Mémoires de Vahbé Morellet, l. I«% p
toujours ouverts, mille bouches étaient toujours prêtes soit à la découvrir, soit à la dénoncer. Figurez-vous donc ces salles de Sorbonne pleines de théologiens jeunes et vieux; c'est le camp, c'est la citadelle de la vérité. Toutes les armes sont aiguisées, toutes les flèches sont prêtes, tous les arcs sont tendus. 11 me semble voir cet antre du poète où mugissent enfermés tous les vents des tempêtes. Impatients de se déchaîner, ils sifflent et font vacarme à l'intérieur jusqu'à ce qu'enfin la porte qui les tient captifs ouvre un libre passage à leur bruyante cohorte.
La censure d'Arnauld, en Sorbonne, devant la faculté de théologie, ce tribunal permanent de la doctrine, fut une de ces grandes batailles où des deux côtés on déploya toutes les ressources de l'esprit, du raisonnement et de la science ecclésiastiques. Les nombreuses assemblées qui se tinrent depuis le 1^^ décembre 1655 jusqu'au 31 janvier 1656 furent une série d'actions bruyantes auxquelles le monde donna toute son attention et prit le plus vif intérêt. Des relations manuscrites, des documents autographes en conservent les comptes rendus et tous les incidents. C'est là qu'il faut prendre une juste idée de ces discussions orageuses dont les Provinciales de Pascal ont immortalisé le souvenir. Le principal athlète, Arnauld, était redoutable, on craignit de lui ouvrir la lice. S'il paraissait en Sorbonne, il devait accepter deux conditions : on voulait qu'il jurât avant toutes choses qu'il se soumettrait à la censure, si elle avait lieu; on lui imposait ensuite de ne parler que pour déclarer son sentiment, sans conférer ni disputer (candide, simpliciter, sine ambagibus et disputatione, mentem suam aperturus, non disputaturus). Il n'intervint que par ses écrits. La lutte en perdit la moitié de son importance. Comme curiosité, la présence du chanceher Séguier compensait un peu l'absence du grand docteur.
A dater du 20 décembre, ce magistrat eut ordre du roi
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d'assister aux séances. Il y vint donc avec son corU>ge de cérémonie, huissiers et hoquetons. On trouve dans l'iiistoire de Port-Royal un tableau fidèlede ces réunions, où tout se passait en latin. « Le docteur Saint-Amour dominait de la tête le débat, et se signalait sur la brèche. Il y en avait de non moins bouillants en face, comme l'évoque de Montauban (Pierre de Borthier) qui, en opinant en latin, faisait un peu de galimathias. Des évéques de cour solécisaient, mais le fond de la galerie et des bancs était grave, sérieux, sévère : la pure faculté, Sorbonne ou Navarre, telle qu'elle se représente à nous de loin par ces docteurs de vieille roche, Launoi, Sainte-Beuve ». Tout ne s'y passait pas toujours avec la gravité sérieuse dont parle l'historien. Il suffit partout d'un incident imprévu pour faire éclater le rire. Comment l'assemblée n'eût-elle pas eu un de ces moments de gaieté folâtre le jour où i'évêque de Rodez, Péréfixe, d'un caracière turbulent, s'emporta et voulut sortir, dans sa colère, parce que les docteurs demandaient qu'on examinât au préalable le livre de Jansénius: I'évêque de Chartres l'arrêta par sa soutane; mais l'impétuosité de Monsieur de Rodez fut telle qu'il ht iomber par terre Monsieur de Chartres et son prop?'e bonnet, ce qui le mi[ encore plus hors de lui; et il dit tout haut que c'étaient des insolents. Un des docteurs apostrophés lui répliqua très à propos ; « Non vult Apostolus episcopum esse iracundum, i'Apôtre ne veut pas qu'un évêque soit colère ^ »
Nous avons cité plus haut le nom du plus terrible et du plus audacieux champion du jansénisme. Nous avons son portrait tracé par la main de Brienne. La malice en a surchargé les lignes, il est bon cependant à mettre en lumière, et on comprendra mieux les mœurs et la physionomie de nos docteurs.
Louis Gorin de Saint-Amour était hls du cocher de Louis XIII. Il était devenu par son savoir-faire recteur de l'Université de