ÉTAT - MAJOR GÉNÉRAL
Au quartier général, à Alger, le 14 avril 1842.
Soldats I
J'ai à vous signaler un fait héroïque qui, à mes yeux, égale, au moins, celui de Mazagran : là, quelques braves résistent à plusieurs milliers d'Arabes ; mais ils sont derrière des murailles, tandis que, dans le combat du 11 avril, vingt-un hommes porteurs de la correspondance sont assaillis en plaine, entre Bou-Farik et Mered, par deux cent cinquante à trois cents cavaliers arabes venus de l'Est de
(1 Cet ordre du jour avait un supplément destiné k mettre k l'ordre du jour MM. de Breteuil et Corcy, officiers de chasseurs d'Afrique, et MM. Durun et Lacarde, capitaines au 26^ de ligne.
la Mitidja. Le chef des soldats français, presque tous du 26' de ligne, était un sergent nommé Blandan.
L'un des Arabes, croyant à l'impossibilité de la résistance d'une si faible troupe, s'avance et somme Blandan de se rendre. Celui-ci répond par un coup de fusil qui le renverse. Alors, s'engage un combat acharné : Blandan est frappé de trois coups de feu. En tombant il s'écrie : « Courage ! mes amis ! dejendez-vous jusqu 'à la mort ! »
Sa noble voix a été entendue de tous, et tous ont été fidèles à son ordre héroïque ; mais bientôt le feu supérieur des Arabes a tué ou mis hors de combat seize de nos braves. Plusieurs sont morts ; les autres ne peuvent plus tenir leurs armes ; cinq seulement restent debout. Ce sont Bire, Girard, Estai, Marchand et Lemercier ; ils défendaient encore leurs camarades blessés ou morts, lorsque le lieutenant-colonel Morris, du 4° de chasseurs d'Afrique, arrive de Bou-Farik avec un faible renfort. En même temps, le lieutenant du génie de Jouslard, qui exécute les travaux de Mered, accourt avec un détachement de trente hommes ; le nombre des nôtres est encore très inférieur à celui des Arabes ; mais compte-t-on ses ennemis quand il s'agit de sauver un reste de héros ?
Des deux côtés, l'on se précipite sur la horde de Ben- Salem : elle fuit, et laisse sur la place une partie de ses morts.
Des Arabes alliés lui ont vu transporter un grand nombre de blessés ; elle n'a pu couper une seule tête ; elle n'a pu recueillir un seul trophée dans ce combat, où pourtant elle avait un si grand avantage numérique.
Nous avons ramené nos morts, non mutilés, et leur avons donné les honneurs de la sépulture. Nos blessés ont été portés à l'hôpital de Bou-Farik, entourés des hommages d'admiration de leurs camarades.
Lesquels ont le plus mérité de la Patrie, ou de ceux qui ont succombé sous le plomb, ou des cinq braves qui sont restés debout, et qui, jusqu'au dernier moment, ont couvert les corps de leurs frères? S'il fallait choisir entre eux, je
répondrais : « Ceiix qui n'ont point été frappés » ; car ils ont vu toutes les phases du combat, dont le danger croissait à mesure que les combattants diminuaient, et leur âme n'en a point été ébranlée.
Mais je ne veux pas établir de parallèle ; tous ont mérité que l'on gardât d'eux un éternel souvenir.
Je compte parmi eux le chirurgien sous-aide Ducros, qui, revenant de congé, rejoignait son poste avec la correspondance. Il a saisi le fusil d'un blessé, et a combattu jusqu'à ce que son bras eût été brisé.
Je témoigne ma satisfaction au lieutenant-colonel Morris, qui, en cette circonstance, a montré son courage habituel, tout en regrettant d'avoir mis en route un aussi faible détachement.
Je la témoigne aussi à M. le lieutenant du génie de Jouslard, qui n'a pas craint de venir, avec trente hommes, partager les dangers de nos vingt et un héros.
Voici les noms des vingt et un Français porteurs de dépêches ; l'armée doit les connaître tous. La France verra que, ses enfants n'ont point dégénéré, et que, s'ils sont capables de grandes choses par l'ordre, la discipline, et la tactique qui gouvernent les masses, ils savent, quand ils sont isolés, combattre comme les chevaliers des anciens temps.
26" de ligne.
Blandan, sergent, 3 blessures, mort.
Leglair, fasihor, amputé de la cuisse.
GiRAUD, fusilier, 2 blessures, mort.
Elie, fusilier, 1 blessure, mort.
BÉALD, fusiher, 2 blessures.
Leconte, fusilier, 2 blessures, mort.
Zanher, fusilier, 1 blessure.
Kamachar, fusilier, 1 blessure, amputé de la cuisse.
PÈRE, fusilier, 1 blessure.
Laurent, fusilier, 1 blessure.
BouRRiER, fusilier, 1 blessure.
Michel, fusilier, 2 blessures.
Laricon, fusilier, 1 blessure, mort.
BiRE, lusilier, non blessé.
Girard, fusilier, non blessé.
EsTAL, fusilier, non blessé.
Marchand, fusilier, non blessé.
4° c/iasseu?'s d'Afrique.
ViLLARS, brigadier, 1 blessure.
Lemercier, chasseur, non blessé.
DucASSE, chasseur, mort.
Ambulance de l'armée.
DucROS, sous-aide major, 1 blessure, amputé du bras.
Le Lieutenant général. Gouverneur général de l'Algérie,
Signé : BUGEAUD.
ARMÉE D;AFniQUE ORDRE GÉNÉRAL
ÉTAT - MAJOR GÉNÉBAL
Au quartier général, à Alger, le 6 juillet 1842.
L'aiTnée et les citoyens conserveront longtemps le souvenir de l'action héroïque des vingt braves commandés par le sergent Blandan, qui, le 11 avril dernier, entre Mered et Bou-Farik, préférèrent mourir que capituler devant une multitude d'Arabes. L'enthousiasme que produisit cette grande et belle action de guerre est encore dans toute sa force et bien loin d'être éteint. Je ne veux pas chercher à le raviver davantage ; mais il ne suffit pas de l'admiration des contemporains ; il faut encore la faire partager aux générations futures : elle multipliera les exemples des hommes qui préfèrent une mort glorieuse à l'humiliation du drapeau de la France.
Quel serait le cœur assez froid pour ne pas se sentir
électrisé en passant devant un monument élevé sur le lieu du combat, et où seraient retracés l'action et les noms des héros qui en furent les acteurs !
Ce mémorable combat ayant eu lieu sur notre principale communication, toute l'armée, tous les colons défileront fréquemment devant le glorieux monument ; on s'arrêtera, on s'inclinera. Qui pourrait calculer ce que le sentiment éprouvé par tous produira de gloire pour la Patrie !
Pour élever ce monument, il s'est ouvert une souscription chez M. le chef d'escadron Beauquet, remplissant par intérim les fonctions de chef d'état-major général de l'armée : c'est à lui que les corps, les officiers sans troupe, les fonctionnaires des diverses administrations, les citoyens devront adresser leurs offrandes.
Le résultat en sera publié par les journaux d'Alger.
Le Lieutenant général^ Gouverneur général, Signé : BUGEAUD.
Les produits de la souscription provoquée par le général Bugeaud furent consacrés à l'érection, sur la place du nouveau village de Beni-Méred, d'une pyramide quadrangulaire portant le nom des vingt et un modestes héros du combat du 11 avril 1842. Aujourd'hui, quand des détachements de l'armée arrivent à l'entrée du bourg, les hommes se mettent en ordre, et rectifient les détails de leur tenue ; devant la pyramide, les tambours s'arrêtent pour battre aux champs. Le détachement défile, les officiers saluent du sabre et de l'épée, et chacun se redresse en songeant à ce que la grande patrie française a déjà provoqué d'héroïsme et de dévouement.
Ce n'est pas sous la pyramide de Beni-Méred que sont inhumés Blandan et ses cinq compagnons de gloire. L'ancien cimetière de Bou-Farik, aujourd'hui propriété privée, contient un petit monument surmonté d'une croix de fer ; c'est là qu'ils reposent.
Le sergent Blandan a été un admirable type du soldat des e:uerres d'Afrique. Cet homme a incarné le devoir militaire, un devoir qui ne transige jamais ; il a eu jusqu'à la folie, jusqu'au sublime, la religion du drapeau, et, dans son indomptable énergie, ce jeune sous-officier ne s'est pas laissé troubler par la perspective d'une mort certaine. Il a été un humble martyr, et cet humble, revêtu de la capote glorieusement légendaire du fantassin français, a donné un magnifique exemple d'héroïsme.
Un ancien colonel, vieux soldat des guerres d'Afrique, M. Trumelet, a entrepris de faire élever une statue à Blandan. Le 29 juin 1884, il exposa au conseil municipal de Bou-Farik que rien ne rappelait sur la terre algérienne la gloire immortelle de cette armée qui a donné l'Algérie à la France et qu'il serait équitable que cet oubli fût réparé, ne fiit-ce que pour démontrer que l'exaltation des grands n'est pas toujours exclusive de la glorification des humbles qui ont su mourir pour la Patrie ; ce serait, en outre, ajoutait le colonel, un magnifique et fortifiant exemple pour l'armée de voir décerner les honneurs statuaires, et, par suite, l'immortalité qu'ils entraînent, à un simple sergent, à un enfant du peuple, de le présenter ainsi aux soldats du présent et à ceux de l'avenir, revêtu de sa capote de sous-officier.
La municipalité de Bou-Farik décida d'enthousiasme qu'une statue serait élevée à Blandan sur l'une des places de la ville et organisa sans désemparer un comité d'initiative, déclara en plus qu'appel serait iait à une souscription publique, et, séance tenante, s'inscrivit en tête pour une somme de trois mille francs.
Un journal spécial, la France militaire^ qui se distingue par son ardent patriotisme, ouvrit ses colonnes à la souscription ; celle-ci eut un succès énorme dans cette armée française où toutes les idées généreuses lont si bien leur chemin. C'est que l'armée prend jalousement soin de sa gloire et n'entend pas oublier les héros du temps passé.
« D'Assas, simple capitaine, s'écriait la France militaire, a sa statue ; que Blandan, simple sergent, ait la sienne. S'il existe quelque part une égalité, c'est l'égalité devant la mort, devant le sacrifice. Que l'on décerne les honneurs statuaires à tous ceux qui ont su bien mourir pour la patrie, aux petits comme aux grands, et que l'on rende le bronze accessible à tous les degrés de la hiérarchie militaire. »
Le 26'' régiment de ligne n'a pas oublié Blandan. L'ordre général lancé avec tant d'à-propos par le général Bugeaud, est inscrit en tête du livre d'ordres du régiment. Tous les ans, le 11 avril, cet ordre du jour est lu à la troupe, puis le colonel passe la revue, et s'arrête devant l'ancienne compagnie du sergent. On fait l'appel, et, au nom de Blandan, le capitaine répond :
« Mort au champ d'honneur. »
Puis le 26° de ligne tout entier va assister à un service funèbre, où se rendent également les autorités civiles et militaires du lieu où le régiment tient garnison.
Le soir, un banquet réunit le colonel et les officiers ; à ce banquet vient prendre place, depuis plusieurs années, le dernier survivant du combat de Beni-Méred. C'est un nommé Marchand, simple aiguilleiu* à la compagnie des chemins de fer du Nord, et qui ne fut nommé chevalier de la Légion d'honneur qu'en 1854.
Le libellé de la décoration portait : « Services exceptionnels. »
C'était vrai cette fois.