, de vols publics et particuliers, qu'ils sondent, dans toute sa profondeur, la dépravation des mœurs que produit une cupidité
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effrénée, qu'ils iiulicjiunt, après les avoir observés, les ressorts par lesquels tant de particuliers avaient élevé des forlunes rapides et immenses sur la crédulité et sur la misère publiques : ils ne ressembleront jamais qu'à des médecins appelés trop tard au lit d'un malade. Ils peuvent raisonner savamment sur la maladie qui vient de l'emporter; il eût mieux valu la prévenir, aux premiers symptômes qu'elle a laissés paraître. Avant l'arrivée de Law en France, esl-ce que rien n'avait annoncé celte épidémie du jeu qui saisit alors toute l'Europe? Est-ce que cette fureur s'enllamma tout à coup, et, pour en expliquer la violence, suffit-il de si^j^naier la paix qui laissait du loisir au gouvernement et d'indiquer le caractère d'un prince et d'un peuple amoureux de nouveautés? Le malheureux Ecossais, chargé de tant de malédictions, n'a pas introduit chez nous les germes de ce mal, comme des voyageurs apportent avec eux les principes d'une peste. Le venin circulait depuis longtemps dans le pays. Law n'a fait qu'en aviver la força; il lui a fourni l'occasion de se répandre. L'excessive dissipation, les prodigalités folles, la fureur de paraître, avaient augmenté le besoin d'argent, rien ne suffisait plus aux fantaisies des bourgeois et des grands seigneurs; il fallait imaginer des fictions qui pussent faire croire à larichesse et soutenir quelques jours de plus un train ruineux.
Là nous trouvons encore le témoignage de Dancourt contre les vices de son temps. Il peint, mieux que personne, cette société affamée, dévorée de besoins, en proie à l'usure et ron gée de tous côtés par les vendeurs d'argent et les hommes d'affaires. II s'est établi de son temps un commerce dont les gains sont énormes et les opérations toutes frauduleuses. On y demande peu de science et moins encore de probité. Que l'on sache écrire, compter, faire des chiffres, en voilà plus qu'il n'en faut pour parvenir. Ce métier, où tout est bénéfice, s'appelleTagiotage, et ceux qui l'exercentagioteurs. Ils changent
le papier on argent et l'argent en papier, sans jamais y rien perdre. Quelque ignorants que puissent être un M. Trapolin, un M. Zacharie, il leur faut encore de l'adresse et du savoirfaire. Quand le papier les gagne et que respèce est rare, il faut qu'ils jugent le moment opportun pour baisser le papier de 7 ou 8 pour 100, quitte à le mettre sur le même pied ou à le rehausser quand ils se seront défaits du leur. Qu'auraient-ils à craindre, après tout? le courant ira comme ils voudront. Quand on est trois ou quatre forts bureaux de bonne intelligence, on conduit tout le reste. C'est ainsi que M. Zacharie se vante d'avoir fait, en une semaine, tout seul, pour 40.000 francs de conversions; et il n'en est encore qu'au jeudi, et le tiers de cette somme lui appartient en profits. Ces gains s'achètent, il est vrai, par des soins qui ne manquent pas d'occuper un homme. On doit savoir exactement jour par jour les sentences rendues aux consuls, le nombre de banqueroutes qui se « mitonnent », et connaître chaque soir le mémoire du fort et du faible, arranger le portefeuille, calculer le produit de la veille et exécuter les dupes qu'envoient au bureau les agents inférieurs qui battent Testrade dans les cafés. A ces qualités d'intelligence et d'exactitude, il f st bon d'en joindre d'autres non moins iiidispensables. Il faut être dur, sec, impitoyable, serrer le bouton aux emprunteurs et faire de gros bénéfices, en profitant de la détresse d'un fils de famille, d'une joueuse ou d'un traitant aux abois. Voilà les grands talents, voilà ce que c'est qu'entendre le fin des affaires ! Qu'on ne parle pas après cela de conscience, de scrupule, de délicatesse. Vains propos ! inutiles chimères ! La fortune porte avec elle son excuse; par quelque route qu'on la fasse, quand elle est faite, on n'a jamais tort.
Tels ont été les principes de M. Trapolin, et il y en ajoute un autre d'une efficacité presque toujours certaine : « Faire l'homme de conséquence est un des grands moyens de le deve-
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Dir. » Il a grandi en peu de temps de manière ii faire des envieux. Dubois, son cousin, quitte, pour marcher sur ses traces, la livrée de M. le président, et déjà on présage au bureau qu'il ira loin. H est à portée, du reste, de bien s'instruire. On afflue de toutes parts au bureau de M. Trapolin; on y prête à mademoiselle Urbine, à d'Argenlac, soi-disant homme d'affaires des Troufignac, escroc audacieux que la justice ne tardera pas sans doute à punir de ses exploits. La baronne de Vapartout, sans un sou. sans une obole, mise à sec par le pharaon et le lansquenet, n'a pas d'autres ressources que Trapolin : Donne-moi tout à l'heure 1 .000 francs, tu m'en apporteras demain deux autres, et je te ferai une délégation de quatre. » Malgré sls menaces et sa mauvaise humeur, Clitandre, l'homme de guerre, passera surles conditions odieuses de l'usurier. Madame Malprofit lui emprunte pour payer en secret son marchand de dentelles. Mais la meilleure de ses pratiques et la plus facile est Daudinel, liis d'un riche financier qui lui tient la bride trop serrée; il mange son blé en herbe, grâce à 3IM. Durillon et Trapolin. On n'a pas à craindre de sa part des diflScultés et des contestations, il en passe par où l'on veut : signer et prendre de l'argent, il n'entend que ces deux, choses dans les affaires de la vie, et il no voit pas. pour lui, qu'il faille en savoir davantage. Ses parents ont des maisons, de riches mobiliers, des rentes, des terres et du papier. 11 ne se met en peine que d'avoir de l'argent à son aise, peu lui importe l'intérêt. M. Clapied, son précepteur, l'a soutenu quelque temps, mais Thonnête homme, qui se mêle d'usure, a pour plus de 10.000 francs de bagues et de tabatières que son élève avait prises à crédit. Daudinet n'a plus qu'un souhait à faire au ciel, c'est de pouvoir metire la main sur le portefeuille de son père ou de sa mère.
Dans la comédie de Dancourt, le bureau de Trapolin semble être devenu le centre de Paris Tous ces malheureux rongés
394 LES FRANÇAIS DU XVIl^ SIKCLE
par l'usure appartiennent à tous les élats. Emportés par la fièvre des passions, ils courent tous après un écu, plus avides chaque jour. Law peut ouvrir ses bureaux, il ne manquera pas de pratiques. M. Trapolin lui cédera les siennes. Vous verrez courir à la rue Quincampoix lesDaudinet, lesMalprolit, les Urbinc, les d'Argentac, la baronne de Vapartout. En entendant parler de gros bénéfices, d'actions, de gains prodigieux, ils se croient sauvés ; et de fait ils le seront un moment. Les Durillon, les Trapolin se trouveront portés au pinacle de la fortune; experts comme ils le sont dans le commerce des papiers, ils sauront acheter et réaliser à temps, et, quand l'inventeur du système mourra de misère à Venise, ils triompheront dans Paris, raillés encore par quelque Dancourt ou quelque Lesage, mais entourés de flatteurs ou de parasites, qui ne seront pas embarrassés pour leur remettre l'esprit sur ces critiques impuissantes.
Si, comme peintre de mœurs, Dancourt a son prix, comme écrivain il n'est certainement pas dépourvu de mérite. Porté par la nature de son esprit à l'observation facile et légère, il n'a pas besoin de mettre dans son langage plus de poids que n'en demandent les sujets qu'il traite. Il n'enfonce pas dans les caractères, il ne grave pas non plus ces pensées durables qui restent dans toutes les mémoires et établissent à jamais la réputation d'un auteur. Ce qui plaît surtout dans son œuvre, c'est un cours aisé, une démarche simple, une tournure naturelle. Il s'est formé à la bonne école, et toute sa vie il est demeuré fidèle à ses premiers enseignements. Il eût été difficile de venir dans un temps meilleur. Né en 1661, il est entré dans la carrière d'écrivain au moment précis où la langue était dans sa fleur, quelques années iii^TësV Art poétique de Boi\ediU. Et même, s'il faut accorder, comme il paraît; assez juste de le faire, à La Bruyère et à Fénelon, que la langue s'est dès lors appauvrie, qu'on l'a gênée, et quelle a perdu « ce je ne sais
LES PETITES GENS ET LES l'AYSANS 395
quoi de court, de naïf, do hardi, de vif et de passioiuié », il faut savoir {^ré à Daneourt d'être demeuré un peu réfractaireà cette discipline. Il tient à La Fontaine et à Molière. Comme Regnard, il garde un peu d'indépendance, et ne se soumet qu'à demi aux réformes nouvelles. Les vieilles habitudes de l'esprit français dominent en lui. Il se passe tous les mots dont il peut avoir besoin, et ses paysans et ses bourgeois font bien voir d'où ils viennent aux. paroles qu'ils emploient. Leur jargon est celui de leur profession ou des lieux qu'ils habitent. Le bel usage n'est pas ce qui règle leur conversation, ils parlent tout droit comme on parie « cheux eux^. D'ailleurs ce langage est coulant; il n'a rien qui sente la gène et trahisse l'effort. Voisin des Lamotte et des Fontenelle, Daneourt en est éloigné autant qu'il se peut. Eùt-il vécu plus longtemps encore, le bel esprit n'eût jamais été son défaut. Les jolis propos et les analyses subtiles de Marivaux ne sont point faits pour lui, il aime à parler net; il aime à parler franc. Aussi le dialogue de ses pièces est-il conduit toujours sans fatigue. Voltaire, qui s'y connaît, en fait ce bel éloge: « Le dialogue en est naïf. » Il a dit aussi de ses comédies qu'elles sont gaies; et pas un des lecteurs de Daneourt ne voudrait contredire ce jugement. Sa gaieté ne lui coule pas plus que son bon langage. Elle coule chez lui à fleur de terre et jaillit d'une veine toujours égale et toujours renouvelée, a ... Oui, justement la sœur de M. Gro- -gnac qui est un grand imbécile, à ce qu'on dit. — Parle donc, hé, maraud, sais-tu bien que c'est moi qui suis M. Grcgnac? — M. Grognac l'imbécile? je vous demande pardon, monsieur, je ne vous connaissais que de réputation «. — Voilà l'accent et le ton ordinaires. Sans compter mille trails adroitement lancés et qui atteignent à l'endroit le plus délicat les gens du bel air, les hommes de loi, de guerre ou d'argent, les vieilles coquettes et les maris. Ceux qui aiment le gros rire, ce que Fontenelle désignait par des ho, ho, répétés, trouveront chez
LES FRANÇAIS DU XVIl<^ SIKCLE
Daiicourt do quoi s'égayer ainsi, d'autres y trouveront aussi le plaisir plus fin d'une observation légèrement railleuse.
En résumé, Dancourt, avec les dons les plus heureux, n'était pas fait pour s'élever à la première place. Il n'en eut jamais l'ambition, il n'en aurait pas eu la force. Il devait rester au rang de ces esprits aisés pour qui le travail est léger et le succès facile à saisir, sans qu'ils puissent commander l'attention et captiver la gloire. On les écoute avec plaisir, on les oublie sans les mépriser pourtant. Plusieurs fois il a fait vœu d'être placé au second rang ;
Trop heureux, disait-il, si par ce moyen, Quand Molière est assis le premier au Parnasse, Je pouvais prendre un jour mon rang si près du sien,
Qu'entre nous deux aucun autre n'ait place.
Ce n'était pas manquer d'ambition dans la modestie. S'il y avait des rangs à décerner, la critique songerait à d'autres avant lui; Regnard, Marivaux, Lesage, seraient pour lui des concurrents redoutables. Il n'est pas permis cependant de l'oublier dans l'histoire de la comédie en France.
L'ÉDUCATION DES FEMiMES
L'empereur Napoléon I", en étudiant, au sortir de la Révolution, le caractère des femmes en France, trouvait qu'il leur manquait un je ne sais quoi que son grand esprit ne réussissait pas à définir. 11 en parlait un jour à madame de Campan; celle-ci, préparée sans doute depuis longtemps, lui fil cette réponse : « 11 leur manque des mères, » Sans doute, Bridoison se serait étonné de cette énigme ; on est bien toujours la fille de quelqu'un, se tut-il dit en son embarras. Napoléon comprit sans peine, et il fonda la maison impériale de la Légion d'honneur qui subsiste encore aujourd'hui. C'était en quelque façon
ressusciter Saint-Cyr. A cent ans et plus de distance, la société française avait besoin de faire quelque chose de durable et de grand pour l'éducation des femmes. La prévoyance de madame de Maintenon n'avait pu fonder une œuvre qui lui survécût, celle de l'Empereur ne s'est point jusqu'à ce jour trouvée en défaut, mais a-t-elle donné les effets qu'on devait en attendre? l'éducation des femmes a-t-elle reçu par cette institution sa forme absolue et parfaite? Le dernier mot a-t-il été dit sur cette importante question? 11 parait que non, puisque le problème reparait aujourd'hui et passionne les esprits. En effet, nous assistons à une discussion ardente. Deux camps sont aux prises. D'un côté l'on s'écrie : Catilina est à nos portes, et les mères tremblantes ont serré leurs filles dans leurs bras^ pressure ad pectora natas, comme au temps dont parle le poète ^ D'autres, au contraire, moins défiantes, les ont livrées aux loups ravissants qui réclamaient leur proie. On se partage, on se querelle, on s'insulte, on se dit des deux parts : « Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix. >) Depuis les luttes des anciens paladins, les dames n'ont pas été l'objet de compétitions si vives : cela fait songer de loin à la guerre de Troie. Je ne viens pas ici prendre parti pour les uns ou pour les autres. C'est à l'histoire des mœurs du xvn^ siècle que je veux consacrer cette étude.
L'éducation des femmes au xvn^ siècle offre, à celui qui Tétudie dans les mœurs ou dans les monuments littéraires, plusieurs périodes distinctes. Pour les caractériser, il suffit d'indiquer des noms : mademoiselle de Scudéry, Molière, Fénelon, madame de Maintenon : voilà les instituteurs. Quant aux élèves, on n'a que l'embarras du choix : mademoiselle de Montpensier, madame de Longueville, madame de Sévigné,
1. Ceci a rapport à la querelle qui s'éleva entre Ms"" Dupanloup, évêque d'Orléans, et M. Duruy, ministre de l'instruction publique, à l'occasion de l'enseignement des jeunes filles en Sorbonne.
MADAME DE SEVIGNE.
I/ÉDL'CATION DES FEMMES iOl
madame de La Sablière, madame de Caylus et la duclu'sse de Bourgogne; le dessus delà corbeille, la llcur, rélégaiice et la beauté. Ce serait une erreur de croire que la mode n'ait d'euipire que sur les choses frivoles. Tout le monde sait qu'elle change à son gré la l'orme des lobcs et des manteaux, règle en souveraine la coitlure, allonge ou diminue, gonlle ou re>serre les vêlements, varie la couleur des cheveux, en augmente la masse ou la réduit; elle va du blanc au noir, du ballon au fourreau : c'est son caprice, nul ne s'y o,)posc el n'y contredit. C'est le gouvernement le moins discuté, le plus obéi. Point d'amendements à ses lois, jamais d'interpellations; y viL-on jamais les anciens partis persister opiniâtrement dans leurs vieilles erreurs? Le ridicule s'y combat par le ridicule lui-même. Ce qu'on sait moins, c'est que l'éducation est sujette à cet empire. Il suffît d'un grand poêle, d'un écrivain de génie, d'un rominti3r à la mode, pour en changer les dehors et la forme. Dans notre siècle, nous avons vu trois ou quatre de ces transformations. Après Atala, après /?6'«c, M. de Chateaubriand eut ses admiratrices passionnées, des femmes pâles, minées par un irrémédiable ennui, des sœurs de René. Lorsque M. de Lamartine eut chanté son Elvire, toutes les femmes s'emparèrent de ce type et voulurent se régler là-dessus. On eut des femmes éthérées, languissantes, des ombres, des soupirs, des échos plaintifs d'une lyreéolienne. Plus tard, avec /oce///M « les Elvire sont devenues des Laurence ». George Sand et Balzac sont venus à leur tour, les femmes nerveuses et fébriles ont passé de leur côté : la femme de trente ans a eu la vogue. Que sont devenues aujourd'hui les Amélie, les Elvire? L'idéal ne vient plus des livres, il ne vient même plus du théâtre; on dit que ce sont les tréteaux ou la rue qui le fournissent au grand monde dont les mœurs se façonnent sur ce modèle. Au xvn® siècle, les variations furent auisi nombreuses, mais elles eurent toujours quelque chose d'héroïque et de noble.
402 m;s français du xvii^' siècle
Les guerres de religion une fois terminées en France, la paix rétablie dans le royaume, Jes imaginations s'apaisèrent aussi. Elles avaient dans les fureurs des partis, dans les combats, dans les assauts, dans les intrigues et dans les mouvements civils, contracté quelque chose de rude et d'austère, qui disparut aux premiers rayons d'une politesse renaissante. La cour de Louis XIII offrit à ces hommes habitués à porter la cuirasse des plaisirs plus tranquilles, et nouveaux pour eux. On vit reparaître les fêtes, les représentations du théâtre, les ballets et Jes belles comédies. Les romans et les vers occupèrent désormais ces grands seigneurs qu'il importait à Richelieu d'assouplir à ses volontés. Les lettres devinrent dans la main du grand ministre un charme puissant pour enchaîner les bras de ces héros toujours prêts à remuer. Il n'eût tenu qu'à eux de les présenter docilement aux guirlandes de fleurs dont il voulait les charger; mais la fougue native de ces anciens soldats avait des retours et des éruptions subites, que le cardinal comprinjait par des moyens plus sévères et plus funestes.
Ce fut au milieu de ces derniers tressaillements de l'esprit de parti que parut un livre illustre, le roman ded'Urfé, si célébré sous le nom de T^s/ree. Des champs, des montagnes, des ruisseaux, des collines, des vallées furent la scène où des personnages comme Céladon et Sylvandre vinrent exprimer en un langage naïvement affecté les émotions de l'amour et les raisonnements sans lin auxquels ce sentiment a toujours donné lieu chez les nations modernes. Les anciens le concevaient violent, prompt et terrible. C'était une maladie dont la force enchaînait le cœur et abattait le corps. On se flétrissait sous cette flamme desséchante, ou Ton s'en délivrait par quelque grand crime; on n'en raisonnait point avec complaisance. Personne n'aurait songé à y trouver le principe d'exquises vertus, ou de dévouements généreux.
Depuis le moyen âge, l'histoire de cette passion a tout à fait
i.'î:i)r(;.\TioN di;s kkmmes 40.']
changé. Il est né des habitudes du christianisme et des lois de Ja chevalerie une sinpjuhère théorie. Elle a fait de l'amour le plus puissant des ressorts pour porter les hommes à des actions qu'ils n'auraient jamais conçues s'ils fussent demeurés privés de ce secours. Toute la civilisation du moyen âge repose làdessus. L'Italie avait adopté cette métaphysique dangereuse, les poésies en avaient augmenté l'influence et, cpioique la chevalerie fut morte sous les coups de Cervantes, il n'en restait pas moins dans l'Europe polie un ensemble de mœurs el d'opinions les plus étranges. La galanterie en est l'expression. La chosci n'est pas tellement simple qu'elle puisse se passer d'explications.
Selon les idées de ce temps, la pureté et la modestie sont les vertus dominantes de toutes les dames, seulement elles ont trouvé l'ar't d'accorder ensemble l'innocence et l'amour, la coquetterie et tous ses artifices avec l'honnêteté. Vous voyez combien cela est compliqué et périlleux. La gloire des dames consiste à faire d'illustres conquêtes, et à retenir dans l'obéissance les esclaves qu'elles ont faits par la seule puissance de leurs charmes et non par des faveurs. Qui dit amant, dit malheureux. Ils n'auront pour toute récompense de leurs soins assidus qu'une affection toute pure : « Dans l'île de Chypre et à la cour de Paphos, l'amour n'est pas seulement une simple passion comme partout ailleurs, mais une passion de nécessité et de bienséance. Il faut que tous les hommes soient amoureux et que toutes les dames soient aimées, nul insensible parmi nous; on reproche cette dureté de cœur comme un crime à ceux qui en sont capables ; et la liberté de cette espèce est si honteuse, que c^ux qui ne sont pas amoureux font du moins semblant de l'être ^ ».
Telles étaient véritablement les dispositions de la belle société
1. Le Grand Cyrus,i.\l, p. 113, ciié^3LvM..Cous\n. La Société française au A»7i« siècle, t. II, p. 5. Didier.
404 Mis FHANljAIS DU XVI1<^ SIKCLE
française au commencement du xvn® siècle. Loin d'être une taibiosse, l'amour était la marque de lelévation et de la délicatesse de l'âme. Pour les hommes, rien n'était plus honorable que de se montrer sensible à la beauté ; offrir ses hoTnïïiages à quelque dame digne de les recevoir, c'élait achever son éducation et se rendre parfait honnête homme. Ainsi la duchesse d'Aiguillon, présentant dans le monde son jeune neveu, le futur duc de Richelieu, l'engageait à rendre ses soins à mademoiselle du Vigan, devenue madame de Pons et déjà veuve.
Ces idées acceptées de tout le beau monde, répétées sur le théâtre, commentées dans les cercles, prirent une force nouvelle quand il se rencontra une personne, dont le talent, cher à la société élégante, en fit un code définitif. Cette personne, ce fut mademoiselle Madeleii e de Scudéry. On peut dire d'elle qu'elle fut l'institutrice de ce temps la plus respectée, jusqu'au jour où sortit, du quartier du Palais de justice, un poète bourgeois, né dans la poudre du greffe, qui eut la témérité de railler des héros de roman sur lesquels s'étaient formés, non pas seulement les femmes les plus distinguées de la cour, mais des généraux illustres comme Condé. Le nom de mademoiselle de Scudéry a de la peine, aujourd'hui, à échapper au ridicule. On se souvient toujours de ces nobles campagnards de Boileau, grands lecteurs de romans, qui disent tout Cyrus en leurs longs compliments. Mais il était bien loin d'en être ainsi avant l'époque de 1660. Pendant trente années elle a joui d'une gloire sans atteinte, estimée des personnages les plus considérables par le rang et la naissance, et placée par cette estime parmi les plus beaux esprits.
C'était en effet une femme du plus grand mérite, sensée autant; et plus que personne, bien qu'elle ait fait un Cytms en dix volumes et une Clélie en un nombre égal de tomes. Quoi qu'il pût y avoir de singulier dans sa position et dans l'excès
l'édication des femmes iOo
de son talent, elle rosti toujours au-dessus des médisances de la satire, et la critique eut envers elle les égards les plus délicats. On peut f.iire de mademoiselle de ScuJéry le plus bel éloge en un mot : madame de Sévigné lui conserva toute sa vie son estime et son atîeclion. Ri^*n n'est moins sûr que 5Iolière ait voulu l'attaquer, ou dans les Ptrcieuses ridicules^ ou dans les Femme'i savanie^ ; c:ir c(^ grani poMe no fait que mettre en vers ou en pro^e des idées exprimées avant lui par l'illustre Sapho. c'était le nom qu'elle s'était donné à elle-même dans le Cyrus. Sa vertu fut toujours au-dessus de tous les traits de la méchanceté. Demeurée fille, entourée d'un grani nombre d'hommes, vivant dans leur société sans contrainte, elle a pu se sauver des coups de langue du plus méchant des a:iecdotiers, Tallemant des Réaus. Il est juste de dire qu'elle n'était pas belle. « C'est, dit ce chroniqueur, une grande personne maigre et noire, et qui a le visage fort long ». Cette noirceur du teint avait quelque chose, pour ainsi dire, de fatal, dans une personne que son goût destinait à barbouiller tant de papier de son écriture. Ceci n'échappa nullement à madame Cornuel, la plus mordante des femmes: elle disait que la Providence paraissait en ce que Dieu avait fait suer de l'encre à mademoiselle de Scudéry.
Elle eut néanmoins des adorateurs, Conrart en fut un. Mais celui qui la toucha davantage fut Pellisson ; il n'était guère plus beau qu'elle. Mais qu'importait un beau visage à des personnes qui n'avaient d'estime que pour l'esprit? Acante. lui disait mademoiselle de Scudéry,
Il faut se rendre ;
Votre esprit a charmé le mien.
Je vous fais citoyen de Tendre, Mais, de grâce, n'en dites rien.
Rien de plus éloigné des passions ordinaires que cette
40G LES FRANÇAIS DU XYII*^ SIKCLE
liaison. Mademoiselle de Scudéiy y mettait en pratique ellemême ce qu'elle voulait enseigner à son temps, c'est-à-dire un commerce de sentiments tendres et ing(^nieux, de soins discrets, d'empressements mesurés, d'amitié respectueuse. Une preuve de la justesse d'esprit de mademoiselle de Scudéry, c'est qu'elle ne s'abusait pas sur sa laideur. Nantcuil ayant fait d'elle un portrait au pastel un peu trop flatté, elle fît là-dessus ce qualrain :
Nanteuil, en faisant mon image, A de son art divin signalé le pouvoir: Je hais mes yeux dans mon miroir, Je les aime dans son ouvrage.
C'est égal, il est bien dur à une femme de dire d'elle-même : je suis sans beauté. Que l'occasion s'en présente, et, sur ce point, elle trouvera des arrangements ingénieux pour ne pas choquer la vérité, et faire encore un portrait agréable. C'est ce qui e^t arrivé à mademoiselle d^ Scudéry. Comme elle s'introduisait dans ses romans sous le nom de Sapho, il fallut qu'elle se mît en scène et se fît connaître en relevant l'un après l'autre tous les traits de son visage. Elle a donc écrit ces lignes en parlant d'elle sous son nom d'emprunt : «... Encore que vous m'entendiez parler de Sapho comme de la plus charmante personne de la Grèce, il ne faut pourtant pas vous imaginer que sa beauté soit une de ces grandes beautés en qui l'envie même ne saurait trouver aucun défaut... Elle est de taille médiocre, mais si noble et si bien prise, qu'on ne peut rien y désirer. Pour le teint (ali ! voilà le difficile: comment va-t-elle en parler?) pour le teint, elle ne l'a pas de la dernière blancheur ; il a toutefois un si bel éclat qu'on peut dire qu'elle l'a beau. Mais ce que Sapho a de souverainement agréable, c'est qu'elle a les y(^ux si beaux, si vifs, si amoureux, si pleins d'esprit, qu'on ne peut ni en soutenir l'éclat, ni en détacher ses regards... ce qui fait leur plus grand éclat, c'est
l/ÉDl'CATION DES FEMMES 407
que jamais il n'y a eu iiiu' opposition plus grande que celle du blanc et du noir do ses yeux. Cependant, celte grande opposition n'y cause nulle rudesse. Klle a la physionomie fine et modeste, et elle ne laisse pas d'avoir je ne sais quoi de jrrand et de relevé dans la mine. Sipho a de plus le visage ovale, la bouche petite et incarnate et les mains admirables '. « Nous voilà bien loin de la personne maigre et noire de Tallemant. Il y a bien sans doute une petite teinte de ridicule à s'embellir ainsi, et ce malin de Boileau saura en profiter un peu plus tard. Il reprendra à son tour ce portrait de Sapho, il s'en mo(|uera en reslituant à l'original sa première laideur.
Quant à son caractère, il était hors de toute attaque. Elle n'avait rien de son frère. L'on sait combien Georges de Scudéry était querelleur, vantard, fanlaron, orgueilleux; elle, aij contraire, avait pris pour elle la douceur et la modestie. Ce qui charmait dans ses manières, c'était l'agrément et la politesse. Cet heureux naturel avait été bien cultivé et soigné de bonne heure. Privée de sa mère, elle avait été é'evée par un de ses oncles qui demeurait à la campai^ne. 11 recevait la meilleure compagnie, mademoiselle de Scudéry s'y forma à la conversation. Elle apprit tout ce qu'on enseignait alors aux filles de condition et y joignit elle-même l'espagnol et l'italien. Quand la mort lui eut enlevé ce soutien, elle vint à Paris et. vivant avec son frère, elle prit part aux dépenses du ménage en partageant ses travaux. Il parait que le travail se réglait entre eux de la manière que voici : Georges inventait le plan, la fable et les aventures; mademoiselle de Scudéry enrichissait ce fonds, ordinairement assez pauvre, de portraits, de lettres, de conversations, d'analyses sentimentales. Dans cette communauté de vie et de composition littéraire, ce n'est pas Georges qui joue le plus beau rôle. D'abord, ce qu'il invente est fort
1. Le Grand Cyrus, t. X, p. 557. M. Cousin : La Société française au xvii' siècle, U I»--, p.l34.
408 LES FRANÇAIS DU WIl'^ SIKCLE
médiocre, puis, si l'on en croit Talîemant des Réaux, il exploitait le talent de sa sœur à (jui il imposait sa lâche, la tenant enfermée et chassant les visiteurs qui auraient pu la distraire de son travail. « Elle a eu, dil-il, une patience étrange, et j'ai de la peine à concevoir comment elle a pu faire ce qu'elle a fait )).
Cette manière de travailler a donné lieu à une plaisante aventure que Flécbier nous a racontée. Georges et Madeleine s'étaient arrêtés à Lyon dans une auberge; le soir, ils s'entretenaient dans leur chambre du pian d'un roman et de la suite des événements qu'ils y développeraient. La pièce où ils se trouvaient n'était séparée que par une légère cloison d'une autre chambre où l'on avait logé un bon gentilhomme d'Auvergne, si bien qu'on pouvait les entendre discourir. Les deux auteurs cependant continuaient leur entretien et délibéraient s'ils devaient faire mourir un des héros de leur histoire. Les avis étaient partagés Le frère, avec son humeur guerrière, concluait à la mort, la sœur voulait lui sauver la vie. Enfin, Sapho consentit à la mort. Il fallait en déterminer le penre, et le différend recommença. L'un crie qu'il faut le faire mourir cruellement, l'autre demande par grâce dd ne le faire mourir que par le poison. Le gentilhomme auvergnat ne perd rien de ces débats; une seule chose lui échappe, c'est le nom du héros, mais il ne doute pas qu'il ne s'agisse de la vie du roi, et s'empresse d'aller dénoncer les coupables. Les officiers de justice accourent, on se saisit de Georges et de Madeleine, on les interroge, ils avouent tout ce qu'on leur demande, s'ils n'ont point eu un mauvais dessein depuis leur arrivée, s'ils n'ont pas menacé la vie du prince de mort cruelle ou de poison, s'ils n'avaient pas concerté ensemble le temps et le lieu, s'ils n'allaient point à Paris pour mettre fin à leur dessin. Rien de plus certain que leurs intentions criminelles. Maison s'avise de leur demander leur nom, et, quand on sut qu'ilsétaient
l'éducation des IKMMES 409
monsieur et mademoiselle de Scudéry, on vit bien leur innocence, on comprit qu'ils parlaient de Cyrus et d'Ibrahim pluteit que de Louis, et les olîiciers de justice se retirèrent en leur demandant pirdon, et en laissant fort surpris le bon genlilhomme d'Auvergne.
Avec tout son mérite, mademoiselle de Scudéry n'avait point l'afleclation de se l'aire valoir. Rien n'eût en elle trahi ses occupations ordinaires, si l'on ne se fut obstiné à la traiter en fille savante. Elle s'en affligeait parfois. Douce et sociable, elle trompait nombre de gens qui s'attendaient toujours à la voir traiter de grands sujets de science, enseigner la philosophie, et résoudre des questions difficiles. Ils ne revenaient pas de leur surprise quand elle ne disait que des bagatelles, quand ils lui voyaient un air si libre, si aimable, si naturel. « Je vois, disait- elle, des hommes et des femmes qui me parlent quelquefois, qui sont dans un embarras étrange, parce qu'ils se sont mis dans la fantaisie qu'il ne me faut pas dire ce qu'on dit aux autres gens. J'ai beau leur parler de la beauté de la saison, des nouvelles qui courent et de toutes les choses qui font la conversation ordinaire, ils en reviennent toujours à leur point, et ils sont si persuadés que je me contrains pour leur parler ainsi, qu'ils se contraignent pour me parler d'autres choses qui m'accablent tellement que je voudrais n'être plus Sapho quand cette aventure m'arrive. Car je le dis comme si vous pouviez voir mon cœur, on ne me saurait faire un plus s.nsible dépit que de me traiter en fille savante ^ ».
C'était un travers qui se répandait déjà; le ridicule de quelques femmes qui ne parlaient que de livres et de science devenait plus sensible. Il serait injuste d'en accuser l'exemple de mademoiselle de ScuJéry, car dans cette question fortement débattue alors : les fenames doivent-elles s'instruire? cette sage
1. M. Cousin. La Société française au xrii^ siècle, t. II, p. 168.
personne s'expliquait avec un rare bon sens. Elle nous a conservé ses idées là-dessus, elles remplissent plusieurs conversations dans le Grand Cyrus, et je vais en faire ici quelques extraits. Tout en blâmant les femmes qui font les savantes, elle ne laissait pas de trouver Textrémité contraire fort condamnable et d'être souvent épouvantée devoir tant de femmes de qualité avec une ignorance si grossière qu'elles déshonorent le sexe. Elle ne se gêne point pour reprocher à presque toutes les dames de perdre la plus précieuse chose du monde, en perdant beaucoup d'heures qu'elles pourraient plus agréablement employer qu'elles ne font. Telle est habillée si tard qu'elle ne peut jamais sortir que quand le soleil se couche; telle n'a pas toujours le temps d'aller au temple, c'est-à-dire à l'église. Lire, écrire, rêver, se promener, donner ordre à ses affaires, se donner à ses amies, et tout cela sans être empressée et sans embarras, c'est un secret que bien peu de dames possèdent, et qui vient pourtant de l'unique attention à bien régler ses heures. Mais, vu la manière dont certaines dames passent leur vie, on dirait qu'on leur a détendu d'avoir de \a
"raison éTHubon sen5 et qu'elles ne sont au nïonde que pour être grasses, pour être belles, pour ne rien faire et pour ne
nliTé"qnë]3e s__soltisjeâ^lle ajoute mênie,~~cc)mme elle'parlait "dans un cercle nombreux : « Et je suis assurée qu'il n'y a personne dans la compagnie qui n'en connaisse quelqu'une à qui ce que je dis convient. En mon particulier, dit-elle, j'en sais une qui dort plus de douze heures tous les jours, qui en emploie trois ou quatre à s'habiller, ou pour mieux dire à ne s'habiller point, car plus de la moitié de ce temps-là se passe à ne rien faire ou à défaire ce qui avait déjà été fait. Ensuite, elle en emploie encore bien deux ou trois à faire divers repas, et tout le reste à recevoir des gens à qui elle ne sait que dire, ou à aller chez d'au très qui ne savent de quoi l'entretenir; jugez après cela si la vie de cette personne n'est pas bien employée! »
l'éducation des ff.mmes 411
En cherchant bien la raison dece peu de temps qu'ont toutes les femmes, Sapho la trouvait en ce que rien n'occupe plus qu'une longue oisiveté, en ce que presque toutes se Ibnt de grandes affaires de fort petites choses, et qu'une boucle de cheveux mal tournée leur emporte plus de temps à la mieux tourner que ne ferait une chose lorl utile et fort agréable tout ensemble. Elle remontait plus haut encore, et, atteignant la première éducation dans son principal défaut, elle disait : « Y a-t-il rien de plus bizarre que de voir comme on agit pour l'ordinaire en Téducalion des femmes? On ne veut pas qu'elles soient coquettes ni galantes, et on leur permet pourtant d'apprendre soigneusement tout ce qui est propre à la galanterie, sans leur permettre de savoir rien qui puisse fortifier leur vertu ni occuper leur esprit. En effet, toutes ces grandes réprimandes qu'on leur fait dans leur première jeunesse, de n'être pas assez propres (élégantes ), de ne s'habiller point d'assez bon air, et de n'étudier pas assez les leçons que leurs maîtres à danser et à chanter leur donnent, ne prouvent-elles pas ce que je dis? Et ce qu'il y a de rare est qu'une femme, qui ne peut danser avec bienséance que cinq ou six ans de sa vie, en emploie dix ou douze à apprendre continuellement ce qu'elle ne doit faire que cinq ou six ans; età cette même personne qui est obligée d'avoir du jugement jusquesà la mort et déparier jusques à son dernier soupir, on ne lui apprend rien du tout qui puisse ni la faire parler plus agréablement, ni la faire agir avec plus de conduite... ^ » Ne sont-ce pas là des observations pleines de justesse? vraies du temps de mademoiselle de Scudéry, ne le sont-elles pas encore dans le nôtre? Ce n'est pas toutefois que cette sage personne voulut empêcher les femmes de soigner leur mise, d'apprendre à danser et à chanter, au contraire, elle souffrait qu'elles sussent toutes les