VOITURE
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Ct^s années d'iiiilialioii passées, on parait à la cour. C'est là que commence le déchet moral. Ces âmes généreuses devionnetjt sombres. Les plus ingénusdeviennenl calculateurs, spéculatifs. Oii y perd sa franchise, sa candeur. Sur ce terrain glissant, où l'on n'avanc.» qu'avec peine, où l'on ne se mainli«'nt qu'avec les plus grandes ditîicultés, s'engagent des luttt s où se développent les plus mauvais instincts de la nature. Il faut lire ce que La Bruyère a écrit sur eux. Ce sont des pages sévères, elles ne sont que trop vraies. On ne réussit que si l'on est fourbe et dissimulé. A quoi bon être honnête? dit La Bruyère.
Vous pouvez étudier le bourgeois chez lui, dans son élude, dans sa famille; mais si vous cherchez le gentilhomme, où le trouverez-vous? Vous le trouverez dans les antichambres. Il monte l'escalier du Louvre, ou il le descend. Il s'empresse dans les vestibules, il s'étouffe dans les couloirs; il fait, en un mot, sa cour. Il voit et veut être vu. Il sait où il faut se placer pour attirer l'œil du maître, car le maître tient compte des absences de ceux qui l'entourent; le maître sait à quel point on est exact au petit et au grand lever, et, quand l'heure vient de distribuer les grâces, il ne s'en souvient que trop. Le regard du maître, c'est, pour le courtisan, le soleil, c'est la vie. Esl-il bienveillant? aussitôt celui sur qui il est tombé a une cour lui-même, il est porté aux nues. Est-il sévère, est-il irrité? le courtisan en meurt. Racine est mort d'un de ces regards du grand roi. Si le gentilhomme courtisan est dans l'exil, il a beau, ^,omme le comte d'Olonnc. appeler à son aide la bonne chère, il languit; il ne peut chasser le chagrin de son âTie, il faut qu'il rentre à Versailles, et, pour y rentrer, il se soumet aux humiliations les plus dures.
Bassy-Rabutin a été banni de la cour, il l'avait bien mérité. D'abord, il voudrait faire croire qu'il sait en prendre son parti; mais c'est un mensonge, un jeu de sa vanité. Il demande chaque jour à son protecteur, le duc de Saint-Aignan, de le
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faire revenir; il ne peut se passer de voir Louis XIV, cl il écrit, dans l'espérance (ju'on la montrera au grand roi, une phrase tristement fumeuse. Voici dans quelle circonstance. Saint-Aignan a perdu un de ses fils, et Louis XIV, pour le consoler, lui a fait quelque faveur. Bussy-Rabutin lui écrit donc : « Les faveurs que vous a faites le roi me niontrent que ce prince est digne du service de toute la terre. Il n'y a qu'auprès de lui qu'on peut avoir quelque douceur à perdre ses enfants, quelque honnêtes hommes qu'ils soient. » Ah ! nous voilà loin, cette fois encore, des bourgeois! Je le dis à l'honneur de Gui Patin et de sa race tout entière.
Un seul homme au xvn® siècle a su braver cette colère de Louis XIV et prendre son parti d'un exil immérité. C'est Saint- Évremond. Une ou deux fois, il a essayé de rentrer en France; puis, quand il a vu que ses démarches étaient inutiles, il ne s'en est pas plus longtemps embarrassé l'esprit. 11 s'est dit : Je vivrai indépendant. Il s'en est allé en Hollande, en Angleterre, et, quand il a vu Bussy-Rabutin rentrer à la cour, il a écrit « qu'un homme d'honneur ne pouvait s'abaisser à cette indignité )) ; et quand, au bout de quarante ans, la colère du prince s'est enfin apaisée et qu'il lui est permis de rentrer dans son pays, il refuse, disant qu'il n'était pas sage de revenir au milieu de jeunes gens qui n'avaient que peu de respect pour les réputations du temps passé et que l'exemple de Bussy- Rabutin n'était pas bon à suivre.
Louis XIV dut en être blessé jusqu'au fond de son âme orgueilleuse ; il n'avait pas été habitué à croire qu'on pût durer loin de sa face auguste. Rappelez- vo^js l'histoire de Vardesl
Eh bien! cette fervente dévotion à l'égard du roi produit bientôt ses résultats inévitables. Les grandes âmes s'effacent, ou elles s'éloignent; il n'y a plus qu'un moyen de réussir à la cour, c'est d'y plaire. Vous avez beau être laborieux, capable, vous n'aurez un commandement dans l'armée que si vous
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Clés bon courtisan. Louis XIV s'inquii'te de cela avant loul; il ne (Icniande pas si vous savez conduire une arnii^e, mais si vous faites bien votre cour; il s'inquiète de vos opinions sur quelques questions courantes, et un athée lui tait moins de peur qu'un janséniste. Ses tristes choix attirent sur ia France les plus écrasants revers.
Une génération s'étiole, ainsi comprimée dans les liens de l'étiquette. La plus belle taille se déformerait dans la posture des baise-mains et de l'adulation.
Laissez mourir Louis XIV qui, lui, du moins, a de la majesté, et a su trouver dans ses malheurs unedigniténouvellc; laissez venir un prince comme Louis XV, de mœurs dissolues, de volonté l'aible et indécise, les gentilshommes vont se précipiter dans l'abîme. Vous allez les voir tomber peu à peu, perdre la suprématie qu'ils avaient jusque-là et que rien ne justifie plus. Alors les bourgeois se demandent à quel tilreces gentilshommes leur sont supérieurs. Les vieilles haines qui sont au fond de leur cœur se ravivent; ils se disent qu'après tout l'inégalité a assez longtemps pesé sur eux. Les successeurs de Gui Patin, ses descendants, veulent mettre la main à leurs alTaires. Ils sentent qu'ils sont majeurs, qu'il faut bien qu'ils paraissent un peu sur la scène, et alors ils déchirent les voiles de l'ancienne constitution: ils portent la main sur les objets sacrés. Ils pensent que si, au fond, ils ne sont pas plus innocents que les gentilshommes, ils ont au moins le sentiment de leurs droits, de leur activité, de ce qu'ils valent. Avant la fin du xvni^ siècle ils engageront la lutte; vous savez quel en a été le résultat. Ce résultat était déjà préparé depuis plus de cent ans.
LES GEiNS D'ÉGLISE
Ce n'est point de l'Église française dans ses dogmes, dans ses institutions, dans ses œuvres, que j'entreprends de parler ici. C'est aux personnes qui composent sa milice à ses divers degrés que je m'attache. Je voudrais représenter au lecteur leur condition, leurs habitudes, leurs mœurs, leur tournure d'esprit, tout leur extérieur : tout ce que les peintres appellent il costume. Il est certain qu'à ce point de vue, les gens d'Église, au xvu^ siècle, formaient un inonde à part. Ils avaient leurs intérêts propres, leurs passions, leur tracas habituel, leurs joies, leurs triomphes, leurs intrigues. C'était une espèce de nation qui, daus le reste du pays, avait sa physionomie parti-
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culière. On essayerait en vain de se la figurer aujourd'hui d'après ce que nous voyons dans le monde tel qu'il est chez nous. L'Église, malgré son importance morale et politique, n'est rien en comparaison de ce qu'elle fut au temps de Louis XIV. La Révolution de 1789 en a si complètement changé l'existence qu'il faut pour la bien connaître remonter, comme je vais essayer de le faire, à plus de deux cents ans. Les détails ne manquent pas pour recomposer ce tableau. Ils ne sont réunis nulle part : ils sont répandus et disséminés partout. On les retrouve dans les écrits les plus divers, dans les relations de toutes sortes. Une lettre de madame de ^'évigné, un portrait de Saint-Simon, un poème de Boileau, un écrit de Racine, quelques vers de La Fontaine, les récits de la Gazette, un chapitre de La Bruyère, les mémoires et les satires sont les plus précieux documents de cette histoire. C'est une preuve de la très grande place que l'Église occupait alors dans la société. Une procession, une vêture, un sacre d'abbesse, un sermon, une soutenance de thèse en Sorbonne, une pénitence imprévue, une éclatante conversion, un retour au monde après une solitude dévotement embrassée, une querelle de chapitre, une guerre de sacristie, tout cela passionnait les esprits autant et plus que l'apparition d'Andromaque ou de Phèdre; autant que les questions les plus vives de la politique qui nous entlamment aujourd'hui. Remettons-nous donc devant les yeux celte opulente armée de cardinaux, d'archevêques, d'évêques, de curés et de chanoines. Nous ne pouvons pas choisir une époque oii elle ait été plus glorieuse, plus riche, plus triomphante. Voyons si, dans ce siècle qui passe à bon droit pour le plus religieux des siècles, l'espèce humaine valait mieux sous la mitre, sous l'aumusse, sous le rochet, qu'elle ne vaut aujourd'hui.
L'Église, on le sait, formait un des trois ordres de l'État. Elle venait avant la noblesse. Ses privilèges la rapprochaient
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plus de ce corps ([ue ses doctrines ne l'incliQaient vers le * tiers état, autrement dit le peuple. Elle prêchait l'égalité devant Dieu ; mais elle ne songeait nullement à la mettre elle-même en pratique devant les hommes. Quand elle avait dans d'éloquentes paroles recommandé aux princes la douceur envers les faibles, la modération dans le pouvoir, elle croyait avoir assuré la constitution de l'État. Pour tempérer un pouvoir absolu tel que celui d'un monarque français, il lui sulFisait de donner un confesseur au roi, et d'inspirer à quelques prédicateurs la hardiesse de blâmer le prince de ses désordres au moyen d'allusions empruiitéos à l'Écriture sainte. Elle contribuait de ses deniers aux charges communes. Tous les cinq ans, dans une assemblée du clergé, elle votait au roi un subside qui n'était certes pas en rapport avec ses grandes possessions. C'était un impôt régulier auquel il lui eût été difficile de se soustraire; mais, pour maintenir l'intégrité de ses droits, elle l'appelait un don volontaire. Bien que Louis XIV crût qu'il pouvait en conscience disposer des biens ecclésiastiques, il n'aurait pas osé le faire. Use contentait d'obtenir les contributions sans recourir à la violence. Néanmoins, il s'efforçait d'inculquer à son fils les maximes suivantes qu'il lui léguait comme un des secrets d'État dont il devait être instruit : . « Vous devez être persuadé que les rois ont naturellement la disposition pleii.e et librede tous les biens qui sont possédés, aussi bien par les gens d'Église que par les séculiers, pour en user en tous temps comme de sages économes, c'est-à-dire suivant le besoin général de l'État. » 11 ajoutait encore sur des droits que l'Égiise défendait avec un soin également jaloux: « Il est bon que vous appreniez que ces noms mystérieux de franchises et libertés de l'Église, dont on prétendra peut-être vous éblouir, regardent également tous les fidèles, soit laïques, soit tonsurés, qui sont tous également fils de cette commune mère, mais qui n'exempte ni les uns ni les autres de la sujé-
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tion des souverains auxquels l'Évangile même leur enjoint précisément d'être soumis. » Cet antagonisme secret du priiice et de l'Église pouvait à tout moment éclater; on en vit la preuve dans le cours du siècle de Louis XIV ; mais l'adresse des prélats, la déférence quelquefois renfrognée et rechignes du prince, laissèrent au clergé la possession tranquille et incontestée de ses biens. Ils étaient immenses. Cette puissance terrienne avait été l'œuvre du temps. Elle s'élait accrue dâgeen âge, non sans exciter l'envie de la noblesse. Il s'y était attaché tous les privilèges qui dans les siècles passés étaient l'apanage de la terre. L'Église avait fait ses conquêtes pacifiques.
Par la libéralité des rois et des grands seigneurs, lesévêques et les abbés étaient devenus eux-mêmes de grands seigneurs, ft Ils eurent, dit Saint-Simon, des portions de terre fort étendues ; ils en donnèrent en fief comme avaient fait les grands seigneurs, et de là sont venus les grands bénéfices que nous voyons encore aujourd'hui, et alors la fidélité et le service militaire qu'ils devaient au roi, et qui leur élait aussi dû à eux-mêmes par leurs vassaux, leur grand état temporel les fit considérer comme les autres grands seigneurs. Parvenus à ce point, l'ignorance de ceux-ci se fit une religion de leur laisser la primauté par l'union de leur sacerdoce avec leurs grands fiefs, en sorte que la nobksse, qui était le corps unique de l'État, en laissa former un second qui devint le premier *. »
Cet orgueilleux duc et pair revient plusieurs fois avec douleur sur cette exaltation de l'Église. Il s'indigne de la voir, à l'ombre de l'ignorance et de la stupidité des laïques, s'accroître au point de se revêtir de toute la puissance temporelle par l'abus et la frayeur de la spirituelle.
On ne comprendrait rien à la constitution de l'Église au xvji^ siècle, si l'on ne connaissait pas l'importance et l'étendue