‹ Les français du XVII siècleChapitre 81 sur 125 · Ibii · texte numérisé non relu

Ibii

l'esprit religieux et racine 201

pri'mières anD(5es de llacine ; c'est comme un dernier et pûlc rayon du soleil d'autrefois. Quant au poète, il fond en larmes pieuses. Tandis qu'au couvent de Melun, à la profession de Nanelte, la raère et la sœur aînée de la religieuse ont a extrêmement pleuré », « il n'a cessé de sangloter ». 11 avait toujours aimé ces cérémonies, il les recliercliiiitpour y pleurer; aujourd'hui, son âme et sa santé devenues plus faibles ne peuvent plus suffire, il en revient malade.

Quoique Racine n'eût jamais donné dans les âpres discussions du jansénisme, il était difficile qu'il échappât aux soupçons d'un roi prévenu contre cette doctrine, et l'ennemi déclaré de tous ceux qui l'approuvaient. Ses amitiés, son austère retraite, ses scrupules sur des choses en ap[)arence innocentes, l'appareil d'une dévotion sincère, mais en quelque sorte fastueuse dans son austérité, le rendirent bientôt suspect, on peut même dire odieux. On sait comment Louis oublia tout à fait ses bontés pour l'ancien poète. Racine en fut mortellement blessé. Avant d'en être venu à cette rupture, il se plaignait à Boileau des suspicions qui le poursuivaient. Il s'étonnait que son ami, si franc dans l'expression de ses goûts et de ses sentiments de respect pour le Port-Royal, échappât à la malice des censeurs et à l'animad version du maître. Despréaux lui en donnait la vraie raison avec sa gaieté ordinaire : « Je ne vais à la messe ue le dimanche, tandis que vous vous y allez tous les jours. «

Un mémoire remis au roi au sujet de la taxe qui avait « si fort dérangé ses petites affaires » avait irrité contre lui la colère du monarque. Dans l'état de misère où se trouvait le royaume, c'était trop de hardiesse d'oser représenter au souverain la détresse des peuples et la nécessité de les soulager. Toutefois il eût obtenu son pardon pour tant d'audace, s'il n'eût été prévenu d'un crime plus redoutable. Il faut le laisser parler : « Mais j'apprends que j'en ai une autre (affaire) bien plus

202 LES FRANÇAIS DU XYIl*^ SIÈCLE

terrible sur les bras, et qu'on m'a fait passer pour janséniste dans l'esprit du roi. Je vous avoue que lorsque je faisais tant chanter dans Esthe?' : « Rois, chassez la calomnie, » je ne m'attendais guère que je serais moi-même attaqué un jour par la calomnie. Je sais que, dans l'idée du roi, un janséniste est tout ensemble un homme de cabale et un homme rebelle à l'Église. ->-, C'est ainsi qu'il écrit à madame dd Maintenon, le 4 mars 1689.

Il croit pouvoir compter encore sur sa protection et sur ses bons offices. Il faut voiravec quelle humiUté il a recours à elle, N'a-t-elle pas dit souvent que la meilleure qualité qu'elle trouvât en lui, c'était une soumission d'enfant pour tout ce que l'Église croit et ordonne? Il a fait par son ordre près de trois mille vers sur des sujets de piété, il y a parlé de l'abondance de son cœur, il y a mis tous les sentiments dont il était le plus rempli. Est-il jamais revenu à madame de Maintenon qu'on y eût trouvé un seul endroit qui approchât de l'erreur et de tout ce qui s'appelle jansénisme? Pour la cabale, qui n'en peut point être accusé, si on en accuse un homme aussi dévoué au roi qu'il l'est lui-même? « J'ose dire que les grands seigneurs m'ont bien plus recherché que je ne les recherchais moi-même, mais, dans quelque compagnie que je me sois trouvé, Dieu m'a fait la grâce de ne rougir jamais ni du roi ni de l'Évangile ».

Il sait bien ce qui a pu donner lieu à une accusation si injuste. Il a une tante qui est supérieure de Port-Royal. Il croit lui avoir des obligations infinies, ce sont ses prières qui l'ont retiré de l'égarement et des misères où il a été engagé pendant quinze années. Quand elle fut accusée de désobéissance, quand on parla d'ôter à ces pauvres filles le peu qu'elles avaient de biens, il ne lui refusa pas ses pjtils secours dans cette nécessité, il alla trouver le P. de la Chaise, il lui représenta tout ce qu'il connaissait de l'état de cette maison tant pour le temporel que pour le spirituel. « Je n'ose pas croire que je l'aie persuadé ;

l'esprit IIKLIGIEIX ET RACINE 203

mais il panil Irùs coiilcnl de ma franchise, et m'assura en m'embrassant qu'il serait toute la vie mon serviteur et mon

ami Voilà tout mon jansénisme... Du reste, je puis vous

prolester devant Dieu que je ne connais ni ne fréquente aucun homme qui soit suspect de la moindre nouveauté. Je passe ma vie le plus relire que je puis dans ma famille, et ne suis pour ainsi dire dans le monde que lorsque je suis à iMarly. Je vous assure, Madame, que l'état où je me trouve est très digne de la compassion que je vous ai toujours vue pour les malheureux. Je suis privé de l'honneur de vous voir; je n'ose presque plus compter sur votre protection, qui est pourtant la seule que j'ai tâché de mériter. Je cherchais du moins ma consolation dans mon travail ; mais jugez quelle amertume doit jeter sur ce travail la pensée que ce même grand prince, dont je suis continuellement occupé, me regarde peut-être comme un homme plus digne de sa colère que de ses bontés ^ » Nous avons là le plus pénible tableau d'un cœur fidèle à son roi, fidèle à l'Évangile, accablé sous le poids des angoisses où le jettent les soupçons de cabale et de jansénisme. « On souffre, dit M. de Sainte-Beuve, de cette excessive souffrance d'un cœur si beau et de la superstition pour la monarchique idole ; mais on lui pardonne comme on ferait aux faiblesses d'un amant trop tendre pour une maîtresse; c'est que le sentiment est approchant ^ ».

On a souvent raconté, et il faut raconter encore, la dernière entrevue de madame de Maintenon avec Racine disgracié : Je ramènerai le beau temps, lui dit-elle, laissez passer ce nuage ! — Non, non, Madame, repartit Racine, vous ne le ramènerez jamais pour moi. — Mais, reprit-elle, pourquoi vous forgez-

Page 1