‹ Les français du XVII siècleChapitre 27 sur 125 · MONTAIGNE · texte numérisé non relu

MONTAIGNE

sentiments louchants, aimables, et ne voit-on pas, sous cette figure revêche, un peu roide, une âme tranquille et honnête? Un autre plaisir de Gui Patin, c'est de donner quelquefois à dîner. Il reçoit un jour ses collègues de la Faculté, ils sont trente-six. c( Jamais, dit-il, je ne vis tant boire et tant rire; je les régalai d'un petit vin de Bourgogne que je leur avais réservé ». Et il nous peint la salle du festin : « Je les ai reçus.

dit-il, dans ma chambre; sur la tapisserie on avait mis les portraits de de Thou, de Muret, de Casaubon, de Montaigne, de M. de Salles, évêque de Genève, de M. Camus, évêque de Belley, de mon ami Justus Lipsius et enfin de François Rabelais. » Voilà une société un peu mêlée; mais elle manifeste les goûts et les préférences particulières de la maison.

Dans son étude, c'est à peu près la même chose. D'abord, sur la cheminée, un magnifique crucifix donné par un peintre à qui il avait fait une opération; à gauche et à droite, son portrait et celui de sa femme; au-dessous, celui de son père et de sa mère, et puis, le long d'une poutre qui traversait cette étude, divers portraits d'hommes qui ressemblent fort à ceux que je viens d'indiquer.

Voilà une maison où l'on ne respire pas l'opulence; mais on y respire l'amour du bien, du travail et de l'économie. Audessus de tout cela plane un sentiment religieux d'autant plus estimable qu'il est sans pusillanimité, sans aucune espèce de superstition. Même en présence de son crucifix. Gui Patin ne se gêne pas du tout pour dire ce qu'il pense des moines. Il est parfaitement bourgeois à ce point de vue-là : il les déteste donc. Il déplore de les voir tant pulluler que la France en est pour ainsi dire envahie; il abhorre leur paresse, leur bassesse, leur besace. Il recueille tous les petits contes qu'on fait sur eux, il les écrit à ses amis et dit à l'un deux « d'appeler monsieur tel pour lui conter la dernière aventure qui vient de se passer à Mantes. Vous en rirez beaucoup, et je regrette de ne pas être avec vous pour en rire aussi ».

Il a encore une haine continue, avec redoublements, pour employer son langage de médecin : c'est celle des jésuites. Ces t maîtres passefins, ces janissaires du pape », ils ne souffriront jamais assez de mal à son gré. On lui apprend que la république de Venise veut les chasser : il applaudit, il trouve que ce sont des ennemis plus dangereux pour elle que les Turcs

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de Candie. « Ces Loyolitcs, dit-il, je ne puis les souffrir ». Il ue peut leur pardonner d'avoir soulTli' le feu de la guerre civile pendant la Ligue. Il déleste les jésuites. Reconnaissons que c'est en bon Français qu'il les hait.

Le cœur de Gui Patin était assez vaste pour contenir plusieurs haines à la fois: aussi en«a-l-il une terrible contre Mazarin. Il ne l'aime non plus que le diable; il ne peut souffrir ce pantalon à bonnet rouge, dit-il, ce bateleur venu des pays étrangers, qui mange la substance de la France ; il tient note exacte des neveux et nièces qui d'Italie arrivent à Mazarin; il sait ce que le cardinal dépense pour chacun d'eux et pour chacune d'elles; il entre en colère chaque fois qu'il se représente celte dilapidation des fonds de la France. Quand la Fronde éclate, étant ami des membres du Parlement, il est loul simple qu'il se jette dans la Fronde. Ce n'étaient pas seulement ses relations qui le portaient là, c'étaient aussi ses instincts de bourgeois. Il trouve en effet que les impôts sont trop lourds, que les officiers du cardinal sont trop insolents, que les maltôtiers sont trop audacieux, a Je n'ai, dit-il, comme Casaubon, que mes livres et mes enfants, liberos et libros; mais, si l'on m'atlaque, je me défendrai. » Et voilà qu'il se met à répandre autour de lui l'ardeur de la guerre civile. Reconnaissez le bourgeois : il se laisse facilement emporter à l'émeute, il est volontiers révolutionnaire à ses heures; mais bientôt il revient sur ses pas, averti par son intérêt, et il cherche à faire une retraite prudente. Gui Patin en fait tout autant. Il a, en homme avisé qu'ilest, parfaitement vu d'abord que les princes qui conduisent la Fronde n*ont pas les mêmes intérêts que le peuple; il comprend où ils veulent en venir, il démêle leur jeu, surtout celui de Condé. Il n'a point d'illusions sur ce prince. Il dit : « Il n'en veut qu'à notre argent, c'est lui qui a fait tout le mal; » il dit encore : « Nos généraux ne seraient pas tâchés que la guerre civile se perpétuât en France. Paris a déjà dépensé quatre

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millions, ils n'ont encore fn rien coniribué de leur argent; ils ont mis nos écus dans leur pochette, ils ont payé leurs dettes, ils ont acheté de la vaisselle d'argent, je ne crois pas qu'il faille pousser plus loin la guerre. » Il implore la paix, il la demande à grands cris, il veut qu'on l'accepte quand elle est offerte. On dit qu'elle n'est pas honorable : « Tant pis, l'honneur sera pour le roi et le profit pour nous. » II sait qu'il est dangereux de trop exciter le peuple de Paris. " Paris, dit-il, c'est une arche de Noé où sont embarqués des animaux de toutes sortes, autant de méchants que de bons et, si on les anime, il est bien difficile de les faire rentrer dans le devoir ». Et le frondeur devient réactionnaire. Il salue le retour de Louis XIV dans la capitale; il lui dit: « Soyez roi vous-même, gouvernez voire peuple, chassez les étrangers, faites les affaires de la France : vous serez sûr d'avoir notre amour. »

Mais il ne désarme pas à l'égard de Mazarin. Quand le ministre est malade, il prend un double intérêt à sa maladie : l'intérêt du médecin et celui de l'ennemi ; il note les bévues de Valot et de Guéneau. On donne les eaux de Saint-Myon au cardinal, mais cela ne lui vaut rien, il lui faudrait le lait d'ânesse; on le traite avec l'antimoine, il lui faudrait le sirop de roses pâles. Il faudrait qu'il se reposât, qu'il eiit une grande tranquillité d'esprit, mais sa conscience ne peut la lui donner. Wazarin ne peut plus manger, on ne le nourrit plus qu'avec des consommés faits chacun d'une douzaine de perdrix; Gui Palin compte ce que coûte un consommé de Mazarin à la France. « Les perdrix, dit-il, sont fort chères, étant fort rares; elles se vendent quatre francs » ; quarante-huit francs un consommé ! c'est bien de l'argent. Gui Palin ne peut pardonner au cardinal italien de dévorer ainsi la France jusqu'à son dernier moment.

Voilà le bourgeois Gui Patin, et en lui je crois que l'on distingue bien les traits de sa race tout entière : race honnête, laborieuse^ un peu étroite d'esprit, attachée à ses privilèges, à

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ses pelits intért^ts, mais en (léfmitive fort amie de l'économie, du droit, de la justice et de la raison.

Si nous passons aux gentilshommes, nous entrons dans un monde nouveau.

Heureux ceux qui sont nés dans ces rangs! ils y respirent d'abord une élégance qui les sépare complètement des bourgeois. Tout leur est facile; ils n'ont qu'à se laisser vivre! Que les fils des bourgeois pâlissent dans de longues éludes, qu'ils déchiffrent les codes, qu'ils débrouillent les difficultés de la science ! les gentilshonimes ne touchent à tout cela que du bout des doigts. Sans doute, on les envoie au collège, mais ce n'est pas là qu'ils se forment. Point de lalin, dit le commandeur de Jars, « de mon temps on ne faisait étudier le latin qu'à ceux qui se destinaient à l'Église, et encore se contentaient-ils du latin du bréviaire. Pour ceux qui se destinaient à la guerre, on les envoyait aux Académies. Là, ils apprenaient à diriger u:i cheval, à manier une épée, à danser, à jouer du luth, et vous aviez ainsi mille gentilshommes galants. C'est ainsi que se formaient les Termes, les Bellegarde. Du latin ! mais, de mjii temps, un gentilhomme en aurait été avili ». On lui parle du prince de Condé qui est très instruit : « Je suis fort le serviteur du prince de Condé, je reconnais ses lumières, mais je dirai, moi, que le dernier connétable de Montmorency sut maintenir son aulonté sur la France et sa considération à la cour sans savoir lire. Je vous le déclare donc, point de latin; du bon français, c'est assez '. »

Quand le cardinal de Retz, qu'on destinait à l'Église, bien malgré lui, entreprend de suivre l'exemple du cardinal de Richelieu et de s'élever aux dignités ecclésiastiques par les degrés de la Sorbonne, la famille de Gondi en pâlit d'effroi; elle se croit avilie. L'effroi de la bourgeoise famille de Boileau,

1. De f Education et de l'Ignorance, Saint-Évremond, Œuvres choisies. Voir notre édition, p. 144. Garnier frères.

voyant dans la poudre du greffe un poète naissant, n'est rien en comparaison de la stupéfaction des Gondi apprenant que l'un des leurs va se faire écolier sur les bancs de la Sorbonne.

Les jeunes gentilshommes d'alors, sans doute, savent du latin, mais très peu, et, comme je l'ai dit, ils vont aux Académies. L'Académie, c'est une sjrte d'école militaire. Ils y pratiquent les exercices qui leur sont nécessaires pour briller plus tard sur les champs de bataille. Ils s'y rendent célèbres par leur habileté à l'escrime, et plusieurs inventent des bottes nouvelles, comme Saint-Évremond, dont un coup célèbre a jadis porté le nom. C'est le temps le plus enjoué de leur vie, c'est le temps de la jeunesse et de la gaieté. Malins, badins, railleurs, ils se font un plaisir de dénigrer tout le monde. Autour du prince de Condé, il y a un groupe de personnes destinées cà amuser l'humeur satirique du prince. Après souper, la gaieté étincelle, la verve s'allume, la raillerie éclate; on invente des épigrammes, on fait des chansons, on ébauche des portrait^, des scènes, et s'il se trouve parmi les gentilshommes quelqu'un d'assez habile pour tenir une plume, on a une satire mordante. La comédie des Académistes, de Saint-Évremond, est sortie de là.

Dans ces réunions, on s'occupe quelquefois de pensées plus sérieuses. On conspire, on trame des complots. Ouvrez les Mémoires du cardinal de Retz, et vous verrez avec quelle légèreté on se jetait dans les entreprises les plus terribles. Enlever un cardinal comme Richelieu, c'est un jeu. Faire entrer les Espagnols en France, c'est chose naturelle, simple, facile; et, au moment où ces gentilshommes signenll'engagementavecunprince étranger, croyez-vous qu'ils en aient quelques remords, qu'ils entendent, au fond de leur conscience, le cri de la patrie qu'ils vont déchirer? Non, du tout; leur honneur a été insulté, il faut qu'ils le vengent : (^ Tombe sur moi le ciel, pourvu que je me venge! » C'est leur devise, et ensuite ils vont mourir bravement à la bataille de la Marfée, comme le comte de Soissons.

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Quand ils sont vieux, ilsdoDnent des exemples très édifiants de piélé et méritent alors, par une vieillesse vertueuse, les éloges publics de Hossuet; mais, dans le leu de leur verte jouneste, comme dit cet orateur, c'est tout autre chose. Ils sont emportés, débordé>, sans réserve, sans égards pour rien : impies à outrance, incrédules, athéistes. On se souvient encore du nom des Bardou ville, des Varicarville. On se souvient aussi du scandale terrible que de jeunes fous firent pendant la semaine sainte au château de Koissy, et dont le xvn^ siècle resta longtemps épouvanté. Sans doute, on en voit quelquesuns, au milieu de la jeunesse, quitter tout à coup le monde, se précipiter dans le cloître et s'y condamner à des rigueurs qui effrayent la nature humaine. Mais ceux-là sont en petit nombre. Les autres, comme le chevalier de Grammont, attendent la vieillesse pour s'instruire des vérités de la religion et, même à ce moment, ils conservent encore une forte veine d'incrédulité et de scepticisme.

Du reste, raffinés pour tout ce qui touche à la bonne chère, ils ont des secrets que nul autre ne possède. Eux j>euls savent d'où viennent les bons perdreaux : c'est d'Auvergne. Eux seuls savent quels sont les lapins les plus savoureux : ce sont ceux de la forêt de Versines. Ils seraient déshonorés s'ils buvaient d'autre vin de Champagne que de ces trois coteaux : Haut- Villiers, Aveoay, Sillery.

Élevés dans la société des femmes les plus aimables, ils sont eux-mêmes charmants et éloignés de toute espèce de pédantisme. Ne leur demandez pas d'admirer Saumaise, Hensius, Grolius; ils laissent ces sots engouements à des bourgeois comme Gui Patin. Les auteurs qu'ils prônent, c'est Balzac, c'est Voiture. Corneille leur plaît assez. Quelquefois ils ont le mulheur de patronner Pradon et de l'opposer à Racine; mais, en définitive, ils ont le goût fin, exercé, délicat; leurs critiques ou leurs applaudissements ramènent très souvent dans la

bonne voie la Ville (jui s' é^a.TQ. C\iez\es Femmes savantes, ccsi Clilandre, un homme de cour, qui l'emporte sur les deux pédants Vadius et Trissotin; c'est lui quijes renvoie aux choses du temps passé.

S'ils écrivent, ils sont négligés et abandonnés avec un charme irrésistible. Ils ont une grâce dont seuls ils possèdent le secret; ne leur demandez pas Fapplication. La grammaire, ils ne la connaissent pas et ne veulent pas la connaître; ils écrivent en grands seigneurs, c'est-à-dire d'un tour libre et aisé. Ils ne songent qu'à tirer de leur fonds des pensées qui leur plaisent, et, pourvu qu'ils y ajoutent les grâces d'une imagination vive, ils sont contents. Ils se garderaient bien d'écrire avec trop de sévérité « dans un pays, dit Saint- Évremond, où l'on ne peut écrire beaucoup et bien sans prendre le ridicule d'être auteur ».

Après tout, ils visent à une qualité, c'est celle de l'honnête homme. Être honnête homme au xvn^ siècle, c'est, chose exquise et rare : c'est unir ensemble les qualités les plus opposées, les plus unes et les plus délicates. C'est, par exemple, se mettre bien et avec goût; c'est avoir une agréable galanterie avec les dames et du courage sur les champs de bataille; c'est savoir juger du mérite d'un sonnet et faire le siège d'une place; c'est savoir tenir la balance égale entre deux poètes et savoir conduire les soldats au feu; en un mot, ménager sa réputation, ses intérêts, ses plaisirs, ne se piquer de rien et ne pousser rien à bout, ni haine ni amour. Nous voilà bien loin, j'espère, de Gui Patin et de ses fureurs !

Sur le champ de bataille, ils sont d'une intrépidité rare. Braves comme l'acier, prompts comme l'écair, impétueux comme la foudre, l'ennemi ne peut tenir devant eux; c'est à eux que la France doit ses admirables succès de Rocroi, de Fribourg, de Lens et de Nordlingen.

Mais il faut venir au revers de la médaille.

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