M. Cousin, ouvrage déjà cité, t. II. p
.il2 LES FRANÇAIS DU XVI l*" SIKCLE
choses divertissantes, mais elle aurait voulu aussi qu'elles eussent autant de soin d'orner leur esprit que d'orner leur corps et qu'entre être ignorante ou sav^mle on prît un chemin qui tînt les femmes éloignées de ces deux, extrémités en les empêchant d'é're incommodes par une sulïïsance impertinente ou par une stupidité ennuyeuse.
Ces choses si judicieuses se trouvent dans le Grand Cyrus. En vérité, si ce roman n'eût été rempli que de conversations de ce genre, il n'eût pas eu sur les femmes de son siècle l 'influence dangereuse que nous devons noter, pour être sincère. Nous avons, on vient de le voir, dégagé, comme on dit, la responsa^^ilité de mademoiselle de Scudéry, nous avons marqué ce que son esprit avait de finesse et de ferme raison; cependant elle a gâté, en un sens, toute sa génération. Voici comment : ses héros ne s'entretiennent pas, on le pense bien, de l'éducation des femmes pendant dix longs volumes. Leurs conversations n'ont pas toujours cette sagesse. Il y est surtout question d'amour et de galanterie. Mademoiselle de Scudéry a inventé une phrase qui la peint tout entière; elle parle quelque part de faire l'anatomie du cœur : c'est à quoi elle a excellé. Son plus grand talent a été là, c'est aussi par l'usage de ce talent qu'elle a su plaire à toute la société polie du xvu® siècle. Sa justesse, sa finesse, son agrément, elle a tout consacré à démêler, à exprimer, à rendre sensibles les sentiments les plus difficiles à exprimer, les plus délicats à saisir. Nul ne décrira jamais comme elle les jalousies, les inquiétudes, les impatiences, les joies, les dégoûts, Ls murmures, les désespoirs, les espérances, les révoltes qui troublent les cœurs dans les crises de l'amour. Ne croyez pas qu'elle le fasse aven l'intention de détourner les esprits de cette passion tumultueuse, au contraire. Elle les y porte, elle glorifie ceux qui s'y abandonnent, seuls ils ont la délicatesse et la générosité, seuls ils ont l'élévation et la noblesse. Les vrais héros se
l'édlcation des femmes iliJ
reconnaissent à cette niar(|ue, c'est le caractère des grands cœnrs.
Sans doute, il ne s'agit là que d'un amour épuré, éthéré, platoni(|ue; c'est de Vénus Uranic que ces beaux cavaliers, (jue ces belles daines se disent les sujets dociles, mais, il faut bien en convenir, ces conversations, ces aventures ont un caractère auioureux qui porte à la tendresse. En sortant de cette lecture, les âmes se trouveront dans cet état si bien décrit par saint Augustin : si elles n'aiment pas, du moins elles aimeront à aimer. Kn pouvait-il être autrement? Est-ce que l'histoire du temps que nous avons choisi pour en l'aire l'élude n'en est pas la preuve éclatante, héroïque, retentissante? Voilà madame de Longuevillc; en elle nous allons voir tous les effets de cette éducation romanesque ^
Fille d'une mère pieuse qui se plaisait à visiter le couvent célèbre des Carmélites de la rue Saint-Jacciues, mademoiselle Louise de Bourbon, à seize ans, ne pensait qu'à voiler dans la retraite l'éclat naissant de sa beauté. Dieu et le couvent semblaient devoir être son partage; sa jeune imagination ne rêvait rien de plus doux que la solitude et la prière; si l'on eût favorisé ce penchant religieux, elle eût vécu ignorée, ses grâces, son esprit, son désir de plaire n'auraient pas fait d'elle d'abord le chef d'un grand parti dans la Fronde, ayant en main des guerriers tels que Turenne, Condé, La Moussaye, Bouteville; puis, une aventurière intrépide qui, après avoir épuisé les joies et les illusions du monde, devait donner à son temps l'exemple d'une conversion tout à fait chrétienne. Mais il fallait soutenir la gloire d'une illustre maison, il fallait renoncer à ce secret appel de Jésus-Christ, il fallait paraître au bal; ses parents l'y contraignirent; elle y entra la rougeur au front, le regret dans le cœur, mais, hélas! elle vit, elle fut vue,
1. Voir, pour tous les détails qui vont suivre, M. Cousin: la Jeunesse de madame de Longueville, in-12, Didier.
et le couvent eut lort dès qu'il tut mis eu balance avec le monde. Ici commence l'influence de mademoiselle de Scudéry et de ses livres. Louise de Bourbon se laissa façonner à cette éducation chevaleresque et galante. Son cœur, son imagination, qui avaient besoin d'être aimés et de plaire, embrassèrent avec ardeur cet idéal dont les romans offraient l'imitation à la grande société.
N'oublions pas non plus que le sublime Corneille conspire aux mêmes effets. Tout dans son théâtre n'est que tendresse et lierté héroïque. Qu'est-ce que Rodrigue? qu'est-ce que Chimène? n'est-ce pas l'amour dans sa fleur, dans sa noblesse, dans ses ardeurs honnêtes et passionnées? Joignez à ces sentiments qui bouleversent les âmes la magnanimité qui leur fait concevoir des desseins généreux, les arrache à la vieréeîle et les jette dans un monde moral où tout est plus grand que nature. Ce souffle passe sur toute la société, ce mélange de sévérité romaine et de forfanterie castillane, cette politique où l'amourjoue le premier rôle, ces combats, ces résistances de la passion au devoir, ce dévouement religieux dont Polyeucte est la plus belle expression : c'est le fond du xvii^ siècle à ses débuts.
Ne nous étonnons donc pas de voir madame de Longueville se laisser emporter à ces orages. Son ambition, ses instincts de grandeur, son éducation l'y poussaient sans défense et sans retour. Voyons-la se former à ses destinées singulières. Nous pouvons avec un bon guide, Victor Cousin, la suivre dans les premiers ébats de sa jeunesse. A Chantilly, à liuel, dans ces demeures où des princes magnifiques ont rassemblé toutes les séductions, le bal, la chasse, la poésie, la lecture des romans, les tendres entreliens l'occupent sans lui laisser un seul instant de repos. Voici la peinture de cette existence dont nous lisons aujourd'hui les détails comme les aventures dune histoire imaginaire à laquelle ce monde n'offre plus rien d'égal : « Madame la princesse — il s'agit de la mère de
l'éducation iu;s fkmmes 415
iDadamedc Loiii^uevillc — ne haïssait pas les diverlissemenls, et la jeunesse s'y livrait avec ardeur. On Taisait la coar aux dames. Pendant la chaleur du jour, on s'amusait h lire des romans ou des poésies, le soir on Taisait de longues promenades avec de longues conversations. » On vivait à la manière de VAstréCyeii attendant les aventures du Grand Cyrus. Lenet, un contemporain, parle de ces divertissements en lO'iO, pendant la captivité des princes et l'exil de madame de Longueville. « Ils élaient troublés, dit-il, par les mauvaises nouvelles qu'on apportait ou qu'on écrivait. C'était un plaisir très grand de voir toutes ces jeunes femmes tristes ou gaies, suivant les visites rares ou Tréquentes qui leur venaient, et suivant la nature des lettres qu'elles recevaient... on voyait à tous moments arriver des messages et des visites qui donnaient de grandes jalousies à celles qui n'en recevaient point, et tout cela nous attirait des chansons, des sonnets, des élégies, qui ne divertissaient pas moins les indifférents que les intéressés. On Taisait des bouts-rimés et des énigmes qui occupaient le temps aux heures perdues. On voyait les unes et les autres se promener sur le bord des étangs, dans les allées du jardin et du parc, sur la terrasse ou sur la pelouse, seules ou en troupe, suivant l'humeur où elles étaient, pendant que d'autres chantaient un air ou récitaient des vers, ou lisaient des romans sur un balcon, ou en se promenant ou couchées sur l'herbe. » Assurément, rien de plus gracieux que ces tableaux ; on croirait parcourir des yeux quelques-unes de ces peintures où des artistes chimériques ont retracé les rêves de leur imagination charmée. Mais entin, secouons cette illusion aimable ; allons au Tond de ces divertissements ; que peut produire cette éducation toute romanesque et sentimentale? Est-ce ainsi qu'on devient femme de bien? Prend-on à hre des sonnets, à composer des élégies ou des madrigaux, une idée simple et forte de la vie? En peut-on comprendre les austères devoirs
et les difficultés, quaûd l'âme s'est énervée dans ces jeux puérils? En pourra-t-ou plus tard soutenir sans découragement et sans amertume les revers et les retours accablants? Non, sans doute. Qu'arrive-t-il aussi de cette aimable personne? L'ambilion, l'amour, le besoin d'intrigue entrent dans sou cœur tout prêt à les recevoir; ce n'est pas trop delà guerre civile pour contenter cette âme passionnée. Aux premiers soulèvements de la Fronde, madame de Longueville prend les armes, elle fait et défait les cabales, entraîne à sa suite Conti, La Rochefoucauld, son frère, le grand Condé. C'est un jeu pour elle de courir les provinces afin d'y récliauffer le zèle des révoltés; elle harangue les peuples, elle marche à la tète des soldats comme un général; elle délibère en conseil, elle négocie, elle règne partout par la séiuction do sa beauté, par l'étrange fascination de sa coquetterie. La cour la compte parmi ses plus remarquables adversaires, c'est d'elle que dépend la fidélité des généraux. Si leur ardeur se ralentit, elle l'excite et la ranime; elle rompt les arrangements déjà faitS; ne preuant partout conseil que de son impatience et de son humeur. 11 faut à tout prix satisfaire cet esprit de grandeur, celte hauteur d'âme et de caractère qu'elle a puisés, si l'on veut, dans le sang des Condé, mais qui furent affermis en elle par une éducation dangereuse. Aussi, de 1647 à 1652, la voit-on se précipiter dans tous les hasards et dans toutes les intrigues, moins pour servir ses intérêts et ses passions que pour donner à La Rochefoucauld toutes les preuves d'un amour en délire.
La France gémit des stériles agitations qu'entretient le parti de madame de Longueville. Qu'importe la France à ces âmes fières, à cette noblesse orgueilleuse! La maison des Condé ne doit pas s'humilier, même devant le pays; il n'existe pas, aux yeux de ces seigneurs turbulents. Us sont prêts, s'il le faut, à pactiser avec l'Espagne; le traité est conclu, nos frontières
l'éducation des femmks 417
sont envahies, nos villes sont menacées; mais les entrailles des grands ne se troublent pas d'une émotion bourgeoise ou plébéienne. Tombe sur moi le ciel, pourvu quejeme venge! voilà leur devise. Madame de Longueville y resta fidèle plus longtemps qu'aucun autre. Il est vrai que nous allons la voir « vaincue, désabusée, Tâme à la fois blessée et vide, tourner ses regards du côté qui ne trompe point: le devoir et Dieu ». Ce couvent des Carmélites qui avait attiré sa première jeunesse va la recevoir à trente-cinq ans, et abriter désormais ses remords. Dans tout l'éclat de sa beauté, elle ira y pleurer désormais Ses égarements; là elle étouffera tous les sentiments qui naguère avaient rempli sa vie, « les soins de sa beauté, les tendresses du cœur, les gracieuses occupation? de l'esprit ». Mais ces conversions, quelque édifiantes qu'elles soient, ne seraient pas nécessaires si les cœurs étaient toujours droits, si la raison fortifiée par une bonne éducation avait toujours suivi la voie droite et simple du devoir.
Voulez-vous un autre exemple des effets de celte éducation où Corneille et mademoiselle de Scudéry ont travaillé ensemble? Prenez Ja vie de mademoiselle de Montpensier, fille de Gaston, duc d'Orléans. Les types poétiques de Marphise, de Bradamante et de Clorinde pâlissent devant elle. Celle-ci tient de sa naissance une frivolité desprit qui n'exclut pas la hauteur et l'ambition. Son enfance s'est passée dans les divertissements, les bals, les comédies, les chasses et les collations. Rien de sérieux ou de grave, rien de sain et de fort. A l'abbaye de Fontevraulr, où elle est en visite, pour combattre l'ennui qui la gagne, les religieuses la régalent, le mot est d'elle, d'une folle. La voilà qui s'enferme dans le cachot de l'infortunée et jusqu'au souper s'amuse de ses extravagances; le second jour, seconde toile pour la distraire. «Comme il n'y en avait pluspourun autre jour, écrit-elle, l'ennui me prit, et je m'en allai malgré les instances de ma tante ». Elle ne voit
dans la vie qu'objets de curiosité et de divertissement. Toutes les nouveautés la réjouissent ; la guerre civile lu: plaira pour la même raison. Grande, fière, de haute mine, elle a quelque chose de la bravoure étourdie de son aïeul Henri IV, elle en a aussi la facilité et l'agrément dans la conversation. Toute autre place qu'un trône lui semble indigne d'elle, et son cœur se repaît d'orgueilleuses espérances ^ .
Jugez ce que les romans et le théâtre ont pu ajouter d'exaltation à cet esprit au fond généreux, mais déréglé. Sans avoir partagé les égarements de madame de Longueville, mademoiselle de Montpensier ne joua pas un rôle moins illustre dans la guerre des deux Frondes. Insensible aux passions qui entraînèrent la sœur de Condé, elle ne songea qu'à satisfaire ses instincts d'amazone : elle fut vraiment l'héroïne du parti dont l'autre fut l'aventurière. Presque aussitôt elle prend feu contre la reine et le cardinal Mazarin. Elle trouve l'occasion de faire son devoir et de se venger en même temps. Personne n'était plus disposé qu'elle à fouler aux pieds la sagesse et le bon sens. En 1652 — elle a vingt-cinq ans — toute pleine de goûts belliqueux, elle demande au ciel l'occasion de se signaler par quelque fait éclatant. Orléans, qui fait partie do l'apanage de Monsieur, menace d'ouvrir ses portes à l'armée royale qui s'avance. En se détachant de la Fronde, cette ville livre à l'ennemi des positions redoutables ; il faut la conserver à Condé qui arrive de la Guyenne: mademoiselle de Montpensier s'offre à son père pour aller maintenir la ville. Elle part avec ses maréchales de camp, mesdames de Fiesque et de Frontenac.
Enfin, elle va conquérir cette gloire après laquelle elle soupire. Elle est pleine d'espérance dans le succès; un astrologue, le matin de son départ, lui a prédit une moisson de lauriers. Dans les plaines de la Beauce, elle monte à cheval et se met à
1. Voir Sainle-Breuve, Causeries du Lundi, t. III, p. 391-408.
l'kducation des femmes il9
la tôle de l'aniu^e de la Fronde. Un tient conseil devant elle, on promet de ne rien faire qne par ses ordres. Cependant, il faut entrer dans Orléans; les pourparlers se prolonjj^ent, Mademoiselle se promène devant les remparts, excitant les gens du dedans par ses gestes et par ses paroles. « Tant détenteurs impatientant Mademoiselle, elle entreprend d'en finir par une témérilé dramatique. Elle se jette dans une barque que des bateliers lui offrent, fait rompre une porte mal gardée qui donnait sur le quai et par où on ne l'attendait pas : quand il y a deux planches rompues, on la passe par le trou, et la voilà introduite, suivie de ses dames qui prennent le même chemin. Qui fut bien étonné? ce fut le gouverneur avec l'échevin.Mais comment résister? le peuple qui aime la bravoure la porte en triomphe, et ses paroles déconcertent les magistrats : « Lorsque des personnes de ma qualité, leur dit-elle, sont dans un lieu, elles y sont les maîtresses, et avec assez de justice: je la dois être en celui-ci, puisqu'il est à Monsieur. — Ils me firent leur compliment assez effrayés... Arrivée à mon logis, je reçus les haranguts de tous les corps et les honneurs qui m'étaient dus. » Et, pour achever la scène, elle harangue la foule en plein Hôlel de Ville avec assez de hardiesse et de bonheur.
On peut croire qu'elle fut heureuse de ce succès, les éloges ne lui manquèrent pas et la flatterie lui décerna le nom de nouvelle Jeanne Darc.
A Paris, elle a les mêmes triomphes ; tout le peuple de la ville sort à sa rencontre. On n'avait plus d'yeux que pour elle. Elle ne trompa pas l'attente des Parisiens, et bientôt elle se signala par de nouveaux exploits. Le 2 juillet 1(352, Turenne et Condé se livraient dans le faubourg Saint-Antoine un combat sanglant. La Fronde, en vain soutenue par Condé, allait périr, si Paris no lui ouvrait ses portes. A l'Hôtel de Ville on hésite, les indécis et les neutres vont l'emporter, le duc d'Orléans est déjà traître à demi, mais Mademoiselle s'y porte aussitôt.
420 LES FRANÇAIS DU XVIl^ SIECLE
« Son^'cz, monsieur, dit-elle au maréchal de L'ilospital qui résistait encore, songez quC; pendant qu'on s'amuse à disputer sur des choses inutiles, monsieur le Prince est en péril dans vos faubourgs. Quelle douleur et quelle honte serait-ce pour jamais à Paris, s'il y périssait faute de secours! Vous pouvez lui en donner, faites-le donc au plus tôt ». On prétend qu'elle dit au maréchal que, s'il ne hâtait, « elle lui arracherait la barbe et qu'il ne mourrait de que sa main ù . Puis elle se mêle aux blessés, les recueille, les console, et, faisant tirer le canon de la Bastille sur les troupes du roi, elle assure, pour cette fois, le succèn de la Fronde.
Deux jours plus tard, l'Hôtel de Ville la vit encore dans des scènes de massacre accourir pour arrêter l'effusion du 5ang, arriver trop tard pour empêcher les malheurs, mais assez tôt pourtant pour faire acte de protection et d'humanité. (( Telle était cette amazone, qui répondait dans sa fierté aux reproches de son lâche et perfide père; « Je ne sais ce que c'est que d'être héroïne : je suis d'une naissance à ne jamais rien faire que de grand et d'élevé. On appellera cela comme on voudra; pour moi, j'appelle cela suivre mon inclination et aller mon chemin; je suis née à n'en pas prendre d'autres! »
Aux jours de tumulte où la gloire récompense les travaux, ont succédé les heures d'exil et d'éloignement de la cour. Mademoiselle alors demande aux lettres des consolations et des divertissements ; elle lit des romans, elle en fait même. Elle se livre encore à son imagination, mais ce ne sont plus des jeux sanglants quelle recherche. La pastorale remplace l'épopée. Herminie vit au milieu des bergers et des plaisirs des champs. D'Urfé reprend son empire un moment affaibli par le grand Cyrus. Expliquons-nous.
En 1660, la cour est à Saint-Jean-de-Luz ; on attend la fin des conférences qui doivent amener la paix des Pyrénées. Le pays offre des sites agréables, et voilà l'esprit romanesque
l'éducation des femmes 421
de Mademoiselle, qui, oubliant les tambours, les clairons et les panaches, les yeux fixés sur le payjage, imagine un projet de solitude et de retraite où l'on pourrait à son aise mener la >ie la plus heureuse. Elle fait part de ses réllexions à madame de Motleville ; les voici rapportées et résumées par Sainte- Beuve : « Mademoiselle imagine donc, en une prairie, près d'une foret, (n vue de la mer, une société des deux sexe<5, toute composée de gens aimables et parfaits, délicats et simples, qui gardeut les moulons, les jours de soleil et pour leur plaisir, qui se visitent le reste du temps d'un ermitage à l'autre, en chaise, en cajèche, en carrosse; qui jouent du luth et du clavecin, lisent les vers et les ouvrages nouveaux; qui unissent les avantages de la vie civilisée et les facilités de la vie champêtre, sans oublier les vertus de la vie chrétienne; qui tous célibataires ou veufs, polis sans galanterie, du moins sans amour, vivent honnêtement entre eux et n'ont nul besoin de recourir au remède vulgaire du mariage. Notez qu'un couvent de carmélites est à deux pas de la forêt, et que l'on ne manque pas d'aller s'y édifier quelquefois; car il faut, tout en menant douce vie, songer aussi au salut. Madame de Motleville, en répondant à Mademoiselle avec toutes sortes de compliments et en l'appelant tour à tour illustre princesse et belle Amelinle, la raille finement sur cet article d'interdiction matrimoniale qui était le grand point du nouveau code de Bergerie, et elle essaye d'insinuer un peu de réalité, un peu de bon sens, dans la peinture de cette république à la fois galante, platonique et chrétienne. Elle montre que, comme il est difficile de supprimer tout à fait la galanterie et l'amour, le mieux serait peut-être d'en revenir à cette erreur si commune qu'une vieille coutume a rendue légitime, et qui s'appelle mariage. On disserte des deux côtés là-dessus, et Mademoiselle, dans la discussion, fait preuve d'un esprit romanesque assez fm et distingué. Mais en tout, ici comme dans la Fronde, c'est le sentiment de la réalité,
c'est le bon sens et la justesse qui lui manquent. » Après tout, chimères pour chimères, mieux valent ces innocentes rêveries que les jeux sanglants de la guerre civile. On dira sans doute que ce sont jeux de princes; je le veux bien, mais on ne peut oublier que toujours les petits pâtiront des sottises des grands.
Pendant que je raconte ces exemples de moeurs qui ne sont plus, il me revient'à l'esprit le souvenir d'une autre civilisation. Pour nous délasser de ces grandes aventures, ou pour revenir des chimères à la réalité, je veux citer ici les entretiens d'un mari d'Athènes avec sa jeune femme. Je veux faire voir un autre idéal d'éducation dans une autre société. Ischomachus, c'est le nom de ce mari, est, d'après Socrate, le type de l'homme de bien et du père de famille. On s'étonne de le voir toujours libre, dans l'Agora ou sous les portiques des temples, et il répond à ceux que surprend cette habitude : « Je ne reste jamais à la maison, car pour toutes les affaires du ménage, j'ai ma femme qui est parfaitement en état de les diriger. » Saluons ce modeste foyer, où nous allons trouver ce que nous chercherions en vain chez les Longueville, les Ghevreuse, les Montpensier et les Sablé : une femme qui sait hier de la laine et tisser des habits. Mais aussi il n'y a point là de romans, point de chevalerie errante ; seulement l'éducation humble et forte, la simplicité de la vie naturelle, un reflet des plus anciens jours.
Ne croyez pas qu'Ischomachus eût reçu de la main des parents de sa femme une épouse achevée, elle n'avait pas quinze ans quand elle entra chez lui; elle avait vécu tout ce temps soumise à une extrême surveillance, afin qu'elle ne vît, n'entendit et ne demandât presque rien. 11 fallait la former. Ischomachus a demandé aux dieux de lui accorder, à lui, la faveur de la bien instruire, et, à elle, de bien apprendre ce qui pouvait le mieux assurer leur bonheur commun. Cette
l'éducation des femmes 423
jeune tVmmc innocciilo, qui iTost point une Aj^nts, apprend qu'à Texeinple de la mère abeille, elle doit rester à rinl(''iieur pour veiller à toul : il faudra, lui dit son mari, que lu restes à la maison, que lu fasses accompagner ceux de tes serviteurs chargés des travaux du dehors et que tu surveilles toi-même la besogne de ceux qui travaillent à l'intérieur. Il est, ajoutet-il, une de tes fonctions qui peut-être t'agréera moins : c'est que, si quelqu'un de tes esc'aves tombe malade, tu dois, par suite des soins dus à tous, veiller à sa guérison. « l*ar Jupiter! dit la femme, rien ne m'agréera davantage, puisque, rétablis par mes soins, ils me sauront gré et me montreront plus de dévouement encore que par le passé, »
a Mais le charme le plus doux, ajoute Ischomachus, ce sera lorsque, devenue plus parfaite que moi, tu m'auras rendu ton serviteur; quand, loin de craindre que l'âge en t'arrivant ne te fasse perdre de ta considération dans ton ménage, tu auras l'assurance qu'en vieillissant tu deviens pour moi une compagne meilleure encore, pour tes enfants une meilleure ménagère, et pour ta maison une maîtresse plus honorée, car la beauté et la bonté ne dépendent point de la jeunesse, ce sont les vertus qui les font croître dans la vie aux yeux des hommes! » Si je ne me trompe pas, c'est là le bon sens, la justesse, la raison, l'élévation morale la plus parfaite. Sans doute, l'horizon est un peu borné; nous voyons là une femme qui, pour employer le langage de Molière, se claquemure aux soins du ménage et s'enterre dans une idole de mari et des marmots d'enfants. Mais n'est-ce pas là la véritable destinée de la femme? Est-elle donc faite pour porter la cuirasse et le casque, haranguer des peuples en révolte, et courir sur les grands chemins toutes sortes de hasards et de périls? Je ne sais, mais, après les orages de la Fronde, ce petit ménage athénien me plaît; on aime à rencontrer quelque vallon frais et caché, riant et solitaire au milieu des pics des montagnes altières.
La jeune femme d'Ischomachus eut un jour une triste fantaisie qui aurait pu chagriner son mari. Il la vit un matin toute couverte de céruse afin de paraître plus blanche qu'elle n'était, et de rouge, pour se donner un faux, incarnat; elle avait des chaussures élevées, afin d'ajouter à sa taille. Cette éruption de coquetterie, sagement combattue par Ischomachus, passa comme un mal sans conséquence, ni danger. « M'approuverais-tu, dit-il à sa femme, si je m'efforçais de te tromper en te disant que j'ai plus de bien que je n'en ai; en te montrant de l'argent de mauvais aloi, des colliers de bois recouvert de métal, de la pourpre de mauvais temt que je te donnerais pour vraie? Sois assurée, femme, que je ne préfère pas la céruse ni le rouge à ton teint naturel... Ces surpercheries peuvent bien tromper les gens du dehors; mais, quand on vit toujours ensemble, on se trahit nécessairement quand on essaye de se tromper ». Ainsi instruite, cette jeune Athénienne voulut bien renoncer au fard; mais, cependant, elle tenait à être belle, et elle voulut en savoir les moyens. Ischomachus lui conseille la promenade en faisant la ronde dans la maison, le travail. « Détremper le pain et le pétrir, battre et serrer les habits et les couvertures, voilà, disait-il, un régime, qui te fera trouver plus de charme au repas, te procurera une meilleure santé, un plus beau teint ». La recette est simple. Telle était la sagesse antique appliquée aux devoirs de la femme dans la famille. N'est-ce pas un ménage de l'âge d'or que celui d'Ischomachus? Quelle épouse! mais aussi quel mari! Qui est-ce qui nous manque le plus aujourd'hui? Est-ce Ischomachus, est-ce sa jeune femme?
En retournant au xvii^ siècle, nous rencontrons, vers la fin du xiv^, des instructions écrites par un mari pour sa femme; c'est le livre connu sous ce titre : le Ménagier de Paris. Ce bourgeois, honnête homme, et de plus écrivain de quelque mérite pour son temps, décrit par articles à sa femme tous les
l'éducation des femme- 425
devoirs de la vie. 11 n'en laisse passer aucun. 11 n'est pas un instant qu'il n'ait examiné et réglé : c'est un code complet, c'est un manuel, un bréviaire de la femme parfaite. Le vêlement, la démarche, la coiffure, les salutations, les inclinations, les révérences, tout s'y trouve. Son langage n'est pas aimable pour les femmes; il n'a point été élevé à l'école de la galanterie, dont mademoiselle de Sciidéry perpétuait les traditions eu son temps: il est rude pour les vices et les faiblesses féminines.
Écoutez-le, il vient d'enseigner à sa femme dans quelle tenue elle doit partir de sa chambre ou ostel : « Aies paravant avisé que le colet de vostre chemisa, de vostre blanchet ou de vostre cotte ou surcot ne saillent l'un sur l'autre, comme il est d'aucunes yvrongnes, foies ou non sachans qui ne tiennent compte de leur honneur, ne de l'onnesteté de leur estât, ne de leurs maris, et vont les yeulx ouvers, la leste espoventablement levée comme un lyon, leurs cheveux saillaos hors de leui-s coiffes et les colets de leurs chemises et colles l'un sur l'autre et marchent hommassement, et se maintiennent laidement devant la gent sans en avoir honte. »
Voilà une censure un peu bien aigre. Il faut croire que le vice d'ivrognerie était fréquent chez les femmes du xiv^ siècle, car le Méiiagier de Paiis y revient plus d'une fois, a Le pichié de trop boire et de trop mengier est le plaisir au deable. Dieu commande à aler au mouslier et matin lever, et la gloute dit : il me faut dormir; je fus hier yvre. Le moustitr n'est pas lièvre, il me attendra bien. Quant elle est à quelque peine levée, savez-vous quelles sont ses heures? ses matines sont : hal de quoi buvons-nous? N'y a-t-il rien d'hier soir? Après, dit ses laudes ainsi: Hal nous beusmes hier bon vin! Après avoir dit ses oraisons ainsi : La teste me deuil; je ne seray mais aise jusques j'ay beu. »
On saisit bien la différence entre le génie grec et notre
esprit gaulois. L'un est harmonie, noblesse et douceur; l'autre est rudesse, raillerie et souvent trivialité. Cet excellent bourgeois est fort égoïste, et il ne s'oublie pas dans les conseils qu'il donne à sa femme; il en est le centre, c'est à lui que tout doit aboutir: il est la clef de voûte de l'édifice conjugal.
Méditons ce yu^ article : « Femme doit estre curieuse et soigneuse de la personne de son mary. Sachez que vous devez moult penser de sa personne. Le mari mort, la femme demeure toute esgarée et déconseillée longtemps; et pour ce aymez soigneusement la personne de vostre mary, et vous pry que vous le tenitz nettement de linge, car en vous en est, et pour ce que aux hommes est la cure et soing des besongnes de dehors, et où doivent les maris so'gnier, aler , venir, et raccourir de çà et de là, par pluies, par vens, par neiges, par gresles, une fois mouillié, autre fois sec, une fois suant, autre fois tremblant, mal peu, mal hébergié, mal chauffé, mal couchié; et tout ne lui fait mal pour ce qu'il est reconforté de l'espérance qu'il a aux cures que sa femme prendra de lui à son retour ; aux aises, aux joies et aux plaisirs qu'elle lui fera ou fera faire devant elle; d'estre deschaux à bon feu, bien abreuvé, bien servi, bien signouri (traité en seigneur), bien couchié en blanc drap et en cofvrechiefs blans, bien couvert de bonnes fourrures, et assouvi des autres joies et esbatements, privetés, amours et secrets dont je me tais; et lendemain, robes, linges et veslements nouveaux : certes, belle sœur, tels services font amer et désirera homme le retour de son hostel et veoir sa preude femme, et estre eslrange des autres. Et pour ce que je vous conseille à réconforter ainsi vostre mary à toutes ses venues et demeures, et y persévérez. »
Ajoutons que si le bourgeois du Ménagier de Paris est égoïste, il n'est pas moins satirique à l'égard du sexe. On sent en lui la mahce qui donna cour s au moyen âge à tant de récits méchants où les travers des femmes sont un éternel sujet de
l'éducation des femmes 427
plaisanterie. 11 signale bien, il est vrai, quelque beau dévouement, quelque trait de fidélité conjugale, mais il n'est jamais plus à son aise que s'il trouve l'occasion de rapporter une médisance. Un débat, racontc-t-il, s'émut unjour entre trois abbés et trois maris pour savoir lescjuels étaient les plus obéissants ou les femmes à leurs maris, ou les religieux à leurs abbés. 11 fut convenu que les abbés ordonneraient à leurs frères de laisser chacun sa chambre ouverte et de mettre une baguette sous son chevet; aux femmes de metlrc une nuit un balai derrière la porte de la chambre. Au bout de huit jours , ils se rassemblent; les abbés ont été obéis. Le premier mari a bien obtenu, en se courrouçant, que le balai fût mis derrière la porte, mais sa femme s'est levée pendant la nuit et a jeté le balai en la rue par la fenêtre; la seconde femme a mis le balai, mais de dépit, elle est sortie de sa cliambre et est allée coucher toute vêtue avec sa servante. Quant à la troisième, elle a répondu q-i'elle n'était point sortie d'enchanteur ni de sorcier ; dùt-elle mourir, elle n'y consentirait jamais et même ne coucherait jamais plus dans la maison, si l'on mettait le balai derrière la porte, c Ainsi les moines furent plus obéissants en plus graut chose, et à leur abbé qui est plus estrauge; mais c'est raison, car ils sont hommes; et les femmes mariées furent moins obéissans et en moindre chose et à leurs propres maris , car elles sont femmes , et par elles perdirent leurs maris dix francs et furent déçus de leur outrageusevautance ». Ce bourgeois du xiv® siècle, si prompt à relever les « décontenances et simplesses » de sa jeune femme, si moqueur, si égoïste, a fait souche dans notre nation française ; nous le retrouvons à peu près sous les mêmes traits dans les personnages de Molière: il est l'ancêtre do Chrysale, de Sganarelle et d'Arnolphe. Tous ces tuteurs, tous ces maris, qui viennent dans le poète comique exposer leurs idées sur l'éducation des femmes, descendent en ligne directe du Ménagicr de Paris,
Ils ont tous un même caractère : c'est celui du bon sens. Peutêtre leur raison est-elle un peu étroite, et leur cervelleobsiinée; mais, au moins, ils proclament que la vie n'est point un bal, ni une mascarade, qu'il y faut du sérieux et de solides principes.
C'était ainsi, du reste, que le xvii'' siècle, arr.vé vers la moitié de son cours, envisageait désormais les choses. Il se faisait, à l'heure même oii déclinait l'étoile de mademoiselle de Scudéry, un retour vers la raison. On la voulait en tout. L'ordre que Louis XIV mettait dans l'administration du pays en était un effi t, comme la guerre que Boileau et Molière déclaraient au faux bel esprit. Les romans d'autrefois sont vaincus, parce que l'imagination publique se règle. Elle est revenue de ses égarements et de son vagabondage; on lui a donné des tuteurs pour veiller sur elle; la folle du logis va rentrer dans le devoir.
A qui dès lors la parole devait-elle revenir, si ce n'est à Molière, et, s'il la prend, de quel travers va-t-il d'abord faire justice? On le voit courir au plus pressé; en 16o9, il s'attaque aux romans de mademoiselle de Scudéry, et, sans tenir compte de ce qu'ils peuvent avoir au fond de raisonnable et même de noble élévation, il les signale comme la cause du mal dont tant de jeunes cerveaux sont frappés. Gorgibus est chargé d'une fille et d'une nièce, toutes les deux sont en âge d'être mariées. MaisCalhos et Madelon n'en veulent point venir de « but en blanc à l'union conjugale ». Pour répondre aux idées qu'elles ont prises dans la lecture du Grand Cyrus et de Clélie, elles rêvent avant le mariage « les déclarations, le courroux des amants, le raccommodement, les aventures, les rivaux, les persécutions d(^s pères, les jalousies conçues sur de ftmsses apparences, les plaintes, les désespoirs, les enlèvements et tout ce qui s'en suit k.
Qu'un père éprouve quelque résistance de la part de sa fille,
LÉDUi ATION DES FEMMES \'2i)
Molière ne s'y trompe pas, il en voit aussitôt la cause dans la lecture des lomaus. Sganarolle s'écrie :
Voila, voilà le fruit de ces empressemenis Qu'on vous voit nuit et jour à lire vos romans; De quolibets d'amour votre tète est remplie, Et vous parlez de Dieu bien moins que de Clélie. Jetez-moi dans ie feu tous ces méchants écrits... Qui içàtent tous les jours tant de jeunes esprits.
Ainsi, d'abord il lui fallait déblayer le terrain, décrier les usages on faveur, ruiner les romans à la mode et bfitir ensuite sur ces ruines le vrai système d'éducation pour les femmes.
Je sais bien que, sur ce point, Molière est un peu suspect :
il a contre lui des a[>parences fâcheuses et des présomptions.
Quelques esprits oulrés ou chagrins l'ont parfois compté parmi
les détracteurs du savcâr et les partisans de l'ignorance quand
il s'agit des femmes. C'est une bien grosse erreur. Un auteur
dramatique ne partage pas forcément les opinions erronées de
tous ses personnages. Quelque force qu'il puisse prêter à des
idées extravagantes ou fausses, il ne s'en fait pas pour cela le
patron. Ne croyons pas que ce rare esprit soit de l'avis de
Sganarelle qui voudrait réJuire toute femme à ne lire que les
quatrains de Pibrac, les tablettes du conseiller Mathieu et la
Guide du pécheur. Comment a-t-on pu s'y méprendre?
Arnolphe, convaincu qu'une femme d'esprit est un diable en
intrigue, que femme qui compose en sait plus qu'il ne faut, a
pris soin d'instruire Agnès dans la plus stupide ignorance.
Depuis l'âge de quatre ans, il l'a fait élever dans un petit
couvent, selon sa politique; il a réglé les soins qu'on prendrait
pour la rendre idiote autant qu'il se pourrait. Dieu merci 1 le
succès a suivi son attente. Agnès est toute simple, il n'est pas
à craindre qu'elle ne parle que de cercles et de ruelles, qu'elle
ne fasse de doux écrits de prose ou de vers; elle ignore ce
que c'est qu'une rime.
430 LES FRANÇAIS DU XVIl<= SIÈCLE
Mais ces visions bizarres d'un cerveau malade sont tellement loin d'être la véritable exprès -ion des sentiments de Molière, qu'il prend soin de faire U-dessus la leçon à Arnolphe, et Chrysalde parle bien mieux suivant le poêle, quand il dit :
Mais comment, après tout, voulez-vous qu'une bête Puisse jamais savoir ce que c'est qu'être honnête? Outre qu'il est assez ennuyeux, que je croi, D'avoir toute sa vie une bête avec soi, Pensez-vous bien le prendre, et que sur votre idée La sûreté d'un front puisse être bien fondée ? Une femme d'esprit peut trahir son devoir; M lis il faut, pour le moins, qu'elle ose le vouloir: Et la stupide au sien peut manquer d'ordinaire, Sans en avoir envie et sans penser le faire.
Chrysale, dans les Femmes savantes, dit assurément des choses bien raisonnables. On l'approuve de s'irriter du fol entêtement dont sa femme, sa sœur et Tune de ses filles sont frappées pour la science. Rien de plus juste que de vouloir qu'une femme n'aille point chercher ce qu'on fait dans la lune, et mène tout dans sa maison suivant le bon ordre. On applaudira toujours à cet honnête bourgeois qui veut déloger de son grenier une longue lunette à faire peur aux gens, et réduire Behse, Philaminte, Armande, à régler la dépense avec économie, à former aux bonnes mœurs l'esprit de leurs enfants; mais encore, n'est-ce pas lui qu'il faut prendre comme interprète de la pensée de Molière. Non, c'est être satisfait de trop peu de chose que de réduire toute la capacité d'une femme à distinguer un pourpoint d'avec un haut-de-chausses. L'auteur du Misanthrope estimnit plus la science ; car, il faut bien le dire, Belise, Armande et Philaminte n'ont pas un véritable savoir. Leur entend-on rien dire qui soit raisonnable? elles ont le jargon des études, elles n'en ont pas le solide ai]çrément. Voir des clochers dans la lune, en attendant qu'on y puisse voir des
L KDUCATION DES FKMMES
hommes, régler la langue sur une atrectalion de préciosité ridicule, rédiger les statuts d'une Académie où nul n'aura d'esprit hors les académiciens et leurs amis, s'attacher au péripatétisme, approuver Épicure, ses atomes, et trouver que ses doguies sont forts; vouloir qu'un notaire, dans un acte aulhen-