‹ Les français du XVII siècleChapitre 13 sur 125 · Id.,ibid · texte numérisé non relu

Id.,ibid

notre temps qui a vu celte tentative. Un poète de beaucoup d'esprit, mais d'un esprit gâté par des habitudes de licence morale, Alfred de Musset, a voulu nous imposer cette illusion. Il a cru, d'après Byron, qu'il était possible de nous intéresser aux inconstances de ce héros de galanterie. Il a divinisé ce volage; ses infidélités souvent renouvelées lui ont semblé l'idéal d'un cœur tendre et d'une âme voluptueuse. Nous pouvons après lui nous figurer Don Juan l'âme éprise du beau, s'arrêtant à toutes les images qu'il en rencontre, y déposant ses hommages, mais bientôt rassasié cherchant encore en de nouvelles régions un miroir plus parfait de l'éternelle beauté, sans jamais s'assouvir dans ces contemplations imparfaites.

Molière eût été révolté de cette interprétation dangereuse d'un caractère méprisable. La gloire du xvii® siècle est d'avoir ignoré ces subtilités, ou de les avoir flétries partout où il les a rencontrées. Notre Don Juan n'est donc pas un personnage aimable : il est odieux, au contraire. Il n'y a rien dans ses désordres qui ne soit digne de réprobation : toute excuse lui est ravie. L'égarement de la jeunesse, le vin fumeux des passions, rien ne peut être invoqué en sa faveur. Il n'y a dans sa conduite qu'une brutalité vulgaire, honteuse, où se mêle l'infernal plaisir de troubler froidement le bonheur des autres. Écoutons cet aveu : « La personne dont je te parle est une jeune fiancée, la plus agréable du monde, qui a été conduite ici par celui même qu'elle y vient épouser, et le hasard me fit voir ce couple d'amants trois ou quatre jours avant leur voyage. Jamais je n'ai vu deux personnes être si contents l'un de l'autre, et faire éclater plus d'amour. La tendresse visible de leurs mutuelles ardeurs me donna de l'émotion, et mon amour commença par la jalousie. Oui, je ne pus souffrir d'abord de les voir si bien ensemble; le dépit alluma mes désirs, et je me figurais un plaisir extrême à pouvoir troubler leur intelligence, et rompre cet attachement, dont la délicatesse de mon

cœur se tenait olfonsc^c; mais jusqu'ici, tous mes efforts ont été inutiles, et j'ai recours au dernier remt'de. Cet époux prétendu doit aujourd'hui régaler sa maîtresse d'une promenade sur mer. Sans t'en avoir rien dit, toutes choses sont préparées pour satisfaire mon amour, et j'ai une petite barque et des gens, avec quoi fort facilement je prétends enlever la belle. »

Après cet aveu, il n'y a pas de paradoxe au monde qui nous puisse faire éprouver pour Don Juan d'autre sentiment que la haine et le mépris. Impossible de couvrir d'aucun voile ce vice et cette corruption. La dureté et la sécheresse de cette àme sont montrées là dans toute leur étendue. Cet amour qui commence par la jalousie, ce dépit qui allume les désirs, ce plaisir extrême qu'il se fij^ure à pouvoir troubler l'intelligence de deux amants, tout cela rappelle les sentiments que Milton a donnés à Satan dans son poème du Paradis perdu. Mais non, Satan est moins diabolique. En effet, pendant que, sous l'ombrage, au bord d'une fontaine, nos premiers pères prennent leur repas du soir, au milieu des animaux de la création, Satan, caché sous la forme d'une de ces bêtes, contemple les deux époux, et se sent presque attendri par leur beauté, leur innocence, et par la pensée des maux qu'il va faire succéder à tant de bonheur. Le héros de Molière n'a pas cette délicatesse. Songeons seulement, dit-il, à ce qui nous peut donner du plaisir. Et Sganarelle commentant la pensée de son maître ajoute : « Vous le prenez comme il faut. Il n'est rien tel en ce monde que de se contenter, n

Cet empressement à satisfaire ses sens est bien loin de ressembler à une tendresse d'âme: ce n'est qu'une fougue capricieuse et cruelle. C'est dans les larmes de ses victimes que Don Juan trouve son principal plaisir. Il y a dans le deuil, dans les vêlements de Dona Elvire, quelque chose qui réveille en lui les petits restes d'un feu éteint. Quand cette pauvre femme qui l'a véritablement aimé vient, dans un langage

touchant, essayer de détourner de celte tôte tendrement chérie le coup (épouvantable qui la menace, quand elle a banni de son cœur toute idée de vengeance et de colère, quand elle a calmé les transports tumultueux de la passion, quand elle ne sent plus en elle qu'une « flamme épurée, une tendresse toute sainte, un amour détaché de tout, qui n'agit point pour soi, et ne se met en peine que de l'intérêt de Uon Juan » ; quand, revenue de ses folles pensées, elle a résolu de vivre dans la retraite pour y mériter, par une austère pénitence, le pardon de son aveuglement et les transports d'une passion condamnable, son époux, a cœur de tigre », médite pu lui-même quelque profanation. « Madame, il est tard, demeurez ici. On vous y logera le mieux qu'on pourra. — Madame, vous me ferez plaisir de demeurer, je vous assure. » On devine aisément son intention: il ne nous laisse du reste lui-même aucun doute : « Sais-tu bien que j'ai encore senti quelque peu d'émotion pour elle, et j'ai trouvé de l'agrément dans cette nouveauté bizarre, et que son habit négligé, son air languissant et ses larmes, ont réveillé en moi quelques petits restes d'un feu éteint 1? »

C'eût été un triomphe flatteur pour son orgueil que de vaincre une seconde fois Doila Elvire. C'eût été pour ainsi dire forcer une seconde fois l'obstacle sacré d'un couvent. Il n'est pas difficile de se représenter avec quelle perfidie il aurait attaqué la malheureuse épouse, quelle impatience i! aurait su feindre, que d'hommages puissants il lui aurait adressés ! Ses soupirs, ses larmes, ses protestations ardentes, ses serments réitérés, ses transports, ses emportements auraient bien aisément fléchi la résistance de Dona Elvire et détruit ses saintes résolutions.

Car il a, en sa qualité de gentilhomme, le don de séduire et

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