‹ Les français du XVII siècleChapitre 26 sur 125 · Don Juan, acte V, scène vu · texte numérisé non relu

Don Juan, acte V, scène vu

que d'elle; tout le reste n'est rien pour lui. Le vice l'irrite, moins parce qu'il lui nuit, que parce qu'il est en lui-même affreux et lui fait horreur. 11 a une de ces rares consciences que le commerce des hommes n'a point gâtées. On a cherché qui pouvait bien être Alceste; on a parlé de Monlausier, de quelques autres, rien de tout cela n'est vrai. Ce personnage, tel que l'a conçu Molière, n'a jamais eu nulle part son original complet. L'auteur a bien pu demander à la réalité quelques détails, un geste, un mouvement, une boutade, mais dans son ensemble, dans son exaltation généreuse, dans ses éloquents emportements, Alceste n'a point eu et n'aura jamais d'exemplaire. C'est l'indignation du poète qui a pris un corps; c'est l'âme de Molière qui s'est exhalée dans cette immortelle satire. Le moraliste, au milieu des spectacles que lui offrait la cour, pouvait-il rester insensible? Les insultes faites à la justice le touchaient sans lui être personnelles : il nourrit ce ressentiment dans son âme, il l'y développe chaque jour par de nouvelles observations. Puis, quand il vient lui-même à ressentir les atteintes de cette insolence des grands , à qui rien n'échappe, quand il se voit en butte aux méchancetés, aux vengeances des courtisans, quand la galanterie d'un grand seigneur lui a ravi sa femme, alors ce courroux fait une nouvelle éruption plus tonnante qu'auparavant. Toutes les fibres ont été atteintes par la douleur, tout le cœur saigne dans cette crise poignante. C'est une heure de vengeance pour le poète, pour l'honnête homme. Mais, ne nous y trompons pas : la vengeance, si elle n'eût été inspirée, soutenue, enflammée par l'amour du bien, n'eût pas donné au Misanthrope cette puissance qu'il sait prendre sur nos âmes. On le sent à la différence de ton dans le langage d'Alceste et dans celui de Célimène. La coquette fronde et persifle; son esprit incisif et moqueur raille à merveille le grand parleur, l'entêté de noblesse, le bel esprit dédaigneux , le tàt, la femme sans esprit ni conversation, la prude enfin .

LES GRANrS

Chez Alcesle, pas un trait de ce badinago envenimé; rien de frivole ou d'enjoué : une colère sombre et vraie, une voix redoulable, un air furieux et grave. C'est que le Misanthrope a pris pour son lot ces grands vices, odieux et lâches; c'est qu'il a devant les yeux ces scélérats brodés et parés de plumes; c'est qu'enfin ce n'est pas un seul homme qui parle par sa bouche, c'est l'histoire qui dévoile et punitles iniquités que la cour adore, c'est la voix de la conscience du genre humain qui lègue à l'avenir la punition d'une société d'où la justice semble s'être éloignée pour jamais.

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BOURGEOIS ET GENTILSHOMMES

On aime à répéter aujourd'liui qu'il n'y a plus en France que deux classes de personnes, les gens honnêtes et ceux qui ne le sont pas. 11 est à désirer que ce soient U deux moitiés très inégales de notre société. Mais toujours est-il bien vrai que les distinctions extérieures dont l'ancien régime était hérissé ont à peu près disparu de nos jours. La loi qui nous voit tous d'un œil égal a commencé l'œuvre, et les mœurs, qui sont à peu près partout les mêmes, l'achèveront bientôt.

Il n'y a plus aujourd'hui de cour dont les mœurs se distinguent de celles de la ville. Paris et la province marchent du

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même pas, et, s'il y a encore des coins éloignés où l'on soit en retard, il n'y en aura bientôt plus. Le mouvement se répand jusque dans les parties les plus extrêmes. Ce qui est en bas s'élève et monte, ce qui est en haut a la condescendance de s'incliner, les parties moyennes disparaissent, s'effacent, et il est à présumer que d'ici à peu de temps nous formerons une société très uniforme oii les nuances, dans l'ensemble, seront si peu de chose qu'il faudra avoir de bons yeux pour les distinguer. Nous aimons l'égalité, nous voulons la conquérir: nous l'avons conquise. Certainement, ce ne serait pas de nos jours qu'on irait imaginer ce plan d'une cité idéale qu'avait inventé Fénelon, une république où les citoyens, divisés en un grand nombre de classes distinctes entre elles par la couleur et la forme des vêtements, auraient vécu tranquillement parqués. Ah! mon Dieu, si nous n'avions pas la liberté de porter telle étoffe qui nous plaît, d'ajouter à nos habits tel ornement qui nous agrée, si nous n'étions pas libres de les raccourcir ou de les allonger, de les enfler ou de les resserrer, véritablement, autant pour nous vaudrait la mort!

Au xvu* siècle, sans être tout à fait tyranniques, les habitudes et la raison d'État laissaient les hommes beaucoup moins libres.

Tout était alors divisé, classé, confirmé. On naissait ici ou là, et la chose n'était pas indifférente ; on en gardait une marque éternelle. On était du comptoir ou de la gabelle; on était de robe ou d'épée. Il y avait même des gens qui n'étaient rien du tout; c'était le peuple, dont on ne parlait pas. On disait avec insolence de certaines personnes qu'elles n'étaient pas « nées ); quand elles ne sortaient pas de ceriaine souche. C'était une sorte de cadastre des personnes. Certainement, il arrivait parfois que ces entraves, quelque solides qu'elles fussent, on les forçait; et de temps à autre, soit par l'autorité des écus, soit par la faveur toute-puissante du roi, on voyait des gens

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partis de bas se glisser dans les rangs de la noblesse, et s'y carrer avec d'autant plus d'insolence (ju'il leur avait fallu plus d'etVorts pour en arriver h\. Mais ces gens étaient considc^rés comme dts sortes de monstres dans l'ordre social. On s'indignait autour d'eux de leur élévation; on les désignait d'un nom qui emportait tache et flétrissure, on disait : Ce sont des parvenus. Sosie s'est élevé à un petit emploi, il est arrivé à une charge, par cette charge il a rang dans la noblesse ; il pourrait passer pour honnête homme, dit La Bruyère, une place de marguillier a fait ce prodige ; eh bien, qu'il prenne garde I Dans le rang de cette foule qui le contemple aubanc-d'œuvre, il y a un satirique dont le crayon noie, sur ses tablettes, que Sosie portait jadis la livrée, qu'il s'est élevé par les concussions, et que, s'il est noble, ce n'est que par la rapine; le poète est déjà là qui va écrire :

Je l'ai connu laquais, avant qu'il fût commis.

Rien ne peut effacer cette tache de roture : ni l'esprit, ni le talent, ni le plaisir qu'on fait aux grands seigneurs. Voiture va de pair avec les plus hauts personnages de son temps; il est avec eux dans la familiarité la plus grande, il amuse tout ce beau monde, on est enchanté de lui ; mais, s'il veut prendre quelques licences on lui fait bientôt sentir qu'il n'est que le fils d'un marchand de vin. Si, entre le carrosse de la veuve d'un gros partisan et celui d'une marquise, s'élève une question de préséance, un terrible « taisez-vous, bourgeoise », fait cesser la discussion. Les titres sont reconnus: la personne qualifiée prend le pas devant et, du fond de son équipage délabré, triomphe de toute la richesse de sa rivale humiliée. Tant il y avait de diff'érence alors entre la noblesse et la bourgeoisie ! tant c'étaient alors deux classes opposées, ayant des habitudes, des caractères, des mœurs, des destinées diff'érentes!

Nous trouvons la preuve de cette différence partout. Nous

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pourrions l'étudier clans les moniimi'nis iiUcraires que nous ont laissés iMolière ou La Bruxèic; mais les moralistes, soit qu'ils parlent dans un livre, soit qu'ils se fassent enieudre du haut de la scène, sont toujours accusés d'exagération ut d'hyperbole. On trouve que les physionomies sont forcées, que les traits sont chargés, qu'un seul personnage a plus de vices et de vertus qu'il n'en faudrait pour défrayer dix personnes de la même société. Et puis, quand soi-même on touche à ces figures si parfaites, on a peur d'y a'outer quelque surcharge. Aussi laisserai-je de côté La Bruyère et Molière, et je présenterai ici quelques originaux qui se sont peints eux-mêmes. Je rapporterai leurs paroles les plus naturelles, je ferai voir leurs gestes les plus naïfs, et l'on comprendra quelle distance il y avait alors entre un bourgeois et un noble. Peut-être aussi verra-t-on sans que je le dise à qui, dans notre pays, devaient revenir à la longue l'autorité et le gouvernement.

Commençons d'abord par les bourgeois.

On a souvent abusé de ce mot, bourgeois de Paris, et ceux qui, de notre temps, s'en sont servis pour faire un titre alléchant à leurs mémoires, à leurs livres, n'ont peut-être pas été fi lèles au sens qu'il représente dans la langue. Voici,^ il me semble, quand on étudie les monuments littéraires ou historiques, ce qu'on peut dire que furent les bourgeois de Paris au xvn^ siècle.

Un bourgeois de Paris, c'était un homme aisé, riche souvent, soit par son propre ira\ail, soit par celui de sa famille. C'était un homme libre d'espril et de propos. Quelquefois censeur amère de ce qui se passe aulour de lui, souvent chagrin ; mais presque toujours enjoué, railleur et gausseur. En politique, assez insubordonné ; affeclionné au roi, mais ne se pliant pas facilement aux vues des ministres; sujet à les attaquer, à les railler, à les froader, à les combatlre. Éplucheur des dépenses, comparant sans cesse les rentrées de fonds et

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ce qui s'ea dissipe; parlant à tort et à travers de balance et d'équilibre. En théorie, ennemi des emprunts, mais se hâtant de porter ses écus à l'Hôtel de Ville, au risque de pester si, de temps à autre, les besoins de l'Etal font supprimer un quartier de rente. En religion, le bourgeois de Paris prend aussi ses coudées Tranches : il n'accepte pas toutes choses. Il est parfois esprit fort, sur la limite de l'impiété; mais il revient vite en arrière, par un respect mêlé de crainte et de politique. Du reste, peu disposé à plier devant les grands, curieux, indiscret, couleur d'anecdotes, dérangeant tous les mystères, soulevant tous les voiles, et gênant parfois ceux qui sont au-dessus de lui. Dans sa famille, le bourgeois de Paris est assez bon père, assez exact à remplir ses devoirs, plus raisonnable qu'attendri, plus sensé qu'élevé; ami de son bien, on en a vu môme de fort avares ; aimant à conserver sur ceux qui l'entourent une certaine supériorité, se targuant d'une sorte de capacité, mettant dans les égards qu'il a pour sa femme un peu de ce sentiment qui fait dire à l'un de ses pareils : ^____^'^

Du côlé de la barbe est la toute-puissance.

Mais après touî, pour achever de le peindre par un trait bien connu, a le meilleur fi's du monde ».

Tels sont, à ce qu'il me semble du moins, les bourgeois depuis César. Déjà nous les voyons, sur les places publiques, arrêter les marchands, s'enquérir des nouvelles des pays étrangers, bayer aux corneilles en attendant que le moment vienne de la résistance et du combat. Au moyen âge, c'est la verve caustique des bourgeois qui invente les fabliaux, et les satires mordantes qui pleuvent sur toutes les têtes, sur les nobles, sur les vilains, sur les prêtres, et sur les bourgeois eux-mêmes; car il faut lodire, ils ne s'épargnent pas plus que les autres. Au temps de Louis XII, le bourgeois fait fière contenance en face des ennemis de la France et pousse ce cri

singulier: « Tout par raison, tout pour raison. » Avec Rabelais, il renverse une méthode d'enseignement devenue ridicule et il propose déjà son plan d'éducation professionnelle. Voltaire est de cette race. Beaumarchais on est aussi; faites-y bien attention, Figaro sera demam un bourgeois. Paul- Louis Courier en venait, et, si nous voulions aujourd'hui chercher autour de nous, nous en trouverions plus d'un encore dont vous diriez facilement les noms.

En littérature, le bourgeois de Paris a beaucoup de bon sens, mais peu d'élévation. Cependant, sachons-lui gré de nous avoir donné Molière, et d'avoir chansonné la Ligue avec Passerat. Dans le tumulte qui s'élève autour du Cid naissant, c'est un bourgeois qui triomphe des pédants et des envieux ; c'est un bourgeois de Paris, marguillier de sa paroisse, qui a le dernier mot dans cette querelle littéraire. \

Eh bien, pour trouver un type quiré^lîme^enlui les qualités et les défauts de sa race, il est bon de montrer la physionomie d'un vrai bourgeois de ce temps-là : c'est celle de Gui Patin.

Gui Patin est médecin; il s'est élevé difficilement. Il a dû, pour vivre, être d'abord Correcteur d'imprimerie à Paris; enfin, à force d'efforts et de persévérance, il s'est mis hors d'embarras. Au moment où nous le prenons, il est professeur au Collège royal de France, il vient d'être nommé doyen de la faculté de médecine; il y a trois jours qu'il a quitté la rue des Lavandières-Sainte-Opporluneoù il demeurait, pour s'établir place du Chevalier-du-Guet, dans une belle maison retirée du bruit, située en très belle vue, et qu'il a payée neuf mille écus; heureux temps, oij pour neuf mille écus on avait une maison ! Gui Patin s'est réservé, dans cette maison, une (^tude : on appelait ainsi ce que nous nommons un cabinet; il espère bien y faire entrer ses dix mille volumes, en y joignant la petite pièce qui y tient de plain-pied. Ses confrères disent qu'il est le médecin le mieux logé de Paris. Sa femme dit : a Voilà bien

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du bonheur pour une fin d'annc^o; v son fils aînc^. docteur, son mari doyen de l.i faculté, et une belle maison. Et moi, j'ajoute; Voilà un cadre parfaitement bourgeois. Gui Patin, dit un contemporain, « est le médecin le plus gaillard de son temps; il est satirique de la tAte aux pieds. Son collet, son haut-dechausses, son pourpoint, tout en lui fait le procès à la vanité et fait la nargue à la moJe ï>. La physionomie de l'homme répond assez bien au costume; l'œil vif et brillant, le nez long et mince, la lèvre marquée d'un pli méprisant, le port de la tête, tout donne à sa personne quelque chose de sardonique, de narquois et d'austère. D'autres contemporains affirment qu'il y avait dans sa figure je ne sais quoi du renard, qu'il avait l'air méchant, le regard vipérin; ça se peut, mais ce sont ses ennemis qui disent cela, et il ne faut pas trop les en croire sur leur témoignage. Je suis bien sûr que nul de nous ne voudrait jamais charger son ennemi de faire son portrait.

Gui Patin, il faut en convenir, est singulièrement vert dans ses propos, âpre dans ses plaisanteries, cuisant dans ses railleries. Il emporte la pièce. Il a de la franchise à outrance, l'esprit lui sort de tous les côtés et à faire peur. C'est un médecin fort considéré; il est, comme je l'ai dit, doyen de la Faculté, cependant il n'est pas médecin de la cour, et je crois bien qu'au fond du cœur il a, à ce sujet, quelque peu d'amertume, car il répète souvent que les princ3s et les grands sont malheureux en médecins; peut-être bien cela veut dire: On a eu grand tort de ne pas me prendre pour docteur! Mais il a une clientèle excellente. Ses pratiques, pour parler son langage, sont surtout des magistrats; le président Lamoignon est un de ses amis, il goûte beaucoup sa conversation et l'invite à souper pour se réjouir de ses propos. Voilà ses malades ordinaires, sans compter ceux que lui amène, pendant l'hiver, le jubilé, car les bourgeois y courent et y gagnent des rhumatismes; et ceux que lui procure la comète, car on va la voir dès trois

heures du matin sur le pont Neuf; on y prend des rhumes, puis on en accuse l'influence de cet astre.

Comme médecin, on pourrait rire de Gui Patin. A l'ignorance près, c'est presque un médecin de Molière, et il justifie grand nombre de traits de notre excellent comique. Ainsi, à l'exemple de Thomas Diafoirus, dont je suis bien fâché de rappeler le nom à côté du sien, il est ferme sur les principes comme un Tun-, il ne démord pas de son opinion; il refuse d'ouvrir son esprit aux inventions nouvelles. Il s'est élevé depuis quelque temps, dans la médecine, une secte qui préconise les remèdes chimiques, les eaux minérales, l'antimoine. Gui Patin ne peut s'y habituer. Il a contre le tartre stibié et le tartre vitriolé, contre l'émétique, des colères plaisantes. Il tient note exacte des malades que ces remèdes enlèvent, il écrit le martyrologe de l'antimoine. Il enveloppe dans une haine commune ceux qu'il appelle les chimistes, les souffleurs, les arabes, les faux-monnayeurs, les apothicaires. Etsavez-vous ce qu'il oppose à cette médication qu'il dit desséchante pour les organes des malades et surtout pour leur bourse? Une pharmacie toute simple, toute bénigne, qui ne met pas ses clients dans l'obligation de recourir aux apothicaires :1a casse, le séné, le sirop de roses pâles et la saignée. Ajoutez-y le lait d'ânesse, et vous aurez tout son codex. On riait un peu autour de lui : on l'appelait le médecin des trois S : la saignée, le séné et le sirop des roses pâles. La saignée surtout lui était chère. 11 semble, quand on lit ses lettres, qu'on entende retentir ces mots, nous pouvons bien les dire (le latin dans les mots brave l'honnêteté): saignare, purgare.

Oui! une saignée copieuse, abondante, enlève toutes les maladies, si elle n'enlève les malades !

Gui Patin prétend que la saignée n'a jamais eu de ces effets meurtriers. Il a un principe, c'est que la saignée est absolument nécessaire à cause de la bonne chère et de la débauche

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auxquelles on se livre dans les grandes villes comme Paris et Lyon. Il saigne donc en sûreté de conscience; il saigne des vieillards et prétend que par là ii prolonge leur existence; il saigne des entants de tout i^ge; il alîirme en avoir saigné un deux jours après sa naissance, à cause d'un érysipèle qu'il avait à la gorge. On en frémit. Et pourtant, cet enfant saigné à deux jours a, au moment où Gui Patin nous en parle, trentecinq ans; il est capitaine à Dunkcrque. Gui Patin a fait saigner un autre enfant le soixante-troisième jour de sa naissance. Cet enfant a survécu. Nouvelle raison pour lui de saignare et rcsaignare/Ua de ses amis, médecin savant qui travaille à une traduction d'Hippocrate, meurt. II meurt pour avoir pris de l'antimoine, pour ne pas s'être fait saigner, et voici ce qu'écrit Gui Patin. Nous aurons là un échantillon de son style :

Je ne sais rien de nouveau deVHippocrate de M. Van der Linden. Cet auteur est mort à Leyden, âgé de cinquante-trois ans, d'une fièvre avec fluxion sur la poitrine après avoir pris de l'antimoine, et sans s'èlrefait saigner. Quelle pitié I faire tant de livres, savoir tant de latin et de grec, et se laisser mourir de la fièvre et d'un catarrhe suffoquant sans se faire saigner! J'aime mieux être ignorant et me faire saigner quelquefois. Il y a trois ans que j'en tenais, si je n'eusse eu l'esprit de me faire promptement saigner. J'aime mieux que l'on jette mon sang sur le fumier, que si l'on mettait mon corps en terre. Voilà comment meurent les fous et les chimistes K

Il ne s'épargne pas lui-même. 11 y a trois ans, il a eu, au côté, une petite fluxion sans tumeur. Vile, il s'est fait tirer trois palettes de sang. Une bonne nuit l'a parfaitement rétabli. Il écrit cela à un de ses correspondants de Lyon, M. Charles Spon. L'honnêtJ Ly(mnais lui fait savoir que sa femme a fait des prières pour sa guérison. Gui Patin répond à son tour qu'il ne doute pas que les prières de. madame Spon ne l'aient guéri, « mais j'avoue, dit-il, que je ne m'en doutais pas, et je

1. Gui Patin ( t. III, lettre dcxxix, p. 462. Édit. Reveillé-Parise).

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l'attribuais à la saignée >•>. « Cependant, ajoute-t-il, il faut croire que les prières d'une femme aussi bonne que madame Spon ont contribué à ma guérison; je la remercie donc de tout mon cœur ». On le voit, entêté comme il l'est de la saignée, il a évidemment beaucoup plus de confiance en son efficacité que dans l'intervention du ciel.

Du reste, si l'on peut rire de lui comme médecin, on ne peut pas le mésestimer, car c'est un homme qui a une bonne judiciaire, et de plus un fond inaltérable de probité. Savez-vous ce qui l'irrite contre les apothicaires? C'est qu'ils spéculent sur l'ignorance, sur la crédulité, sur l'amour que l'on a de la vie, c'est qu'ils vendent leurs remèdes trop cher. Voyez, en effet, ce qui se passe dans le Malade imaginaire, à la première scène; la dupe de M. Fleurant est occupée a reviser le mémoire de son apothicaire. Les remèdes sont très chers, et Arganl se fâche quelquefois. L'apothicaire est civil, mais ce n'est pas tout que d'être civil, il faut vivre avec les pratiques: « Ah! monsieur Fleurant, tout doux, s'il vous plaît; si vous en usez comme cela, on ne voudra plus être malade. »

Savez-vous ce qui irritait Gui Patin contre Guéneau, Je médecin de la cour? C'est qu'il songeait à faire venir le quart d'écu par tous les moyens. Quand cet homme rêve, dit-il, il congé que ses pièces d'argent sont des pièces d'or. Il écrit d'un médecin, M. Akakia: « Je ne suis pas lâché qu'il soit sorti de nos rangs. C'est un homme de quarante-deux ans qui ne parle que de s'enrichir. Je suis enchanté qu'il ne soit plus de notre corps. » Ainsi, remettre en honneur la rhubarbe, le séné, le sirop de roses pâles, c'était, pour Gui Patin, ruiner les apothicaires et venir en aide aux petites bourses. 11 se flattait de les avoir mis à sec de son temps; je crois qu'ils se sont bien refaits depuis.

Voilà le médecin. Voyons maintenant le bourgeois. Quand Gui Patin a fait son cours au Collège de France, achevé ses

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visites, expédié les affaires de la Faculté, il rentre chez lui, se retire dans son élude et se déclare plus content, plus heureux qu'un roi dans son palais. Il aime les livres par- dessus tout. Il sait tout ce qui se publie, tout ce qu'on prépare. Il s'en entretient avec ses amis de Lyon et de Troyes; fait venir pour eux les ouvrages, les leur envoie, leur en indique le format, l'imprimeur, le prix de vente. Il chérit les auteurs anciens, Pline, Aristote; voilà, dit-il, la famille des bons livres; ajoutez-y Sénèque, « vous aurez le père, la mère, l'aîné et le cadet » . Il aime, parmi les modernes, Montaigne, Bodin ; mais il admire un peu trop Saumaise, Grotius, Heinsius. Il est en retard sur son siècle, il parle de Balzac, de Voiture, mais légèrement; il aime les lettres de Cicéron, parce qu'elles ne sont pas, dit-il, élaborées.

Son étude chérie le retient tout le reste dujour; s'il consent à sortir, c'est pour aller faire ce qu'il appelle a la débauche n avec ses amis Gabriel Naudé et Gassendi ; débauche, on l'entend bien, de pur esprit et de libres propos; car Gabriel Naudé n'a jamais bu de vin de sa vie ; Gassendi, s'il eu buvait, croirait que son corps dût s'enflammer, et Gui Patin en boit très peu. Il va donc quelquefois passer le dimanche dans la maison de Naudé, à Gentilly ; là, les trois amis s'en donnent à cœur-joie et s'entretiennent, sans témoins, de tout ce qui leur vient à l'esprit.

Pour un Parisien, je trouve qu'il n'est pas assez badaud, et, quoiqu'il raconte beaucoup les assassinats, les meurtres qui se commettent, quoiqu'il sache toutes les exécutions qui se font, les voleurs qu'on roue, les gredins qu'on conduit au Châlelet; quoiqu'il en tienne note exacte et l'écrive à ses correspondants, sa chère étude le retient encore trop. Ainsi, quand les ambassadeurs de Pologne sont venus, il n'a pas voulu s déranger pour aller les voir. Il l'écrit à son ami ; si son ami l'en blâme, il prend l'engagement que, si le pape vient jamais à Paris, il ira jusqu'à la rue Saint-Jacques, entrera là chez un libraire, prendra un bon livre et attendra que le cortège passe

devant lui. « Je ne ferais pas davantage, dit-il, pour le roi Salomon et la reine de Saba ».

Cependant, il ( st bien obligé quelquefois de céder aux inslancesdesafamille, etil va un jour, pressé par son fifs Charles, faire escorte en robe, avec la Faculté de médecine, à la jeune reine qui arrive à Paris, traverse le faubourg Saint-Antoine et se rend au Louvre. Il dit avec une satisfaction vraiment bourgeoise: « Nous avons été bien regardés. » Il fait parfois aussi quelques débauches^ débauches de bourgeois. Son fils Charles, et comme il l'appelle familièrement Chariot, vient de prendre femme; il va avec les nouveaux mariés à la foire de Saint- Denis. Voilà les voyages qu'on se permettait dans ce temps-là, quand on venait de se marier !

Gui Patin voit la foire, il la trouve cliétive; il va visiter l'église, il la trouve belle, mais obscure; il va voirie trésor de la sacristie, et il trouve qu'il y a là bien du fatras et du galimatias. Madame Patin n'est pas de cet avis, et il écrit à son correspondant : « ... Ma femme prenait pour autant de vérités les contes que lui faisait un moine en les autorisant de sa baguette. » Sentez-vous la pointe de supériorité? voyez-vous ce bourgeois s'élevant de toute la hauteur de son esprit au-dessus de sa femme et lui laissant les menus suffrages de la dévotion journalière? Gui Patin a d'autres sentiments: à la vue des tombeaux des rois de France, il se sent pris de piiié pour la vanité des grandeurs humaines; il pleure en voyant celui de François P% qui a fondé le Collège de France ; il embrasse Louis XII, le Père du peuple. Il revient de là tout ému. Eh bien ! celte émotion fait plaisir; il faut la signaler, l'invoquer pour répoudre à ceux qui disent que Gui Patin avait l'âme sèche. Non, il n'avait pas l'âme sèche, il aimait beaucoup ses amis et ses enfants. Il écrit dans une lettre : « J'ai six enfants (sa famiUe fut réduite plus tard à deux), j'ai six enfants, et il me semble que je n'en ai pas assez; j'aime bien les enfants; je

BOURGEOIS ET GENTILSHOMMES

prie Dieu qu'il me conserve les miens, et à vous les vôtres. Je suis bien aise que vous ayez une petite fille, nous en avons une, et elle est si gentille que nous l'aimons ([uasimenl 5 elle seule autant que les cincj autres. « Vraim'^nt, ne sont-ce pas U des

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