Mémoires du duc de Saint-Simon, t. I-Vf
peinture pour lui donner la vivacité, le coloris et la force. On peut commenter cette œuvre avec les Mémoires du temps, on peutla suivre avec l'histoire du monde entier. Ce qu'on y trouve, avant tout, c'est Molière avec sa verve enflammée et son ardeur à poursuivre le mal.
N'essayez pas de comparer Alceste au Timon d'Athènes, tel que l'histoire nous le représente, non plus qu'à celui de Shakspeare. Il n'y a point de ressemblance. Le vrai Timon est un être pervers et odieux. Il déteste les hommes par un défaut de sa nature, par une méchanceté basse et jalouse. Ni la vertu, ni la patrie ne le touchent. 11 s'abandonne en aveugle à ses élans de rage et de tristesse. Solitaire, loin de ses semblables, il les maudit et les exècre, on ne sait trop pourquoi. Rien ne relève et n'excuse sa misanthropie, c'est une sombre humeur, une hypocondrie maladive; il rit des malheurs de son pays, il aime à voir les Athéniens se pendre au figuier de son champ, c'est un fou qui dégoûte et n'intéresse pas.
Le Timon de Shakspeare, n'en déplaise aux admirateurs du grand poète anglais, n'est qu'un sot. Il a mené longtemps une magnifique existence; ses trésors, dépensés d'une main prodigue, lui ont soumis Athènes. L'amitié n'avait pas assez de transports, l'amour n'avait pas assez d'ivresses, la flatterie pas assez de louanges pour récompenser les profusions de sa libéralité. De toute part les festins, les présents, les hommages sollicitent sa générosité : on sait qu'il rend avec usure les dons qui lui sont faits. Sa maison, comme les temples des dieux, voit affluer les offrandes qu'il décuple bientôt par un retour prévu de reconnaissance. Mais, à la fin, les plus grands trésors s'épuisent. Bienlôt le Pactole est à sec. Ses richesses lui ont coulé comme l'eau à travers les doigts. Son intendant ne peut plus suffire à sa magnificence. Les créanciers accourent altérés, impatients; il faut trouver de l'argent
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piur le^ satisfaire. Timon n'en conçoit d'abord aucune inijuiétude. N'a-t-il pas placé ses biens chez ses amis empressés à les lui rendre? 11 semait autrefois à pleines mains, le moment do recueillir Ks fruits est venu. Qu'on aille chez les sénateurs, chez les grands, chez les amis toujours prêts à s'asseoir à sa table, chez ceux qu'il a tirés des fers, qui se disaient ses débiteurs, leur bourse va s'ouvrir et l'abondance va revenir à la demeure de Timon. L'illusion ne dure pas longtemps; partout l'esclave emprunteur ne recueille que protestations stériles, plaintes menteuses; on ne veut pas croire i^i la détresse de Timon; il se raille sans doute! demanderait-il si peu? Celui-là s'irrite qu'on ne songe à lui qu'après tous les autres, son amitié s'indigne et s'ottense de ce doute qui lui paraît une insulte! Et Timon s'aperçoit qu'il n'a fait que des ingrats! 11 prend le monde en haine. La fureur succède à cette joie sans nuages qui a jusqu'ici éclairé sa vie. La bassesse des hommes le dégoûte, et, dans la solitude où il se trouve, il exhale une colère aussi peu raisonnable qu'inutile.
Saisissons bien ici la différence avec Alceste. Est-ce que celui-ci déteste les hommes par un travers de sa nature, ou par un dépit intéressé? Non. S'il n'est qu'un homme ordinaire, l'un d'entre nous, son caractère ne s'explique plus. Nous ne pouvonscomprendre ni son chagrin philosophe, ni ses brusques incartades. De quoi peut- il se plaindre? Il a dans Philinte un arai sûr et fidèle. Oronte fait cas des lumières de son esprit, et brigue ses éloges ; la sincère Éliante a du penchant pour lui ; la prude Arsinoë le voit d'un œil fort doux; Gélimène l'assure de ses feux : s'il n'avait dans l'âme les soupçons de lajaloasi»% y aurait-il condition plus enviable? Sans doute il a un procès, il prévoit qu'il le perdra, il apprend qu'on fait courir un libelle infâme dont on le dit l'auteur: ces calomnies, ces injustices, le triomphe d'un pied-plat augmenteront sa colère; mais elle ne naît pas de là, elle vient d'une cause plus noble
et plus haute. Elle a pour origine une vertu solide et généreuse. La voix d'Alceste, c'est la voix de l'honneur, qui, sans être atteint lui-môme, se blesse et s'offense du mal ; c'est la voix d'une conscience délicate et pure.
Tous les hommes pensent à peu près la même chose du vice: ils n'en ont pas tous la même aversion. La conscience, sur ce point, admet les plus grandes différences. 11 en est comme de la vue : tel fuit l'éclat du grand jour, tel autre le recherche. Certains hommes ne s'irritent pas du triomphe du mal. Rien ne les blesse dans le spectacle d'une menée audacieuse où le droit succombe. L'injustice, la trahison, le mensonge, les fourberies leur semblent le jeu naturel de la vie. Ceux-là pourront vivre sans colère au milieu des iniquités; ils y prendront goût si leur intérêt y est engagé, ils en vanteront même l'excellence, s'ils en profilent. C'est de cette classe de mortels que sortent les grands scélérats de l'histoire, et tout le cortège de leurs complices et de leurs admirateurs. Ils sont destinés à primer dans le monde, car ils savent, comme ce personnage de la tragédie, à force de grands crimes, étouifer en eux le remords.
Le plus grand nombre des hommes n'a, pour ainsi dire, qu'une demi-conscience. On voit le mal, on le condamne en soi-même; on s'échauffe par des réflexions intérieures, on se sent des mouvements héroïques ; on se fait illusion sur sa force et son honnête. Loin du péril on prend la résolution de résister en face aux méchants, de les blâmer tout haut et de leur faire un juste procès. C'est bien; c'est l'élan d'un cœur honnête en qui n'est point morte toute vertu. Mais, hélas! ces beaux projets ne durent guère. L'intérêt s'offre à l'esprit, la crainte suit cette seconde réflexion, l'ardeur se refroidit, et une lâche complaisance fait avorter les plus généreuses intentions. Molière nous a représenté, dans une situation plaisante, une de ces demi-consciences. Il nous a fait voir tout ce que la
pusillanimité de l'esprit pouvait nous faire approuver d'actes pervers; à quelles bassesses pouvait descendre un homme que la crainte du bâton ou l'amour de ses gages domine trop. Sganarelle, le valet de Don Juan, est cet homme-là. Il déteste toutes les actions de son maître. 11 en sent toute l'horreur, il se reproche d'y contribuer. Vingt fois dans la pièce, il ouvre la bouche pour condamner sa dureté, son impiété, ses mensonges, son hypocrisie. Don Juan vient de manquer de respect à son père. Le serviteur, indigné, entame une excellente morale: « Ahî Monsieur, vous avez tort. » II va sortir enfin de cette âme blessée de bonnes et fortes paroles sur les devoirs des lils envers leurs pères; mais Don Juan a froncé le sourcil, et Sganarelle, effrayé ; « Oui, Monsieur, vous avez tort d'avoir souffert ce qu'il vous a dit, et vous le deviez mettre dehors par les épaules. A-t-on jamais rien vu de plus impertinent? Un père venir faire des remontrances à son fils, et lui dire de corriger ses actions, de se souvenir de sa naissance, de mener une vie d'honnête homme, et cent autres sottises de pareille nature! Cela peut-il se souffrira un homme comme vous, qui savez comme il faut vivre? J'admire votre patience, et, si j'avais été en votre place, je l'aurais envoyé promener. (Bas à part.) 0 complaisance maudite, à quoi me réduis-tu i? » image trop fidèle de la plupart d'entre nous! Trop souvent, comme Sganarelle, nous nous sentons bridés par la crainte ; notre complaisance vient de notre faiblesse et nous nous trouvons réduits à applaudir souvent à ce que notre âme déteste ! Que nous sommes loin de valoir le Misanthrope !
Alceste est au-dessus de tous les calculs de l'intérêt; il ne connaît pas dans le monde de plus pressante nécessité que d'être homme d'honneur, il ne voit que la vertu, il n'a souci