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CHAPITRE IV

SOMMAIRE

Le général Bugeaud. Son passé militaire, sa mission à Blaye. Le général Bugeand en Algérie. Son système de guerre, mulets, flanqueurs, embuscades. La casquette du père Bugeaud. Le maréchal Bugeaud. Sa mort. — Tolérance du maréchal Bugeaud. La messe au camp. L'abbé G'tallhcr. Monseigneur Dupuch. Les jésuites. L'adminislration et le clergé en Algérie. L'œuvre de l'évoque d'Alger. — Echange de prisonniers par l'intermédiaire de Mgr Dupuch. L'intendant Massot. Le capitaine Morizot. Le père Lanternier. Le lieutenant de Mirandol. Le jeune Bcauprètre. L'abbé Sachet. — Le sergent Blaudaa. Le moaumeut de Beni-Mered.

Le successeur du maréchal Valée (1) dans le gouvernement de l'Algérie avait un glorieux passé militaire. Vélite en 1803, grenadier en 1804, Bugeaud déchirait bravement la cartouche à la bataille d'Austerlitz et gagnait ses galons de caporal. On eût peut-être bien étonné l'empereur Napoléon si on lui eut dit alors : « Ce caporal que vous apercevez dans le rang avec ses larges épaules, ses yeux ronds et ses cheveux roux, dormira un jour côte à côte près de vous sous le dôme des Invalides. »

Sous-lieutenant en 1805, Bugeaud fut grièvement blessé au combat de Pultusk ; il était nommé lieutenant adjudantmajor en 1807. Passé en cette qualité àl'armée d'Espagne, il

(1) Le g(?néral Bn^reand fut Tiotnmé »inT<>rneur de r Algérie en 1841.

devint capitaine de grenadiers au 116" de ligne qui faisait partie de l'armée d'Aragon commandée par le maréchal Suchet.

Chef de bataillon après la prise de Tortose, il se distingua une première lois en dégageant avec huit cents hommes d'élite le iort d'Amposta, puis fat mis à la tête d'une colonne mobile avec laquelle il détruisit les bandes d'Aragon et exécuta de hardis coups de mains contre l'armée anglaise débarquée à Alicante. Au combat d'Ordal en 1813, il enleva un escadron entier de hussards noirs anglais. Cet exploit tat récompensé par le grade de lieutenant-colonel.

Nommé colonel du 14' de ligne en 1814, Bugeaud fut réclamé par le maréchal Suchet qui pendant les Cent jours était à la tête de l'armée des Alpes ; il le jugeait digne de commander son avant-garde dans la vallée de Tarentaise. Le colonel attaqua résolument l'armée austro-sarde et enleva, dans deux attaques de nuit, deux bataillons de chasseurs piémontais.

Le 28 "uin 1815, le colonel Bugeaud, séparé du maréchal Suchet, apprend la nouvelle de la bataille de Waterloo. Mais il ne croit pas devoir suspendre les hostilités ; il rassemble ses soldats, leur lait jurer de mourir pour la défense du drapeau, et comme au moment môme on lui signale l'approche des Autrichiens :

« Messieurs, dit-il à ses officiers, reprenez vos postes et rappelez-vous vos instructions : La France nous reste. »

Le fait d'armes qui suivit ces laconiques paroles est certainement l'un des plus beaux de notre histoire militaire. A la tête de dix-sept cents soldats, le colonel Bugeaud repoussa dix mille Autrichiens et dans un furieux combat de dix heures, leur tua ou blessa deux mille hommes, et leur fit un miUier de prisonniers.

Compris dans la mesure du licenciement de l'armée, Bugeaud se retira à Excideuil en Périgord, pendit au clou son ëpée, s'habilla de la bure du paysan et entreprit de coloniser une des contrées alors les plus arriérées et les plus

AUD-EL-KAL)Ell

solitaires de la France. Après avoir été tueur d'hommes, il se taisait semeur de blé ; il n'avait que trente et un ans.

Le gouvernement de juillet, en avril 1831, replaça le colonel Bugeaud dans les rangs de l'armée et le nomma général de brigade. Les électeurs de la Dordogne, l'année suivante, l'envoyèrent à la Chambre des députés comme leur représentant.

Ici nous arrivons à une phase de la vie du général Bugeaud sur laquelle nous n'insisterons pas, et que les partis politiques n'ont pas manqué de critiquer avec une acrimonie plus ou moins sincère. La duchesse de Berry, après les événements de la Vendée (1), ayant été arrêtée à Nantes, il fut chargé de la garder au château de Blaye.

Détail assez peu connu : son officier d'ordonnance était alors un jeune sous-lieutenant qui s'appelait Saint- Arnaud.

On a représenté le général Bugeaud comme un véritable geôlier ; la vérité est qu'il ne se départit pas d'un proiond respect pour son illustre prisonnière ; celle-ci lui dit, le jour de la naissance de sa fille :

« Général, vous avez déjà deux filles ; celle-ci sera la troisième. »

Ce n'est pas ainsi que l'on parle à son geôlier. Plus tard, il accompagna la duchesse de Berry jusqu'à Palerme et la remit entre les mains de son mari, le marquis de Lucchesi- PalJi.

M. Dulong, ayant eu l'imprudence de jeter à la tête du général, en pleine Chambre, le pénible souvenir de Blaye, un duel s'ensuivit et le député reçut une balle qui lui fracassa le crâne.

Devenu la bête noire des radicaux du temps, accusé du massacre de la rue Transnonain quoique pendant l'émeute du 13 avril 1834, lui et ses soldats n'eussent même point passé par cette voie, le général Bugeaud sollicita un com-

mandement actif. C'est alors qu'il vint dans la province d'Oran, où il débloqua le général d'Arlanges à l'embouchure de la Taûia, ravitailla Tlemcen à deux reprises en présence de toutes les iorces d'Abd-el-Kader, et écrasa celles-ci au combat de la Sickah.

Lorsqu'il prit en 1841 le gouvernement de la colonie, le général, doué d'un très grand esprit d'observation, avait étudié déjà l'Algérie sous tous ses aspects.

E?îse et aratro, telle fut l'admirable devise qu'il adopta, comprenant que s'il iallait irapper d'une main, on devait organiser, coloniser de l'autre.

Le vainqueur de la Sickah s'annonça à l'armée d'Afrique par la proclamation suivante :

« Soldats de l'armée d'Afrique,

)) Le roi m'appelle à votre tête.

» Un pareil honneur ne se brigue pas, car on n'ose y prétendre ; mais si on l'accepte avec enthousiasme pour la gloire que promettent des hommes comme vous, la crainte de rester au-dessous de cette immense tâche modère l'orgueil de vous commander.

» Vous avez vaincu les Arabes, vous les vaincrez encore ; mais c'est peu de les faire fuir, il faut les soumettre. Pour la plupart, vous êtes accoutumés aux marches pénibles, aux privations inséparables de la guerre. Vous les avez supportées avec courage et persévérance, dans un pays de nomades qui en fuyant ne laissent rien au vainqueur. La campagne prochaine vous appelle de nouveau à montrer à la France les vertus guerrières dont elle s'enorgueillit.

» Je demanderai à votre ardeur, à votre dévouement au pays et au roi, tout ce qu'il faut pour atteindre le but ; rien au-delà.

» Soldats 1 à d'autres époques, j'avais su conquérir la confiance de plusieurs corps de l'armée d'Afrique ; j'ai l'orgueil de croire que ce sentiment sera bientôt général.

parce que je suis bien résolu à tout iaire pour le mériter. Sans la confiance dans les chefs, la force morale, qui est le premier élément de succès, ne saurait exister; ayez donc confiance en moi, comme la France et votre général ont confiance en vous. »

Le programme du général Bugeaud était fort simple ; il se proposait de donner une plus grande impulsion à l'off'ensive, de frapper avec énergie les tribus arabes de la province d'Alger pour les soumettre une bonne fois, en détruisant les dépôts fortifiés de l'ennemi. Mascara, Tegdempt, Boghar et Thaza (1).

Le nouveau gouverneur comprenait enfin la vraie, la seule guerre alors possible en Airique.

Après le double ravitaillement de Tlemcen Abd-el-Kader, qui supportait une défaite mieux qu'une mystification, avait dit : « Ce Français est un renard et son armée est un serpent ; mais sera-t-il un lion?»

La réponse ne se fit pas attendre, et fut brutalement donnée à la Sickah.

Lorsque trois ans plus tard, l'émir apprit la nomination le Bugeaud au commandement supérieur de l'armée d'Algérie, sa confiance en fut ébranlée, et il eut le pressentiment que son redoutable adversaire mettrait toute son ardeur à réparer la iaute politique commise à la Tafna.

Pour le général français l'ofl'ensive ne devait pas consister à sortir simplement des villes de la côte, dans lesquelles on se fortifiait depuis dix ans , afin d'entreprendre quelques courses ou opérer quelques ravitaillements; l'offensive pour lui était la puissance de porter ses coups au loin, d'attaquer à fond au lieu de riposter toujours, et peur cela il entendait avoir la liberté absolue de ses mouvements. Il prétendait former des colonnes expéditionnaires aussi légères que les rassemblements armés

(1) Tiaret est construit près de l'ancienne fortification de Tegdempt et Teniet-elflâad, près de Thaza.

d'Abd-el-Kader ; en Algérie, disait-il, c'est le plus léger qui finit par être le plus fort. Les prédécesseurs du général se plaignaient constamment de leurs énormes convois sans avoir l'énergie de s'en débarrasser ; lui eut le courage de se heurter de iront aux principes admis et à la routine, aux théories et aux sophismes qui avaient résisté à dix années d'expérience.

11 ne voulut plus une seule voiture dans ses expéditions et créa, au moyen de mulets, un système de transports mobiles qui dure encore de nos jours malgré les perfectionnements apportés à nos voies de communication.

Il ne voulut admettre aussi que peu d'artillerie, sans la supprimer complètement, car elle est utile pour soutenir le moral des troupes quelque excellentes qu'elles soient, mais il la réduisit au strict nécessaire. C'était une véritable révolution dans la guerre d'Afrique ; l'armée sentit que l'on sortait de la voie inconséquente des tâtonnements. Elle ne tarda pas à constater que les mulets les ministres (i), passaient partout, qu'ainsi les latigues, du soldat étaient considérablement diminuées parce qu'il n'était plus dans l'obligation de prendre la pioche pour tracer une route aux voitures, et que l'on pouvait enfin atteindre ces insaisissables ennemis qui nous échappaient toujours auparavant.

Dès les premières fois que les soldats de notre armée aperçurent au combat le vainqueur de la Sickah, ils admirèrent cette mâle figure à laquelle était attachée une supérieure expression d'énergie, de finesse et de calme, et au milieu de laquelle brillait un œil bleu qui avait des éclairs dans le danger, et tous furent animés de cette confiance qui rend les armées invincibles.

(1) Les soldats d'Afrii|ue ont appelé ainsi les mulets parce qu'ils sont chargés des affaires de l'Etat. C'est l'explication qui fut donnée k un ministre de Louis-Philippe, chargé d'une mission à Constantine, et qui s'élonna, à un mauvais passage de la route, d'enteudre les trainglots ou soldats du train, crier avec force jurons :Hue ! ministre ! Il est bien entendu que le vrai ministre rit heauroup.

Le général Biigeaud ne se renfermait pas dans un orgueilleux mutisme ; sachant quelle était l'intelligence des troupes qu'il avait sous ses ordres, il entreprit de les initier par ses allocutions à la guerre qu'il rêvait. Aux officiers supérieurs et subalternes, aux soldats eux-mêmes, il aimait à communiquer ses plans. Son discours la veille de la bataille d'Isly, discours qui trouvera sa place au cours de ces récits, est demeuré célèbre. L'armée se familiarisa peu à peu avec les enseignements militaires de l'illustre guerrier qui les présentait dans des termes d'une admirable simplicité soit parla parole, soit parla voie des ordres du jour.

Lors de la première campagne de Médéa, il avait donné une humiliante leçon aux discoureurs de l'armée. Chacun pensait qu'il allait attaquer de front le col de Mouzaïa qui conduit à cette ville, quitte à subir de grandes pertes, pertes dont on se console trop aisément avec des bulletins pompeux. Mais le général Bugeaud ayant lait partir dans la nuit ses divers impedimenta ainsi que quatre ou cinq escadrons de spahis, lui-même, avec le gros de la colonne, dessina un grand mouvement tournant de façon à attirer l'ennemi à lui. Certains officiers supérieurs, trop disposés à la critique, se mirent à murmurer, arguant que le mouvement ordonné ne produirait sur les Arabes aucun effet moral. Le général ayant eu connaissance de ces propos, n'en continua pas moins son mouvement, et quand il aperçut les Arabes massés dans les ravins pour l'attaquer, ordonna un brusque retour offensif. Alors on vit apparaître les escadrons de spahis dont personne n'avait compris le départ au milieu de la nuit ; ces escadrons chargèrent à fond les rassemblements arabes pris à revers, et aideront ainsi l'armée à disperser les forces régulières et irrégiilières d'Abd-el-Kader.

Bugeaud ayant réuni le soir autour du feu du bivouac les officiers de l'armée, leur expliqua avec bonhomie son plan de la journée. En terminant , il prit un air

sévère pour dire à ceux qui s'étaient permis des critiques déplacées :

« Aussi bien que d'autres, messieurs, et en épargnant le sang du soldat, je sais produire un effet moral suIjÎsant. »

Certain jour, après une marche de nuit laite pour surprendre des tribus révoltées, il donna l'ordre de camper, bien que les Arabes encore en vue eussent à peine commencé leur mouvement de retraite. Un bel esprit du 17* léger pérorait, s'étonnant qu'on eût laissé l'ennemi s'échapper. L'orateur en était au milieu de son discours lorsqu'il se sentit arrêté par une large main qui s'appuyait sur son épaule :

« Vous en parlez bien à votre aise, monsieur le discoureur, dit une grosse voix railleuse; on voit bien que vous ne tenez pas la queue de la poêle. »

Tout le monde reconnut le général, qui, sans mauvaise humeur, voulut bien expliquer les raisons de sa conduite. Deux ou trois jours après, l'événement vint lui donner raison et l'expédition eut le résultat désiré.

Ces enseignements, il les multipliait à propos des moindres opérations de la guerre savante et méthodique qu'il avait entreprise. Dans un ordre du iour, il donna les motils pour lesquels on devait renoncer à l'emploi des tirailleurs à cheval dont on flanquait les colonnes : leur ieu inefficace n'empêchait pas les balles d'atteindre les convois où elles semaient le désordre et la confusion ; il fit de même pour substituer au système académique des grand'gardes, fait pour les guerres d'Europe, un système d'embuscades qui formait un réseau infranchissable aux maraudeurs ennemis.

En dehors de ses nombreux ordres du jour, l'illustre général résuma son système de guerre dans des instructions écrites dont nous détachons les lignes suivantes :

« Quand j'ai en face de moi une force sans unité, sans science, sans volonté combinée, je ne compte pas le nom-

bre de mes adversaires. Plus la masse est nombreuse,

plus ma victoire est certaine Si c'est en plaine que

i'aborde cette masse, mes obus et mes boulets y feront de larges trouées, dans lesquelles je plongerai mes escadrons comme un glaive qui creuse la mort dans les plaies de mon ennemi. Si la montagne prête à la masse un abri précaire, je dirai à mes iantassins : Entants, voici ces fiers Arabes qui vous défient à la course ; et, les sacs pesants laissés sous bonne garde, mes petits chasseurs, déchaînés comme une meute ardente, enlèveront à la baïonnette ces mamelons d'où pleuvent les balles.

» On perd peu de monde, et l'ennemi, étonné de se voir atteint corps à corps, malgré sa barrière de leu, tombera comme les fleurs sous la baguette de Tarquin. »

Nous avons parlé des leçons qu'il se plaisait à donner aux (rondeurs ; rappelons-en une dernière. Une de ses colonnes longeant un ;our le Chéliff, était harcelée par deux ou trois mille cavaliers. Un officier supérieur fit observer à haute voix qu'il ne comprenait pas l'inaction des magnifiques escadrons du général Bourjolly et pourquoi ils n'étaient pas appelés à charger. A ce moment Bugeaud prenait des renseignements sur les gués du Chéhff, et apprenait que ceux-ci n'existaient que près de passages étroits pratiqués dans les berges du fleuve, élevées en moyenne de huit ou dix mètres, par suite de la profondeur du lit qu'il s'était creusé depuis des siècles dans un sol argilo-calcaire. Quand la colonne lut arrivée à hauteur d'un de ces gués, il fit faire halte et envoya contre la cavalerie arabe deux bataillons sans sacs. Tout le monde se prit à rire, le frondeur ayant ajouté : « Voilà maintenant que le général en chef veut attraper des cavaliers avec des iantassins. »

Cependant l'ennemi reculait devant les deux bataillons français, et comme les cavahers ne pouvaient passer qu'un à un sur les passages étroits pratiqués sur les berges à l'endroit précis du gué, une centaine d'entre eux étaient à

peine sur l'autre bord lorsque la masse fut assaillie par notre infanterie. Au bout de quelques minutes, le Chéliff roulait une quantité de cadavres d'hommes et de chevaux. Le succès était complet. Ayant mandé l'imprudent, qui par ses discours avait porté une grave atteinte à la discipline, Bugeaud lui dit avec calme :

« Monsieur, je viens de vous montrer comment on attrape des cavaliers avec des fantassins. Le colonel X... prendra dès aujourd'hui le commandement de votre brigade en attendant votre successeur ; vous rentrez en France. »

On disait alors, et on a dit depuis que la guerre d'Algérie était une mauvaise école pour l'armée, les soldats s'habituant à combattre un adversaire qui n'oppose jamais une résistance sérieuse, et les généraux oubliant les règles de la grande tactique. Voici en quels termes le maréchal répondait à une critique que beaucoup de militaires sérieux trouvent exagérée :

« Ne croyez pas, généraux d'Afrique, que vous appreniez ici l'art de la grande guerre qu'on doit faire quand on a devant soi des armées solides et disciplinées. Certes, vous éprouveriez de terribles désillusions si vous vouliez employer vis-à-vis d'une de ces armées la tactique que nous avons adoptée vis-à-vis des Arabes. Mais quelle excellente école préparatoire pour nous tous, chefs et soldats, que ces campagnes d'Afrique ! Le général y étudie pratiquement toutes les importantes questions relatives au bien-être de ses soldats : approvisionnements, moyens de transport, etc., etc.; U apprend à les conduire et à user d'eux sans excéder leurs forces, à poser son camp, à se garder, etc., etc. Les officiers et les soldats s'aguerrissent par des combats incessants, s'accoutument à la faim, à la soif, à la marche, sous toutes les températures, et aux privations de toute sorte sans se laisser démoraliser. Le difficile à la guerre n'est pas tant de savoir mourir que de savoir vivre. Les officiers, souvent engagés avecleurs ba-

taillons et leurs compagnies dans des actions isolées, prennent l'habitude du commandement et delà responsabilité. Nous ne sommes ici qu'à l'école primaire, mais si nous savons profiter des leçons que nous y recevons, nous deviendrons certainement les meilleurs élèves des écoles secondaires. »

Sages et profondes paroles, qui ont reçu une éclatante confirmation dans les campagnes de Crimée, d'Italie, de Chine, du Mexique, où les troupes appartenant à l'arméepermanente d'Alrique se sont couvertes d'une gloire immortelle ! Après la malheureuse guerre de 1870, on a méconnu cette armée et il a été convenu que ses habitudes de laisser aller avaient contribué à nos revers. Sans rappeler que les trois régiments de zouaves et les trois régiments de tirailleurs algériens se sont héroïquement iait écraser à la bataille de Frœschwiller du 6 août, perdant les trois quarts de leur effectif, nous dirons seulement que l'opinion publique, aigrie par des désastres sans précédents dans notre histoire et ordinairement inconsciente, pouvait bien accuser notre vaillante armée africaine lorsque tour à tour elle avait accusé et calomnié nos officiers et nos soldats.

Chacun a voulu oublier l'affaissement des caractères et l'affaiblissement sinon la perte de l'esprit militaire chez un peuple devenu sceptique et assoiffé de bien-être matériel !

Nous avons dit plus haut que le général Bugeaud dut substituer le système des embuscades au système classique des grand'gardes. En effet, lorsque ce dernier était suivi, les factionnaires places devant les Ironts de bandière de la compagnie des grand'gardes se croyaient généralement couverts par elle et se relâchaient de leur surveillance. Les maraudeurs n'avaient pas de peine à se glisser entre la grand' garde et le camp etvenaient souvent exécuter au milieu des hommes endormis des coups de main de la plus invraisemblable audace. Comme tous les voleurs indigènes, ils se mettaient nus, sans autre arme qu'un poignard entre les

dents. Chose difficile à croire, ils se déguisaient en buisson. Le factionnaire ne comptait pas toujours le nombre des buissons qu'il avait devant lui, et ne s'apercevait pas qu'un d'eux avançait toujours vers le camp quand la monotonie de la iaction lui faisait tourner le dos pour se promener lentement sur l'emplacement qui lui était assigné ; à un moment donné, le buisson tombait, et il en sortait un Arabe qui se glissait dans le camp ou qui arrachait un faisceau d'armes avec lequel il bondissait dans la broussaille. Une nuit, ces maraudeurs enlevèrent le mulet à bagages du général en chef au milieu des tentes de l'état-maior général. Une autre fois, deux d'entre eux avisèrent un grand ballot enveloppé dans une couverture blanche ; ils l'enlevèrent et se mirent à détaler. Mais quelque chose se démena vigoureusement ; ils le laissèrent tomber, et il en sortit un lieutenant de grenadiers qui s'était enveloppé dans cette couverture pour dormir.

Avec le nouveau système de grand'gardes, chaque capitaine disposait sa compagnie par groupes de deux, trois ou quatre hommes, qui, blottis dans des plis de terrain, derrière des broussailles, des amas de pierre, attendaient les Arabes le doigt sur la détente du fusil et ne tiraient qu'à bout portant. Encore les zouaves prirent-ils l'habitude de ne plus même faire leu ; ils tuaient l'ennemi à la baïonnette, silencieusement et sans bruit, tant pour ne pas donner l'éveil au camp et prévenir les paniques que pour ne pas avertir les autres maraudeurs (1).

Les scènes militaires au théâtre donnent les idées les plus tausses sur la guerre, et ceux qui n'ont iamais guerroyé se figurent volontiers qu'une grand'garde est représentée par des groupes d'hommes dormant à la belle étoile, enveloppés de manteaux, l'escopette au poing, gardés par un des leurs qui se promène de long en large en lançant dans les ténèbres un regard iarouche, et en entretenant

(1) Les zouaves furent les premiers à adopter le système des embuscades que perfectionna par la suite le général Bugeaud.

de temps à autre le feu qui réchauffe ses camarades. Il peut en être ainsi pour les bandits de F?'a-Diavolo, mais en Afrique, il en est tout autrement. Personne ne repose quelque temps qu'il lasse, qu'il pleuve, qu'il vente, ou qu'il neige. Les factionnaires des petits postes sont accroupis dans la broussaillo comme des bêtes fauves, guettant du regard le moindre indice, prêtant l'oreille au moindre bruit; ceux des plus importants veillent aussi. Si quelques hommes sommeillent, c'est pendant que leurs voisins immédiats sont en éveil, et encore les dormeurs sont impitoyablement secoués si leur sommeil est bruyant.

Tant de vigilance n'empêchait pas à cette époque qu'il n'y eût parfois des surprises. Pendant une nuit, les régu- Uers d'Abd-el-Kader se glissèrent 'usqu'au camp en passant à travers les grand'gardes des zouaves et vinrent en rampant tirer sur nos soldats endormis ; le feu fut un instant très vif et les officiers eurent quelque peine à rassembler les nôtres. Bugeaud, à peine vêtu, se jeta un des premiers dans la mêlée et tua de sa propre main deux réguliers. Le combat n'eut que peu de durée et l'ennemi fut repoussé. Au moment où il rentrait dans sa tente, le général s'aperçoit que chacun souriait en le regardant ; il porte la main à sa tête, et constate qu'il était coiffé du vulgaire bonnet de coton. Il réclame alors cette casquette légendaire qui excita si souvent l'étonnement de nos soldats, parce qu'elle avait à leurs yeux une forme étrange, visière en avant et visière par derrière. Aussitôt mille voix demandent la casquette du général.

Dès le lendemain, quand les clairons sonnèrent la marche des troupes, les zouaves accompagnèrent la sonnerie en chantant à tue-tête :

As-tu vu

La casquette,

La casquette?

As-lu vu

La casquette

Du père, Bugeaud ?

Ce refrain devait rester populaire dans l'armée. Aujourd'hui encore, la marche des troupes d'Algérie ne s'appelle plus que la Casquette.

Bugeaud fut le premier à rire des refrains des zouaves. Bien des fois, on l'entendit lui-même crier au clairon de piquet : « Sonne la casquette. »

La bravoure personnelle du général était légendaire et devenait de la témérité lorsqu'il s'agissait d'épargner la vie du soldat. Dans nos guerres d'Atrique, on voit toujours les Arabes fuir devant notre avant-garde et s'acharner contre notre arrière-garde. C'est là que se livre le vrai combat, et ce n'est pas un mince titre de gloire pour le général Renault, le héros de Champigny, d'avoir été surnommé jadis Renault de Carrière-garde. Le Français est de tous les soldats du monde celui qui aime le moins à s'abriter; mû par un sentiment de bravoure exagérée, il ne craint pas de servir de cible à l'ennemi. Dès son arrivée, le général Bugeaud en fit la remarque et donna les ordres les plus sévères pour qu'il n'en fàt plus ainsi et prêcha d'exemple.

Irrité un jour d'entendre une violente fusillade à son arrièregarde, il s'y rendit seul et mit pied à terre au milieu du sifflement des balles. Courant au travers de la ligne des tirailleurs, il saisit les hommes trop téméraires et les força à chercher un abri derrière des rochers, des arbres ou les plis de terrain.

« Animal, cria-t-il, au milieu du feu, à un soldat qui se découvrait complètement, je me î'....iche de ta peau, mais je veux la conserver; car si tu meurs ici, je ne peux pas te remplacer. Crois ton vieux chel, qui n'a jamais eu peur, mon garçon : le plus malin à la guerre, c'est celui qui tue sans se faire tuer. »

La sollicitude du général en chef pour le bien-être du troupier était immense. Sur sa table était toujours servi un pain de munition, examiné avec soin ; il n'oubliait pas les années passées à cultiver son domaine d'Excideuil. C'est

également en connaisseur qu'il vérifiait le troupeau de l'administration, et malheur à l'intendant qui aurait eu la faiblessb d'accepter de lournisseurs peu scrupuleux une de ces bêtes étiques qu'ils dépècent sous la dédaigneuse dénomination : viande de soldat. Quand il s'agissait d'améliorer la situation matérielle de ses troupes, Bugeaud non seulement faisait preuve de la sollicitude la plus constante, mais déployait toutes les ressources de l'esprit le plus ingénieux et le plus inventif. S'étant établi avec une grosse colonne sur les bords du Chcliff et à un point stratégique très important, mais tout à fait désolé, sans bois, presque sans eau(l), il apprend que ses soldats se plaignent amèrement d'être astreints à un pareil séjour, et se récrient particulièrement sur l'absence du bois. xVussitôt l'agronome reparaît , et il dicte un ordre du jour sur le jujubier dont les hommes, à grands renforts d'écorchures, avaient peine à arracher quelques branches. « Vous avez sous les pieds, leur dit-il, une véritable forêt souterraine. » Et entrant dans les détails, il révèle aux troupes que ces arbrisseaux avaient de profondes racines de dix ou quinze centimètres de diamètre, et qu'en laissant une petite branche centrale choisie dans la touffe et après avoir creusé tout autour, on pouvait en extraire la racine mère, qui serait un excellent combustible.

Cet ordre du jour, raconte le capitaine Blanc dans ses intéressants Souvenues d'un vieux zouave, « était un modèle du genre et une preuve de ce dont était capable cet esprit éminemment pratique. »

Le lendemain, de nombreux feux de bivouac illuminaient le camp, alimentés par les racines de jujubier sauvage, et l'administration allumait ses fours de campagne.

Le général était grand .chasseur. On le vit souvent à l'arrivée au bivouac s'interrompre brusquement lorsqu'il

(1) Le Chéliff, k certains moments de l'année, est presque k sec, et ne donne qu'un peu d'eau saumâtre.

venait d'apercevoir une compagnie de perdreaux. Il partait alors en courant, tirait ses deux coups de fusil, et venait reprendre la dictée de ses ordres à l'endroit précis où il s'était arrêté , « à la grande joie , dit M. Léon Roches, de ses soldats et de nous tous qui sommes habitués aux ravissantes excentricités de cette nature primesautière. »

M. Léon Roches, qui a vécu pendant plusieurs années dans son intimité, n'insiste peut-être point assez sur l'adoration dont ce grand homme de guerre était l'objet de la part de ses officiers et de ses soldats. C'est avec un sentiment d'affection respectueuse et profonde que tous l'appelaient le père Bugeaud. Lors d'une de ses nombreuses expéditions, l'avant-garde de la colonne, au milieu de laquelle il marchait, tomba dans une embuscade et fut criblée de balles ; le maréchal eut son cheval tué et ne s'en tira que par miracle. Ce fut pour tous le sujet d'une pénible émotion ; et le père Bugeaud dormait depuis longtemps, sans songer à l'échauftourée dans lacpielle il avait failli perdre la vie, que des soldats rôdaient autour du quartier général pour bien s'assurer qu'il était sain et sauf.

Et cette vénération les Arabes eux-mêmes la partageaient. Ils l'appelaient Rou-Chiba, le père la Blancheur, à cause de sa belle chevelure d'argent. « Le père la Blancheur a le bras fort, le cœur miséricordieux, et le conseil sage », disaient-ils dans leur langage pittoresque.

Son humanité était grande et les indigènes lui rendaient justice. Il avait dû organiser le système des razzias, sortes de chasses à courre dont les troupeaux et les grains des tribus étaient le gibier ; troupeaux et grains sont la seule fortune des Arabes, et ce n'est que par l'anéantissement de ces biens que l'on avait action sur eux. Certains ont appelé la razzia un vol organisé, comme si toute guerre n'avait pas pour premier obj ectif de ruiner l'ennemi afin de le mettre dans l'impossibilité de se battre. Quand le lamentable convoi d'une razzia arrivait à son camp, le général veillait lui-même à ce que les femmes et les enfants fussent com-

modément installés sous des tentes requises à l'administration. 11 suivait parfois les médecins dans leurs visites ; des factionnaires éloignaient les indiscrets. Des vivres suffisants étaient distribués aux prisonniers. En outre il faisait choisir dans le troupeau enlevé à la tribu razziée des chèvres et des vaches laitières pour les malades et les enfants.

Quelques mots encore.

Le maréchal Bugeaud(l) reçut le titre de ducd'Isly après la bataille de ce nom où il écrasa les hordes marocaines. Cette distinction assez puérile et peu en harmonie avec son existence toute de simplicité lui attira de la presse libérale des injures répétées.

Le 15 mai 1847 il terminait sa grande épopée guerrière par le glorieux combat d'Azrou, en Kabylie, et le 25 du même mois s'embarquait à Bougie pour la France, déclarant son rôle terminé.

En février 1848, Louis-Philippe eut un instant la pensée de résister et de confier au maréchal le commandement de l'armée de Paris. Bugeaud eut avec le roi une suprême entrevue dans laquelle il exprima, ont dit les uns, sa répugnance à tirer l'épée contre son pays ; d'autres affirment que l'un et l'autre reconnurent qu'il était trop tard pour lutter contre la révolution. Ayant fait acte d'adhésion au nouveau gouvernement, il n'en fut pas moins poursuivi par la haine des sectaires républicains.

Les départements de la Gironde et de la Charente-Inférieure élurent député le vainqueur d'Isly; la Dordogne, qu'il avait arrachée à la misère et à la routine, délaissa le soldat laboureur d'Excideuil, le premier qui eût planté la pomme de terre et la luzerne en Périgord.

Le prince président avait appelé le maréchal Bugeaud au commandement supérieur de l'armée des Alpes. Mais il revint à Paris, où il parut quelques jours encore à l'Assemblée; le 8 juin 1849, il était frappé du choléra

(1) Bugeaud fut nommé maréchal de France en 1843.

Louis-Napoléon^ président de la République, étant venu le voir dès le lendemain :

« Tout n'est pas désespéré, dit le prince ; nous avons besoin de vous, et Dieu vous conservera. »

Et il ajouta :

« Je reviendrai.

» — Vous avez d'autres devoirs à remplir, répondit l'illustre moribond ; merci, je sens que tout est fini pour moi. »

L'archevêque de Paris , qui lui avait rendu dans la matinée une première visite, revint à midi. Bugeaud accueillit le digne prélat avec un véritable bonheur et lui dit:

(( Votre présence, monseigneur, me fait grand bien ; i'avais besoin de vous voir. »

La cour et les abords de sa maison étaient encombrés de vieux soldats, anxieux, venus pour s'iniormer de l'état du maréchal, de l'illustre guerrier que les balles ennemies avaient épargné tant de lois. Il mourut dans la nuit, juste au moment où les tambours d'une caserne voisine battaient la diane.

Le maréchal Bugeaud vécut comme un lort et comme un juste.

A l'heure actuelle son corps repose aux Invalides près des cendres de Napoléon, de Tureune et de Vauban.

Gomme on vient de le voir, le maréchal Bugeaud est mort chrétiennement ; il ne fut pas toutefois ce qu'on appelle un chrétien pratiquant. Dans le courant de sa vie, sincèrement tolérant, il était de ces hommes à croyances un peu vagues qui admettent fort bien que d'autres aient la loi, les

enviant parfois et ne se permettant ni les critiques niaises, ni les tracasseries mesquines. Aux grandes fêtes, concordataires ou non, Bugeaud n'oubliait jamais de faire célébrer la messe et donnait des ordres pour que la célébration en fût accompagnée d'un grand apparat militaire. Allait à la cérémonie qui voulait, mais le maréchal n'ignorait pas qu'il n'y a pas à obliger le troupier à suivre une messe au camp ; célébrée en rase campagne, au milieu des pompes de la nature, elle est en effet un de ces spectacles qui impressionnent profondément et atteignent les plus hautes régions de la sublimité. Ceux qui y ont assisté ne peuvent l'oublier. Le militaire le plus sceptique baisse la tête en voyant les armes s'incliner devant l'autel. Face à face avec l'ennemi, personne n'est sûr du lendemain ; le danger trempe l'âme et on comprend qu'il y a quelque chose au delà de la vie.

Et ces braves, qui oserait les accuser d'hypocrisie ? L'officier qui a vu ses hommes frémir au moment de l'élévation, quand les tambours battent aux champs, sait bien que dans sa vie aventureuse et insouciante le soldat peut être plus ou moins frotté de scepticisme, mais qu'à certain moment les croyances de son enfance reparaissent toujours et viennent le réconforter.

Raillé un jour dans les couloirs du Palais-Bourbon par un de ces députés qui, après une excursion en Afrique, péroraient à tort et à travers sur l'Algérie, Bugeaud répondit :

« Croyez-moi, monsieur, je sais ce qu'il faut au soldat. » Et comme son contradicteur insistait, il lui tourna brusquement le dos, en disant :

« Si vous n'en voulez pas, n'en dégoûtez pas les autres. >> Le maréchal exaltait les aumôniers chaque fois qu'il en trouvait l'occasion. Après le combat d'Ak-bel-Kredda qu'i! dut livrer en revenant de détruire Tegdempt, il signala la bravoure de plusieurs officiers et soldats. Après les noms des premiers, figurait celui de l'abbé G'talther, aumônier de

la colonne expéditionnaire. Pendant tout le temps que dura l'action, ce prêtre était resté constamment dans la ligne de tirailleurs, aidant les soldats du train à aller enlever les morts et les blessés sous le teu très rapproché de l'ennemi. C'est au milieu d'une grêle de balles que l'intrépide abbé s'agenouillait auprès des mourants pour leur faire entendre quelques-unes de ces paroles mystérieuses qui fottt mieux mourir.

L'ordre du jour du maréchal fut extrêmement flatteur pour l'aumônier; il savait que dans la colonne, aucun nom n'exciterait une sympathie plus vive que celui de l'abbé G'talther.

En honorant ainsi le culte cathohque trop négligé jusqu'à son arrivée, en exaltant les ministres de la religion, le maréchal Bugeaud ne pensait pas seulement à ses soldats, natures naïves sur lesquelles les grandes scènes religieuses avaient une puissante influence ; il pensait aussi aux Arabes, et agissait en proiond politique. Inutile de rappeler qu'un des principaux prétextes mis en avant par Abd-el-Kader pour rompre le traité de la Tatna, tut que les Français étaient des gens sur la foi desquels il ne fallait pas compter, car ils méprisaient leur religion.

Les Arabes vénèrent grandement nos prêtres. « Ceux qui sont le mieux disposés, dit le Coran, à aimer les musulmans, sont les hommes qui se disent chrétiens et cela parce qu'ils ont des prêtres et des moines qui sont sans orgueil. »

Ailleurs le Coran les recommande plus clairement encore au respect des musulmans : « Respectez leurs prêtres et leurs moines, qui jeûnent, qui prient et qui s'adonnent aux bonnes œuvres. »

Il est indéniable que les populations indigènes admirent profondément et sans réserve la charité et la tolérance du clergé et des ordres religieux établis en Algérie. Le maréchal Bugeaud, qui aidait de toutes ses forces l'évêque d'Alger, ne voulait pas de l'intolérance à rebours et disait très

haut qu'il y avait des avantages immenses pour l'avenir de la colonie à assurer le respect des choses respectables. Il est bien entendu que l'illustre homme de guerre ne fut pas compris en France et fut en butte aux avanies d'une presse sans dignité à laquelle il ne tarda pas à rendre haine pour haine.

Une des accusations les plus répétées contre le maréchal, fut celle de favoriser l'établissement des Jésuites. Irrité de ces attaques multiples, et ne voulant pas se commettre à discuter avec ces condottieri de la plume, il dicta à son interprète M. Léon Roches la lettre suivante adressée à un publiciste éminent :

« J'ai été peiné de l'article sur les Jésuites que j'ai lu dans votre numéro du 13 juin.

» Vous savez bien que je ne suis ni jésuite ni bigot, mais je suis humain et i'aime à faire jouir tous mes concitoyens, quels qu'ils soient, de la somme de liberté dont je veux jouir moi-même. Je ne puis vraiment m'expliquer la terreur qu'inspirent les Jésuites à certains membres de nos assemblées. Ils ont pu être dangereux quand ils se mêlaient à la poHtique des gouvernements et qu'ils dirigeaient la conscience des souverains. Mais aujourd'hui leur influence pohtique est nulle, et nous pouvons tirer d'eux un grand avantage pour l'éducation de la jeunesse, car, de l'avis de leurs ennemis les plus acharnés, ils sont passés maîtres dans l'art d'enseigner.

» Quant à moi, qui cherche par tous les moyens à mener à bonne fin la mission diflîcUe que mon pays m'a confiée, comment prendrais-je ombrage des Jésuites, qui, jusqu'ici, ont donné de si grandes preuves de charité et de dévouement aux pauvres émigrants qui viennent en Algérie, croyant y trouver une terre promise, et qui n'y rencontrent tout d'abord que déceptions, maladies, et souvent la mort ?

» Les sœurs de charité ont soigné les malades qui ne trouvaient plus de place dans les hôpitaux et se sont chargées des orphelines.

)) Les Jésuites ont adopté les orphelins.

» Le P. Briimeau, leur supérieur, a acquis, moyennant cent vingt mille francs, une vaste maison de campagne à Ben-Aknoun, aux environs d'Alger, entourée de cent cinquante hectares de terre cultivable, et là il a recueilli plus de cent trente orphelins européens qui, sous la direction de différents professeurs, apprennent les métiers de laboureur, jardinier, charpentier, menuisier, maçon, etc.

» Il sortira de là des hommes utiles à la colonisation, au lieu de vagabonds dangereux qu'ils eussent été.

» Sans doute, les Jésuites apprendront à leurs orphelins à aimer Dieu. Est-ce là un si grand mal? Tous mes soldats, à de rares exceptions près, croient en Dieu, et je vous affirme qu'ils ne s'en battent pas avec moins de courage.

» Je ne puis m'empêcher de sourire quand je lis dans les journaux l'énumération des dangers dont la corporation des Jésuites menace la France. Il faudrait, en vérité, qu'un gouvernement fût bien faible pour redouter quelques prêtres qu'il est, du reste, facile de surveiller.

«Mais au gouvernement du roi seul, appartient de résoudre cette question.

» Pour moi, gouverneur de l'Algérie, je demande à conserver mes jésuites, parce que, je vous le répète, ils ne me portent nullement ombrage et qu'ils concourent efficacement au succès de ma mission.

» Que ceux qui veulent les chasser nous offrent donc les moyens de remplacer les soins et la charité gratuits de ces terribles fils de Loyola.

» Mais, je les connais, ils déclameront et ne feront rien qu'en grevant le budget colonial, sur lequel ils commenceront par prélever leurs bons traitements, tandis que les Jésuites ne nous ont rien demandé que la tolérance. »

C'était résoudre la question religieuse en Algérie par le bon sens, et la lettre du maréchal est encore d'actualité à l'heure présente.

Si les conquêtes se font par la force, on les consolide et on

les achève par la raison et la justice. Une haute mission incombe au vainqueur qui a pour devoir l'amélioration de la condition matérielle et morale du peuple vaincu ; le maréchal Bugeaud le comprit, et, aux yeux de la postérité impartiale, ce sera un de ses plus beaux titres de gloire. 11 ne voulut pas seulement que la probité, la dignité, l'équité, l'intégrité fussent les apanages du commandement ; il voulut, dans sa tolérance éclairée, que la religion, par la prédication muette des vertus évangéliques, apportât son appui à l'œuvre entreprise.

Il seconda de tout son pouvoir Mgr Dupuch (1), dont notre belle colonie transméditerranéenne n'a pas oublié le nom. Ce n'est certes pas du maréchal que se plaignait le vénérable prélat, lorsque dans son mémoire au roi, du 24 janvier 1845, il constatait que la religion catholique était (( plutôt entravée qu'encouragée », et son épiscopat marqué « par des douleurs, des épreuves, des efforts désespérés, entremêlés d'outrages ». Il faisait allusion au défaut de concours sinon à l'hostilité de l'administration. Un an plus tard, le 29 janvier 1846, l'évêque, voyant son rapport écarté par les ministres du roi qui n'avaient voulu donner aucune suite à ses réclamations, s'adressa directement au pape.

« Sachez, dit-il, que j'ai été prévenu ofiîciellement que je n'étais chargé que des chrétiens romains, et que je ne devais pas oublier que sur nul autre je n'avais de juridiction. Sachez qu'une autre fois il me fut ordonné de réprimander sévèrement un de mes prêtres, parce qu'il avait poussé l'imprudence jusqu'à dire à un Arabe avec lequel il échangeait cjuelques discussions religieuses, que le mahométisme était absurde. »

Et plus loin il ajoute :

« Sachez qu'un prêtre auxiliaire, qui devait m'arriver des montagnes de la Syrie, fut menacé d'être arrêté s'il mettait le pied sur le rivage de Philippe ville, parce qu'il savait et

(1) Le premier évêque d'Alger.

parlait l'arabe, et qu'il était possible qu'il fût tenté de parler de religion aux Arabes. »

De telles prohibitions, de pareilles tracasseries sont ridicules et odieuses. Les Anglais, nos maîtres en colonisation, favorisent dans leurs colonies leurs missionnaires presbytériens et méthodistes ; mais nos voisins d'outre-Manche, hommes de vraie liberté, estiment que la tolérance est une des formes de cette liberté même. La raison ou le prétexte toujours mis en avant pour entraver l'action du clergé est qu'en 1830 nous aurions promis aux vaincus d'Alger le libre exercice de leur culte ; des insurrections, ajoute-t-on, seraient à craindre si nous permettions à nos prêtres de faire œuvre de propagande dans les tribus. Les prêtres anglais font bien, eux, œuvre de propagande dans les colonies britanniques qui pour cela ne s'insurgent aucunement. Le clergé algérien n'a jamais demandé qu'à ne pas subir de sottes tracasseries et à jouir des mêmes droits qu'en France; à répoque du maréchal Bugeaud, comme à l'heure actuelle, il ne réclamait que la liberté de prédication muette des vertus de TEvangile.

Monseigneur Dupuch usa sa santé, donna sa fortune, et finit par succomber à la peine, laissant après lui un déficit considérable qui dénonçait l'insuffisance des ressources mises à sa disposition. Lorsqu'en 1838 il avait débarqué à Alger, il n'y avait dans cette grande ville qu'une seule église desservie par un ecclésiastique et dépourvue des objets les plus nécessaires au culte. Il s'y trouvait aussi un établissement de sœurs qui fournissaient des gardes-malades à l'hôpital civil. Quand le prélat parcourut son diocèse, il ne rencontra à Oran qu'un vieux prêtre pliant sous le faix, et un autre à Bône qui était obligé de dire la messe dans une masure arabe. Dès ce moment, cet évêque sans clergé entreprit une véritable lutte. Bien qu'appuyé par les autorités les plus hautes, par le roi et la reine, par le gouverneur général, il échouait misérablement contre une bureaucratie intraitable et tracassière qui le séparait de

nos soldats, l'accusait de nuire à nos progrès auprès des musulmans, ne trouvant jamais l'article de la loi quand le saint prélat évoquait quelque droit, mais, en retour, ayant toujours un texte à lui opposer pour lui refuser la moindre faveur.

Le maréchal Valée, et après lui le maréchal Bugeaud, ne cessaient de dire que la religion était appelée à faire quelque bien en Algérie, et transmettaient fidèlement les réclamations des colons à ce sujet. Petit à petit, ils obtinrent satisfaction pour les principales demandes du courageux évêque. Quand celui-ci se retira, en 1846, son clergé comprenait quatre-vingt-onze ecclésiastiques desservant soixante églises ou oratoires, pourvus des objets indispensables. Il y avait en outre seize établissements religieux avec quantité de sœurs hospitalières de différents ordres, de Saint- Vincent de Paul particuUèrement, de nombreux religieux Trappistes, Jésuites, Lazaristes, Frères des écoles chrétiennes, un séminaire, plusieurs maisons d'éducation, des œuvres pour les orphelins, les orphelines et les pauvres, des refuges et des sociétés de charité.

Monseigneur Dupuch, désirant avoir des frères des écoles chrétiennes, soumit sa requête au maréchal Bugeaud, qui écrivit simplement en marge :

« Si vous n'avez pas d'argent pour m'expédier des Frères, il faudra que vous trouviez de l'argent pour m'envoyer des maîtres d'école, beaucoup plus chers comme vous savez. »

Les Trappistes, particulièrement protégés par Soult, réminent ministre de la guerre, édifièrent leur établissement à Staouëh, sur la place même où avait été construit un blockhauss en 1830; le touriste qui visite aujourd'hui leur domaine, à quelques lieues d'Alger, en sort émerveillé des résultats agricoles qu'ils ont obtenus. Les premiers en Afrique ils ont planté la vigne, et l'on sait que les vignobles de la colonie, prenant de jour en jour une extension plus grande, sont d'une ressource précieuse et

contrebalanceront peut-être pour la France les pertes occa sionnées parle phylloxéra. C'est le 14 septembre 1843 que la première pierre du monastère fut posée en grande cérémonie sur un lit de boulets ramassés dans la plaine. Le gouverneur général était aux côtés de Mgr Dupuch. CeMci prononça un discours qui fit battre le cœur de tous les soldats. Les Trappistes font un bien considérable dans la région. Pendant les famines de 1847 et de 1867, ils ont nourri tous les villages voisins.

En 1841, révêque d'Alger soigna en personne, dans la Casbah, les Arabes prisonniers , et prodigua à leurs femmes et à leurs enfants les marques de l'intérêt le plus touchant. Cette charitable et admirable conduite fit sur les indigènes de l'intérieur du pays l'impression la plus vive, et facilita l'échange des prisonniers dont l'autorité militaire supérieure ne pouvait s'occuper.

Le maréchal Bugeaud n'eut point à se repentir de ses excellentes et amicales relations avec l'évêque. Comme il ne pouvait lui-même traiter directement avec Abd-el-Kader pour l'échange des prisonniers (les ordres reçus étaient formels, car c'eût été laisser croire à l'émir que la France le reconnaissait comme chef d'un gouvernement régulier), le gouverneur donna carte blanche à Monseigneur Dupuch qui s'acquitta avec bonheur d'une mission toute de charité. Le vénérable prélat rendit un service immense à la cause de l'humanité, continuant ainsi l'œuvre des religieux de la Merci et des chevaliers de Malte, et montrant que la religion, toujours la même, sait poursuivre à travers les âges son but divin.

Les événements de guerre avaient fait tomber entre nos

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mains un certain nombre d'Arabes que nous traitions avec bonté ; par contre, ceux des nôtres, soldats ou colons que les indigènes avaient pris étaient traités avec la dernière rigueur. C'est en vain que beaucoup d'indigènes avaient été relâchés par nous dans l'espérance qu'Abd-el-Kader userait de réciprocité ou du moins adoucirait le sort de nos compatriotes. Au début de la conquête, les Arabes tuaient de sang-froid tous les Français qu'ils pouvaient atteindre. L'émir entreprit de mettre fin à cette boucherie ; il songea à la possibilité des échanges, et, après avoir imposé sa volonté à ses réguliers, il l'imposa à la grande majorité des tribus qui combattaient pour lui. Celles-ci peu à peu se mirent à faire des prisonniers : il leur était rigoureusement prescrit de ne tuer que ceux des nôtres qui se défendaient à outrance.

Le moyen dont Abd-el-Kader se servit pour amener ses réguliers à se départir de l'usage immémorial de mutiler, fut aussi simple qu'expéditif, car inutile d'ajouter qu'il ne promulguait pas d'ordres écrits. Un régulier étant venu un jour lui présenter la tête d'un soldat français, il lui demanda si l'homme à qui elle appartenait était mort quand on l'avait décapité.

Le régulier répondit affirmativement.

« Tu recevras deux cent cinquante coups de bâton pour avoir contrevenu âmes défenses ; tu apprendras qu'un mort n'étant l'ennemi de personne, il y a lâcheté barbare à le mutiler. »

La bastonnade terminée, le soldat, passablement meurtri, pensait en être quitte et se préparait à regagner sa tente. Abd-el-Kader l'arrêta par cette question :

« Pendant que tu coupais la tête à cet homme, où était ton fusil?

» — Je l'avais posé à terre, répondit l'Arabe.

» — Deux cent cinquante autres coups de bâton pour avoir abandonné ton arme pendant le combat. »

Après cette deuxième bastonnade, le patient ne pouvait

plus se tenir sur ses jambes. Les camarades se disposaient à l'emporter, quand l'émir lui demanda encore :

« Lorsque tu as coupé la tête de cet homme, comment t'y es-tu pris pour pouvoir rapporter à la fois cette tête et tes armes ?

» — Je tenais mon fusil d'une main et la tête de l'autre.

» — C'est-à-dire que tu portais tes armes de manière à ne pouvoir en faire usage. Qu'on lui donne encore deux cent cinquante coups de bâton. »

C'était la mort ; et la victime expira au vingtième coup.

Abd-el-Kader, s'adressant ensuite aux régidiers présents à l'exécution, et les ayant fixés avec ses yeux durs, ajouta :

« Faites savoir à vos camarades que je saurai me faire obéir : plus de têtes. »

Tous se le tinrent pour dit.

Ce qui détermina le maréchal Bugeaud à confier la négociation de l'échange des prisonniers à Monseigneur Dupuch fut l'audacieux coup de main exécuté parles Hadjoutes dans la nuit du 4 octobre 1840. La diligence de Douera à Alger fut enlevée près du village de Dély-Ibrahim, à onze ou douze kilomètres d'Alger. Parmi les personnes tombées au pouvoir des Arabes, se trouvait le sous-intendant militaire Massot, qui se rendait à Alger pour présenter ses adieux à son supérieur hiérarchique, l'intendant Verdun, rentrant en France. Le ruban de la Légion d'honneur que M. Massot portait à la boutonnière fit croire d'abord aux Hadjoutes, prompts comme tous les Arabes à se monter l'imagination, qu'ils venaient de s'emparer tout au moins d'un général. L'erreur fut reconnue, mais il n'en demeura pas moins constant pour eux que la capture était importante.

L'ennemi réussissait parfois à enlever des détachements de troupes. Le 12 août 1840, un capitaine, M. Morizot, envoyé en reconnaissance du côté du Mazafran avec deux cents hommes d'infanterie, négligea les précautions habi-

lueiles, qui consistaient à faire partir chaque jour du camp des patrouilles chargées de battre le pays, afin de dénicher les embuscades. Bien plus, il marcha directement à travers les fourrés au lieu de suivre la ligne des crêtes, se bornant à se faire précéder de quelques hommes d'avantgarde. Il n'avait même pas envoyé des flanqueurs à droite et à gauche de la route. Le commandant du blockhauss placé sur les bords du Mazafran avertit le capitaine Morizot qu'on avait aperçu des cavaliers rôder dans la plaine; mais celui-ci ne prêta à l'avertissement tju'une médiocre attention, traversa le bois pour gagner Mahelma, et commença à gravir la pente opposée sans prendre plus de précautions que pour descendre à la rivière.

Le terrain était boisé et la chaleur extrême. Les soldats avançaient péniblement et sans beaucoup d'ordre quand ils furent assaillis par un millier de cavaliers et de fantassins qui enlevèrent du coup la petite avant-garde et criblèrent de coups de feu le détachement allongé sur un trop long parcours. Le capitaine Morizot voulut faire resserrer ses hommes, mais entre les diverses fractions de la petite troupe existaient de trop grands intervalles ; les tronçons ne purent se rejoindre, et le capitaine tomba lui-même blessé d'un coup de pistolet.

Environ quatre-vingts soldats parvinrent jusqu'au blockhauss ; mais quatre-vingts autres furent tués, et une quarantaine seulement épargnés par les Arabes, qui les entraînèrent avec M. Morizot tout sanglant.

Les cas d'enlèvement de colons furent aussi nombreux. Parmi ces derniers, faits prisonniers dans la plaine d-? la Mitidja, en 1839, on cite un nommé Lanternier, qui fut pris près de Bou-Farik avec sa femme et sa fille âgée de quinze ans ; cette dernière était douée d'une grande beauté. L'histoire de cette famille est des plus curieuses. Lanternier fut séparé de sa femme et de son enfant, conduit de prison en prison, et mourut de misère à Milianah. Quant à la mère et à la fille, Abd-el-Kader eut l'idée singulière d'en faire ca-

deau a l'empereur du Maroc, dont il recevait quantité de secours en munitions de guerre et de bouche et en objets de toute sorte. Adroite autant que jolie, la fille Lanternier sut captiver plus tard le fils héritier présomptif de l'empereur (1), abjura le catholicisme, et finit par se faire épouser.

On pourrait diviser les prisonniers en deux catégories : ceux qui consentaient à abjurer, et ceux qui refusaient de commettre cet acte de suprême hypocrisie et de lâcheté. Ces derniers étaient fort maltraités et leur captivité chez les Arabes forme un ensemble d'épisodes les plus sombres de l'histoire de la conquête. Un jeune officier de vaisseau, M. France, enseigne à bord du brick le Loiret^ fut pris sur la plage d'Arzew pendant qu'il observait les effets d'un exercice de tir à boulets auquel se livrait son bâtiment, et mené à Abd-€l-Kader. On lui donna pour compagnon un géomètre-arpenteur, M. Meurice, enlevé lui aussi par les Hadjoutes dans la plaine de la Mitidja. M. France et M. Meurice sommés d'abjurer s'y refusèrent avec indignation. Malgré ce refus, M. France, en sa qualité d'officier, était traité avec quelque bienveillance, mais M. Meurice, qu'Abdel-Kader s'obstinait à prendre pour un cantinier civil, mourut de misère et de froid, car il subissait sa captivité dans un campement arabe aux environs de Tegdempt, sorte de nid d'aigle où le froid est excessif en hiver.

Beaucoup de prisonniers étaient astreints à travailler aux fortifications de Tegdempt ou autres villes fortifiées par l'émir, et se vengeaient en laissant de grands vides dans les maçonneries, afin qu'elles pussent être démolies au premier coup de canon. L'enseigne de vaisseau France ayant reconnu parmi ces travailleurs forcés plusieurs corailleurs sardes qui avaient échappé au massacre de l'équipage des bateaux la Conception et le Jésus-Marie naufragés près de Ténès, fit observer à Abd-el-Kader que ces corailleurs

(1) C'est ce prince qui fut battu k risly.

appartenaient à une nation non-ennemie des Arabes, mais l'orgueilleux émir répondit qu'il faisait la guerre à toutes les puissances chrétiennes à la fois.

M. France convint plus tard que les rares officiers français prisonniers étaient l'objet d'une certaine considération. Les Arabes montrèrent pour l'un d'eux, M. de Mirandol (1), un respect superstitieux. La déira (convoi de prisonniers) dont il faisait partie, et qui se composait d'une centaine de Français, changeait fort souvent d'emplacement, et chaque tribu, à tour de rôle, en avait la garde. Pendant un de ces changements, elle fut assaillie par la population fanatique d'un village, et tous les prisonniers furent roués de coups. Un vieil Arabe, plus fanatique que les autres, marcha sur le lieutenant Mirandol un fusil à la main, et le couchant en joue à bout portant, s'écria :

« Chien de chrétien, répète après moi : Dieu est grand et Mahomet est son prophète, ou tu vas mourir.

» — Dieu est grand, dit l'énergique lieutenant, le regard feraie et assuré, et Mahomet est un imposteur ; je suis le serviteur du Christ, et tu ne peux rien contre moi. Tire, ton fusil ne partira point. »

Le fusil rata, et le lieutenant Mirandol, impassible, continua son chemin au milieu d'une population frappée de stupeur.

Ayant appris le fait, Abd-el-Kader s'écria qu'il voyait là une éclatante manifestation de la protection divine. Il donna des ordres pour que le brave officier fût entouré de soins et d'égards et pour que le traitement des prisonniers fût adouci. On ne tarda pas à offrir sa liberté à M. de Mirandol, mais il refusa de séparer son sort de celui de ses compagnons d'infortune.

<( Dire qu'il faut une publication de hasard comme la mienne pour faire connaître un pareil trait d'héroïsme.

(1) M. de Mirandol, lieutenant d'élat-major, faisait son stage au 2» régiment de chasseurs d'Afrique ; il fut (dus tard général k l'expédition du Mexique.

digne des martyrs de la chrétienté et des grands homm«s de l'histoire ancienne et moderne ! » (1)

Quelquefois les prisonniers qui abjuraient le christianisme étaient enrôlés dans les troupes régulières d'Àbd-el-Kader, sans qu'on daignât, bien entendu, leur demander leur consentement. Quant aux colons renégats, ils étaient envoyés dans l'intérieur, à Tegdempt, à Thaza ou à Boghart, où ils travaillaient.

Les abjurations étaient assez rares parmi nos soldats. Le 23 mai 1842, trente hommes commandés par un oflîcier furent attirés dans une embuscade aux environs de la Maison-Carrée, et massacrés impitoyablement parce qu'ils refusaient de se rendre et d'abjurer. Parmi les assaillants, chose triste à dire, se trouvaient dix déserteurs de la légion étrangère, tous Allemands, dont la cruauté dépassa celle des Arabes. Un seul des nôtres, nommé Vagner, couvert de blessures, fut emmené en captivité. Il réussit à s'évader, et fut rencontré mourant de faim et de fatigue par une patrouille française, aux environs du camp de l'Harrach. Il raconta que ses malheureux camarades étaient tombés presque tous à la fois. Vagner ajouta que, blessé et étendu à terre, il avait vu son officier et le tambour, restés seuls debout, refuser la vie que les ennemis leur offraient s'ils voulaientembrasser l'islamisme, et succomberaussitôtpercés de coups.

Une autre fois un prisonnier avait consenti à prononcer la formule d'abjuration, qui pour lui n'était qu'une parole vide de sens. Il lui restait à recevoir la tonsure usitée chez les musulmans ; mais à ce moment il sentit la honte de l'apostasie, et résista. On lui dit de réfléchir : « Coupez-moi la tête si vous voulez, s'écria-t-il ; je suis né chrétien et les soldats français ne sont pas des hypocrites. » Il fat immédiatement décapité.

Un ouvrier français, du nom de Beauprêtre, surpris près de

(!) Spectateur militaire, 1885. « Souvenirs », par l'intendant général Wolf.

Tenez, lut conduit à Bou-Maza qui l'envoya à Abd-el-Kader. L'émir était alors traqué par nos colonnes ; il ne lui restait qu'un embryon de smala qu'il avait envoyée sur le territoire marocain. C'est vers cette smala que fut dirigé le jeune Beauprêtre ; il y rencontra une vingtaine de captifs moitié colons, moitié militaires, et lui-même fut enchaîné avec un jeune soldat du 32' de ligne. Une nuit les deux compagnons de misère crurent comprendre que les gens de la smala se disposaient à égorger les prisonniers. Ils s'évadèrent, usèrent leurs fers en les frottant contre des pierres et se mirent à courir le pays. Mais, exténués de faim, ils durent se livrer aux Arabes d'un douar.

Là ils trouvèrent une foule fanatique qui voulut les faire reconduire à la smala d'Abd-el-Kader. Un marabout s'interposa et proposa de faire prononcer aux deux Français le symbole de la foi musulmane. Les pauvres jeunes gens refusèrent, et le soldat du 32' fut immédiatement massacré. Beauprêtre tendait déjà le cou quand les Arabes se mirent à se chamailler, avec ces hurlements et ces vociférations aiguës dont ils sont coutumiers. Des injures ils en vinrent aux coups, et le captif s'évada pendant la bagarre. Il vécut pendant plusieurs jours d'un mulet mort qu"il trouva au lond d'un ravin. Ne pouvant aller vers le nord, il se dirigea vers les Hauts-Plateaux et tomba dans un parti de Harrars, (tribu en guerre avec Abd-el-Kader) qui le renvoya aux Français.

La bravoure simple de cet ouvrier refusant d'abjurer la foi chrétienne devant le cadavre mutilé de son compagnon, n'est-eUe pas héroïque?

Abd-el-Kader finit par défendre qu'on exigeât l'apostasie des prisonniers, et cassa de son grade le commandant d'un bataillon de réguliers qui avait voulu faire apostasier deux soldats du 48° de ligne ; cet indigne oiiicier, par suite du refus de ces braves gens, les avait livrés aux femmes d'une ^ribu voisine. Ces hideuses mégères leur avaient arraché

les ongles et crevé les yeiix avant de les jeter vivants dans un brasier.

Il est temps de revenir aux négociations engagées entre Monseigneur Dupuch et Abd-el-Kader.

Le 29 mars 1841, le bey de Milianah envoya un aman (sauf-conduit) pour quatre personnes ; et l'évêque désigna l'abbé Suchet, vicaire général du diocèse, mort depuis curé de Constantine, M. de Franclieu, propriétaire, M. Berbrugger, membre correspondant de l'institut et de la commission scientifique d'Algérie, et M. de Toustain-Dumanoir, de l'administration du domaine.

Au dernier moment M. Suchet tomba malade, et l'abbé G'thalther le remplaça.

Avant de quitter Blidah, la mission fut prévenue par le colonel Bedeau, commandant supérieur, qu'il y avait grand danger pour elle à se confier à la bonne foi indigène, car les dernières proclamations françaises mettaient en quelque sorte Abd-el-Kader hors la loi, et de plus une expédition sous les ordres du général Baraguay d'Hillers battait la plaine en avant de Blidah pour préparer le ravitaillement de Médéa. A l'Oued-el-Kébir, notre dernier poste dans la direction de l'ouest, l'officier commandant n'en put croire d'abord ses yeux en examinant l'autorisation donnée à trois civils et à un prêtre de franchir la ligne des avantpostes français, et ce n'est pas sans un air de commisération douloureuse qu'il leur dit : « Messieurs, la plaine est ouverte devant vous. »

Ils partirent. Les soldats du 17° léger qui formaient la garnison du blockhauss de l'Oued-el-Kébir montèrent tous aussitôt sur les épaulements de la fortification avec l'empressement de gens qui s'attendent à éprouver les émotions de quelque scène tragique.

Malgré ces sombres pronostics, la mission pénétra hardiment sur le territoire des Hadjoutes. Les Arabes et les Kabyles qui la voyaient passer crurent naïvement qu'elle venait traiter de la paix, pensant que l'évêque d'Alger pou-

vait tout aussi bien conclure la paix que négocier un échange de prisonniers. Ce fut peut-être à cette opinion généralement accréditée que les quatre courageux négociateurs durent la vie.

La mission arriva auprès d'Abd-el-Kader précisément au moment où l'on venait de lui amener huit espions indigènes qui s'étaient chargés de répandre à l'intérieur les proclamations des Français.

« — Combien, dit Abd-el-Kader à chacun d'eux, t'a-t-on donné pour colporter ces papiers?

» — Un douro (cinq francs).

» — Comment, misérable, c'est pour un douro que tu trahis la cause de l'Islam? »

Et sur un signe de l'émir, un chaouch approcha, expliqua aux huit pauvres diables que la loi musulmane punit l'espion de mort. Puis les ayant traînés quelques pas plus loin et après les avoir fait mettre à genoux, il leur trancha sommairement la tête. Ces huit exécutions ne prireiit pas dix minutes, et Abd-el-Kader, gracieusement et sans paraître s'apercevoir que le sang ruisselait aux abords de sa tente, demanda à l'abbé G'thalter de lui remettre la lettre que lui écrivait le « grand marabout des Français ».

Les négociations ne furent pas longues ; Abd-el-Kader exigea qu'il lui fût remis cent cinquante des siens contre tous les prisonniers français en son pouvoir. Les cent cinquante Arabes furent conduits par Mgr Dupuch en personne à la ferme de Mouzaïa où s'opéra l'échange, et le vénérable prélat rentra à Bou-Farik à la tête d'une colonne de cent vingt-huit prisonniers français, en avant de laquelle marchait le sous-intendant militaire Massot.

Il serait impossible de peindre avec exactitude l'effet produit à Bou-Farik et à Alger par l'arrivée de ces captifs et les scènes attendrissantes auxquelles elle donna lieu dans ces deux villes et dans tous les villages que traversa la colonne.

Les. récits du temps nous disent combien était populaire dans l'armée d'Afrique le nom du vénérable évêque d'Alger; cette popularité, l'abbé Suchet, vicaire général, la partageait. C'est que nul plus que lui ne seconda aussi activement le prélat pour les échanges de prisonniers. Courses aventureuses dans un pays inconnu et ennemi, correspondances, séjours prolongés dans des avant-postes dépourvus de tout confortable, nuits passées au grand air, mauvais vouloirs des bureaux, rien ne rebutait le digne prêtre. Mais il ne risquait pas toujours les seuls coups de fusil des Arabes. Il revenait un jour du camp d'Abd-el-Kader escorté par une trentaine de ses cavaliers rouges qui, en approchant de nos avant-postes, se heurtèrent à l'improviste contre une reconnaissance de notre infanterie appuyée par deux pièces de canon. Le commandant du détachement français, voyant à quelques centaines de mètres en avant ce groupe d'ennemis arrêté court fit mettre en batterie une de ses pièces de canon qui envoya un obus au milieu des cavaliers. Ceux-ci se dispersèrent, abandonnant l'abbé Suchet, qui poussa son cheval vers les Français, espérant qu'on ne tirerait plus sur un homme isolé ; mais il comptait trop sur le sang-froid de nos soldats. Le canon cessa de tirer, mais les tirailleurs prenant du reste la soutane du pauvre prêtre pour un burnous noir, envoyèrent une volée de balles dont l'une l'atteignit à la cuisse.

Le vicaire général eut le courage de rester à cheval jusqu'à ce qu'il fût reconnu par nos officiers qui se hâtèreni de faire cesser le feu. Il arriva enfin dans un groupe dont faisait partie le général Baraguay d'Hillers. Il était vraiment temps ; aussitôt il tombe en syncope, et le général le reçoit dans ses bras.

Heureusement que la blessure ne fut pas très grave.

Une colonne française, le 24 mai 1841, étant venue détruire le fort de Thaza que l'émir avait édifié au prix de tant de sacrifices, on lut, dans une chambre du fort, l'inscription suivante : à

55 prisonniers et un capitaine sont partis te 13 mai 1841 oii ne savons pas.

Au-dessous était cette autre :

Z^ 13 mai 1841, 10 heures, sans savoir où rious allons à la grâce de Dieu.

Ces cinquante-cinq prisonniers se composaient presque tous de soldats du 3' léger, pris à l'affaire du Mazafran, et dont le capitaine était l'infortuné Morizot.

Ils nous furent spontanément remis par les Arabes, qui demandèrent en échange cinquante-six des leurs parmi lesquels, il est vrai, deux capitaines de réguliers et trois femmes d'une grande beauté, appartenant à un des khalifs d'Abd-el-Kader.

lY

Au début de l'année 1842, les intraitables Hadjoutes n'étaient pas encore soumis. Avec eux c'était plus particulièrement une affaire de temps, car ainsi que nous l'avons dit plus haut, cette tribu se recrutait constamment de tous les rôdeurs arabes en quête d'aventures guerrières et de pillage ; à peine une de nos colonnes évacuait-elle le pays hadjoute, que les hostilités reprenaient et que la plaine de la iSlitidja était infestée de coupeurs de route.

Les Hadjoutes concertaient habituellement leurs opérations avec Ben-Salem, khalifa d'Abd-el-Kader pour le pays kabyle. Désirant frapper là un grand coup, le général Bugeaud demanda quelques renforts aux Chambres, mais celles-ci furent prises de panique et il fut avéré que chaque Kabyle était un foudre de guerre. Les députés chargèrent même une commission d'étudier à Paris la réduction des effectifs de l'armée d'Algérie.

Bugeaud dut se résigner et comme il sentait le besoin

absolu de donner la chasse à Abd-el-Kader dans la province d'Oran, il ramassa toutes les troupes disponibles de la province d'Alger, et s'achemina vers Tlemcen, où commandait le général Bedeau. Toutefois, avant de partir, il laissa des ordres rigoureux au général commandant la division. 11 fut interdit de circuler isolément dans la plaine de la Mitidja, et tous nos postes étaient tenus de ne communiquer entre eux qu'au moyen de détachements d'infanterie, accompagnés, autant que possible, de quelques cavaliers.

C'est dans ces conditions que se faisait ordinairement le service de la correspondance.

Au nombre des régiments d'infanterie désignés pour aller expéditionner dans la province d'Oran, était le 26^ de ligne. Le 2^ bataillon de ce régiment laissa deux compagnies au camp d'Erlon, sous Bou-Farik ; on avait versé dans ce bataillon un fort contingent de nouveaux soldats, pensant qu'ils y compléteraient plus facilement leur instruction militaire que si on les envoyait en expédition.

Plusieurs de ces jeunes recrues, sous les ordres d'un sergent, devaient donner un magnifique exemple d'héroïsme, et devenir de sublimes martyrs du devoir militaire.

Le 11 avril 1842, le sous-officier Blandan (1), avec seize hommes de sa compagnie dut escorter la correspondance entre Bou-Farik et Béni. Cette correspondance était confiée à un brigadier de chasseurs d'Afrique, accompagné de deux cavaliers allant en éclaireurs en avant de lui. Le jour où le sergent Blandan fut chargé de l'escorte, le brigadier désigné était un nommé Villars, vieux soldat à trois chevrons, appartenant au 4" chasseurs. Avec Villars marchaient deux chasseurs de son escadron.

La petite troupe française se composait donc du sergent Blandan avec seize soldats du 26^ d'infanterie, du briga-

(1) Blandan, avant de s'engager volontairement, était imprimeur sur étoffes. Né ë Lyon, il n'avait que deux ans de services et était sergent depuis le 1^' janvier 1842.

dier V.^Hars avec deux cavaliers, soit vingt hommes, en tout. Au dernier moment, M. Ducros, sous-aide chirurgien, se joignit à eux pour rentrer à Blidah, où il était attaché à l'hôpital militaire.

Jamais les chefs de poste de la plaine de la Mitidja ne mettaient un détachement en route sans faire fouiller les environs au télescope par un sous-officier du génie portant le titre de sous-offlcier observateur et établi pendant tout le jour sur une plate-forme. La plaine ce jour-là parut absolument déserte entre Bou-Farik et Blidah ; pas un cavalier arabe ne se montrait à l'horizon. Le lieutenantcolonel Morris, commandant le camp d'Erlon, invita donc le sergent Blandan à partir.

Les vingt hommes du sergent cheminaient depuis une heure dans la direction de la redoute de Beni-Méred. Un beau village s'élève actuellement à cet endroit ; à l'époque dont nous parlons la redoute, avec blockhauss, servait de poste avancé à Blidah et n'avait guère qu'une garnison de cinquante hommes, relevés tous les cinq iours à cause de son horrible insalubrité (1). Arrivés à un point où la plaine est légèrement exhaussée, les chasseurs d'Afrique et les conscrits du 26', qui marchaient allègrement avec cette gaieté et cette absence de souci particulière au soldat français en campagne, dirent joyeusement : « Nous arrivons à Beni-Méred. » En effet la redoute se voyait à un kilomètre.

Il n'y avait plus qu'à traverser un assez grand ravin appelé Chabet-el-Mechdoufa, comblé aujourd'hui par les travaux de la route nationale et du chemin de fer. Tout à coup, le brigadier Villars et ses deux chasseurs, qui se trouvaient à une cinquantaine de pas en avant, se rabattirent sur le détachement, en lui signalant un nombreux parti de cavaliers ennemis qui avaient mis pied à terre

(1) Mcred en arabe veut dire malade. Beni-mered signifie donc les gens habitant le pays des maladies.

dans le creux du ravin, se dissimulant ainsi au télescope du sous-offlcier observateur du camp d'Erlon.

L'embuscade était habilement choisie. Au milieu d'une plaine nue et aride, n'offrant que d'insignifiants abris, la petite troupe française ne résisterait sans doute pas longtemps et rien n'était plus aisé que de la cerner de toutes parts.

Le brigadier Viliars était un de ces braves qui ont en eux le sentiment exalté du devoir militaire. Avec un admirable sang-froid, il dit à Blandan, non moins calme que lui :

« Sergent, nous autres avec nos chevaux nous pourrions facilement regagner Bou-Farik. Mais soyez tranquilles; puisqu'il y a du danger, nous resterons ensemble. »

Et avec calme, les trois chasseurs d'Afrique mirent pied à terre, se firent un rempart de leurs chevaux et se préparèrent au combat.

Le jeune sous-aide Ducros aurait pu aussi s'échapper, mais il suivit l'exemple des chasseurs d'Afrique, descendit de cheval prêt à prendre le fusil du premier soldat qui serait blessé.

Les cavaliers arabes étaient au nombre d'environ deux cents (1). Mais au bruit de la fusillade, on vit accourir au galop une centaine de Had joutes qui n'avaient pas trouvé place dans le creux du Chabet-el-Mechdoufa. Vingt et un Français allaient donc lutter contre trois cents ennemis, sans abri, presque sans munitions, presque sans espoir d'être secourus.

Blandan forme à la hâte ses conscrits en cercle. A ce moment, il voit approcher en caracolant, dédaigneux et la cigarette aux lèvres, un grand nègre que Ben-Douhad lui envoie en parlementaire. Le chef arabe n'a même point songé que vingt et un braves soldats oseraient lui résister ; il a dédaigné de prendre la moindre disposition d'atta-

(1) C'ctaicul les coureurs habituels de Ben-Salem, mêlés à quelques cavaliers hadjoules.

que, et ses hommes, pied à terre, causent tranquillement.

Le parlementaire, habillé du burnous rouge des cavaliers réguliers d'Abd-el-Kader, crie à Blandan en mauvais français :

<( Rends-toi ; nous ne te ferons pas de mal. »

Froidement le sergent sort du cercle, ajuste le nègre, et lui répond, en pressant la détente de son arme :

« Voilà comment se rend un Français. »

L'envoyé de Ben-Douhad tombe sanglant aux pieds de son cheval, et Blandan, magnifique de sang-froid, se replie sur ses hommes en leur disant :

« A présent, camarades, il ne s'agit plus que de montrer à ces gens-là comment des Français savent se défendre. Surtout ne nous pressons pas et visons juste. »

Réglementairement, en Algérie, chaque fantassin n'avait alors que vingt cartouches. C'était, à la façon précipitée dont tirent habituellement les hommes livrés à eux-mêmes, l'affaire de vingt minutes de combat. C'était, à la façon dont le sergent se proposait de régler le tir, l'affaire d'une demiheure à peine.

Au coup de feu de Blandan, les cavaliers de Ben-Douhad effarés, montent précipitamment à cheval, sortent du ravin, et s'éparpillent dans la plaine pour le prendre de tous côtés. Ils caracolent autour de lui comme une volée de vautours, se promettant bien de rapporter vingt et une têtes dans leur tribu. A la première décharge, ils abattent sept des nôtres, ainsi que leurs chevaux, derrière les cadavres desquels s'embusquent aussitôt les survivants.

Superbes d'audace, ces vaillants, héroïques soldats, commencent un tir lent et meurtrier, ne perdant pas une balle, prenant le temps nécessaire pour viser. Seid, Blandan est debout au milieu des siens ; il n'interrompt son feu que pour prendre des cartouches dans les gibernes des morts et des blessés, et les donner à ses conscrits. Le sous-aide Ducros fait bravement le coup de feu, et les trois chasseurs d'Afrique, jetant leur mousqueton qui n'a pas une portée

suffisante, s'arment des fusils des fantassins tombés et prennent stoïquement part à une lutte désespérée.

Beaucoup de chevaux commencent à errer sans cavalier dans la plaine, tant est précis le tir des Français. Mais la partie est trop inégale, et si des secours n'arrivent pas promptement, nos braves vont mourir un à un. Déjà le nombre des morts est plus grand que le nombre des vivants, et le petit cercle s'est singulièrement rétréci. « Serrez vos rangs, » murmure de temps en temps l'héroïque sousofficier resté droit malgré deux blessures et brûlant ses dernières cartouches. Il tombe enfin, frappé à l'abdomen par une troisième balle ; mais il se soutient sur un coude, et crie à ses derniers compagnons :

« Courage, mes amis! défendez-vous jusqu'à la mort. »

Après Blandan tombe le sous-aide Ducros qui avait pris le commandement. Le commandement de cinq hommes ! C'était tout ce qui restait !

Les cinq braves qui survivent se comptent très rapidement. Le sergent, qui a encore toute sa connaissance, les soutient par ses ardentes excitations, et se traîne encore jusqu'à eux pour leur lancer quelques cartouches. Ils n'ont plus d'espoir. « Adieu, sergent, cela va être fini. »

Tout à coup une trombe s'abat sur les cavaliers de Ben- Douhad. L'observatoire de Bou-Farik a signalé l'attaque, et les chasseurs d'Afrique, qui à ce moment étaient à l'abreuvoir avec leurs chevaux, sous la surveillance de leur officier de semaine, ont couru, le sous-lieutenant de Breteuil en tête, au camp chercher leurs sabres, puis, montés sur leurs chevaux sans selle et en bridon, se sont lancés dans la plaine à fond de train. En arrivant sur le terrain, l'intelligent officier juge d'un coup d'œil la situation. Il voil d'autre part un détachement d'infanterie, sorti de la redoute de Beni-Méred, accourir à perte d'haleine, alors il conduit la charge de ses chasseurs de façon à prendre l'ennemi entre deux feux. Le lieutenant Corcy, des chasseurs lui aussi, arrive au même instant avec quelques retardataires.

Nos cavaliers chargent avec fureur, et poussent les Arabes sur les baïonnettes des fantassins sortis de Beni-Méred.

Ceux-ci sont une trentaine au plus, commandés par le lieutenant du génie de Jouslard. Ce brave officier n'a laissé au camp que des sapeurs, avec quelques artilleurs auxquels il donna l'ordre de faire feu avec l'unique obusier formant l'armement de la redoute. 11 sait bien que les coups ne porteront pas ; mais il connaît l'effet moral que produit le canon sur les Arabes, et de plus il veut donner l'alarme à la garnison de Blidah, composée du 17^ léger.

Attaqués de trois côtés à la fois, les Arabes tourbillonnent et commencent à iuir. Au même instant, ils entendent les clairons sonner la charge : ce senties deux compagnies du 26' commandées par les capitaines Diirun et Lacarde, qui arrivent au pas de course au secours des conscrits de Blandan. L'ennemi se disperse, sans pouvoir, selon son habitude, emporter ses morts et ses blessés.

Des vingt et un hommes du détachement, cinq seulement n'avaient pas été atteints, quatre hommes du 2" bataillon et un chasseur. Dix étaient blessés, dont trois si grièvement qu'il fallut les amputer. Quant au sergent, il n'avait plus que quelques heures à vivre : il était atteint de trois blessures toutes mortelles.

Le lieutenant-colonel Morris, commandant le camp d'Erlon, reçut les valeureux soldats, en exprimant aux survivants du drame de Beni-Méred un légitime orgueil. Il fit entourer de soins les blessés. Le brave curé de Bou-Farik accourut au camp pour les consoler et exhorter au courage ceux qui allaient être amputés ; il eut l'énergie de rester auprès de ceux-ci pendant la triste opération, d'autant plus douloureuse qu'à cette époque la science ne disposait pas de moyens anesthésiques.

Il voulut se rendre également auprès de l'intrépide Blandan ; on lui dit que cet admirable sous-ofiicier venait de rendre le dernier soupir. Dans son délire, il n'avait cessé de répéter :

« Courage, mes enfants, défendez-vous jusqu'à la mort. » On fit aux glorieux soldats de Beni-Méred, au nombre de six, des funérailles dignes de leur vaillance. Les morts étaient le sergent Blandan , le chasseur Ducasse , les fusiliers Giraud, Elie, Leconte et Laricon. Le lieutenantcolonel Morris , un de ces braves de l'armée dont le? exploits semblent appartenir à la légende, prononça une de ces ardentes et enthousiastes improvisations qui témoignent une foi profonde au culte de l'honneur militaire. « J'envie ton sort, Blandan, s'écria-t-il en terminant, car je ne sais point de plus noble mort que celle du champ d'honneur. »

Le général Bugeaud qui à ce moment était à la veille de se rendre à Oran, s'empressa de faire connaître à l'armée la conduite du sergent Blandan et des braves qu'il commandait. Le combat de Beni-Méred était, dit le général, un des plus beaux faits d'armes de notre armée depuis notre arrivée en Algérie. Voici les deux ordres du jour qu'il publia successivement:

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