DAMES EN COSTUME DE VILLE
tout le monde est aujourd'hui, dit un de ses personnages ; on veut paraître ce qu'on n'est pas, et c'est ce qui perd bien de la jeunesse ». Et c'est ce qui fait qu'Angélique, pour ressembler à une femme de qualité, fait passer son mari pour son homme, d'affaires, aue les maris ne sont plus que les
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premiers domestiques de leur femme, et que madame Blandineau met le cousin et le iillot de monsieur à verser à boire et fait de son maître clerc un matlre d'hôtel.
Belle, jeune, spirituelle, bien faite, aimée de tous ceux qui la voient, madame Simon pourrait vivre heureuse. Que lui manque-t-il donc? de quoi se plaint-elle, et pourquoi Us vains soucis qui la troublent? Vous auriez certes Yâme bien crasse si vous ne deviniez pas tout de suite qu'il lui maoque la qualité, t N'est-ce pas une chose horrible que je ne sois que la femme d'un notaire? oui, d'un notaire, qui s'appelle M. Simon encore; j'étais née pour être marquise». Qu'importe qu'elle vive comme si elle l'était; elle n'en a pas les plus doux privilèges : « Non, vraiment, je n'ose médire de personne, je ne puis risquer la moindre petite querelle avec des femmes qui me déplaisent, je suis privée du plaisir de me moquer de mille petits ridicules; enfin, Lisette, quand on a de l'esprit, il est bien fâcheux, faute de rang et de naissance, de ne pouvoir se mettre dans tout son jour, o
Avec quels yeux d'envie ces pauvres femmes ne regardentelles pas les gens de qualité, et quelle plus mortelle injure que de les appeler bourgillonnes ! « La bourgeoisie me pue horriblement, dit madame Robin, à Theure qu'il est, et je m'aimerais mieux simple cavalière que la plus honorable bourgeoise de Paris ». Pour échapper à jamais à cette honte, madame la greflSère va épouser un petit comte, franc étourdi qui n'a rien. La tète lui en tourne; déjà à moitié folle, elle se repaît en imagination de sa future noblesse : « Holà ! ho ! laquais, petit laquais, moyen laquais ! qu'on prenne ma queue, avancez, cocher; montez, madame; après vous, madame; eh noni madame, c'est mon carrosse. Donnez-moi la main, chevalier; mettez-vous là, comtesse. Touche, cocher. IjSl jolie chose qu'un équipage ! » Elle avait eu dans la tète d'épouser M. Naquart, un procureur; ce pouvait être alors une
alliance digne d*elle, fille d'un huissier, belle-sœur d'un procureur au Châtelet, veuve d'un greffier à la peau. Mais elJe a bien changé d'avis; elle ne veut plus avoir de familiarité avec la bourgeoisie. Plus de commerce désormais avec les gens de robe; elle s'élève et devient femme de qualité. Le dépit de madame Blandineau et de madame l'Élue est bien pour quelque chose dans sa joie. Leurs têtes en sont renversées, et les deux bourgeoises, pour ne point rester en arrière, vont contraindre leurs maris à les faife, elles aussi, des femmes de qualité.
Pourrait-OQ y résister quand, pour surcroît de folie, madame Carmin, la grosse marchande de laine de la rue des Lombards, vient leur apprendre qu'elle quitte le négoce où elle s'est enrichie pour se faire présidente? M. Carmin, qui ne sait ni latin, ni pratique, qui ne sait peut-être ni lire ni écrire, sera à lui tout seul la justice dans une élection d'une très petite ville du côté d'Élampes, où il y a de grands agréments et de grandes prérogatives. Il y a dans la ville un tabellion qui règle tout, moyennant trente ou quarante francs par année ; et puis, quand on a bon sens, bon esprit, on n'a qu'à juger à la rencontre, c'en est assez pour des gens de province. Cette élévation inattendue blesse madame l'Élue; la jalousie l'irrite et, à la présidente de nouvelle fabrique, elle rappelle avec aigreur son ancien métier: a Vous m'avez vendu des laines éventées que je vous renverrai, madame la présidente. » Pauvres maris ! que peuvent-ils devenir au milieu de ces têtes égarées? Quel espoir de les rendre jamais raisonnables? Rien ne peut les arracher à leur délire. Avec quelle joie elles échangeraient leurs écus gagnés dans la chicane contre l'orgueilleuse pauvreté des gens de cour I A quoi sert l'argent et le bien, si une femme de qualité peut, d'un seul mot, du mot affreux de bourgeoise^ ternir tout l'éclat d'un carrosse neuf et la magnificence d'un équipage somptueux !
Gomment ne pas entrer dans la colère et daosles plaintes de madame Patin ?N'a-t-elle pas une bien juste raison de détester sa bourgeoise famille quand son nom seul lui attire tant d'outrages? Veuve de M. Patin, un honnête partisan, qui a gagné deux millions de bien au service du roi, elle a dû subir la plus cruelle de toutes les avanies. Une marquise de/e ne sais œmment a fait reculer son carrosse de plus de vingt pas pour prendre le haut du pavé. El, c'est du fond d'un vieux carrosse traîné par des chevaux é tiques que cette gueuse de marquise l'a fait insulter par des laquais tout déguenillés, tandis que madame Patin offrait pour la première fois à l'admiration de la foule un carrosse doré, deux chevaux gris pommelés à longue queue, un cocher à barbe retroussée, de grands laquais plus chamarrés de galons que les estafiers d'un carrousel !
Quel avantage a-t-on d'être riche, si une injure assommante comme celle-ci: <t Taisez- vous, bourgeoise », fait aussitôt baisser un ton proportionné à un pareil équipage? Hélas! l'argent ne donne ni la qualité ni la naissance. Il faut bien que cette richesse acquise par l'usure, les exactions et les hontes de Tagiotage, s'expie de quelque manière. Mais madame Patin n'en a pas moins raison quand elle s*écriô dans sa colère : « Oui, oui, j'aimerais mieux être la marquise la plus endettée de toute la cour que de demeurer veuve du plus riche financier de France! La résolution en est prise, il faut que je devienne marquise, quoi qu'il en coûte; et, pour cet effet, je vais absolument rompre avec ces petites gens dont je me suis encanaillée. » A merveille, madame Patin! Poursuivez vos projets, renoncez à la parenté de M. Serrefort, n'épousez pas M. Migaud qu'il vous propose pour mari, prenez au plus vite le chevalier de Villefontaine; et, quand, à vos quarante mille livres de rente vous ajouterez un titre, vous aurez une double force pour faire respecter tous vos droits: la richesse et la qualité.
Même après Molière, il restait encore à peindre cette fureur
des bourgeois pour pénétrer dans une classe qui fait une société à part et les prime avec une hauteur méprisante. Tous ces travers, toutes ces petites ambitions, ces vanités ridicules, exprimés en vingt passages par Dancourt, et rendus plus vivement encore dans la comédie du Chevalier à lamode, sont, comme on aime à le dire aujourd'hui, des signes des temps* 11 n'y a pas là seulement la tentative d'un orgueil froissé. Les auteurs comiques ne veulent y voir que des prétentions dignes de leur blâme; mais, à notre tour, nous pouvons considérer autrement ces révoltes de l'amour-propré bourgeois et féminin. Habitués aux distinctions sociales qui partagaientla nation en camps opposés, ils ne se doutaient pas qu'un jour tous ces obstacles seraient renversés, et que, de la cour et de la. ville, on finirait par se confondre. Les questions de préséance, les formes de la politesse, les titres et lei noms importaient alors comme autant de formules respectables d'un droit, en danger de périr s'il y était porté atteinte. Tant de privilèges, d'autre part, s'attachaient à la naissance et à la qualité qu'on était excusable d'y vouloir prétendre pour soi-même. Uuand Gros- Pierre prenait le nom pompeux de M. de l'Ile, ce n'était pas seulement, chez lui, question de vanité, mais question d'immunité . Le fisc s*inquiétait plus de ces usurpations que les d'Hozier et les gentilshommes intéressés à se serrer en une sorte de bataillon sacré. Madame Patin ne cessera pas d'être ridicule; mais nous trouvons aujourd'hui fort injuste une société où l'on peut prendre, de droit, le pas devant sur une bourgeoise, faire rosser ses valets et la contraindre à venir, dans une posture humiliante, présenter ses excuses à une marquise dont la conduite nous semblerait, au contraire, passible d'une amende en police correctionnelle.
Cet empressement à monter a l'étage supérieur d'oii le voisin nous commande, c'est la revendication de l'égalité; non pas large et complète, mais inégale et privilégiée. Ce ridicule
est un progrès. Il n'est pas mauvais que, de temps en temps, des parvenus escaladent cette forteresse de la qualité, qu'ils s'y introduisent et s'y montrent à ceux qui les ont vus partir d'en bas. On s'habitue à dire que le ciel ne tombe pas sur les profanes et les parvenus. Laissez les années s'écouler; que la bourgeoisie devienne de plus en plus industrieuse, capable, entreprenante; que les gens de qualité, par un mouvement tout contraire, descendent peu à peu par leurs mœurs, par leurs dépenses au rang de leurs envieux, et tout pourra s'aplanir en un jour ; et l'on verra désormais sur la voie publique les deux carrosses de la marquise et de madame Patin sur le pied d'une égalité parfaite.
Eh bieni si les bourgeois se mettent en marche vers le fort de la noblesse, la noblesse, de son côté, s'avilit et se dégrade. Elle glisse d'un mouvement rapide vers l'abime de la déconsidération et du mépris. Rcgnard, Dancourt, Dufrény, Lesage, sont les témoins impitoyables de ce déchet moral. Les chevaliers de notre écrivain n'ont presque plus rien à perdre; ils vivent dans la honte et touchent à l'escroquerie. Je ne vous parle pas des chevaliers de faux aloi comme Jeannot, le fils de madame Amelin, la marchande de modes. Il est naturel que ceux-là soient vicieux, et il ne faudrait pas faire un crime à la classe entière des infamies de ces intrus. Celui-ci craint avec raison les mauvais rapports faits à la police, et les remords l'inquiètent moins dans sa vie libertine que les menaces d'un valet, son complice. Ancien derc chez un procureur et mis dehors pour la maîtresse, il a bonne mine, il est effronté comme un page, et tout son revenu n'est qu'en fonds d'esprit. Le jeu, les fenunes, tout ce qui sert à ruiner les autres est ce qui lui fait faire figure. Il est toujours avec les belles dames, il joue avec les grands seigneurs et dit à tout le monde que sa mère n'est que sa nourrice.
Je ne parle pas non plus de ce cbevalierdu moulin de Javelle. « Il n'a point d'argent, il n'en gagne point et it ea dépense.
Comment fait-il? je n'y comprends rien ». Cela vous passe, monsieur Bertrand, vous, l'honnête hôtelier. L'Olive va vous rexpliquer: « Nous jouissons de plus de vingt mille livres de rente en fonds d'esprit et de savoir-faire ; nous avons des droits sur les provinciaux qui viennent débarquer à Paris, sur les enfants de famille qui entrent de trop bonne heure dans le monde, sur les bourgeois qui veulent contrefaire les gens de qualité, sur des successions qui tombent en mains mineures, que diable! sais-je moi, notre domaine est d'une grande étendue, et si, je n'y comprends pas les vieilles coquettes. » Voilà ce que l'Olive et son maître appellent leurs ressources aux parties casuelles. Ils ont l'un et l'autre un aïeul illustre dont la race sera, je pense, éternelle, le grand Panurge, « fin adorer comme une dague de plomb, bien galand homme de sa personne, subject de sa nature à une maladie qu'on appelait en ce temps-là faulte d'argent; c'est douleur non pareille. Toutefois il avait soixante et trois manières d'en trouver toujours à son besoin, dont la plus honorable et la plus commune est par forme de larcin furtivement fait ».
Même origine, mêmes mœurs chez le chevalier de la Bressandière. Une jambe cassée le conduit aux eaux de Bourbon; il ne tient qu'à vous d'ajouter foi aux contes qu'il débite et de croire que cette jambe fut cassée en Catalogne par un parti de miquelets à la descente d'une montagne; mais il y a des langues indiscrètes qui nous apprennent qu'il trouva la Catalogne dans la rue de l'Université, à la descente d'une fenêtre par où les maîtres l'avaient prié de sortir.
Laissons-là tous ces fripons ; ils n'ont rien de commun avec la noblesse. Mais en quoi le chevalier de Villefontaine, de bonne et d'excellente race, vit-il mieux que Jeannot ou que le chevalier de la Bressandière ? Il poursuit madame Patin et parle avec elle de mariage. Ce n'est pas qu'il l'aime, il la hait, au contraire, a comme la peste ». C'est des quarante mille livres de rente
qu'elle possède qu'il est amoureux. Eo même temps qu'il abuse de ses vains propos la veuve du riche financier, tous les huit jours, il promet encore à une vieille baronne de l'épouser dans la semaine. Si la baronne avait gagné ses procès, il la préférerait à madame Patin, quoiqu'elle ait quinze ou vingt années davantage. Ses procès gagnés lui donneraient quinze ou vingt mille livres de rente de plus que n'a madame Patin. G*est-àdire que, s'il en venait encore quelque autre plus riche que ces deux-tà, il prendrait parti avec la dernière. Il les ménagera toutes autant qu'il s'en présentera, le plus longtemps qu'il pourra, et se déterminera pour celle qui accommodera le mieux ses affaires. Ua un entêtement de fortune, il ne songe qu'au solide, et craindrait toute affaire de cœur qui le mènerait peut-être trop loin. En attendant, il reçoit les présents de la baronne, un carrosse, deux gros chevaux, un cocher et un gros barbet. Madame Patin va fournir elle-même mille pisto!es au chevalier malhonnête; son notaire est mandé : il ne faut plus qu'une signature pour faire passer tous ces biens tant enviés dans la main du chevalier de Yillefontaine, quand on reconnaît sa fourberie et son inconstance. Pris en flagrant délit de mensonge entre la nièce et la tante, il ne se trouble pas, il ne rougit pas non plus de son calcul et il l'expose à toutes les deux avec une impudente naïveté : a Mettez-vous à ma place, de grâce, et voyez si j'ai tort. J'ai de la qualité, de l'ambition et peu de bien. Une veuve des plus aimables et qui m'aime tendrement me tend les bras: irai-je faire le héros de roman et refuserai-je quarante mille livres de rente qu'elle me jette à la tête ? — Madame Patin : Et pourquoi donc, perfide, puisque tu trouves avec moi tous ces avantages, deviens-tu amoureux de ma nièce? — Le Chevalier : Oh ! pour cela, madame, regardez-la bien, sa vue vous en dira plus que je ne pourrais vous en dire... Je trouve en mon chemin une jeune personne, toute des plus belles et des mieux faites. Je ne lui suis pas indifférent. Peut-on être insen-
sible, madame, et se Irouve-t-il des cœurs dans le monde qui puissent résister à tant de charmes ? » Et, comme la tante reproche à sa nièce sa jeunesse et ses agréments, et la nièce à sa tanle ses quarante mille livres de rente : « Oh ! mesdames, dit le chevalier, il ne faut point vous brouiller pour une bagatelle; et, s'il est vrai que vous m'aimiez autant qu'il m'est doux de le croire, que celle qui a le plus d'envie de me le persuader fasse un effort sur elle-même et me cède à l'autre. Je vous assure que l'infortunée qui ne m'aura point ne sera pas la plus malheureuse. » Quelle étrange fascination produisait donc la noblesse sur tous les esprits si ellejustiliait une pareille audace, si tant d'intrépidité dans la honte ne semblait qu'un des mille avantages attaché» à la qualité 1 Ce n'est que par dépit, ce n'est que par désespoir que madame Patin et Lucile renoncent à riudigne chevalier. Pour lui, il ne regrette en tout ceci que les mille pistoles de madame Patin. Il ira trouver la baronne, et continuera de la ménager, jusqu'à ce qu'il lui vienne une meilleure fortune. Il la trouvera, n'en soyez pas en peine ; son effronterie fait son mérite, et c'est par là qu'il séJuit. En descendant jusqu'aux bourgeoises, l'homme decour peut s'attendre à des conquêtes faciles. Toutes les portes lui so jt ouvertes et tous les cœurs volent au-devant do lui. Valets, filles de chambre, enfants, maris, tout lui fait fête :
L'hiver, dans un fauteuil, avec des citoyennes, Les pieds sur les chenets étendus sans façons, 11 pousse la fleurette et conte ses raisons.
Les militaires sont aussi heureux que ces coureurs de ville, ils ne sont pas plus honnêtes. On les recherche, ils savent se faire valoir, et chacun d'eux se dit avec Acaste, dans le Misanthrope^ que, si les bourgeoises veulent se faire honneur d'un cœur comme le sien.
Ce n'est pas la raison qu'il leur en coûte rien.
38i LES FRANÇAIS DU \YU^ SIÈCLE
Au retour d'uue campagne, ils ne sont pas fâchés de trouver ehez madame Argante toutes les commodités de la vie. « Ils regardent cela comme une espèce d'auberge, bonne table, bon équipage, crédit chez les marchands, bourse bien garnie; tant que cela dure, on a des empressements pour elle : soins, complaisances, égards, assiduités, rien ne manque. Le printemps vient, le mois de mai arrive, le dénouement approche, il est qujestion d'épouser. Ohé ! ohé l l'amour s'envole ».
Que l'auteur ait parfois outré ses couleurs et grossi à dessein les traits de ses personnages, on ne peut en disconvenir; il obéissait aux lois de la perspective théâtrale : mais, que l'on prétende révoquer en doute la vérité de ses peintures; que Ton veuille affirmer qu'il a tort de représenter des chevaliers aussi avilis, des bourgeoises aussi abandonnées dans leurs mœurs, des pères de famille aussi désordonnés dans leur conduite, des jeunes filles aussi peu retenues; ce serait méconnaître l'histoire des premières années du x\iii® siècle.
Dancourt en est un témoin railleur, mais véridique. On pourrait lui donner pour commentaires des écrits de toute sorte, ou légers ou sérieux. Voltaire dans ses commencements, Gliaulieu sur sa fin, Saint-Simon dans son entresolde Versailles, Massillon dans la chaire, peuvent corroborer, chacun à leur tour, la déposition du comédien écrivain. Qu'importent les lieux et les personnes? Ne sont-ce pas partout les mêmes mœurs? Qu'il s'agisse de la duchesse de-Berry et de ses « gueulées » au Luxembourg, ou des escapades de notairesses et de marquises d'occasion au moulin de Javelle, à la foire de Dessous et de. Saint-Germain, n'est-ce pas la même corruption hardie, effrontée, effrénée ? N est-ce pas le même amour de la « mangeàille », la même fureur pour le jeu, la même licence dans les propos, le même oubli de la dignité, la même insouciance de l'honneur?
CtiauHeUj vieilli dans les plaisirs, fait sans autorité la morale
à son ami Lafare qui, débraillé dès le milieu du jour, appesanti parle vin et les viandes, trône comme un personnage de Jordaens ou de Teniers devant une fable chargée de jambons et couverte de verres cassés, entre son plus jeune ûls, l'abbé, et une autre personne que son ami appelle son rémora. Ce n'est pas ici l'invention d'un écrivain de théâtre, c'est la réalité, c'est l'histoire vivante. Lisez les épîlres en vers de Voltaire, ses premières lettres, ses premiers badinages; quelle société ne vous peignent-ils pas? C'est un mélange de corruption, d'esprit railleur, de philosophie nouvelle, qui fait présager le renversement prochain d'un vieux monde miné par ses excès et sa tblie. Déjà l'on voit confusément oii l'on marche. Quelques esprits pluS prudents signalent le péril et font éclater leur voix inutile. L'auteur du Chevalier à la mode se trouve être le coopérateur du vertueux évêque de Clermont. Quels tableaux ne fait pas le pieux orateur, des mœurs qu'il a sous les yeuxl Frères ennemis, juges prévaricateurs, prêtres infidèles, il ne trouve partout que des objets qui l'épouvantent, oc Le sel même de la terre s'est affadi, les lampes de Jacob se sont éteintes, et les dalles du temple sont couvertes de la boue des places publiques ».
Tandis que Dancourt se moque, dans sa pièee des Curieux de Compiègne, des bourgeois amoureux des écharpes, des plumets, des tambours et des manœuvres, Saint-Simon, le redoutable témoin, le redoutable censeur, signale une autre comédie qui se joue à l'étage plus élevé. Il faut lire chez lui, à l'année 1698, la peinture du camp de Compiègne, la description de ces uniformes qui pourraient orner des fêtes, l'éclat et la magoificence qu'a déployés chacun des officiers en s'ëpuisant de folles dépenses et en se noyant de dettes. Mais ce n'est pas là que se trouve, et pour lui et pour nous, la comédie la plus intéressante; nous n'avons vu que la décoration et le lieu de la scène. L*auteur acteur, placé par sa condition dans la
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foule, en notait gaiement les ridicules. 11 nous montre M. Valentin battu par deux sentinelles, ayant reçu vingt coups de canne de la part d'un aide-major et un coup de pied de cheval dans Testomac et se disant : c Enfin, tout compté, tout rabattu, je suis fort content de mon petit voyage; et, après ce que j'ai vu, je commanderais une armée en cas de besoin; il n'y a rien de plus facile. § L'auteur grand seigneur, placé à trois pas du roi, voyait bien autre chose et n'était pas décidé à se taire.
Que voyait-il donc? Au-dessus de la plaine où manœuvraient les soixante mille hommes, sur un bastion, la cour tout entière rangée à droite et à gauche d'une chaise à porteur; lout ce qu'il y avait de plus considérable en hommes et en femmes, et Louis XIV lui-même, à c^té d'une des glaces de celte chaise, debout, se baissant de moment en moment, quittant son chapeau pour parler à cette glace, qui s'ouvrait au plus de trois doigts et jamais à moitié, Saint-Simon y prit garde, pour expliquer des mouvements que l'on voulait com* prendre, répondant à des questions qu'on faisait, frappant parfois lui-même à la glace pour se la faire ouvrir ; les autres côtés restant toujours fermés, à travers lesquels la jeune duchesse de Bourgogne, assise sur le brancard de droite, criait ce qu'elle voulait faire entendre; puis, Canillac, arrivant par un escalier pour rapporter au roi quelque ordre qui lui avait été donné, découvrant peu à peu tout ce spectacle, voyant le roi debout, dans une position à se fatiguer les reins, perdant la tramontane, balbutiant des paroles inintelligibles, passant les yeux à droite et à gauche d'un air effaré, incapable dans sa surprise depouvoir s'expliquer; la courassembléeautourde cette chaise à porteur, partageant son embarras, sentant comme lui la honte qu'il éprouve, restant froide aux paroles du maître qui ne s'explique pas le stupide silence de Canillac. Puis, quelques instants après, sur un signe de la personne enfermée
dans la chaise à porteur, le roi s'écriant d'une voix forte: « Les porteurs de Madame. :i>
Voilà la comédie, comédie terrible, mille fois plus significative dans ses détails que celle des bourgeois dont se moque Dancourt. Ces hommes, dont il s'égaye, obéissent à leur caractère en se mêlant aux militaires de profession pour s'entretenir de bastions, de casemates, de tranchées et de sapes. Ils sont dignes qu'on les raille dans leur admiration des hoquetons et des tambours; mais laissez venir d'autres époques; que la patrie soit en danger, qu'il faille courir de tous côtés à la fois à Tennemi qui nous menace, les pctits-fiis de M. Yalentin, de ces badauds, de ces curieux indiscrets, deviendront tous des héros ! Ces armées de tailleurs, de cordonniers, de petits bourgeois triompheront à Fleurus, à Jemmapes; ils feront trembler l'Europe, et nul ne songera à les tourner en ridicule. Mais la royauté avilie au camp de Compiègne, qui la relèvera? Où retrouvera-t-elle son prestige perdu? Le grand roi de Boileau, de Condé, de Molière, de Louvois, mené en laisse par la veuve de iScarron, qui réparera ce désastre plus funeste que Malplaquet? Quelle révolution! quel échec! Et le successeur de Louis XIV s'appellera Louis XV!
Ainsi, à tous les degrés, affaiblissement des mœurs, abais- ^ sèment des caractères. Chaque jour on ignore davantage ce que c'est que probité, honneur, délicatesse de l'esprit, noblesse du cœur. L'intrigue est partout, on s'éloigne à grand pas de ce temps que Voltaire appelle le siècle des grands honmies, des beaux-arts et de la politesse. Marquis et bourgeois, hommes de robe et d'épée, notaires et procureurs, n'ont plus conscience ni fierté. Les jeunes gens épousent des femmes surannées pour en faire leur intendantes et leurs fermières, ils regardent à l'argent et non pas aux années, et si quelque chose les chagrine, c'est que ces femmes de soixante ans n'en aient pas quatrevingts quand ils les prennent. Voltaire accuse Dancourt d'avoir
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accoatamé le pArtore aa bas comique elmox grossièretés, il se pkdot qa'il soit difficile de réduire le public à aim»* mieux des plaisanteries fines que des équivoques lades, et à préférer Versailles i la me de Saint-Denis. Les re{Mt)die8 de Voltaire doivent remonter plus haut.
S'il ne fallait apprécier les écrivains qu'au point de vue du goût^ et n'étudier que les cravres nobles où les mœurs sont respectées, certainement il ne faudrait pas s'arrêter longtemps à Dancourt. Le signaler en passant sarait peut-être assez. Biais, quand on demande aux écrits d'un auteur l'image plus ou moins vive, mais toujours fidèle de son temps, il ne faut pas négliger l'homme qui, vivant au jour le jour saos penser beaucoup à l'art, a noté en courant la physionomie des premières années du xvm® siècle. Moins il songe à l'idéal, plus il serre de près ses contemporains, mieux il les connaît, mieux il sait comme ils pensent, agissent et parlent. C'est Tactualité surtout qui me plaît en lui, Tà-propos est le plus grand mérite de ses pièces. 11 note ce qu'il a vu; c'est un observateur à courtes visées, sans doute, quoiqu'il ait vu plus d'une fois juste et clair dans le fond des cœurs; mais là où il se trouve, il ne laisse rien échapper. Esl-ce donc sa faute si Versailles et la rue Saint-Denis se sont si souvent confondus dans les mêmes bassesses et les mêmes travers?
Quand Law, quelques années plus tard, aura partout répandu les funestes débris d'une ruine publique, quand on aura vu les mœurs de la nation sombrer avec la fortune de l'État; les moralistes et les historiens expliqueront et le fort et le faible du Système. Ils rechercheront les causes de cetto terrible frénésie et voudront trouver la source de tant de scandales. Que les gens du métier calculent, après Tannée 1720, le nombre prodigieux de banqueroutes, de fraudes, de vols publics et parliculiers, qu'ils sondent, dans toute sa profondeur, la dépravation des niœurs que produit une cupidité
eifréûée, qu'ils indiquent, après les avoir observés, les ressorts par lesquels tant de particuliers avaient élevé des fortunes rapides et immenses sur la crédulité et sur la misère pubUques : ils ne ressembltront jamais qu'à des médecins appelés trop tard au lit d'un malade. Ils peuvent raisonner savamment sur la maladie qui vient de l'emporter; il eût mieux valu la prévenir, aux premiers symptômes qu'elle a laissés paraître. Avant l'arrivée de Law en France, est-ce que rien n'avait annoncé cette épidémie du jeu qui saisit alors toute l'Europe? Est-ce que cette fureur s'enflamma tout à coup, et, pour en expliquer la violence, sufBt-il de signaler la paix qui laissait du loisir au gouvernement et d'indiquer le caractère d'un prince et d'un peuple amoureux de nouveautés? Le malheureux Écossais^ chargé de tant de malédictions, n'a pas introduit chez nous les germes de ce mal, comme des voyageurs apportent avec eux les principes d'une peste. Le venin circulait depuis longtemps dans le pays. Law n'a fait qu'en aviver la force; il lui a fourni l'occasion de se répandre. L'excessive dissipation^ les prodigalités folles, la fureur de paraître, avaient augmenté le besoin d'argent, rien ne suffisait plus aux fantaisies des bourgeois et des grands seigneurs; il fallait imaginer des fictions qui pussent faire croire à la richesse et soutenir quelques jours de plus un train ruineux.
Là nous trouvons encore le témoignage de Dancourt contre les vices de son temps. Il peint, mieux que personne, cette société affamée, dévorée de besoins, en proie à l'usure et ron gée de tous côtés par les vendeurs d'argent et les hommes d'affaires. Il s'est établi de son temps un commerce dont les gains sont énormes et les opérations toutes frauduleuses. On y demande peu de science et moins encore de probité. Que l'on sache écrire, compter, faire des chiffres, en voilà plus qu'il n'en faut pour parvenir. Ce métier, oii tout est bénéfice, s'appelleragiotage,etceuxquii'exercentagioteurs.IlschangeQt
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le papier en argent et l'argent en papier, sans jamais y rien perdre. Quelque ignorants que puissent être un M. Trapolin, un M. Zacharie, il leur faut encore de l'adresse et du savoirfaire. Quand le papier les gagne et que Tespèce est rare, il faut qu'ils jugent le moment opportun pour t)aisser le papier de 7 ou 8 pour 100, quitte à le mettre sur le même pied ou à le rehausser quand ils se seront défaits du leur. Qu'auraîent-ils à craindre, après tout? le courant ira comme ils voudront.. Quand on est trois ou quatre forts bureaux de bonne intelligence, on conduit tout le reste. CVst ainsi que M. Zacharie se vante d'avoir fait, en une semaine, tout seul, pour 40.000 francs de conversions; et il n'en est encore qu'au jeudi, et le tiers de cette somme lui appartient en profits. Ces gains s'achètent, il est vrai, par des soins qui ne manquent pas d'occuper un homme. On doit savoir exactement jour par jour les sentences rendues aux consuls, le nombre de banqueroutes qui se « mitonnent », et connaître chaque soir le mémoire du fort et du faible, arranger le portefeuille, calculer le produit de la veille et exécuter les dupes qu'envoient au bureau les agents inférieurs qui battent l'estrade dans les cafés. A ces qualités d'intelligence et d'exactitude, il est bon d'en joindre d'autres non moins indispensables. Il faut être dur, sec, impitoyable, serrer le bouton aux emprunteurs et faire de gros bénéfices, en profitant de la détresse d'un fils de famille, d'une joueuse ou d'un traitant aux abois. Voilà les grands talents, voilà ce que c*est qu'entendre le fin des affaires ! Qu'on ne pai*le pas après cela de conscience, de scrupule, de délicatesse. Vains propos ! inutiles chimères ! La fortune porte avec elle son excuse; par quelque route qu'on la fasse, quand elle est faite, on n'a jamais tort.
Tels ont été les principes de M. Trapolin, et il y en ajoute un autre d'une efficacité presque toujours certaine : a Faire l'homme de conséquence est un des grands moyens de le deve-
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nir. » Il a grandi en peu de temps de manière à faire des envieux. Dubois, son cousin, quitte, pour marcher sur ses traces, la livrée de H. le président, et déjà on présage au bureau qu'il ira loin. Il est à portée, du reste, de bien s'instruire. On afflue de toutes parts au bureau de M. Trapolin; on y prête à mademoiselle Urbine, à d'Argentac, soi-disant homme d'affaires des Troufignac, escroc audacieux que la justice ne tardera pas sans doute à punir de ses exploits. La baronne de Vapartout, sans un sou, sans une obole, mise à sec par le pharaon et le lansquenet, n'a pas d'autres ressources que Trapolin : « Donne-moi tout à l'heure i .000 francs, tu m'en apporteras demain deux autres, et je te ferai une délégation de quatre. » Malgré ses menaces et sa mauvaise humeur, Clifandre, l'homme de guerre, passera surles conditions odieuses de l'usurier. Madame Malprofit lui emprunte pour payer en secret son marchand de dentelles. Mais la meilleure de ses pratiques et la plus facile est Daudlnel, fils d'un riche financier qui lui tient la bride trop serrée; il mange son blé en herbe, grâce à MM. Durillon et Trapolin. On n'a pas à craindre de sa part des difficultés et des contestations, il en passe par où Ton veut : signer et prendre de l'argent, il n'entend que ces deux choses dans les affaires de la vie, et il ne voit pas, pour lui, qu'il faille en savoir davantage. Ses parent^ ont des maisons, de riches mobiliers, des rentes, des terres et du papier. 11 ne se met en peine que d'avoir de l'argent à son aise, peu lui importe l'intérêt. M. Clapied, son précepteur, Ta soutenu quelque temps, mais l'honnête homme, qui se mêle d'usure, a pour plus de 10.000 francs de bagues et de tabatières que son élève avait prises à crédit. Daudinet n'a plus qu'un souhait à faire au ciel, c'est de pouvoir mettre la main sur le portefeuille de son père ou de sa mère.
Dans la comédie de Dancourt, le bureau de Trapolin semble être devenu le centre de Paris Tous ces malheureux rongés
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pir Posore appartîeiioeot à toos les élats. Emportés par ia fièfre des passions, ils courent toos après on éco, plus ayides diaque jour. Law peot oorrir ses bareaox, il ne manquera pas de pratiques. M. Trapolin loi cédera les siennes. Yoos Terrez courir à la me Qaincampoix les Daodinel, lesMalf^ofit, les Urbioe, les d'Argentac, la baronne de Yapartoot. En enten^ dant parler de gros bénéfices, d'acticms, de gains prodigieux, ils se croient saoTés ; et de fait ils le seront on moment. Les Durillon, les Trapolin se trooreront portés an {Muacie de la fortune; experts comme ils Je sont dans le commerce des papiers, ils sauront acheter et réaliser à temps, et, quand l'inventeur du système mourra de misère à Venise, ils triom* pberont dans Paris, raillés encore par quelque Dancourt ou quelque Lesage, mais entourés de flatteurs ou de parasites, qui ne seront pas embarrassés pour leur remettre l'esprit sur ces critiques impuissantes.
Si, comme peintre de mœurs, Dancourt a son prix, comme écrivain il n'est certainement pas dépourvu de mérite. Porté par la nature de son esprit à l'observation fiausile et légère, il n'a pas besoin de mettre dans son langage plus de poids que n'en demandent les sujets qu'il traite. Il n'enfonce pas dans les caractères, il ne grave pas non plus ces pensées durables qui restent dans toutes les mémoires et établissent à jamais la réputation d'un auteur. Ce qui plait surtout dans son œuvre, c'est un cours aisé, une démarche simple, une tournure naturelle. 11 s'est formé à la bonne école, et toute sa vie il est demeuré fidèle à ses premiers enseignements. Il eût été diSicilede venir dans un temps meilleur. Né en 1661, il est entré dans la carrière d'écrivain au moment précis où la langue était dans sa fleur, quelques années après l'Ar/ ;x)e7tfue de Boileau. Et même, s'il faut accorder, comme il parait assez juste de le faire, à Li Bruyère et à Fénelon, que la langue s'.est dès lors appauvrie, qu'on l'a gênée, et quelle a perdu « ce je ne sais
quoi de court, de naïf, de hardi, de vif et de passionué », il faut savoir gré à Dancourt d'être demeuré un peu réfractaireà cette discipline. Il tient à La Fontaine et à Molière. Comme Regnard, il garde un peu d'indépendance, et ne se soumet qu'à demi aux réformes nouvelles. Les vieilles habitudes de l'esprit français dominent en lui. 11 se passe tous les mots dont il peut avoir besoin, et ses paysans et ses bourgeois font bien voir d'où ils viennent aux paroles qu'ils emploient. Leur jargon est celui de leur profession ou des lieux qu'ils habitent. Le bel mage n'est pas ce qui règle leur conversation, ils parlent tout droit comme on parle « cheuxeux-a. D'ailleurs ce langage est coulant; il n'a rien qui sente la gêne et trahisse l'effort. Voisin des Lamotte et des Fontenelle, Dancourt en est éloigné autant qu'il se peut. Eût-il vécu plus longtemps encore, le bel esprit n'eût jamais été son défaut. Les jolis propos et les analyses subtiles de Marivaux ne sont point faits pour lui, il aime à parler net; il aime à parler franc. Aussi le dialogue de ses pièces esl-il conduit toujours sans fatigue. Voltaire, qui s'y connaît, en fait ce bel éloge : « Le dialogue en est naïf. t> II, a dit aussi de ses comédies qu'elles sont gaies; et pas un des lecteurs de Dancourt ne voudrait contredire ce jugement. Sa. gaieté ne lui coûte pas plus que son bon langage. Elle coule chez lui à fleur de terre et jaillit d'une veine toujours égale et toujours renouvelée, a ... Oui, justement la sœur de M. Grognac qui est un grand imbécile, à ce qu'on dit. — Parle donc, hé, maraud, sais-tu bien que c'est moi qui suis M. Grognac? — M. Grognac l'imbécile ? je vous demande pardon, monsieur, je ne vous connaissais que de réputation ». — Voilà l'accent et le ton ordinaires. Sans compter mille traits adroitement lancés et qui atteignent à l'endroit le plus délicat les gens du bel air, les hommes de loi, de guerre ou d'argent, les vieilles coquettes et les maris. Ceux qui aiment le gros rire, ce que Fontenelle désignait par des Ao, Ao, répétés, trouveront chez
DoDcourt de quoi s'égayer ainsi, d'autres y trouveront aussile plaisir plus fia d'une observation lé,gèrement railleuse.
En résumé, Dancourt, avec les dons les plus heureux, n'était pas fait pour s'élever à la première place. Il n'en eut jamais l'ambition, il n'en aurait pas eu la force. Il devait rester au rang de ces esprits aisés pour qui le travail est léger et le succès facile à saisir, sans qu'ils puissent conunander l'attention et captiver la gloire. On les écoute avec plaisir, on les oublie sans les mépriser pourtant. Plusieurs fois il a fait vœu d'être placé au second rang :
Trop heureux, disait-Uy si par ee moyen, Quand Molière est assis le premier au Parnasse, Je pouvais prendre un jour mon rang si près du sien.
Qu'entre nous deux aucun autre n'ait place.
Ce n'était pas manquer d'ambition dans la modestie. S*il y avait des rangs à décerner, la critique songerait à d'autres avant lui; RegnarJ, Marivaux, Lesage, seraient pour lui des concurrents redoutables. Il n'est pas permis cependant de l'oublier dans l'histoire de la comédie en France.