CORNEILLE
mêmes ont le cœur haut et ferme, l'esprit audacieux ; l'amour n'entre chez elles qu'avec un cortège glorieux de sentiments élevés. Leurs fautes n'ont rien de vulgaire, leurs erreurs rien de banal et de plat. Madame de Longueville, mademoiselle de Montpensier se façonnent sur les héroïnes du roman ou du théâtre. Leur existence nous paraît aujourd'hui, comparée au train languissant de notre vie, une suite d'inventions épiques. La fougue qui les emporte, l'impétuosité des pensées qui les
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agitent : tout cela revit dans les personnages de Corneille. Ses tragédies sont le comiïitintaire de la sDciété qui les applaudit. Suivant Tusage, le poète rend et donne; il instruit, il enseigne; il peint ce qu'il voit, on imite ce qu'il peint, et, tant que cet échange se fait entre lui et ses contemporains, son théâtre fleurit, son inspiration se soutient, son génie se développe; tel un arbre vigoureux étend ses rameaux au-dessus du sol dont les sucs nourriciers le gonflent d'une sève féconde.
Vers le milieu du siècle, les mœurs changent. Après la Fronde, les esprits s'attiédissent et se calment; l'ordre s'établit. La volonté royale a dompté les courages. L'originalité des humeurs féodales s'efface; il ne reste plus, dans l'attente universelle d'un grand règne qui commence, qu'une prompte disposition à l'obéissance et au plaisir. Un jeune roi s'abandonne à toutes les séductions de la jeunesse; la gloire des combats, le laste de la cour, les passions tendres enivrent tous les cœurs. C'est partout un mélange d'appareil guerrier et de pompe magniflque. Les ballets, les c3ncertS; les merveilles du théâtre entretiennent, favorisent et dissimulent les jeunes soucis des âmes amoureuses. Les soupirs dans les bocages, les confidences, les déclarations, se mêlent au son des flûtes et des hautbois, dans les vers de Molière. C'est l'étoile seule du plaisir qu i règne dans ce ciel encore sans nu5ge. Les âmes se fondent délicieusement dans les sentiments de tendresse et de molle volupté. Loin de là les aventures tragiques, les séditions, les courses hasardeuses, les é notions de la guerre civile et le tumultedescamps. La Vallière, Henriette, Fontange,Montespan, ont remplacé les Longueville, les Montpensier, les Ghevreuse. La promenade au Cours, les soupers, les plaisirs de la comédie, le jeu et les violons oat fait oublier les intrigues et les partis furieux.
Nulle ombre de chagrin, partout la joie. Voyez ce tableau tracé des mains de madame de La Fayette : « Après quelque
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séjour à Paris, Monsieur et Madame s'en allèrent à Fontainebleau. Madame y porta la joie et les plaisirs. Le roi connut, en la voyant de plus près, combien il avait été injuste en ne la trouvant pas la plus belle femme du monde. Il s'attacha fort à elle et lui témoigna une complaisance extrême. Elle disposait de toutes les parties de divertissement, elles se faisaient toutes pour elle, et il paraissait que le roi n'y avait du plaisir que par ceiui qu'elle en recevait. C'était dans le milieu de l'été. Madame s'allait baigner tous les jours. Elle parlait en carrosse, à cause de la chaleur, et revenait achevai, suivie de toutes ses dames, habillées galamment avec mille plumes sur la tête, accompagnées du roi et de la jeunesse de la cour. Après souper, on montait dans les calèches, et au bruit des violons, on s'allait promener une partie de la nuit autour du canal K »
Quel roman égalerait ces pa^es d'histoire? quelle invention vaudrait cette réalité? Quel poète répondra par ses accents à la passion qui domine les cœurs? Quel cspritassez délicat, quelle âme assez tendre prendra le ton de cette cour magnifique et galante? où trouver dans une harmonie assez parfaite le secret de flatter ces faiblesses en leur donnant un air héroïque et majestueux?
Le ciel semblait avoir tout exprès formé Racine pour être le poète des belles années de Louis XIV. Sa tragédie élégante et noble soupire tous Its sentiments de la cour. Sa langue enchanteresse et divine interprète à ravir les transports, la jalousie, les troubles, le délire, les dangers, les perfidies de ces décevantes liaisions. Oubliez, si vous voulez, Hennione, Phèdre, Monime, Iphigénie, Bérénice; sous ces masques antiques vous retrouverez sans peine l'histoire des amours du Louvre et de Fontainebleau. Les regrets de Mancini, les fureurs de Montespan, Ips douleurs secrètes de La Vallière, ontlà un écho fidèle.