Bossuet. Oraison funèbre de Michel Le Tellier
veau. Mais cette dame lui dit : « Nos meubles sont bien vieux, nous nous en sommes longtemps servis, ils pourront bien nous servir encore jusqu'à notre, mort qui ne tardera guère; il y a dans Paris des familles qui passent des jours sans manger, faute de pain, et qui couchent sur la paille, faute de lit; si vous m'en croyez, vous leur donnerez ces âS.OOO francs. » Et d'Aguesseau, les larmes aux yeux, remercia sa femme de l'avoir deviné ; ils gardèrent leur vieux mobilier, qui s'embellit du lustre d'une belle action. Lui-même continua d'aller ^à Versailles dans son vieux carrosse, traîné par deux chevaux qui, disent les contemporains, avaient bien de la peine à se traîner eux-mêmes.
Cependant, tout était-il excellent dans la magistrature et n'avait-elle pas ses plaies? Hélas! rien n'est parfait en ce monde. On y trouvait, par exemple, des gens comme le lieutenant criminel Tardieu et sa femme. Vous connaissez ce couple que Boileau a décrit avec tant de verve* : les souliers grimaçants de la femme, vingt fois rapetassés, sa jupe faite de trois thèses de satin (on imprimait certaines thèses sur du salin), où l'on pouvait lire le mot argumentabor. Tous deux vécurent dans la plus grande lésine. Nourris aux dépens des voisins et des cabaretiers, ils menèrent ce train jusqu'à ce qu'enfin deux voleurs, s'introduisant chez eux à neuf heures du matin, les tuèrent en les débarrassant d'un bien dont ils ne savaient pas profiter. Punition méritée, disait d'Ormesson.
Je viens de nommer d'Ormesson ; si des hommes comme lui résistent quelquefois à la volonté de la cour et refusent de sacrifier leur conscience et leurs principes au bon vouloir du roi, il en est d'autres qui ne marchandent rien quand il s'agit de lui plaire. A mesure que l'autorité de Louis XIV devient plus absolue, les magistrats sont plus souples, plus complai-
1 , Satire x.
sants et plus dociles. Henri IV lit venir uq jour devant lui le conseiller M. de Turin, dont nous ^vons déjà parlé; il s'agissait d'un procès entre deux membres de la famille de Bouillon : « Je veux que celui-ci gagne son procès », dit le roi en désignant son favori. « Eh bien ! Sire, lui répondit le magistrat, il n'y a rien de plus aisé, je vous enverrai les sacs, et vous jugerez vous-même l'affaire ». Pareille liberté ne devait pas se retrouver chez Harlay, qui, au dire de Saint-Simon, tenait équitablement la balance entre Pierre et Jacques; mais s'apercevait -il qu'il s'agît d'un courtisan, tout aussitôt il était vendu. Chez cet homme, nous pouvons vérifier cette triste loi de la nature humaine, qui fait tout empirer avec le temps.
Ainsi l'on voit fleurir pendant deux ou trois générations, dans quelques familles, les vertus et les mœurs; puis tout se gâte et s'altère. Harlay a changé la sévérité de la vieille magistrature en une sorte de rigueur pharisaïque, qui le rend redoutable à tout le monde, en fait un cruel mari, un père barbare, un frère tyran, un président dur et farouche, insupportable aux plaideurs, aux avocats, aux magistrats. Ses bons mots sont cuisants et emportent la pièce. Ce n'est plus de la gaieté ou de la plaisanterie, c'est un sel amer, une licence funeste, Il faut dire quil fut bien puni; il eut un fils qui devint son fléau, comme il était né pour être le fléau de son fils, dit Saint-Simon. Ce fils était un composé de l'austérité parlementaire et de la dissipation des gens du monde. Guindé, pédant, capricieux, il répète tristement les bons mots de sou père. Avare au fond, il joue le prodigue par air; chasseur par faste, magnifique en singe de grand seigneur, il se ruine avec un extérieur austère, triste et sombre. D'humeur incompatible, ils vivaient cependant ensemble, sans se parler jamais. Ils s'écrivaient quand ils avaient quelque chose à se communiquer. Le père se levait devant son fils et demandait qu'on apportât un biège
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à H. de Harlay. A table, nul propos, mais force complimenta, une comédie continuelle ^.
Les femmes mêmes, dans la magistrature, conmiencent à se gâter avec le temps, et les vieilles vertus dégénèrent en humeur bizarre. Je pourrais vous citer plus d'une présidente ridicule. Tallemant des Rèaux nous en offre à foison; mais j'aime mieux vous présenter le portrait moins satirique de madame Talon, dessiné très finement par Fléchier *. C'était ta mère de l'avocat général du roi, Denis Talon. Ce magistrat austère n'inspirait pas aux criminels une plus grande terreur que celle dont sa mère lui faisait sentir le poids à lui-même. Elle l'accompagne aux grands jours daClermont en Auvergne (1665). Elle se doute que les marchands de cette ville voudront profiter de la circonstance pour vendre tout plus cher. Aussitôt, elle fait apporter chez elle les balances, les poids et les mesures de ces marchands; elle ne tarde pas à s'apercevoir que la livre à Clermont n'est que de quatorze onces, au lieu de seize. Elte provoque contre eux la sévérité des magistrats ; on règle le prix de toutes les denrées, du beurre, de la volaille, etc., etc. Mais elle n'oublie jamais que la livre n'a que quatorzeonces, et elle rabat d'autant sur le prix.
Elle s'imagine d'étabUr à Clermont des conférences pour venir en aide au soulagement des pauvres, comme à ParisV Le curé de la paroisse remercie le ciel de lui avoir envoyé une personne si charitable. Les dames de la ville s'assemblent, le curé veut dire quelques paroles d'exhortation, il se trouble. Madame Talon s'empare de la parole, fait un long discours et termine, dit Fléchier, par une figure de rhétorique qui émut toute cette pieuse troupe et fit qu'on travailla à faire des règlements. Elle décide que la caisse, où il n'y aura jamais plus de
1. Mémoires du duc de Saint-Simony t. !•% p. 90; t. IX, p. 266.