Traité de l'Éducation des filles
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de je ne sais combien de coiffes entassées; les véritables grâces suivent la nature et ne la gênent jamais. » Voyez l'àpropos de la raison. Elle est toujours jeune, toujours applicable à tous les temps. Ce passage semble écrit d'hier. Mais aussi combien la raison est-elle peu suivie dans ses plus sages conseils!
Pour donner celte éducation parfaite, FY'nelon ne connaissait pas de meilleure institutrice qu'une mère. « J'estime fort réducalion des bons couvents, mais je compte encore plus sur celle d'une bonne mère quand elle est libre de s'y appliquer. Je conclus donc que mademoiselle votre fille, écrivait-il à une mère qui l'avait consulté, est mieux auprès de vous que dans le meilleur couvent que vous pourriez choisir ». Mais il y a peu de mères à qui il soit permis de donner un pareil éloge. Aussi madame de Maintecon, qui avait plus de confiance dans les couvents, fonda-l-elle Saint-Cyr. Ce fut la grande occupation de ses derniers jours, la consolation des grandeurs qu'elle payait si cher, une œuvre de haute sagesse à laquelle cette femme singulière eut l'art d'intéresser la gloire de Louis XIV.
Si jamais personne fut propre à diriger l'éducation des jeunes filles, ce fut assurément madame de Maintenon. Nulle femme n'a jamais entrevu la vie sous des faces plus diverses, nulle n'a jamais eu plus de raison, de bon sens pour profiter de l'expérience, d'art et de manège pour s'élever par la vertu, par la patience, par la modestie. Madame de Maintenon, qui n'oublia jamais la misère de ses premières années, avait une vive sympathie pour les jeunes filles, et ce sentiment honorable et pieux se fortifiait en elle d'une inclination native à morigéner les autres. Elle avait quelque chose du magister, elle en avait le zèle pour les petites choses, l'attention empressée, le dévouement infatigable^ sans pédantisme, avec un doux rayon de gaieté et de bonne humeur.
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Quaiiii ce couvent de jeunes lil'es nobles, tcnJrempiit recueillies pour la plus jj;ranile {gloire de ni(Hi et du roi, eut été enfin établi dans les Itàtiinenls de Saint-Cyr, madame de Maintenonen fut tout épanouie de bonheur. C'était son institution à elle, quelque chose comme les Invalides pour le roi. En ouvrant cet asile aux lamilles de la noblesse de province, elle se sentait leur véritable bienfaitrice, et, au plaisir d'avoir fait une bonne action, s'ajoutait encore le charme de satisfaire son goût de régenter et de commander. Sans doute, dans le cabinet du roi, quoiqu'elle parût humble et presque nulle devant le Conseil des ministres, elle avait un immense empire; tout en dévidant ses pelotons de laine, la tête baissée sur son ouvrage, c'est elle qui, vers la fin, menait toute chose; mais il lui fallait se cacher, s'envelopper de prudence, se couvrir d'humilité.
En présence de la famille royale, sa situation mystérieuse et bizarre l'obligeait à une bien grande contrainte; outre qu'elle était souvent obligée de subir l'humeur altière et impérieuse du roi, il lui fallait raccommoder des brouilleries, apaiser des différends, dissiper des soupçons et des ombrages, souvent, comme elle le dit elle-même, tirée à quatre princes. A Saiul-Cyr, elle respirait à l'aise. Là, elle était véritablement reine, elle commandait, elle dirigeait, elle récompensait, elle punissait au grand jour. Au milieu de ses rouges, de sesbleues, de ses noires, de ses jaiuies, jeune postéri lé de l'antique noblesse, elle oubliait cette autre royauté pénible et chargée de soucis, pour en prendre une douce et souriante. Il y a d'elle un joli trait. Un jour qu'en s'empressant autour d'elle, ces enfants soulevaient un nuage de poussière, une de leurs maîtresses craignit d'en voir madame de Main tenon gênée, et fit un mouvement pour lui épargner cette incommodité : « Laissez, lui dit madame de Maintenon, laissez ces pauvres enfants, j'aime tout d'elles, jusqu'à leur poussière, a
II y a eu deux époques dans l'éducation de Saint-Gyr : la première est celle d'Esther, et même encore d'Athalie. La fondatrice avait voulu d'abord une instruction assez soignée pour ces jeunes lilles. On faisait réciter des vers aux élèves, on- les façonnait à la bonne prononciation en même temps qu'à l'intelligence de quelques-uns de nos chefs-d'œuvre de la scène. On joua d'abord Bérénice, Bajazet, deux pièces de Racine où les passions amoureuses sont des plus vivement traitées. Ces jeunes pensionnaires comprirent très bien leurs rôles. On fut très étonné de les leur voir jouer avec tant de feu. Madame de Maintenon, prudente comme elle était, vit d'abord le danger où Ton pouvait être. Elle supprima Racine le profane.
Madame Brinon lit elle-même des pièces qui ne se distinguaient ni par le talent ni par la méthode ; elle en arrangea d'autres qui ne satisfaisaient pas davantage la directrice supiême. Ce fut alors qu'elle eut recours à Racine et l'engagea à traiter quelque sujet d'histoire sainte que des jeunes filles pussent innocemment représenter. Ce fut, un moment, la grande affaire de toute la cour. Chacun brigua l'honneur d'être invité à celte représentation. Le roi y faisait les honneurs de la maison. Madame de Se vigne ne se contient pas de joie d'avoir été admise à la représentation de Saint-Cyr. Le roi lui a parlé : elle en est aux anges, et naturellement tout lui semble parfait dans cette petite fête dramatique. En effet, la grâce touchante de cette jeunesse, le charme des vers, la nouveauté des chœurs, l'harmonie des voix, tout était frais, ingénu, naïf et tendre. Ce fut le triomphe de SaintCyr, de madame de Maintenon et du roi. Mais ces jeunes filles, qui avaient en elles quelque hauteur d'esprit et la fierté de leur origine, se trouvèrent aussitôt fort au-dessus de pensionnaires communes ; ces pupilles du grand roi s'abandonnèrent alors, à ce qu'il paraît, aux séductions de l'orgueil. Dans ses entretiens sur l'éducation,
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leur fondatrice en fait l'aveu, elle s'effraya de voir naître les abus au sein de celle maison.
Elle s'en prit i\ sa première méthode. L'esprit de subtilité, les habitudes raisonneuses, quelque chose de précieux, s'était glissé dans Saiul-Cyr, à la suite de la foule des courtisans et des applaudissements qu'ilsavaient largement prodigués. Voici un détail que nous tenons de madame de Mainlenon ellemême. Ces jeunes chanteuses, dont les voix avaient été entendues avec tant de plaisir sur le théâtre, refusèrent de chanter à la chapelle les psaumes. Le maître de musique en fut consterné, madame de Maintenon elle-même en in mbla, et nous avons la copie des reproches sévères qu'elle vint adressera ses> bleues : « N'avez- vous donc de voix que pour le monde, refusez-vous de consacrer à Dieu les dons qu'il vous a donnés; n'est-ce que l'attrait du théâtre et des louanges qui vous faisait célébrer dans les chœurs de Racine avec tant de plaisir les bienfaits et la puissance du Seigneur? »
Ces réflexions rendirent l'institutrice beaucoup plus sévère et, disons-le, désormais beaucoup plus timide. A partir de ce moment, l'instruction descend d'un degré et même de plusieurs. Athalie ne fut représentée devant le roi qu'en habits de tous les jours, sans théâtre, sans assemblée, ce ne fut qu'un exercice de classe. Madame de Maintenon met dès lors tous ses soins à éloigner les lectures, la science, même la plus élémentaire. Tout est subordonné à l'humilité, à la douceur, à la simplicité, à l'obéissance chrétienne. Elle se défie de tout, des livres profanes qu'elle croit fort dangereux, surtout aux personnes de son sexe qui sont naturellement curieuses. « Il y a, dit-elle dans ses instructions à ses dames, des livres mauvais par euxmêmes; tels que sont les romans, parce qu'ils ne parlent que de vices et de passions; il y en a d'autres qui, sans l'être autant, ne laissent pas d'être dangereux aux jeunes personnes, en ce qu'ils peuvent les dégoûter des livres de piété, et qu'ils
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enflent l'esprit, comme par exemple l'histoire romaine ou l'histoire universelle, du moins celle des temps fabuleux ».
Tous les livres, à ses yeux^ sont des livres profanes qui ne sont pas pieux, bien qu'ils soient innocents. Elle répète aux dames de Saint-Louis : « Apprenez à vos demoiselles à être extrêmement sobres sur la lecture, à lui préférer toujours l'ouvrage des mains, les soins du ménage, les devoirs de leur état, et enfin, si elles veulent lire, que ce ne soient que des livres bien choisis, propres à nourrir leur piété, à former leur jugement et à régler leurs mœurs. » On lui demande si l'on peut citer aussi des exemples vertueux des sages païens de Tanliquité et des philosophes. — Non. Elle craindrait que tous ces grands traits de générosité et d'héroïsme ne leur élevassent par trop l'esprit et ne les rendissent aussi vaines et précieuses qu'elles l'étaient dans les commencements. Il y a, dans les citations de l'antiquité profane, quelque chose qui dégoûte de l'aimable simplicité du saint Évangile, et de tout ce qui tend à l'humilité, à la petitesse, au mépris de soi-même.
Voilà le ceicle qui se resserre, et à tel point qu'il est à craindre qu'on nMtouffe sous cet amas de précautions. Il y a de la puérilité à redouter ainsi l'instruction. Nous retombons dans le système ridicule deChrysale, qui ne veut conserver des livres de ses femmes qu'un gros Plutarque à mettre ses rabats. Madame de Maintenon pense comme lui, elle pense comme Gorgibus, comme Sganarelle. Elle a peu d'estime pour l'esprit des femmes : « Les femmes ne savent jamais qu'à demi, et le peu qu'elles savent les rend communément fîères, dédaigneuses, causeuses et dégoûtées des choses solides. » Du reste, elle est si bien persuadée de ce qu'elle dit, que c'est la conduite qu'elle lient à l'égard de sa nièce, la future duchesse de Noailles, qui pourra cependant être un bon parti, et tout ce qu'elle exige de sa gouvernante est qu'elle la rende une bonne fille, douce, pieuse, bienfaisante, charitableet bonne chrélienne.
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