‹ Les français du XVII siècleChapitre 75 sur 125 · Mémoires de madame de La Fayette · texte numérisé non relu

Mémoires de madame de La Fayette

l'esprit rkligieux et racine 187

Chacun y relrouvail son C(L'ur. Xipliarès, Bajazel, Hippolytcct l\vrrhiis, pourraient faire confidence de leurs ennuis à Vardcs, au comte de Guiclie, à Lauzun,; ils ne risqueraient pas de rester incompris. En dix années, sept chefs-d'œuvre se succèdent; c'est un enchantement sans lin, un charme sans cesse renouvelé. Le poète se plaît à montrer à ses belles et touchantes spectatrices « des héroïnes savantes en amour et délirâtes ». S'il peint le sérail dans Bajazet, c'est avec le souvenir de Versailles. Parle-t-il de la cour du grand Turc ou de celle du grand Louis quand il écrit dans une de ses préfaces : « Y a-l-ll une cour au monde où la jalousie et l'amour doivent être si bien connus que dans un lieu où tant de rivales sont enfermées ensemble, et où toutes ces femmes n'ont point d'autre étude dans une éternelle oisiveté que d'apprendre à plaire et à se faire aimer *? »

Tout à coup cette voix si charmante s'éteint ; le théâtre perd son poète. Les cabales des rivaux, les injustices de certaines sociétés turbulentes, des devoirs de courtisan et d'historien écartent, dit-on, Racine delà scène. Sans doute, ces motifs de sa retraite sont vrais; ils ont eu, jusqu'à un certain point, leur part d'influence sur sa résolution ; mais ils n'étaient ni les seuls ni les plus puissants.

[N'oublions pas le célèbre jubilé de 1670 qui fut pour le roi une époque critique. La cour, la France, Racine lui-même, sentirent les effets de cette crise, et, s'il faut tout dire, Racine y mit plus de sincérité que personne. Après une courte séparation, Louis XIV revint à madame de Montespan; Racine ne revint plus à la tragédie profane. Il se fit dans son cœur une révolution subite; des sentiments, un peu voilés jusque-là par l'entraînement des années, par les séductions de la gloire et du plaisir, reparurent dans toute leur énergie primitive. Le vieux

\. Préface de Bajazet.

fonds de Port-Koyal poussa tout à coup une foule de jets vigoureux qui étouffèrent à jamais les mauvaises herbes et les dispositions mondaines. L'éducation des premières années reprit le dessus, la religion triomplia, la piété domina bientôt seule dans cette âme autrefois tyrannisée par les passions. La dévotion plia cet esprit révolté.

A peine sorti des mains de ses maîtres, il s'élève contre eux pour défendre l'innocence de la comédie. Ils ont dit, ces saints hommes, dans l'excès de leur zè'e, qu'un « faiseur de romans et un poète de théâtre est un empoisonneur public non des corps, mais des âmes; qu'il doit se regarder comme coupable d'une infinité d'homicides spirituels, ou qu'il a causés en effet ou qu'il a pu causer ». Il les réfute avec toute l'âcreté et la malice d'un esprit né pour la satire. Il se moque des régents de collège qui exhortent leurs élèves à ne point ailer à la comédie. Il les accable avec des railleries aussi redoutables, aussi poignantes que celles des Provinciales : « Pensez-vous, leur dit-il, que l'on vous en croie sur votre parole? Non, non, monsieur : on n'est point accoutumé à vous croire si légèrement. Il y a vingt ans que voue dites tous les jours que les cinq propositions ne sont pas dans Jansénius, cependant on ne vous croit pas encore^ ». Les Enluminures, les ChamillardeSy les Onguents pour la brûlure, ces écrits en prose, ces poèmes burlesques que les pieux solitaires composaient contre les jésuites sont tournés en ridicule par un jeune homme que la réputation de Sophocle, d'Euripide, de Térence, d'Homère et de Virgile touche beaucoup plus que les anathèmes de tous les disciples de saint Augustin ne peuvent l'effrayer.

Qu'est-ce, après tout, que les comédies? Qu'ont-elles de si abominable en soi? Les Lettres provinciales sont-elles autre chose que des comédies? « Dites-moi, messieurs, qu'est-ce qui

1. Racine. Œuvres en prose, première lettre à V Auteur d^s Imaginaires.

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se passe dans les coniédios? on y joue un vakt fourbe, un bourgeois avare, un marquis extravagant, et tout ce qu'il y a dans le monde de plus digne de risée. J'avoue i\\ie le Provincial a mieux choisi ses personnages: il les a cherchés dans les couvents et dans la Sorbonne; il introduit sur la scène tantôt dos jacobins, tanlùt des docteurs, et toujours des jésuites. Combien de rôles leur fait-il jouer? Tantôt il amène un jésuite bonhomme, tantôt un jésuite méchant, et toujours un jésuite ridicule. Le monde en a ri pendant quelque temps, et le plus austère janséniste aurait cru trahir la vérité que de n'en pas rire. Reconnaissez donc que, puisque nos comédies ressemblent si fort aux vôtres, il faut bien qu'elles ne soient pas si criminelles que vous le dites ^ ». Et sur ces belles raisons si méchamment déduites, le jeune écrivain laisse là Port-Royal pour suivre sa vocation.

La jeunesse et le succès donnent souvent une intrépidité d'esprit qui ne dure pas plus que les lueurs passagères d'un feu mal nourri. Cette ingratitude de Racine dura chez lui près de quinze années. Sans tomber dans l'impiété, il voit de plus loin Dieu, le christianisme et son salut. Ce fut,clitBoileau, la religion qui ramena Racine à la vertu. Tant qu'il y ferma son oreille, il vécut abandonné à son tempérament qui le portait à être railleur, inquiet, jaloux et voluptueux. Il fréquente des sociétés où l'on s'inspire plus de la joie et de l'amour que des méditations solitaires et pieuses. Les relations littéraires l'ont tout à fait pris et séparé de Port-Royal : l'illustre mademoiselle Duparc deTance la Champmeslé dans son cœur. Ces désordres épouvantent sa tante, la sœur sainte Thècle, instruite à travers la grille des déportements de son nevcu; elle soupire et prie pour lui. Ce n'est pas assez, elle le gourmande avec une douce opiniâtreté, elle finit par l'écarter loin d'elle tant qu'il n'aura

1. Racine. Œuvres en prose, seconde lettre à l'Auteur des Imaginaires.

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pas renoncé à un commerce qui le déshonore devant Dieu et devant les hommes. Elle lui interdit de venir la voir s'il n'est pas sorti du péché. « Ayant appris que vous aviez dessein de faire ici (aux Champs) un voyage, j'avais demandé permission à notre Mère de vous voir, parce que quelques personnes nous avaient assuré que vous étiez dans la pensée de songer sérieusement à vous, et j'aurais été bien aise de l'apprendre par vous-même, afin de vous témoigner la joie que j'aurais s'il plaisait à Dieu de vous toucher; mais j'ai appris depuis peu de jours une nouvelle qui m'a touchée sensiblement; je vous écris dans l'amertume de mon cœur, et en versant des larmes que je voudrais pouvoir répandre en assez grande abondance devant Dieu pour obtenir de lui votre salut, qui est la chose dumonde que je souhaite avec le plus d'ardeur: j'ai donc appris avec douleur que vous fréquentiez plus que jamais des gens dont le nom est abominable à toutes les personnes qui ont tant soit peu de piété, et avec raison puisqu'on leur interdit l'entrée de l'église et la communion des fidèles, même à la mort, à moins qu'ils ne se reconnaissent... Je souhaite que ce qu'on m'a dit ne soit pas vrai: mais, si voas êtes assez malheureux pour n'avoir pas rompu un commerce qui vous déshonore devant Dieu et devant les hommes, vous ne devez pas penser à nous voir, car vous savez bien que je ne pourrais pas vous parler, vous sachant dans un état si déplorable et si contraire au christianisme. Cependant, je ne cesserai point de prier Dieu qu'il vous fasse miséricorde et à moi en vous la faisant, puisque votre salut m'est si cher ^ »

Les reproches, les prières et les larmes de la sainte tante n'ont rien fait d'abord sur 1 ame du poète. Tout entière à son objet, elle suit le charme qui l'entraîne. On ne songe point à la pénitence quand la gloire commence à venir. Le

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