‹ Les français du XVII siècleChapitre 80 sur 125 · Lettres à Boileau. — Au camp de Gévries, 21 mai · texte numérisé non relu

Lettres à Boileau. — Au camp de Gévries, 21 mai

2. « Votre petit frère est fort enriiutné aussi bien que Madelon ; ils ne font tous deux que tousser. Fanchon est assez bien et ne se ressent plus de son accident que M. F.'gon appelle un catarrhe suffocant. II nous a conseillé de lui donner de Témétique; mais on ne peut venir à bout de lui faire rien prendre. Votre mère et votre sœur se portent fort bien, et vous font leurs comp'iments ». Lettre XXIII*".

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Phèdre et de Bérénice. Ses lettres à son fils, qui va bientôt quitter la nnaison paternelle, t'ont bien voir de quel côté sont tournés aujourd'hui les sentiments de Racine. Elles sont pleines de sermons. Ce n'est pas seulement la voix d'un père qui vise au succès devant les hommes, ses pensées portent plus haut; c'est au ciel qu'il veut mener son enfant, c'est son salut qu'il demande à Dieu. Ses scrupules rappellent les soins que ses maîtres prenaient autrefois de lui ravir le roman grec de Théagêne et de Chariclée où sa jeune invagination cherchait à contenter ses rêves. H tremble que ce fils ne lise trop de livres frivoles, ne s'arrête trop aux charmes du théâtre. « Il me paraît, par votre lettre, que vous portez un peu d'envie à mademoiselle de La Chapelle, de ce qu'elle a lu plus de comédies et plus de romans que vous. Je vous dirai, avec la sincérité avec laquelle je suis obligé de vous parler, que j'ai un extrême chagrin que vous fassiez tant de cas de toutes ces niaiserie?, qui ne doivent servir tout ou plus qu'à délasser quelquefois l'esprit, mais qui ne devraient point vous tenir autant à cœur qu'elles le font. Vous êtes engagé dans des études très sérieuses qui doivent attirer votre principale attention, et, pendant que vous y êtes engagé et que nous payons des maîtres pour vous en instruire, vous devez éviter tout ce qui peut dissiper votrj esprit et vous détourner de votre étude. Non seulement votre conscience et la religion vous obhgent, mais vous-même devez avoir assez déconsidération pour moi, et assez d'égards, pour vous conformer un peu à mes sentiments pendant que vous êtes dans un âge où vous devez vous laisser conduire ^ ».

Ce n'est pas qu'il interdise à ce cher fils de lire quelquefois des choses qui puissent lui divertir l'esprit; lui-même il a mis entre ses mains assez de livres français capables de l'amuser. Mais il serait inconsolable si ces sortes de livres lui inspiraient

l. Lettre XI.

l'esprit UKLKJIKUX et HACINE 19'J

du dé^^oùt pour des lectures plus utiles, et surtout pour les livres de piété et de morale dont ce cher lils ne parle jamais et pour lesquels il semble qu'il n'ait plus aucun ^^oûl, (juoiqu'il soit ténïoin du plaisir que son père y prend préférablement à toute autre chose.

Le théâtre surtout l'inquiète; les dangers qu'y a courus son âme l'obsèdent encore de leur souvenir, c'est contre les mômes périls qu'il veut mettre son fils en garde. Il le laisse seul pour quinze jours à Versailles, et voici ce qu'il lui recommande : (' Vous savez ce que je vous ai dit des opéras et des coinéJies qu'on dit que l'on doit jouer à Marly. 11 est très important pour vous et pour moi-même qu'on ne vous y voie point, d'autant plus que vous êtes présentement à Versailles pour y faire vos exercices, et non point pour assister à toutes ces sortes de divertissements. » H y met un point d'honneur qui lui est personnel. Comme sa conversion a été éclatante, que tout le monde la connaît, il semblerait n'avoir aucune au'orité sui son fils: « Le roi et toute la cour savent le scrupule que je me fais d'y aller, et ils auraient très méchante opinion de vous si, à l'âge que vous avez, vous aviez si peu d'égards pour moi et pour mes sentiments. Je devais, avant toutes choses, vous recommander de songer toujours à votre salut, et de ne perdre point l'amour que je vous ai vu pour la religion. Le plus grand déplaisir qui puisse m'arriver au monde, c'est s'il me revenait que vous êtes indévot, et que Dieu vous est indifférente »

Le fils s'est abstenu des opéras et des comédies, Racine lui sait très bon gré des égards qu'il a eus pour lui. Ce sacrifice cependant ne rassure qu'à demi son âme inquiète. Peut-être le bon Dieu n'entre-t-il point assez dans les considérations du jeune homme, peut-être n'y a-t-il \\ qu'une politique tout

l.LeUreXIII.

humaine? Il voudrait bien être assuré du contraire; il voudrait bien que son fils suivît l'exempleduducde Bourgogne qui, ayant « un goût merveilleux pour toutes ces choses, n'a encore été à aucun spectacle^ ». Nous voilà bien loin de la lettre à Nicole, et de cette apologie passionnée des théâtres.

La dévotion gagne de plus en plus sur l'âme de Racine, tout son ménage en est également dominé. Sa fille aînée, sortie de Port-Royal, édifie son père par sa conduite et sa grande piété; cependant il y remarque un excès de rigueur qui la rend farouche pour le monde. « Elle pensa hier rompre en visière à un neveu de madame Le Challeux qui lui faisait entendre, par manière de civilité, qu'il la trouvait bien faite; et je fus obligé même, quand nous fûmes seuls, de lui en faire une petite réprimande. Elle voudrait ne bouger de sa chambre et ne voir personne 2. » Peu à peu elle reprendra les petits ajustements auxquels elle avait fièrement renoncé, irrésolue et mal fixée dans sa vocation ; elle pourrait bien faire comme son frère aîné qui voulait être chartreux. 11 n'en est pas de même de Nanette. Au couvent de Melun, « elle paraît beaucoup s'impatienter des quatre mois que son noviciat doit encore durer. Rabet paraît aussi souhaiter que son temps vienne pour se consacrer à Dieu ^ y) « Pour Fanchon, il lui tarde beaucoup qu'elle ne soit à Melun avec sa sœur Nanette, et elle ne parle d'autre choses d Reste encore une petite sœur, celle-ci montre beaucoup de goût pour le monde. « Elle raisonne sur toutes choses avec un esprit qui vous surprendrait, et elle est fort railleuse; de quoi je lui fais souvent la guerre. ° » Cette petite fille avec son esprit et sa raillerie, voilà ce qui reste des

J . Lettre X[V.

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