L'ÉDUCATION DES FEMMES
. L'empereur Napoléon P*", en étudiant, au sortir de la Révolution, le caractère des femmes en France, trouvait qu'il leur manquait un je ne sais quoi que son grand esprit ne réussissait pas à définir. 11 en parlait un jour à madame de Campan; celle-ci, préparée sans doute depuis longtemps, lui fit celte réponse : « 11 leur manque des mères. » Sans doute, Bridoison se serait étonné de cette énigme : on est bien toujours la fille de quelqu'un, se fùt-il dit en son embarras. Napoléon comprit sans peine, et il fonda la maison impériale de la Légion d*honr neur qui subsiste encore aujourd'hui. C'était en quelque façon
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ressusciter Saini-Cyr. A œot ans et plus de distance, là société française avait besoin de faire quelque chose de durable et de grand pour l'éducation des femmes. La préiroyance de madame de Maintenon n'avait pu fonder une œuvre qui lui survécût, celle de l'Empereur ne s'est point jusqu'à ce jour trouvée en défaut, mais a-t-elle donné les effets qu'on devait en attendre? l'éducation des femmes a-t-elle reçu par cette institution sa forme absolue et parfaite? Le dernier mot a-t-ll été dit sur cette importante question? 11 paraît que non, puisque le problème reparaît aujourd'hui et passionne les esprits. En effet, nous assistons à une discussion ardente. Deux camps sont aux prises. D'un côté Ton s'écrie : Catilina est à nos portes, et les mères tremblantes ont serré leurs filles dans leurs bras^ pressure ad pectora notas, comme au temps dont parle le poète K D'autres, au contraire, moins défiantes, les ont livrées aux loups ravissants qui réclamaient leur proie. On se partage, on se querelle, on s'insulte, on se dit des deux parts : « Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix. » Depuis les luttes des anciens paladins, les dames n'ont pas été l'objet de compétitions si vives : cela fait songer de loin à la guerre de Troie. Je ne viens pas ici prendre parti pour les uns ou pour les autres. C'est à l'histoire des mœurs du xvii® siècle que je veux consacrer cette étude.
L'éducation des femmes au xvii® siècle offre, à celui qui l'étudié dans les mœurs ou dans les monuments littéraires, plusieurs périodes distinctes. Pour les caractériser, il suffit d'indiquer des noms : mademoiselle de Scudéry, Molière, Fénelon, madame de Maintenon : voilà les instituteurs. Quant aux élèves, on n'a que l'embarras du choix : mademoiselle de Montpensier, madame de Longueville, madame de Sévigné,
1. Ceci a rapport à la querelle qoi s^éleva entre Mc" Dupanloup, évéqae d^Orléans, et M. Doruy, ministre de rinstruction publique, à Foccasion de renseignement des jeunes filles en Sorbonne.
MADAME DE SÉYIGNÉ.
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madame de La Sablière, madame de Caylus et la duchesse de Bourgogne; le dessus delà corbeille, la fleur, Télégance et la beauté. Ce serait uae erreur de croire que la mode n'ait d'empire que sur les choses frivoles. Tout le monde sait qu'elle change à son gré la forme des robes et des manteaux, règle en souveraine la coiffure, allonge ou diminue, gonfle ou resserre les vêtements, varie la couleur des cheveux, en augmente la masse ou la réduit; elle va du blanc au noir, du ballon au fourreau : c'est son caprice, nul ne s'y oppose et n'y contredit. C'est le gouvernement le moins discuté, le plus obéi. Point d'amendements à ses lois, jamais d'interpellations; y vit-on jamais les anciens partis persister opiniâtrement daos leurs vieilles erreurs? Le ridicule s'y combat par le ridicule lui-même. Ce qu'on sait moins, c'est que l'éducation est sujette à cet empire. II suffit d'un grand poète, d'un écrivain de génie, d'un rom mcisr à la mode, pour en changer les dehors et la forme. Dans notre siècle, nous avons vu trois ou quatre de ces transformations. Après il^tt/a, après iîene, M. de Chateaubriand eut ses admiratrices passionnées, des femmes pâles, minées par un irrémédiable ennui, des sœurs de René. Lorsque M. de Lamartine eut chanté son Ëlvire, toutes les femmes s'emparèrent de ce type et voulurent se régler là-dessus. On eut des femmes éthérées, languissantes, des ombres, des soupirs, des échos plaintifs d'une lyre éolienne. Plus tard, avec Jocelyn a les Elvire sont devenues des Laurence ». George Sand et Balzac sont venus à leur tour, les femmes nerveuses et fébriles ont passé de leur côté: la femme de trente ans a eu la vogue. Que sont devenues aujourd'hui les Amélie, les Elvire? L'idéal ne vient plus des livres, il ne vient même plus du théâtre; on dit que ce sont les tréteaux ou la rue qui le fournissent au grand monde dont les mœurs se façonnent sur ce modèle. Au xvn« siècle, les variations furent aussi nombreuses, mais elles eurent toujours quelque chose d'héroïque et de noble,
Les guerres de religion une fois terminées en France, la paix rétablie dans le royaume, les imaginations s'apaisèrent aussi. Elles avaient dans les fureurs des partis, dans les combats, dans les assauts, dans les intrigues et dans les mouve* raents civils, contracté quelque cbose de rude et d'austère, qui disparut aux premiers rayons d'une politesse renaissante. La cour de Louis XUI offrit à ces hommes habitués à porter la cuirasse des plaisirs plus tranquilles, et nouveaux pour eux. Oo vit reparaître les fêtes, les représentations du théâtre, les ballets et les belles comédies. Les romans et les vers occupèrent désormais ces grands seigneurs qu'il importait à Richelieu d'assouplir à ses volontés. Les lettres devinrent dans la main du grand ministre un charme puissant pour enchaîner les bras de ces héros toujours prêts à remuer. 11 n'eût tenu qu'à eux de les présenter docilement aux guirlandes de fleurs dont il voulait les charger; mais la fougue native de ces anciens soldats avait des retours et des éruptions subites, que le cardinal comprimait par des moyens plus sévères et plus funestes.
Ce Tut au milieu de ces derniers tressaillements de l'esprit de parti que parut un livre illustre, le roman ded'Urfé, si célébré sous le nom de T^l^/r^. Des champs, des montagnes, des ruisseaux, des collines, des vallées furent la scèneoù des personnages comme Céladon et Sylvandre vinrent exprimer en un langage naïvement affecté les émotions de l'amour et les raisonnements sans fin auxquels ce sentiment a toujours donné lieu chez les nations modernes. Les anciens le concevaient violent, prompt et terrible. C'était une maladie dont la force enchaînait le cœur et abattait le corps. On se flétrissait sous cette flamme desséchante, ou l'on s'en délivrait par quelque grand crime; on n'en raisonnait point avec complaisance. Personne n'aurait songé à y trouver le principe d'exquises vertus, ou de dévouements généreux.
Depuis le moyen âge, l'histoire de cette passion a tout à fait
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changé. Il est né des habitudes du christianisme et des lois de la chevalerie une singulière théorie. Elle a fait de l'amour le plus puissant des ressorts pour porter les hommes à des actions qu'ils n'auraient jamais conçues s'ils fussent demeurés privés de ce secours. Toute la civilisation du moyen âge repose là*dessus. L'Italie avait adopté cette métaphysique dangereuse^ les poésies en avaient augmenté l'influence^ et, quoique la che<valerie fût morte sous les coups de Cervautes, il n'en restait pas moins dans l'Europe polie un ensemble de mœurs et d'opinions les plus étranges. La galanterie en est l'expression. La chose n'est pas tellement simple qu'elle puisse se passer d'explications.
Selon les idées de ce temps, la pureté et la modestie sont les vertus dominantes de toutes les dames, seulement elles ont trouvé l'art d'accorder ensemble Tinnocence et l'amour, la coquetterie et tous ses artifices avec l'honnêteté. Vous voyez combien cela est compliqué et périlleux. La gloire des dames consiste à faire d'illustres conquêtes, et à retenir dans l'obéis^ sance les esclaves qu'elles ont faits par la seule puissance de leurs charmes et non par des faveurs. Qui dit amant, dit malheureux. Ils n'auront pour toute récompense de leurs soins assidus qu'une aflFection toute pure : a Dans l'île de Chypre et à la cour de Paphos, l'amour n'est pas seulement une simple passion comme partout ailleurs, mais une passion de nécessité et de bienséance. Il faut que tous les hommes soient amoureux et que toutes les dames soient aimées, nul insensible parmi nous; on reproche cette dureté de cœur comme un crime à ceux qui en sont capables ; et la liberté de cette espèce est si honteuse, que c^ux qui ne sont pas amoureux font du moins semblant de l'être* ».
Telles étaient véritablement les dispositions delà belle société
1 . Le Grand Cyrus, t. VI, p. 113, cité par M. Cousin. La Société française au xrii* «iècfe, t. II, p. 5. Didier.
française au commencement du xyii® siècle. Loin d^être une faiblesse, l'amour était la marque de Télévation et de la déli-* catesse de l'âme. Pour les hommes, rien n'était plus honorable que de se montrer sensible à la beauté ; offrir ses hommages à quelque dame digne de les recevoir, c'était achever son éducation et se rendre parfait honnête homme. Ainsi la duchesse d'Aiguillon, présentant dans le monde son jeune neveu, le futur duc de Richelieu, l'engageait à rendre ses soins à mademoiselle du Vigan, devenue madame de Pons et déjà veuve.
Ces idées acceptées de tout le beau monde, répétées sur le théâtre, commentées dans les cercles, prirent une force nouvelle quand il se rencontra une personne, dont le talent, cher à la société élégante, en fit un code définitif. Cette personne, ce fut mademoiselle Madeleii e de Scudéry. On peut dire d'elle qu'elle fut rinstitutrice de ce temps la plus respectée, jusqu'au jour où sortit, du quartier du Palais de justice, un poète bourgeois, né dans la poudre du greffe, qui eut la témérité de railler des héros de roman sur lesquels s'étaient formés, non pas seulement Jes femmes les plus distinguées de la cour, mais des généraux illustres comme Condé. Le nom de mademoiselle de Scudéry a de la peine, aujourd'hui, à échapper au ridicule. On se souvient toujours de ces nobles campagnards de Boileau, grands lecteurs de romans, qui disent tout Cyrus en leurs longs compliments. Mais il était bien loin d'en être ainsi avant l'époque de 1660. Pendant trente années elle a joui d'une gloire sans atteinte, estimée des personnages les plus considérables par le rang et Ja naissance, et placée par cette estime parmi les plus beaux esprits.
C'était en effet une fenMue du plus grand m^ite, sensée autant, et plus que personne, bien qu'elle ait fait un Cyrus en dix volumes et une Clélie en un nombre égal de tomes. Quoi qu'il pût y avoir de singulier dans sa position et dans l'excès
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de son talent, elle resta toujours au-dessus des médisances de la satire, et la critique eut envers elle les égards les plus délicats. On peut faire de mademoiselle de Scudéry le plus bel éloge en un mot : madame de Sévigné lui conserva toute sa vie son estime et son affection. Rien n'est moins sûr que Molière ait voulu l'attaquer, ou dans les Précieuses lidicules^ ou dans les Femmes savantes ; car ce grand poêle ne fait que mettre en vers ou en prose des idées exprimées avant lui par Tillustre Sapho, c'était le nom qu'elle s'était donné à elle-même dans le Cyrus. Sa vertu fut toujours au-dessus de tous les traits de la méchanceté. Demeurée fille, entourée d'un grand nombre d'hommes, vivant dans leur société sans contrainte, elle a pu se sauver des coups de languedu plus méchantdesanecdotiers, Tallemant des Réaux. Il est juste de dire qu'elle n*était pas belle. « C'est, dit ce chroniqueur, une grande personne maigre et noire, et qui a le visage fort long ». Cette noirceur du teint avait quelque chose, pour ainsi dire, de fatal, dans une personne que son goût destinait à barbouiller tant de papier de son écriture. Ceci n'échappa nullement à rtiadame Cornuel, la plus mordante des femmes; elle disait que la Providence paraissait en ce que Dieu avait fait suer de l'encre à mademoiselle de Scudéry.
Elle eut néanmoins des adorateurs, Conrart en fut un. Mais celui qui la toucha davantage fut Pellisson ; il n'était guère plus beau qu'elle. Mais qu'importait un beau visage à des personnes qui n'avaient d'estime que pour l'esprit? Âcante, lui disait mademoiselle de Scudéry,
Il faut se rendre ; Votre esprit a charmé le mien.
Je vous fais citoyen de Tendre, Mais, de grâce, n'en dites rien.
Rien de plus éloigné des passions ordinaires que cette
liaison. Mademoiselle de Scadéry y mettait en pratique ellemême ce qu'elle voulait enseigner à son temps, c'estrà-dire an commerce de sentiments tendres et ingénieux, de soins discrets, d'empressements mesurés, d'amitié respectueuse. Une preuve de la justesse d'esprit de mademoiselle de Scudéry, c'est qu'elle ne s'abusait pas sur sa laideur. Nanteuil ayant fait d'elle un portrait au pastel un peu trop flatté, elle 0t là-dessus ce qualrain : -
Nanteuil, en faisant mon image, A de son art divin signalé le pouvoir :
Je hais mes yeux dans mon miroir,
Je les aime dans son ouvrage.
C'est égal, il est bien dur à une femme de dire d'elle-même : je suis sans beauté. Que l'occasion s*en présente, et, sur ce point, elle trouvera des arrangements ingénieux pour ne pas choquer la vérité, et faire encore un portrait agréable. C'est ce qui est arrivé à mademoiselle de Scudéry. Comme elle s'introduisait dans ses romans sous le nom de Sapho, il fallut qu'elle se mit en scène et se flt connaître en relevant l'un après l'autre tous les traits de son visage. Elle a donc écrit ces lignes en parlant d'elle sous son nom d'emprunt : « ... Encore que vous m'entendiez parler de Sapho comme de la plus charmante personne de la Grèce, il ne faut pourtant pas vous imaginer que sa beauté soit une de ces grandes beautés en qui l'envie même ne saurait trouver aucun défaut... Elle est de taille médiocre, mais si noble et si bien prise, qu'on ne peut rien y désirer. Pour le teint (ah! voilà le difficile; comment va-t-elle en parler?) pour le teint, elle ne l'a pas de la dernière blancheur ; il a toutefois un si bel éclat qu'on peut dire qu'elle l'a beau. Mais ce que Sapho a de souverainement agréable, c'est qu'elle a les yeux si beaux, si vifs, si amoureux, si pleins d'esprit, qu'on ne peut ni en soutenir l'éclat, ni en détacher ses regards... ce qui fait leur plus grand éclat, c'est
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que jamais il n'y a eu une oppositiou plus grande que celle du blanc et du noir de ses yeux. Cependant^ celte grande opposition n'y cause nulle rudesse. Elle a la physionomie fine et modeste, et elle ne laisse pas d'avoir je ne sais quoi de grand et de relevé dans la mine. Sapho a de plus le visage ovale, la bouche petite et incarnate et les mains admirables K n Nous voilà bien loin de la personne maigre et noire de Tallemant. n y a bien sans doute une petite teinte de ridicule à s'embellir ainsi; et ce malin de Boileau saura en profiter un peu plus tard. Il reprendra à son tour ce portrait de Sapho, il s'en moquera en restituant à Toriginal sa première laideur.
Quant à son caractère, il était hors de toute attaque. Elle n'avait rien de son frère. L'on sait combien Georges de Scudéry était querelleur, vantard, fanfaron, orgueilleux; elle, au contraire, avait pris pour elle la douceur et la modestie. Ce qui charmait dans ses manières, c'était l'agrément et la politesse. Cet heureux naturel avait été bien cultivé et soigné de bonne heure. Privée de sa mère, elle avait été élevée par un de ses oncles qui demeurait à la campagne. Il recevait la meilleure compagnie, mademoiselle de Scudéry s'y forma à la conversation. Elle apprit tout ce qu'on enseignait alors aux filles de condition et y joignit elle-même l'espagnol et l'italien. Quand la mort lui eut enlevé ce soutien, elle vint à Paris et, vivant avec son frère, elle prit part aux dépenses du ménage en partageant ses travaux. Il paraît que le travail se réglait entre eux de la manière que voici : Georges inventait le plan, la fable et les aventures; mademoiselle de Scudéry enrichissait ce fonds, ordinairement assez pauvre, de portraits, de lettres, de conversations, d'analyses sentimentales. Dan s cet te communauté de vie et de composition littéraire, ce n'est pas Georges qui joue le plus beau rôle. D'abord, ce qu'il invente est fort
1. Le Grand Cyrus^ t. X, p. 557. M. Cousin : La Société française au JF/i««tèc/e,l. I*',p.l34.
médiocre, puis, si Toq en croit Tallemant des Réaux, il exploitait le talent de sa sœur à qui il imposait sa lâche, la tenant enfermée et chassant les visiteurs qui auraient pu la distraire de son travail. « Elle a eu, dit-il, une patience étrange, et j'ai de la peine à concevoir comment elle a pu faire ce qu'elle a fait » .
Cette manière de travailler a donné lieu à une plaisante aventure que FJéchier nous a racontée. Georges et Madeleine s'étaient arrêtés à Lyon dans une auberge; le soir, ils s'entretenaient dans leur chambre du plan d'un roman et de la suite des événements qu'ils y développeraient. La pièce où ils se trouvaient n'était séparée que par une légère cloison d'une autre chambre où Ton avait logé un bon gentilhomme d'Auvergne, si bien qu'on pouvait les entendre discourir. Les deux auteurs cependant continuaient leur entrelien et délibéraient s'ils devaient faire mourir un des héros de leur histoire. Les avis étaient partagés. Le frère, avec son humeur guerrière, concluait à la mort, la sœur voulait lui sauver la vie. Enfin, Sapho consentit h la mort. Il fallait en déterminer le genre, et le différend recommença. L'un crie qu'il faut le faire mourir cruellement, l'autre demande par grâce de ne le faire mourir que par le poison. Le gentilhomme auvergnat ne perd rien de ces débats; une seule chose lui échappe, c'est le nom du héros, mais il ne doute pas qu'il ne s'agisse de la vie du roi, et s'empresse d'aller dénoncer les coupables. Les officiers de justice accourent, on se saisit de Georges et de Madeleine, on les interroge, ils avouent tout ce qu'on leur demande, s'ils n'ont point eu un mauvais dessein depuis leur arrivée, s'ils n'ont pas menacé la vie du prince de mort cruelle ou de poison, s'ils n'avaient pas concerté ensemble le temps et le lieu, s'ils n'allaient point à Paris pour mettre fin à leur dessein. Rien de plus certain que leurs intentions criminelles. Maison s'avise de leur demander leur nom, et, quand on sut qu'ils étaient
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monsieur et mademoiselle de Scudéfy, on vit bien leur innoôence, on comprit qu'ils parlaient de Cyrus et d'Ibrahim plutôt que de Louis, et les oflSciers de justice se retirèrent en leur demandant pardon, et en laissant fort surpris le bon gentilhomme d'Auvergne.
Avec tout son mérite, mademoiselle de Scudéry n'avait point l'affectation de se faire valoir* Rien n'eût en elle trahi ses occupations ordinaires, si l'on ne se fût obstiné à la traiter en fille savante. Elle s'en affligeait parfois. Douce et sociable, elle trompait nombre de gens qui s'attendaient toujours à la voir traiter de grands sujets de science, enseigner la philosophie, et résoudre des questions difficiles. Ils ne revenaient pas de leur surprise quand elle ne disait que des bagatelles, quand ils lui voyaient un air si libre, si aimable, si naturel. « Je vois, disait- elle, des hommes et des femmes qui me parlent quelquefois, qui sont dans un embarras étrange, parce qu'ils se sont mis dans la fantaisie qu'il ne me faut pas dire ce qu'on dit aux autres gens. J*ai beau leur parler de la beauté de la saison, des nouvelles qui courent et de toutes les choses qui font la conversation ordinaire, ils en reviennent toujours à leur point, et ils sont si persuadés que je me contrains pour leur parler ainsi, qu'ils se contraignent pour me parler d'autres choses qui m'accablent tellement que je voudrais n'être plus Sapho quand cette aventure m'arrive. Car je le dis comme si Vous pouviez voir mon cœur, on ne me saurait faire un plus sensible dépit que de me traiter en fille savante * s>.
C'était un travers qui se répandait déjà; le ridicule de quelques femmes qui ne parlaient que de livres et de science devenait plus sensible. Il serait injuste d'en accuser l'exemple de mademoiselle dç Scudéry, car dans cette question fortement débattue alors : les femmes doivent-elles s'instruire? cette sage
1. M. Cousin. La Société françaûe au irn* siècle^ t II, p. 168.
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personne s'expliquait avec un rare bon sens. Elle nous a conservé ses idées là-dessus, elles remplissent plusieurs conversations dans le Grand Cyrus^ et je vais en faire ici quelques extraits. Tout en blâmant les femmes qui font les savantes, elle ne laissait pas de trouver Textrémité contraire fort condamnable et d'être souvent épouvantée devoir tant de femmes de qualité avec une ignorance si grossière qu'elles déshonorent le sexe. Elle ne se gène point pour reprocher à presque toutes les dames de perdre la plus précieuse chose du monde, en perdant beaucoup d'heures qu'elles pourraient plus agréablement employer qu'elles ne font. Telle est habillée si tard qu'elle ne peut jamais sortir que quand le soleil se couche; telle n'a pas toujours le temps d'aller au temple, c'est-à-dire à l'église. Lire, écrire, rêver, se promener, donner ordre à ses affaires, se donner à ses amies, et tout cela sans être empressée et sans embarras, c'est un secret que bien peu de darnes possèdent, et qui vient pourtant de l'unique attention à bien régler ses heures. Mais, vu la manière dont certaines dames passent leur vie, on dirait qu'on leur a défendu d'avoir de la raison et du bon sens et qu'elles ne sont au monde que pour être grasses, pour être belles, pour ne rien faire et pour ne dire que des sottises. Elle ajoute même, comme elle parlait dans un cercle nombreux : « Et je suis assurée qu'il n'y a personne dans la compagnie qui n*en connaisse quelqu'une à qui ce que je dis convient. En mon particulier, dit-elle, j'en sais une qui dort plus de douze heures tous les jours, qui en emploie trois ou quatre à s'habiller, ou pour mieux dire à ne s'habiller point, car plus de la moitié de ce temps-là se passe à ne rien faire ou à défaire ce qui avait déjà été fait. Ensuite, elle en emploie encore bien deux ou trois à faire divers repas, et tout le reste à recevoir des gens à qui elle ne sait que dire, ou àaller chezd'autres qui ne savent de quoi l'entretenir; jugez après cela si la vie de cette personne n'est pas bien employée! »
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En cherchant bien la raison de ce peu de temps qu'ont toutes les femmes, Sapho la trouvait en ce que rien n'occupe plus qu'une longue oisiveté, en ce que presque toutes se font de grandes affaires de fort petites choses, et qu'une boucle de cheveux mal tournée leur emporte plus de temps à la mieux tourner que ne ferait une chose fort utile et fort agréable tout ensemble. Elle remontait plus haut encore, et, atteignant la première éducation dans son principal défaut, elle disait : « Y a-t-il rien de plus bizarre que de voir comme on agit pour rordiuaire eu Téducalion des femmes? On ne veut pas qu'elles soient coquettes ni galantes, et on leur permet pourtant d'apprendre soigneusement tout ce qui est propre à la galanterie, sans leur permettre de savoir rien qui puisse fortifier leur vertu ni occuper leur esprit. En effet, toutes ces grandes réprimandes qu'on leur fait dans leur première jeunesse, de n'être pas assez propres (élégantes ), de ne s'habiller point d'assez bon air, et de n'étudier pas assez les leçons que leurs maîtres à danser et à chanter leur donnent, ne prouvent-elles pas ce que je dis? Et ce qu'il y a de rare est qu'une femme, qui ne peut danser avec bienséance que cinq ou six ans de sa vie, en emploie dix ou douze à apprendre continuellement ce qu'elle ne doit faire que cinq ou six ans ; et à cette même personne qui est obligée d'avoir du jugement jusques à la mort et déparier Jusques à son dernier soupir, on ne lui apprend rien du tout qui puisse ni la faire parler plus agréablement, ni la faire agir avec plus de conduite... ^ » Ne sont-ce pas là des observations pleines de justesse? vraies du temps de mademoiselle de Scudéry, ne le sont-elles pas encore dans le nôtre? Ce n'est pas toutefois que cette sage personne voulût empêcher les femmes de soigner leur mise, d'apprendre à danser et à chanter, au contraire, elle souffrait qu'elles sussent toutes les
1, M. Cousin, ouTrage déjà cite, t. II. p. 178.
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choses divertissantes, mais elle aurait voulu aussi qu'elles eussent autant de soin d'orner leur esprit que d'orner leur corps et qu'entre être ignorante ou savante on prit un chemin qui tint les femmes éloignées de ces deux extrémités en les empêchant d'être incommodes par une suffisance impertinente ou par une stupidité ennuyeuse.
Ces choses si judicieuses' se trouvent dans le Grand Cyrus. En vérité, si ce roman n'eût été rempli que de conversations de ce genre, il n'eût pas eu sur les femmes de son siècle 'influence dangereuse que nous devons noter, pour être sincère. Nous avons, on vient de le voir, dégagé, comme on dit, la responsabilité de mademoiselle de Scudéry, nous avons marqué ce que son esprit avait de finesse et de ferme raison; cependant elle a gâté, en un sens, toute sa génération. Voici comment : ses héros ne s'entretiennent pas, on le pense bien, de l'éducation des femmes pendant dix longs volumes. Leurs conversations n'ont pas toujours cette sagesse. Il y est surtout question d'amour et de galanterie. Mademoiselle de Scudéry a inventé une phrase qui la peint tout entière; elle parle quelque part de faire l'anatomie du cœur : c'est à quoi elle a excellé. Son plus grand talent a été là, c'est aussi par l'usage de ce talent qu*elle a su plaire à toute Ja société polie du XVII® siècle. Sa justesse, sa finesse, son agrément, elle a tout consacré à démêler, à exprimer, à rendre sensibles les sentiments les plus difficiles à exprimer, les plus délicats à saisir. Nul ne décrira jamais comme elle les jalousies, les inquiétudes, les impatiences, les joies, les dégoûts, les murmures, les désespoirs, les espérances, les révoltes qui troublent les cœurs dans les crises de l'amour. Ne croyez pas qu'elle le fasse avec l'intention de détourner les esprits de cette passion tumultueuse, au contraire. Elle les y porte, elle glorifie ceux qui s'y abandonnent, seuls ils ont la délicatesse et la générosité, seuls ils ont l'élévation et la noblesse. Les vrais héros se
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reconnaissent à cette marque, c'est le caractère des grands cœurs.
Sans doute, il ne s'agit là que d'un amour épuré, éthéré, platonique; c'est de Vénus Uranie que ces beaux cavaliers, que ces belles dames se disent les sujets dociles, mais, il faut bien en convenir, ces conversations, ces aventures ont un caractère amoureux qui porte à la tendresse* En sortant de cette lecture, les âmes se trouveront dans cet état si bien décrit par saint Augustin: si elles n'aiment pas, du moins elles aimeront à aimer. En pouvait-il être autrement? Est-ce que l'histoire du temps que nous avons choisi pour en faire l'étude n'en est pas la preuve éclatante, héroïque, retentissante? Voilà madame de Longueville; en elle nous allons voir tous les effets de cette éducation romanesque ^«
Fille d'une^mère pieuse qui se plaisait à visiter le couvent célèbre des Carmélites de la rue Saint-Jacques, mademoiselle Louise de Bourbon, à seize ans, ne pensait qu'à voiler dans la retraite l'éclat naissant de sa beauté. Dieu et le couvent semblaient devoir être son partage; sa jeune imagination ne rêvait rien de plus doux que la solitude et la prière; si l'on eût favorisé ce penchant religieux, elle eût vécu ignorée, ses grâces, son esprit, son désir de plaire n'auraient pas fait d'elle d'abord le chef d'un grand parti dans la Fronde, ayant en main des guerriers tels que Turenne, Coudé, La Moussaye, Boute ville; puis, une aventurière inti-épide qui, après avoir épuisé les joies et les illusions du monde, devait donner à son temps l'exemple d'une conversion tout à fait chrétienne. Mais il fallait soutenir la gloire d'une illustre maison, il fallait renoncer à ce secret appel de Jésus-Christ, il fallait paraître au bal; ses parents l'y contraignirent; elle y entra la rougeur au front, le regret dans le cœur, mais, hélas! elle vit, elle fut vue,
1. Voir, pour tous les détails qui vont suivre, M. Cousin : la Jeunesse de madame de Longuevilky in-12, Didier,
et le couvent eut tort dès quli fut màs en habnrr a^ec le iDOïKle. Ici comnoeace l ioâueoce de naleiBoiselIe de Seodéfy et de ses livres. Loulâe de Boorboa se laisA Caconoer à celte édiieatioQ cb'::yaieres>:|ae et galante. Soo cœur, son imaginatîcOy qni araient besoin d'être aimés et deplattre, embrassèrent aree ardeur cet idéal dont les roaians offraient Fimitatioa à la grande société.
K'oablions pas non pins que le soblin^ CMneiUe coo^Nre aux metnes effets. Tout dans son théâtre n'est ipie tendresse et fierté béroî'ioe. Qn'est-ce que Rodrigue? qa'est-ee que dûmène? n'est-ce pas raoooar dans sa fieor, dans sa noblesse, dans ses ardeurs honnêtes et passionnées? Joigoei àees sentiments qui bouIcTerient les âmes la magnanimité qui lear fait conceTOir des desseins généreux, les arrache à la TieréeDe et les jette dans un monde moral où toot est (dos grand que nature. Ce soulfle passe sur toute la société, ce mélange de sévérité roaoaine et de forfanterie castiliane, cette politique où Tamourjoue le premier rôle, ces combats, ces résistanoes de la passion au devoir, ce dérouement religieux dont Polyeucteestla plus belle expression : c'est le fond du xvn« aède à ses débuts.
Ne nous étonnons donc pas de voir madame de Longueville se laisser emporter à ces orages. Son ambition, ses instincts de grandeur, son éducation l'y poussaient sans défense et sans retour. Voyons-la se former à ses destinées singulières. Nous pouvons avec un bon guide, Victor Cousin, la suivre dans les premiers ébats de sa jeunesse. A Chantilly, à Kuel, dans ces demeures où des princes magnifiques ont rassemblé toutes les séductions, le bal, la chasse, la poésie, la lecture des romans, les tendres entreliens l'occupent sans lui laisser un seul instant de repos. Voici la peinture de cette existence dont nous li&ons aujourd'hui les détails comme les aventures d'une histoire imaginaire à laquelle ce monde n'ofire plus rien d'égal : a Madame la princesse — il s*agit de la mère de
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madame de Longueville — ne haïssait pas les divertissements, et la jeunesse s'y livrait avec ardeur. On faisait la cour aux dames. Pendant la chaleur du jour, on s'amusait à lire des romaas ou des poésies, le soir on faisait de longues promenades avec de longues conversations. » On vivait à la manière de YAstrée, en attendant les aventures du Grand Cyrus. Lenet, un contemporain, parle de ces divertissements en 1650, pendant la captivité des princes et Texil de madame de Longueville, d Ils étaient troublés, dit-il, par les mauvaises nouvelles qu'on apportait ou qu'on écrivait. C'était un plaisir très grand de voir toutes ces jeunes femmes tristes ou gaies, suivant les visites rares ou fréquentes qui leur venaient, et suivant la nature des lettres qu'elles recevaient... on voyait à tous moments arriver des messages et des visites qui donnaient de grandes jalousies à celles qui n'en recevaient point, et tout cela nous attirait des chansons, des sonnets, des élégies, qui ne divertissaient pas moins les indifférents que les iotéressés. On faisait des bouts-rimês et des énigmes qui occupaient le temps aux heures perdues. On voyait les unes et les autres se promener sur le bord des étangs, dans les allées du jardin et du parc, sur la terrasse ou sur la pelouse, seules ou en troupe, suivant l'humeur où elles étaient, pendant que d'autres chantaient un air ou récitaient des vers, ou lisaient des romans sur un balcon, ou en se promenant ou couchées sur l'herbe. » Assurément, rien de plus gracieux que ces tableaux ; on croirait parcourir des yeux quelques-unes de ces peintures où des artistes chimériques ont retracé les rêves de leur imagination charmée. Hais enfin, secouons cette illusion aimable ; allons au fond de ces divertissements ; que peut produire cette éducation toute romanesque et sentimentale? Est-ce ainsi qu'on devient femme de bien? Prend-on à lire des sonnets, à composer des élégies ou des madrigaux, une idée simple et forte de la vie? En peut-on comprendre les austères devoirs
et les difficultés, quand rame s'est énervée dans ces jeux puérils? En pourra*t-on plus tard soutenir sans découragement et sans amertume les revers et les retours accablants? Non, sans doute. Qu'arrlve-t-il aussi de cette aimable personne? L'ambition, l'amour, le besoin d'intrigue entrent dans son cœur tout prêt à les recevoir; ce n'est pas trop delà guerre civile pour contester cette âme passionnée. Aux premiers soulèvements de la Fronde, madame de Longueville prend les armes, elle fait et défait les cabales, entraîne à sa suite Conti, La Rochefoucauld, son frère, le grand Condé. C'est un jeu pour elle de courir les provinces afin d'y réchauffer le zèle des révoltés; elle harangue les peuples, elle marche à la tète des soldats comme un général; elle délibère en conseil, elle négocie, elle règne partout par la séduction de sa beauté, par l'étrange fascination de sa coquetterie. La cour la compte parmi ses plus remarquables adversaires, c'est d'elle que dépend la fidélité des généraux. Si leur ardeur se ralentit, elle l'excite et la ranime; elle rompt les arrangements déjà faits, ne prenant partout conseil que de son impatience et de son humeur. 11 faut à tout prix satisfaire cet esprit de grandeur, cette hauteur d'àme et de caractère qu'elle a puisés, si l'on veut, dans le sang des Condé, mais qui furent affermis en elle par une éducation dangereuse. Aussi, de 1647 ù 1652, la voit-on se précipiter dans tous les hasards et dans toutts les intrigues, moins pour servir ses intérêts et ses passions que pour donner à La Rochefoucauld toutes les preuves d'un amour en délire.
La France gémit des stériles agitations qu'entretient le parti de madame de Longueville. Qu'importe la France à ces âmes fières, à cette noblesse orgueilleuse! La maison des Condé ne doit pas s'humilier, même devant le pays; il n'existe pas, aux yeux de ces seigneurs turbulents. Us sont prêts, s'il le faut, è pactiser avec l'Espagne ; le traité est conclu, nos frontières
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sont envahies, nos villes sont menacées; mais les entrailles des grands ne se troublent pas d*une émotion bourgeoise ou plébéienne. Tombe sur moi le ciel, pourvu queje me venge! voilà leur devise. Madame de Longue ville y resta fidèle plus longtemps qu'aucun autre. Il est vrai que nous allons la voir « vaincue, désabusée, Tâme à la fois blessée et vide, tourner ses regards du côté qui ne trompe point: le devoir et Dieu )>. Ce couvent des Carmélites qui avait attiré sa première jeunesse va la recevoir à trente-cinq ans, et abriter désormais ses remords. Dans tout l'éclat de sa beauté, elle ira y pleurer désormais ses égarements; là elle étouffera tous les sentiments qui naguère avaient rempli sa vie, « les soins de sa beauté, les tendresses du cœur, les gracieuses occupations de l'esprit ». Mais ces conversions, quelque édifiantes qu'elles soient, ne seraient pas nécessaires si les cœurs étaient toujours droits, si la raison fortifiée par une bonne éducation avait toujours suivi la voie droite et simple du devoir.
Voulez-vous un autre exemple des effets de celte éducation où Corneille et mademoiselle de Scudéry ont travaillé ensemble? Prenez Ja vie de mademoiselle de Montpensier, fille de Gaston, duc d'Orléans. Les types poétiques de Marphise, de Bradamante et de Clorinde pâlissent devant elle. Celle-ci tient de sa naissance une frivolité d*esprit qui n'exclut pas la hauteur et l'ambition. Son enfance s'est passée dans les divertissements, les bals, les comédies, les chasses et les collations. Rien de sérieux ou de grave, rien de sain et de fort. A l'abbaye de FontevrauU, où elle est en visite, pour combattre l'ennui qui la gagne, les religieuses la régalent, le mot est d'elle, d'une folle. La voilà qui s'enferme dans le cachot de l'infortunée et jusqu'au souper s'amuse de ses extravagances; le second jour, seconde folle pour la distraire. «Comme il n'y en avait plus pour un autre jour, écrit-elle, l'ennui me prit, et je m'en allai malgré les instances de ma tante ». Elle ne voit
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dans la vie qu'objets de curiosité et de divertissement. Toutes les nouveautés la réjouissent ; la guerre civile lu: plaira pour la même raisou. Grande, fière, de haute mine, elle a quelque chose de la bravoure étourdie de son aïeul Henri IV, elle en a aussi la facilité et lagrément dansla conversation. Toute autre place qu'un trône lui semble indigne d'elle, et son cœur se repaît d'orgueilleuses espérances ^ .
Jugez ce que les romans et le théâtre ont pu ajouter d'exaltation à cet esprit au fond généreux, mais déréglé. Sans avoir partagé les égarements de madame de Longueville, mademoiselle de Montpensier ne joua pas un rôle moins illustre dans la guerre des deux Frondes. Insensible aux passions qui entraînèrent la sœur de Condé, elle ne songea qu'à satisfaire ses instincts d'amazone : elle fut vraiment l'héroïne du parti dont l'autre fut l'aventurière. Presque aussitôt elle prend feu contre la reine et Je cardinal Hazarin. Elle trouve l'occasion de faire sou devoir et de se venger en même temps. Personne n'était plus disposé qu'elle à fouler aux pieds la sagesse et le bon sens. En 1632 — elle a vingt-cinq ans — toute pleine de goûts belliqueux, elle demande au ciel l'occasion de se signaler par quelque fait éclatant. Orléans, qui fait partie de l'apanage de Monsieur, menace d'ouvrir ses portes à l'armée royale qui s'avance. En se détachant de la Fronde, cette ville livre à l'ennemi des positions redoutables ; il faut la conserver à Condé qui arrive de la Guyenne: mademoiselle de Montpensier s'offre à son père pour aller maintenir la ville. Elle part avec ses maréchales de camp, mesdames de Fiesque et de Frontenac.
Enfin, elle va conquérir cette gloire après laquelle elle soupire. Elle est pleine d'espérance dans le succès ; un astrologue, le matin de son départ, lui a prédit une moisson de lauriers. Dans les plaines de la Beauce, elle monte à cheval et se met à
1. Voir Sainte-Breuve, Causeries du Lundis t. III, p. 391-408.
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la tête de Tarmée de la Fronde. On tient conseil devant elle, on promet de ne rien faire que par ses ordres. Cependant, il faut entrer dans Orléans; les pourparlers se prolongent, Mademoiselle se promène devant les remparts, excitant les gens du dedans par ses gestes et par ses paroles. « Tant détenteurs impatientant Mademoiselle, elle entreprend d'en finir par une témérité dramatique. Elle se jette dans une barque que des bateliers lui offrent, fait rompre une porte mal gardée qui donnait sur le quai et par où on ne Tattendait pas : quand il y a deux planches rompues, on la passe par le trou, et la voilà introduite, suivie de ses dames qui prennent le même chemin. Qui fut bien étonné? ce fut le gouverneur avec Téchevin.Mais comment résister? le peuple qui aime la bravoure la porte en triomphe, et ses paroles déconcertent les magistrats : « Lorsque des personnes de ma qualité, leur dit-elle, sont dans un lieu, elles y sont les maîtresses, et avec assez de justice: je la dois être en celui-ci, puisqu*il est à Monsieur. — Ils me firent leur compliment assez effrayés... Arrivée à mon logis, je reçus les harangut's de tous les corps et les honneurs qui m'étaient dus. » Et, pour achever la scène, elle harangue la foule en plein Hôtel de Ville avec assez de hardiesse et de bonheur.
On peut croire qu'elle fut heureuse de ce succès, les éloges ne lui manquèrent pas et la flatterie lui décerna le nom de nouvelle Jeanne Darc.
A Paris, elle a les mêmes triomphes ; tout le peuple de la ville sort à sa rencontre. On n'avait plus d'yeux que pour elle. Elle ne trompa pas l'attente des Parisiens, et bientôt elle se signala par de nouveaux exploits. Le 2 juillet 1652, Turenoe et Condé se livraient dans le faubourg Saint-Antoine un combat sanglant. La Fronde, en vain soutenue par Condé, allait périr, si Paris ne lui ouvi^it ses portes. A l'Hôtel de Ville on hésite, les indécis et les neutres vont l'emporter, le duc d'Orléans est déjà traître à demi, mais Mademoiselle s'y porte aussitôt.
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c Songez, monsieur, dit-elle au maréchal de L'Hospital qui résistait encore, songez que, pendant qu'on s'amuse à disputer sur des choses inutiles, monsieur le Prince est en péril dans vos faubourgs. Quelle douleur et quelle honte serait-ce pour jamais à Paris, s'il y périssait faute de secours! Vous pouvez lui en donner, faites-le donc au plus tôt ». On prétend qu'elle dit au maréchal que, s'il ne hâtait, c elle lui arracherait la barbe et qu'il ne mourrait de que sa main • . Puis elle se mêle aux blessés, les recueille, les console, et, faisant tirer le canon de la Bastille sur les troupes du roi, elle assure, pour celte fois, le succès de la Fronde.
Deux jours plus tard, THôtel de Ville la vit encore dans des scènes de massacre accourir pour arrêter l'effusion du sang, arriver trop tard pour empêcher les malheurs, mais assez têt pourtant pour faire acte de protection et d'huoianilé. « Telle était cette amazone, qui répondait dans sa fierté aux reproches de son lâche et perfide père : c Je ne sais ce que c'est que d'être héroïne : je suis d'une naissance à ne jamais rien faire que de grand et d'élevé. On appellera cela comme on voudra; pour moi, j'appelle cela suivre mon inclination et aller mon chemin; je suis née à n'en pas prendre d'autres! i
Aux jours de tumulte où la gloire récompense les travaux, ont succédé les heures d'exil et d'éloignement de la cour. Mademoiselle alors demande aux lettres des consolations et des divertissements ; elle lit des- romans, elle en fait même. Elle se livre encore à son imagination, mais ce ne sont plu^ des jeux sanglants quelle recherche. La pastorale remplace l'épopée. Herminie vit au milieu des bergers et des plaisirs des champs. D'Urfé reprend son empire un moment affaibli par le grand Cyrus. Expliquons-nous.
En 1660, la cour est à Saint-Jean-de-Luz ; on attend la fin des conférences qui doivent amener la paix des Pyrénées. Le pays offre des sites agréables, et voilà l'esprit romanesque
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de Mademoiselle, qui, oubliant les tambours, les clairons et les panaches, les yeux fixés sur le paysage, imagine un projet de solitude et de retraite où Ton pourrait à son aise mener la \ie la plus heureuse. Elle fait part de ses réflexions à madame de Motteville ; les voici rapportées et résumées par Sainte- Beuve : a Mademoiselle imagine donc, en une prairie, près d'une forèU en vue de la mer, une société des deux sexe^^, toute composée de gens aimables et parfaits, délicats et simples, qui gardent les moulons, les jours de soleil et pour leur plaisirj qui se visitent le reste du temps d*on ermitage à Tautre, en chaise, en calèche, en carrosse; qui jouent du luth et du clavecin, lisent les vers et les ouvrages nouveaux ; qui unissent les avantages de la vie civilisée et les facilités de la vie champêtre, sans oublier les vertus de la vie chrétienne; qui tous célibataires ou veufs, polis sans galanterie, du moins sans amour, vivent honnêtement entre eux et n'ont nul besoin de recourir au remède vulgaire du mariage. Notez qu'un couvent de carmélites est à deux pas de la forêt, et que Ton ne manque pas d'aller s'y édifier quelquefois ; car il faut, tout en menant douce vie, songer aussi au salut. Madame de Motteville, en répondant à Mademoiselle avec toutes sortes de compliments et en l'appelant tour à tour illustre princesse et belle Amelinte, la raille finement sur cet article d'interdiction matrimoniale qui était le grand point du nouveau code de Bergerie, et elle essaye d'insinuer un peu de réalité, un peu de bon sens, dans la peinture de cette république à la fois galante, platonique et chrétienne. Elle montre que, conmie il est diflScile de supprimer tout à fait la galanterie et l'amour, le mieux serait peut-être d'en revenir à- cette erreur si commune qu'une vieille coutume a rendue légitime, et qui s'appelle mariage. On disserte des deux côtés là-dessus, et Mademoiselle, dans la discussion, fait preuve d'un esprit romanesque assez fin et distingué. Mais en tout, ici comme dans la Fronde, c'est le sentiment de la réalité.
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c'est lo bon sens et la justesse qui lui manquent. ï> Après tout,
chimères pour chimères, mieux valent ces innocentes rêveries
j que les jeux sanglants de la guerre civile. On dira sans doute
que ce sont jeux de princes ; je le veux bien, mais on ne
r peut oublier que toujours les petits pâtiront des sottises des
r: grands.
y Pendant que je raconte ces exemples de mœurs qui ne sont
^ plus, il me revient à l'esprit le souvenir d'une autre civilisation.
I Pour nous délasser de ces grandes aventures, ou pour revenir
I des chimères à la réalité, je veux citer ici les entretiens d'uo
^ mari d'Athènes avec sa jeune femme. Je veux faire voir un
., autre idéal d'éducation dans une autre société. Ischomacbus,
k c'est le nom de ce mari, est, d'après Socrate, le type de
f l'homme de bien et du père de famille. On s'étonne de le voir
I toujours libre, dans l'Agora ou sous les portiques des temples,
et il répond à ceux que surprend cette habitude : « Je ne reste l jamais à la maison, car pour toutes les affaires du ménage,
(^ j'ai ma femme qui est parfaitement en état de les diriger. »
^ Saluons ce modeste foyer, où nous allons trouver ce que
i nous chercherions en vain chez les Longueville, les Chevreuse,
f les Montpensier et les Sablé ; une femme qui sait filer de la
laine et tisser des habits. Mais aussi il n'y a point là de f romans, point de chevalerie errante ; seulement l'éducation
r humble et forte, la simplicité de la vie naturelle, un reflet des
i. plus anciens jours.
f Ne croyez pas qu'lschomacbus eût reçu de la main des
t parents de sa femme une épouse achevée, elle n'avait pas
f quinze ans quand elle entra chez lui; elle avait vécu tout ce
I temps soumise à une extrême surveillance, afin qu'elle ne vît,
û'entendlt et ne demandât presque rien. Il fallait la former. Ischomachus a demandé aux dieux de lui accorder, à lui, la faveur de la bien instruire, et, à elle, de bien apprendre ce qui pouvait le mieux assurer leur bonheur commun. Cette
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jeune femme innocente, qui n'est point une Agnès, apprend qu'à l'exemple de la mère abeille, elle doit rester à Tinlérieur pour veiller à tout : il faudra, lui dit son mari, que tu restes à la maison, que tu fasses accompagner ceux de tes serviteurs chargés des travaux du dehors et que tu surveilles toi-même la besogne de ceux qui travaillent à Tintérieur. Il est, ajoutet-il, une de tes fonctions qui peut-être t'agréera moins : c'est que, si quelqu'un de tes esclaves tombe malade, tu dois, par suite des soins dus à tous, veiller à sa guérison. « Par Jupiter! dit la femme, rien ne m'agréera davantage, puisque, rétablis par mes soins, ils. me sauront gré et me montreront plus de dévouement encore que par le passé. »
« Mais le charme le plus doux, ajoute Ischomachus, ce sera lorsque, devenue plus parfaite que moi, tu m'auras rendu ton serviteur; quand, loin de craindre que l'âge en t'arrivant ne te fasse perdre de ta considération dans ton ménage, tu auras l'assurance qu'en vieillissant tu deviens pour moi une compagne meilleure encore, pour tes enfants une meilleure ménagère, et pour ta maison une maîtresse plus honorée, car la beauté et la bonté ne dépendent point de la jeunesse, ce sont les vertus qui les font croître dans la vie aux yeux des hommes ! » Si je ne me trompe pas, c'est là le bon sens, la justesse, la raison, l'élévation morale la plus parfaite. Sans doute, l'horizon est un peu borné; nous voyons là une femme qui, pour employer le langage de Molière, se claquemure aux soins du ménage et s'enterre dans une idole de mari et des marmots d'enfants. Mais n'est-ce pas là la véritable destinée de la femme? Est-elle donc faite pour porter la cuirasse et le casque, haranguer des peuples en révolte, et courir sur les grands chemins toutes sortes de hasards et de périls? Je ne sais, mais, après les orages de la Fronde, ce petit ménage athénien me plaît; on aime à rencontrer quelque vallon frais et caché, riant et solitaire au milieu des pics des montagnes altières.
La jeune femme d'Ischomachus eut un jour une triste fantaisie qui aurait pu chagriner son mari. Il la vit un matin toute couverte de céruse afin de paraître plus blanche qu'elle n'était, et de rouge, pour se donner un faux incarnat ; elle avait des chaussures élevées, afin d'ajouter à sa taille. Cette éruption de coquetterie, sagement combattue par Ischomachus, passa comme un mal sans conséquence, ni danger, t M'approuverais-tu, dit-il à sa femme, si je m'efibrçais de te tromper en te disant que j'ai plus de bien que je n'en ai; en te montrant de l'argent de mauvais aloi, des colliers de bois recouvert de métal, de la pourpre de mauvais teint que je te donnerais pour vraie? Sois assurée, femme, que je ne préfère pas la céruse ni le rouge à ton teint naturel... Ces surpercheries peuvent bien tromper les gens du dehors; mais, quand on vit toujours ensemble, on se trahit nécessairement quand on essaye de se tromper ». Ainsi instruite, cette jeune Athénienne voulut bien renoncer au fard; mais, cependant, elle tenait à être belle, et elle voulut en savoir les moyens. Ischomachus lui conseille la promenade en faisant la ronde dans la maison, le travail. « Détremper le pain et le pétrir, battre et serrer les habits et les couvertures, voilà, disait-il, un régime, qui te fera trouver plus de charme au repas, te procurera une meilleure santé, un plus beau teint ». La recette est simple. Telle était la sagesse antique appliquée aux devoirs de la femme dans la famille. N'est-ce pas un ménage de l'âge d'or que celui d'Ischomachus? Quelle épouse! mais aussi quel mari! Qui est-ce qui nous manque le plus aujourd'hui? Est-ce Ischomachus, est-ce sa jeune femme?
En retournant au xvii® siècle, nous rencontrons, vers la fin du XIV®, des instructions écrites par un mari pour sa femme; c'est le livre connu sous ce titre : le Ménagier de Paris. Ce bourgeois, honnête homme, et de plus écrivain de quelque mérite pour son temps, décrit par articles à sa femme tous les
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devoirs de la vie. Il n'en laisse passer aucun. 11 n'est pas un instant qu'il n'ait examiné et réglé : c'est un code complet, c'est un manuel, un bréviaire de la femme parfaite. Le vête* ment, la démarche, la coiflfure,les salutations, les inclinations, les révérences, tout s'y trouve. Son langage n'est pas aimable pour les femmes; il n'a point été élevé à l'école de la galanterie, dont mademoiselle de Scudéry perpétuait les traditions en son temps; il est rude pour les vices et les faiblesses féminines.
Écoutez-le, il vient d'enseigner à sa femme dans quelle tenue elle doit partir de sa chambre ou ostel : t Aies paravant avisé que le colet de vostre chemise, de vostre blanchet ou de vostre cotte ou surcot ne saillent l'un sur l'autre, comme il est d'aucunes yvrongnes, foies ou non sachans qui ne tiennent compte de leur honneur, ne de l'onnesteté de leur estât, ne de leurs maris, et vont les yeulx ouvers, la leste espoventablement levée comme un lyon, leurs cheveux saillans hors de leurs coiffes et les colets de leurs chemises et cottes l'im sur l'autre et marchent hommassement, et se maintiennent laidement devant la gent sans en avoir honte. x>
Voilà une censure un peu bien aigre. Il faut croire que le vice d'ivrognerie était fréquent chez les femmes du xiv® siècle, car le Ménagier de Paris y revient plus d'une fois. « Le péchié de tçop boire et de trop mengier est le plaisir au deable. Dieu conmiande à aler au moustier et matin lever, et la gloute dit : il me faut dormir; je fus hier yvre. Le moustier n'est pas lièvre, il me attendra bien. Quant elle est à quelque peine levée, savez-vous quelles sont ses heures? ses matines sont : ha! de quoi buvons-nous? N'y a-t-il rien d'hier soir? Après, dit ses laudes ainsi: Ha! nous beusmes hier bon vin! Après avoir dit ses oraisons ainsi : La teste me deult; jeneseraymais aise jusques j'ay beu. »
On saisit bien la différence entre le génie grec et notre
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esprit gaulois. L'un est hannonie, noblesse et douceur; Tautre est rudesse, raillerie et souvent trivialité. Cet excellent bourgeois est fort égoïste, et il ne s'oublie pas dans les conseils qu'il donne à sa fenune; il en est le centre, c'est à lui que tout doit aboutir : il est la clef de voûte de l'édifice conjugaK
Méditons ce vii^ article : c Femme doit estre curieuse et soigneuse de la personne de son mary. Sachez que vous devez moult penser de sa personne. Le mari mort, la femme demeure toute esgarée et déconseillée longtemps ; et pour ce aymez soigneusement la personne de vostre mary, et vous pry que vous le teniez nettement de linge, car en vous en est, et pour ce que aux hommes est la cure et soirg des besongnes de dehors, et où doivent les maris so'gnier, aler, venir, et raccourir de çà et de là, par pluies, par vens, par neiges, par gresles, une fois mouillié, autre fois sec, une fois suant, autre fois tremblant, mal peu, mal hébergié, mal chauffé, mal couchié; et tout ne lui fait mal pour ce qu'il est reconforté de l'espérance qu'il a aux cures que sa femme prendra de lui à son retour ; aux aises, aux joies et aux plaisirs qu'elle lui fera ou fera faire devant elle; d'eslre deschaux à boa feu, bien abreuvé, bien servi, bien siguouri (traité en seigneur), bien couchié en blanc drap et en cofvrechiefs blans, bien couvert de bonnes fourrures, et assouvi des autres joies d esbatcments, prlvetés, amours et secrets dont je me tais; et lendemain, robes, linges et veslements nouveaux : certes, belle sœur, tels services font amer et désirera homme le retour de son hostel et veoir sa preude femme, et estre eslrange des autres. Et pour ce que je vous conseille à réconforter ainsi vostre mary à toutes ses venues et demeures, et y persévérez. »
Ajoutons que si le bourgeois du Ménagier de Paris est égoïste, il n'est pas moins satirique à l'égard du sexe. On sent en lui la malice qui donna cours au moyen âge à tant derécits méchants où les travers des femmes sont un étemel sujet de
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plaisanterie. Il signale bien, il est vrai, quelque beau dévouement, quelque trait de fidélité conjugale, mais il n'est jamais plus à son aise que s'il trouve l'occasion de rapporter une médisance. Un débat, raconte-t-il, s'émut un jour entre trois abbés et trois maris pour savoir lesquels étaient les plus obéissants ou les femmes à leurs maris, ou les religieux à leurs abbés. 11 fut convenu que les abbés ordonneraieat à leurs frères de laisser chacun sa chambre ouverte et de mettre une baguette sous son chevet; aux femmes de mettre une nuit un balai derrière la porte de la chambre. Au bout de huit jours, ils se rassemblent; les abbés ont été obéis. Le premier mari a bien obtenu, en se courrouçant, que le balai fût mis derrière la porte, mais sa femme s'est levée pendant la nuit et a jeté le balai en la rue par la fenêtre; la seconde femme a mis le balai, mais de dépit, elle est sortie de sa [chambre et est allée coucher toute vêtue avec sa servante. Quant à la troisième, elle a répondu qu'elle n'était point sortie d'enchanteur ni de sorcier ; dût-elle mourir, elle n'y consentirait jamais et même ne coucherait jamais plus dans la maison, si l'on mettait le balai derrière la porte. « Ainsi les moines furent plus obéissants en plus graut chose, et à leur abbé qui est plus estrange; mais c'est raison, car ils sont hommes; et les femmes mariées furent moins obéissans et en moindre chose et à leurs propres maris, car elles sont femmes, et par elles perdirent leurs maris dix francs et furent déçus deleuroutrageuse vantance ». Ce bourgeois du xiv® siècle, si prompt à relever les « décontenances et simplesses » de sa jeune femme, si moqueur, si égoïste, a fait souche dans notre nation française ; nous le retrouvons à peu près sous les mêmes traits dans les personnages de Molière : il est l'ancêtre de Chrysale, de Sganarelle et d'Arnolphe. Tous ces tuteurs, tous ces maris, qui viennent dans le poète comique exposer leurs idées sur l'éducation des femmes, descendent en ligne directe du Ménagier de Paris.
Us ont tous un même caractère : c'est celui du bon sens. Peutêtre leur raison est-elle un peu étroite, et leur cervelle obstinée; mais, au moins, ils proclament que la vie n'est point un bal, ni une mascarade, qu'il y faut du sérieux et de solides principes.
C'était ainsi, du reste, que le xvii* siècle, arr.vé vers la moitié de son cours, envisageait désormais les choses. II se faisait, à l'heure même où déclinait réloilc de mademoiselle de Scudéry, un retour vers la raison. On la voulait en tout. L'ordre que Louis XIV mettait dans l'administration du pays en était un effi t> comme la guerre que Boileau et Molière déclaraient au faux bel esprit. Les romans d'autrefois sont vaincus, parce que l'imagination publique se règle. Elle est xe venue de ses égarements et de son vagabondage; on lui a donné des tuteurs pour veiller sur elle; la folle du logis va rentrer dans le devoir.
A qui dès lors la parole devait-^!le revenir, si ce n'est à Molière, et, s'il la prend, de quel travers va-t-il d'abord faire justice? On le voit courir au plus pressé; en 1639, il s'attaque aux romans de mademoiselle de Scudéry, et, sans tenir compte de ce qu'ils peuvent avoir au fond de raisonnable et môme de noble élévation, il les signale comme la cause du mal dont tant de jeunes cerveaux sont frappés. Gorgibus est chargé d'une fille et d'une nièce, toutes les deux sont en âge d'être mariées. Mais Calhos et Madelon n'en veulent point venir de a but en blanc à l'union conjugale ». Pour répondre aux idées qu'elles ont prises dans la lecture du Grand Cyrus et de Clélie, elles rêvent avant le mariage « les déclarations, le courroux des amants, le raccommodement, les aventures, les rivaux, les persécutions des pères, les jalousies conçues sur de fausses apparences, les plaintes, les désespoirs, les enlèvements et tout ce qui s'en suit s.
Qu'un père éprouve quelque résistance de la part de sa fille,
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l'éducation des femmes 4^
Molière ne s'y trompe pas, il en voit aussitôt la cause dans la lecture des romans. Sganarelle s'écrie :
Voilà, voilà le fruit de ces empressements Qu'on vous voit nuit et jour à lire vos romans; De quolibets d*amour votre tête est remplie.
Et vous parlez de Dieu bien moins que de Glélfe. Jetez-moi dans le feu tous ces méchants écrits... Qui gâtent tous les jours tant de jeunes esprits.
Ainsi, d'abord il lui fallait déblayer le terrain, décrier les usages en faveur, ruiner les romans à la mode et bâtir ensuite sur ces ruines le vrai système d'éducation pour les femmes.
Je sais bien que, sur ce point, Molière est un peu suspect : il a contre lui des apparences fâcheuses et des présomptions. Quelques esprits outrés ou chagrins l'ont parfois compté parmi les détracteurs du sav(âr et les partisans de l'ignorance quand il s'agit des femmes. C'est une bien grosse erreur. Un auteur dramatique ne partage pas forcément les opinions erronées de tous ses personnages. Quelque force qu'il puisse prêter à des idées extravagantes ou fausses, il ne s'en fait pas pour cela le patron. Ne croyons pas que ce rare esprit soit de l'avis de Sganarelle qui voudrait réduire toute femme à ne lire que les quatrains de Pibrac, les tablettes du conseiller Mathieu et la Guide du pécheur. Comment a-t-on pu s'y méprendre? Arnolphe, convaincu qu'une femme d'esprit est un diable en intrigue, que femme qui compose en sait plus qu'il ne faut, a pris soin d'instruire Agnès dans la plus stupide ignorance. Depuis l'âge de quatre ans, il l'a fait élever dans un petit couvent, selon sa politique; il a réglé les soins qu'on prendrait pour la rendre idiote autant qu'il se pourrait. Dieu merci ! le . succès a suivi son attente. Agnès est toute simple, il n'est pas à craindre qu'elle ne parle que de cercles et de ruelles, qu'elle ne fasse de doux écrits de prose ou de vers; elle ignore ce que c'est qu'une rime.
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Mais ces visions bizarres d'un cerveau malade sont tellement loin d'être la véritable expression des sentiments de Molière, qu'il prend soin de faire h-dessus la leçon à Amolphe, et Cbrysalde parle bien mieux suivant le poète, quand il dit :
Mais comment, après tout, voulez-vous qu'une béte Puisse jamais savoir ce que c'est qu'être honnête ? Outre qu'il e»t assez ennuyeux, que je croi.
D'avoir toute sa ne une bête avec soi, Pensez-vous bien le prendre, et que sur votre idée La sûreté d*uD front puisse être bien fondée ? Une femme d'esprit peut trahir son devoir; M lis il faut, pour le moins, qu'elle ose le vouloir : Et la stupide au sien peut manquer d'ordinaire. Sans en avoir envie et sans penser le faire.
Chrysale, dans les Femmes savantes, dit assurément des choses bien raisonnables. On l'approuve de s'irriter du fol entêtement dont sa femme, sa sœur et l'une de ses filles sont frappées pour la science. Rien de plus juste que de vouloir qu'une femme n'aille point chercher ce qu'on fait dans la lune, et mène tout dans sa maison suivant le bon ordre. On japplaudira toujours à cet honnête boiu'geois qui veut déloger de son grenier une longue lunette à faire peur aux gens, et réduire Belise, Philaminte, Armande, à régler ]a dépense avec économie, à former aux bonnes mœurs Tesprit de leurs enfants; mais encore, n'est-ce pas lui qu'il faut prendre comme interprète de la pensée de Molière. Non, c'est être satisfait de trop peu de chose que de réduire toute la capacité d'une femme à distinguer un pourpoint d'avec un haut-de-chausses. L'auteur du Misanthrope estimait plus la science ; car, il faut bien le dire, Belise, Armande et Philaminte n'ont pas un véritable savoir. Leur entend-on rien dire qui soit raisonnable ? elles ont le jargon des études, elles n'en ont pas le solide a^^rément. Voir des clochers dans la lune, en attendant qu'on y puisse voir des
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hommes, régler la langue sur une affectation de préciosité ridicule, rédiger les statuts d*une Académie où nul n*aura d'esprit hors les académiciens et leurs amis, s'attacher au péripatétisme, approuver Êpicure, sej atomes, et trouver que ses dogmes sont forts; vouloir qu'un notaire, dans un acte authen-