‹ Les Français du XVIIe siècleChapitre 5 sur 108 · Scène · texte numérisé non relu

Scène

» MoLiÈRB. — Ah 1 marquis, ton serviteur.

» La Grange. -;- Que fais- tu là?

» MouÈRE.— Parbleu! tu vois; j'altends que tous ces messieurs aient débouché la porle pour présenter là mon visage... Il y a là vingt gens qui sont fort assurés de n'entrer point, et qui ne laissent pas de se presser et d'occuper toutes les avenues de la porte.

D La Grange. — Crions nos deux noms à Thuissier, ^Gn qu'il nous appelle.

» Molière. — Cela est bon pour toi, mais pour moi, je ne veux pas être joué par Molière ^ »

Voilà donc Molière le satirique en titre des marquis. Personne ne peut s'y tromper, a II joue un tel », dit-on de chacun de ses personnages. Il a beau répondre lui-même que, « l'affaire de la comédie étant de représenter en général tous les défauts des hommes, et principalement des hommes de notre siècle, il est impossible à Molière de faire aucun caractère qui ne rencontre quelqu'un dans le monde ; on ne laisse pas de faire application de ce qu'il a dit à certaines personnes. Les curieux prennent plaisir à ce jeu qui exerce leur sagacité et satisfait leur malignité. Les intéressés, les satirisés, cherchent à lui foire des affaires. Il se défend, il s'excuse, mais sans se corriger : ses apologies sont autant de nouvelles pffenses aux gens ridicules. Sa hardiesse s'accroît avec le péril.

Les marquis n'étaient pas seulement affectés dans leur mise, exagérés dans leurs manières, ils étaient présomptueux dans leurs jugements, tranchants dans leurs opinions. Le triomphe du marquis était le bel esprit. Il se piquait de prononcer sur les ouvrages des poètes. Idolâtre des nouveautés, il n'y avait point de pièce qu'il ne jugeât avec la fougue d'une cervelle ^rée. Uû comprend sans peine quelles appréciations devaient

i. Scène ii.

partir de ces bancs du théâtre où ils venaient étaler leur suffisance et leurs contorsions. Ennemis décidés du parterre et des applaudissements qui y éclataient^ ils croyaient bien faire de blâmer ce qu'il louait. Le sens commun ne leur paraissait pas devoir être l'apanage de gens qui se tenaient debout. Leur entêtement était d'assigner au bon sens une place déterminée à la comédie. Le demi-louis d'or dont ils payaient leur banc semblait devoir leur assurer une supériorité déraison proportionnée à la différence de la pièce de quinze sols. C'était parfois une comédie amusante que d observer cette contradiction du parterre et des marquis: a Tu es donc, marquis, de ces messieurs du bel air, qui ne veulent pas que Je parterre ait du sens commun, et qui seraient fâchés d'avoir ri avec lui, fût-ce de la meilleure chose du monde? Je vis l'autre jour sur le théâtre un de nos amis, qui se rendit ridicule par là. Il écouta toute la pièce avec un sérieux le plus sombre du monde, et tout ce qui égayait les autres ridait son front. A tous les éclats de risée, il haussait les épaules, et regardait le parterre en pitié; et quelquefois aussi, le regardant avec dépit, il lui disait tout haut : Ris donc, parterre, ris donc *. »

Le trait est d'un, bel esprit du temps nommé Plapisson. Placé sur le théâtre, il haussait les épaules à chaque fois que le parterre éclatait de rire, et il disait tout haut dans son dépit: « Ris donc, parterre, ris donc ! »

Molière faisait grande différence entre Tapprobation du parterre et le dédain des marquis. Préventioa aveugle, complaisance affectée, délicatesse ridicule, voilà ce qu'il mettait d'un côté ; de l'autre, il aimait à voir le bon sens capable de juger d'une pièce selon les règles, mais surtout l'habitude de se laisser prendre aux choses, ce qui est la bonne façon de juger.

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