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Les Caractères de La Bruyère; de Quelque» Usages

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légère et frivole, était loin d'être blessée d'une telle indécence. Des sermons d'un style lleuri, d'une morale enjouée, embellis de figures réitérées, de traits brillants et de vives descriptions, attiraient les auditeurs. Le curé, s'il ne prêchait lui-même dans ce goût, devait choisir un orateur pour l'avent ou le carême qui répondit à l'empressement des délicats. « Un beau sermon, dit La Bruyère, est un discours oratoire qui est dans toutes ses rè<^les, purgé de tous ses défauts, conforme aux préceptes de l'éloquence humaine et paré de tous les orneraonls de la rhétorique; ceux qui entendent finement n'en perdent pas le moindre trait ni une seule pensée; ils suivent sans peine l'orateur dans toutes lesénumérations où il se promène, comme dans toutes les élévations oii il se jette. » Qu'importe que ce sermon soit une énigme pour le peuple? A quoi bon un style nourri des saintes Écritures, la parole divine expliquée familièrement? On suit les orateurs et les déclamateurs. Le Père Séraphin, un homme apostohque, a paru dans la chaire, on l'a goûté à la cour : la ville n'a pas été de l'avis de la cour, « où il a prêché, les paroissiens ont déserté, jusqu'aux marguilliers ont disparu, les pasteurs ont tenu ferme, mais les ouailles se sont dispersées et les orateurs voisins en ont grossi leur auditoire ». Quel curé voudra s'exposer désormais à cette honte? « On prêle l'oreille aux rhéteurs, aux énumérateurs, on court ceux qui peignent en grand, ou en miniature », on choisira pour monter dans les chaires des rhéteurs et des énumérateurs. Leurs noms surchargés de titres magnifiques rempliront de vastes affiches qui sont distribuées dans les maisons, « ou que l'on lit par les rues en caractères monstrueux et qu'on ne peut non plus ignorer que la place publique ». Sur une si belle montre les femmes oisives vont accourir. « L'habitude qu'ont les hommes de les courir partout où elles s'assemblent » remplira les églises. Telles sont les harangues qui attirent concours et affluence

d'auditeurs. Aux sermons de celte nature on n'a de places qu'en les faisant retenir de très bonne heure. Nous savons que, pendant tout un carême prêché aux Minimes de la place Royale, par Hailay de Champvallon, l'église restait ouverte nuit et jour. Les lacjuai?, pour garder les meilleures places, étaient obligés d'y passer les nuits. Jamais, de mémoire d'homme, il ne s'était vu un tel mouvement de dévots et surtout de dévotes de la haute société.

Les paroisses se disputaient un orateur si favorisé du beau monde, et Ton voit que, jaloux du grand succès des Minimes, les Augustins déchaussés supplièrent Champvallon de prêcher dans leur église le samedi d'avant les Rameaux . L'abbé Legendre, venu de Rouen à Paris pour y faire son chemin par la prédication, nous a laissé de curieux renseignements sur les débuts et les progrès d'un orateur chrétien, plus touché de son avancement que du salut des âmes. Il nous apprend « comment on arrivait de province muni de pièces d'éloquence qu'on était résolu de retoucher et même de refaire entièrement quand on aurait entendu ceux des prédicateurs qui avaient le plus de réputation; comment on s'essayait d'abord à certains panégyriques où accourent les connaisseurs, aux vêtures, aux professions, qui, si Ton y réussi^sait, mettaient de bonne heure en vogue un prédicateur de talent. On prêchait d'abord de petits avents, puis de petits carêmes, après quoi l'on était retenu pour en prêcher des grands et en des paroisses considérables. Il nous révèle un peu les intrigues, les manèges des orateurs pour arriver à la réputation quand il s'applaudit de son succès : « Rien n'était si flatteur qu'un si prompt succès, et il me paraissait qu'il n'y avait point de présomption à en espérer un plus grand, quand je considérais que, sans avoir ni cabale pour ni annoncer, ni famille qui s'intéressât à me ménager des auditeurs, ni parti pour m'en attirer, j'avais été assez heureux pour me faire distinguer parmi tant de prédi-

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cateurs qu'il y avait alors dans le clergé séculier et dans les ordres religieux K »

Féiieion, qui s'afflige de voir les chaires remplies de déclamaleurs fleuris, déjeunes gens (|ui parlent eu orateurs brillants plutôt qu'en ministres de Jésus-Clirist et en dispensateurs de ses mystères, s'écrie : « A quel propos tant de prédicateurs jeunes, sans expérience, sans science, sans sainteté? » Les curés auraient pu lui répoudre : Mais ils sont bons à peupler la solitude de nos églises, à rassembler la foule au pied de nos autels, à maintenir notre réputation, à rivaliser avec les paroisses voisines. « Prêchez vous-mêmes, aurait-il pu leur dire, c'est votre droit, c'est votre devoir; il serait à souhaiter qu'il n'y eût communément que les pasteurs qui donnassent la pâture aux troupeaux selon leurs besoins. — Mais nous n'avons pas d'ordinaire le don de la parole; ne savez-vous pas que les pasteurs muets ou qui parlent sans talent sont peu estimés?» Ces pasteurs muets ne manquent en aucun temps; peut-être étaient-ils plus nombreux qu'on ne le supposerait d'abord en ce beau siècle de Louis XIV.

Malgré ce grand nombre de docteurs, dont plusieurs avaient les principales cures de Paris ou de la province, la plupart des prêtres étaient mal instruits. Beaucoup de sociétés, de communautés estimables, faisaient des elForts pour former de bons prêtres; néanmoins il y avait dans le clergé, dit Sainte- Beuve, une ignorance moyenne. 11 appuie son opision du témoignage de Sainte-Marthe. Ce saint homme, se reportant en idée aux âges réputés meilleurs, écrivait : « Nous sommes à présent dans un siècle bien plus commode, nous pouvons devenir prêtres sans prendre la peine de nous charger de science, et sans avoir jamais rien lu de l'Évangile que ce qui s'en rencontre dans le bréviaire, ou dans le missel, sans savoir

1, Sainte-Beuve. Nouveaux Lundis, t. V.

qui nous appelle au ministère, sans en connaître ni la sainteté ni les dangers; de sorte que, comme il y a de certains bénéfices qu'on appelle simples, parce qu'on n'est obligé qu'à dire son bréviaire, il semble aussi que, pour être simple prêtre, il ne faille dire que le bréviaire et la messe *. »

Cette insuffisance des prêtres, cet oubli de leurs devoirs n'attristaient pas seulement des hommes d'une piété sévère; les moralistes et les satiriques ne laissaient pas échapper l'occasion d'en railler le clergé. Voici, dans La Bruyère, un passage qui s'adresse à ces pasteurs sans voix : « Ua pasteur frais et en parfaite santé, en linge fin et en point de Venise, a sa place dans l'œuvre, auprès des pourpres et des fourrures; il y achève sa digestion, pendant que le feuillant ou le récollet quitte sa cellule et son désert, où il est lié par ses vœux, et la bienséance, pour venir le prêcher, lui et ses ouailles, et en recevoir le salaire comme d'une pièce d'étoffe. Vous m'interrompez, et vous dites : Qutlle censure ! et combien elle est nouvelle et peu attendue! Ne voudriez-vous pas interdire à ce pasteur et à son troupeau la parole divine et le pain de l'Évangile? Au contraire, je voudrais qu'il le distribuât lui-même le matin, le soir, dans les temples, dans les maisons, dans les places, sur les toits et que nul ne prétendît à un emploi si grand, si laborieux, qu'avec des intentions, des talents et des poumons capables de lui mériter les belles offrandes et les rétributions qui y sont attachées; je suis forcé, il est vrai, d'excuser un curé sur cette conduite par un usage reçu, qu'il trouve établi, et qu'il laissera à son successeur *. »

Les belles offrandes, les riches rétributions, les gros revenus des cures rendaient les ecclésiastiques plus ardents à la poursuite de ces bénéfices qu'empressés à s'armer de science et de

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