UNE FEMME SAVANTE
tique, désigne la dot en mines et talents, est-ce là faire preuve d'instruction réelle? Se pâmer aux vers de Trissotin, porter aux nues les sottes inventions du plus méchant des poètes, est-ce avoir la tête bien saine? Non, sans doute, et Chrvfale n'a que trop raison contre toutes ces chimères d'esprits nourris
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d'une viande si creuse. Tant d'étranges solécisaics en conduite devaient enfin le pousser à décharger sa rate.
Néanmoins, ne nous lassons pas de le dire, il n'est pas riiomme sensé de la pièce. Chrysalde, Aristc, dans YÉcole des femmes et dans celle des Maris, ont tait justice de l'égoïsme et de la grossièreté qui voudraient dépouiller la femme « de son noble rang de compagne de l'homme, faite comme lui pour connaître et aimer, et qui prétendent la réduire àlacoudition d'une servante, d'un être inférieur, dont on ne daigne cultiver ni l'esprit ni Tâmc ».
Dans les Femmes savantes, Clitandre dit le dernier mot de Molière sur l'éducation des femmes; c'est en quelque sorte, dit M. Cousin, son secret qui lui échappe, la lumière qui éclaire à nos yeux toutes ses contradictions apparentes :
Je consens qu'une femme ait des clartés do tout,
Mais je ne lui veux point la passion choquante
De se rendre savante afin d'être savante.
Et j'aime que souvent aux questions que l'on fait
Elle sache ignorer les choses qu'elle sait :
De son étude enfin je veux qu'elle se cache,
Et qu'elle ait du savoir sans vouloir qu'on le sache.
Admirables paroles qui nous montrent ici, en particulier, comme en toutes choses, Molière partisan de la juste mesure, ennemi de tous « les excès contraires, également ridicules, l'ignorance qui fait des Agnès, et la pédanterie des Phila mintes ».
Ce langage de la raison fut entendu, et les mœurs publiques s'y conformèrent. On vit alors toute une génération de femmes charmantes. Désabusées des habitudes des précieuses, libres de tout entêtement scientifique, elles montrèrent ce que peut, dans des naturels heureux, une éducation bien faite. De 1660 à peu près, jusqu'au moment où la vieillesse vient
l'éducation dks femmes 433
assombrir Louis \IV et sa cour, il serait difficile de trouver en aucun temps de plus agréables personnes. Tout le monde sait, pour l'avoir lu dans Bossuet, de quels dons sérieux était ornée la malheureuse Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans. Le grand prédicateur nous dit avec quelle finesse, quelle justesse de goût, quelle sûreté de jugement elle discernait les beautés de l'esprit. Celait à elle que Racine dédiait Andro- 7naque; c'était pour lui obéir que Corneille rentrait en lice avec son jeune rival et traitait, malheureusement pour sa gloire, le sujet de Bérénice.
Madame de La Fayette crée le roman nouveau dans la PWncesse de Cléves et fait pour toujours oublier le Grand Cyrus et Vllluslre Bassa. Elevée par Ménage, un homme dont la réputation de savant ridicule est sans doute imméritée, elle échappe comme madame de Sévigné à l'affectation du savoir et du Lel esprit.
Qui donc pourrait oublier celle-ci dans une liste des femmes aimables et sensées qui ont illustré la France? Quelle rectitude, quelle science ! quelle modestie, quelle conduite 1 Elle sait beaucoup, voit-on jamais qu'elle s'en targue et s'en vante? Elle connaît le latin; elle n'est peut-être pas capable, comme certaine abbesse do Montnaartre. de traduire Platon, ou, comme madame Dacier, de donner Homère en français, mais ni l'italien, ni l'espagnol ne lui sont inconnus. En quoi pourtant ce savoir estimable la gâte-t-il à nos yeux? Au contraire, il la relève et la soutient; c'est son agrément le pks vif. Même quand elle écrit ses lettres les plus frivoles, on sent chez elle le fond solide et durable d'une éducation bien faite. Mulière parlait tout à l'heure de cette femme d'esprit qui, pour violer son devoir et l'oublier, devrait à tout le moins le vouloir; il disait, sans l'exprimer, que les lumières de l'intelligence profilent toujours au cœur, que la responsabilité s'accroît avec les connaissances et que le mal est plus difficile à commettre
lorsqu'à la droiture de l'âme s'unissent les bons eflels d'une éducation sérieuse.
Madame de Sévigné en est l'exemple. Mal mariée d'abord, débarrassée enfin par un duel d'un époux frivole, léger, tout à fait indigne d'elle, restée veuve à vingt et un ans; assez belle pour attirer les yeux de tous les hommes, fort en vue dans le monde; libre dans ses démarches, sans blesser les convenances, jamais personne, môme son méchant cousin Bussy de Rabutin^ ne trouva à mordre sur elle. Quelle mère dévouée et tendre! Quelle économe intelligente de sa fortune! quelle amie empressée! quelle solide raison, quelle gaieté! quelle piété vraie sans superstition, sans erreur, sans timide asservissement! Reconnaissons en elle tout ce que peut une éducation dirigée par des hommes, car elle fut élevée par deux hommes, Ménage et l'abbé de Coulanges, le bien bon. Quel couvent aurait produit un si parfait ouvrage?
La Fontaine a immortalisé l'esprit, les vertus et le savoir de madame de La Sablière. Il a célébré en elle, dans son langage original, un esprit qui a beauté d'homme avec grâce de femme. Instruite et point frivole, il la trouvait au-dessus des faiblesses de son sexe. En effet, madame de La Sablière avait de profondes connaissances qui lui ouvraient sur tout de vastes horizons. Elle savait par cœur les plus beaux vers de Virgile et d'Horace. Sauveur et Roberval, tous deux de l'Académie des sciences, lui avaient montré les mathématiques, la physique et l'astronomie. Bernier qui logeait chez elle lui avait enseigné l'histoire naturelle et l'anatomie. C'est pour elle qu'il fit un abrégé des ouvrages de Gassendi. Tant de science ne nuisait en rien aux charmes de son sexe; sa maison était le séjour des grâces, de la joie et des plaisirs. Son mari joignait aux talents du poète la politesse de l'homme du monde, le don et l'habitude de plaire. Les Lauzun, les Rochefort, lesBrancas, les La Fare, les de Foix, les Chaulieu aimaient à se réunir chez elle. On y