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CHAPITRE V

SOMMAIRE

Les Français aux confins du désert. Le dur, d'Aumale a Médéa et k Boghar. Prise de la smala. Effet produit chez les Arabes. Combat de Djedda. Mort de Mustapha-ben- Isniaïl et de Ben-Allal. Le brigadier Gérard. — Chasseurs d'Afrique. Le colonel Tarlas.Les chasseurs Cayeux, Getfiaes et Bartiiélemy. Le trompette Escoffier. — Les Français dans le désert. Le Sah'ra. Le nomade. Le mouton. Le chameau. Chasses. I,e chien. Le s'iougui. Le faucon. La gazelle. L'autruche. Populations. Les Bcni- .s /,ab. Les Touaregs. — La légende du \.<:ri u'i désert. Le lion. Récits des Arabes sur le lion. Le pacte d'El-Arbi Le lion Buunomnie à Marseille. — Les Fran- ';.ais au Maroc. Le juif Darmon. La guerre sainte au Maroc. Bombardement de Tanger et de Mogador. Le prince de Joinville k l'île Mogador. — Bataille de l'Isly. La hure de sanglier. Yusuf, Tartas, Morris. Traité de Tanger. — Abd-el-Kader au Maroc. Son portrait. Sa vie privée. Usages arabes. Famille et entourage d'Abdel- Kader. Secrétaires et khalifas. Cruauté. Perfidie. Aïn-Mahdi et le marabout Ted- Jini. 'iété d'Abd-el-Kader. La prière arabe. Le ramadan. Jugement sur Abd-el- Kader.

Vers la fin de l'année 1842, le duc d'Aumale, qui venait d'être nommé général de brigade, revint en Afrique, et le général Bugeaud, auquel le roi Louis-Philippe avait confié 1 éducation du jeune prince, l'appela au commandement de la subdivision de Médéa (1) ; il se trouvait ainsi comme sous la main de son illustre précepteur.

(1) Médéa est à quatre-vingt-dix kilomètres d'Alger.

Nous aurons, dans le cours de ces Récits, à apprécier les qualités et les services du duc d'Aumale, lorsque nous le Terrons à la tête de la province de Constantine aider à l'œuvre de la conquête algérienne par une initiative féconde, une administration sage et éclairée qui a laissé les plus durables souvenirs. Ne signalons ici que la bravoure personnelle du prince (1).

A la prise du col de la Mouzaïa, il commande un bataillon du 4* léger et subit gaiement le baptême du feu.

Lorsque le duc d'Orléans, dont il était devenu l'officier d'ordonnance, voulut à tout prix empêcher les Arabes qui lui échappaient de traverser la rivière de l'Oued-Dja, d'Aumale, en l'absence de tout autre aide de camp, porte au colonel du 1" chasseurs d'Afrique l'ordre de lancer ses cavaliers contre l'ennemi. Un instant après, un tourbillon de poussière s'élève dans la plaine où les chasseurs se précipitent avec impétuosité.

La victoire est à nous et la joie générale au camp. Seul le duc d'Orléans s'inquiète, car son jeune frère n'a point reparu ; côte à côte avec le colonel qui, d'ailleurs, fut tué dans le combat, il avait suivi nos escadrons dans leur charge furibonde et il ne revint qu'au milieu de la nuit.

Le prince renouvela plus d'une fois ces actes de prouesse qui excitaient l'admiration. Aussi personne ne fut trop surpris dans l'armée d'Afrique quand le jeune général à peine de retour en Algérie se signala par un coup d'audace vraiment extraordinaire.

Pendant plus de dix ans, on pensa que notre occupation effective devait se borner, outre le littoral, aux villes centrales depuis Tlemcen jusqu'à Constantine ; en 1842 seulement, on sentit la nécessité d'établir, sur les limites méridionales du Tell, une seconde ligne de places parallèle à celles du centre, et devant dominer les tribus extrêmes de cette région et même celles du Sahara. La disposition

(1) Le duc d'Aumale était entré dans l'armée à l'âge de 17 an3.

des ruines que les Romains ont laissées sur le sol de l'Algérie montrait que ces habiles conquérants avaient exactement adopté ce système de défense en Numidie, et Abdel-Kader lui-même n'avait fait que les copier en fondant Tegdempt, Boghar, Thaza et Saïda dont nous étions devenus les maîtres.

Le prince, en croisant autour de Boghar (1), avait appris que la smala d'Abd-el-Kader se dirigeait vers le Djebel- Ahmour, pendant que l'émir, avec un parti de cavaliers, vingt-cinq hommes seulement comme on le sut plus tard, surveillait le général Lamoricière (le Bou-Haoura (2) des Arabes) lancé à sa poursuite. D'Aumale part aussitôt avei treize cents fantassins, six cents chasseurs d'Afrique, spahis et gendarmes maures, deux pièces d'artillerie, et un convode huit cents chameaux et mulets, un approvisionnement de vingt jours de vivres. Le smala d'après les espions se trouvait alors aux environs de Godjilah ; il se porte immédiatement sur cette bourgade où il parvient le 14 mai après une marche de nuit, mais là il apprend que le rassemblement ennemi était à quinze lieues au sud-ouest, à Ouessekou-Rekaï; arrivé à ce dernier point, l'insaisissable smala avait levé le camp la veille au soir, marchant sur Tagguin(3) •

Enfin le 16 mai, après une pénible marche de nuit, ou surprit quelques traînards de la smala. Trompé par les indications qu'ils fournirent, le prince envoya une reconnaissance de cavalerie vers le sud, mais ne découvrant rien dans cette direction, il reprit celle de Tagguin ; ce mouve-

(i) Le duc d'Aumale adopta Boghar comme centre d'opération et y établit un dépôt considérable de muuitions de guerre et de bouche ; une garnison d« trois cents hommes y était k demeure.

(2) Bou-Haraoua, l'homme au bâton, le père la Trique. Les Arabes donnaient ce nom au général Lamoricière parce que, k pied comme à cheval, il avait toujours une canne 'a la main.

(3) Le duc d'Aumale avait formé deux subdivisions de sa colonne : l'une, à la tête de laquelle il se mit, fut composée de la cavalerie, du bataillon de zouaves et de l'artillerie ; l'autre, qu'il confia au lieutenant-colonel Chadeysson, le héros de Djemilah. fut chargée d'escorter le convoi, et se composa de deux petits bataillons d'infanterie légère avec cinquante chevaux.

ment l'avait trop éloigné des zouaves et de l'artillerie. Vers onze heures, un caïd envoyé à la recherche d'un emplacement d'eau, revient au galop et annonce que la smala tout entière était étabUe à la source même de Tagguin, à un kilomètre environ. Un repli de terrain la cachait à notre petite colonne.

La smala présentait une population de vingt mille âmes, dont au moins cinq mille hommes armés. L'attaquer avec cinq cent cinquante cavaliers, sans le secours des zouaves et de l'artillerie, était d'une grande témérité. On le fit observer au prince ; mais il répondit que battre en retraite était extrêmement dangereux, car les cavaliers arabes revenus de la première surprise ne manqueraient pas d'assailhr notre colonne qu'ils mettraient indubitablement dans une position plus que critique. Le plus sûr était donc de répandre la panique en fondant tête baissée sur l'ennemi. Le duc d'Aumale partagea aussitôt sa troupe en trois fractions, confiant sa droite au lieutenant-colonel Morris , et sa gauche au lieutenant-colonel Yusuf ; lui-même resta au centre avec une trentaine de gendarm.es indigènes.

Tous nos cavaliers furent lancés à la charge. On peut se figurer la confusion inouïe qui régna pendant plus d'une heure au milieu de cette foule immense surprise ainsi dans une profonde sécurité. Les Arabes armés n'ayant pas eu le temps de se grouper furent réduits à se défendre individuellement dans l'intérieur du camp. Les cris des femmes, ^.es pleurs des enfants, les vociférations des hommes, le bruit des armes de tant de combats particuliers remplissaient l'air d'un horrible fracas au milieu duquel se perdait la voix des chefs.

Enfin les assaillants, trop peu nombreux pom' s'emparer de la smala en entier, firent une coupure dans cette ville ambulante, chassant devant eux la partie qu'ils avaient séparée de la masse et laissant fuir le reste.

Outre trois cents Arabes qui tombèrent sous le sabre de nos soldats, on fit trois mille prisonniers, hommes,

l'emmes et enfants, et l'on prit un canon, quatre drapeaux, plus un butin immense. La mère et la femme de l'émir, prises d'abord et perdues au milieu de la bagarre, furent reconnues par quelques Hachems, tribu dont elles faisaient partie, et hissées sur des mulets. Elles purent ainsi s'échapper. L'épouse d'Abd-el-Kader avait tenu pendant quelques instants, en suppliante, l'étrier du cheval du colonel Yusuf ; ce rude sabreur rassura cette jeune femme affolée sans savoir qui elle était, et la perdit de vue.

Vers quatre heures, les zouaves rejoignirent avec les deux pièces de montagne. Cette troupe d'élite avait fait trente lieues en trente-six heures, ce qui à la guerre est un vrai prodige pour des fantassins pesamment chargés. L'éminent auteur de Zouaves et chasseurs à pied, le vainqueur de Tagguin, iait allusion à cet épisode, lorsqu'il écrit : « Ceux qui, deux mois plus tard, les revoyaient, après une marche de trente lieues franchies en trente-six heures, sans eau, par le vent du désert, marche si dure que le sang colorait leurs guêtres blanches, défiler devant le bivouac des chasseurs d'Afrique en sifflant les fanfares de la cavalerie, comme pour railler les chevaux fatigués et se venger de ce que leurs rivaux de gloire avaient chargé et battu l'ennemi sans eux, ne pouvaient qu'admirer ces intrépides soldats. »

Qu'était donc cette fameuse smala dont le nom a été prononce si souvent depuis le fait d'armes du prince?

Quand toutes les villes importantes de l'intérieur furent tombées entre les mains des Français, quand les forts laborieusement édifiés par l'émir eurent été successivement rasés, quand nos colonnes se mirent à parcourir le pays jusqu'aux Hauts-Plateaux et aux confins du Sah'ra, Abdel-Kader, dans l'impossibilité d'avoir un centre fixe de gouvernement, se vit réduit à une capitale nomade, qui devait être condamnée à être sans cesse pourchassée de la province d'Alger à celle d'Oran, de celle d'Oran à celle d'Alger. Il créa donc la Smala (rassemblement).

Celle-ci se composait d'un grand nombre de douars formant quatre enceintes. Dans la première était le douar du sultan (1), qui comprenait une trentaine de tentes et renfermait la famille d'Abd-el-Kader ; au milieu se trouvait une tente qui abritait la mère de l'émir, sa femme, toutes deu3 nommées Zohra (la brillante), ses autres femmes, mariées avec lui pour la forme, et ses quatre enfants.

Autour de ce douar central, cinq autres venaient se grouper, ayant aussi chacun environ trente tentes, cellesci habitées par les familles des principaux khalifas.

C'était la première enceinte.

La deuxième se composait des douars de khalifas inférieurs et de quelques marabouts vénérés.

La troisième était, formée des douars des Hachems tribu d'Abd-el-Kader. Presque toute cette tribu, chassée des environs de Mascara par l'actif et entreprenant général Lamoricière, était venue grossir la Smala; certaines fractions des Hachems auraient volontiers fait leur soumission, mais l'émir, ne voulant pas que les hommes de sa tribu pussent donner un pareil exemple, leur avait intimé Tordre impératif de rejoindre le rassemblement quïl avait formé.

Enfin dans la qu^atrième enceinte se trouvaient les douars des tribus nomades des Hauts-Plateaux. A vrai dire, ces dernières ne faisaient partie de la Smala qu'absolument contraintes. Elles étaient dans l'impossibilité de résister à Abdel-Kader, qui gardait leurs principaux chefs comme otages ; l'émir avait, en effet, pris le parti de s'emparer de gré ou de force de tous les chefs influents des nomades pour empêcher qu'on ne se ralliât aux Français.

L'infanterie régulière formait un camp à part, et gardait au milieu d'elle un grand nombre d'otages réduits à la condition la plus misérable ; quelques-uns des plus importants

(1) Douar, ei> arabe, signifie circonférence; c'est une réunion de tentes placées en rond.

étaient toutefois autorisés à avoir près d'eux leurs familles ; ils avaient des tentes, et campaient dans la première enceinte sous la surveillance de Mustapha-ben-Tahmi, le vaincu de Mazagran.

Certainement beaucoup des habitants de la Smala auraient bien voulu échapper, et particulièrement les tribus nomades des Hauts-Plateaux ainsi que les otages ; les marches, les contre-marches étaient continuelles et chacun était exposé à des fatigues inouïes. D'autre part les dangers étaient grands, et ces dangers ne provenaient pas seulement des colonnes françaises, mais encore de certaines tribus arabes qui, ne reconnaissant aucune autorité, ne se gênaient pas pour envoyer des coups de fusil. Lorsque Abd-el-Kader, pendant la trêve de la Tafna, assiégea l'oasis d'Aïn-Mahdi, habitée par le marabout Tedgini, son rival en influence religieuse, sa Smala fut pillée par les tribus du Djebel-Ahmour.

La disposition de cet immense campement était assez habile et un système d'espionnage à faire envie à la pohce d'un grand état européen y tonctionnait et rendait les fuites à peu près impossibles. Ceux qui tentaient de s'échapper étaient édifiés d'avance sur les conséquences d'un essai malheureux, l'émir ayant publié cette proclamation courte et significative :

« De quiconque cherchera à fuir, à mes réguliers les biens, à moi la tête. »

Abd-el-Kader faisait de rares apparitions à la Smala, préoccupé qu'il était par les vicissitudes infinies de la guerre à outrance que lui avaient déclarée les Français ; l'actif émir, pendant que la saison froide ou chaude bloquait nos colonnes dans leurs garnisons, chevauchait sans cesse à travers les tribus, encourageant les tièdes, frappant de terreur ceux qui voulaient se soumettre. En deux années, il ne parut peut-être pas deux mois au milieu des siens.

On voyait dans la Smala, outre un bataillon d'infanterie régulière et quelques artilleurs, quantité de gens de mé-

tier et de petit commerce qui avaient évacué Tegdempt, Thaza et Boghar à notre approche. Comme il y avait dans cette ville nomade un certain commerce de subsistances, il s'y trouvait naturellement beaucoup de Juifs. Le fameux tableau d'Horace Vernet en fait foi.

Cette masse énorme circulait assez facilement en Algérie, même au milieu de tribus hostiles à Abd-el-Kader. Celles-ci mettaient bien à ses trousses des partis de maraudeurs qui enlevaient les traînards et pillaient quelques bagages ; mais elles ne pouvaient entamer l'ensemble.

Malgré tout, ces migrations perpétuelles ne pouvaient s'opérer sans d'horribles souffrances. La faim, qui n'atteignait que les plus pauvres, était un des moindres fléaux qui pût frapper cette agglomération de vingt mille individus, le conunerce des grains se faisant encore avec une certaine facilité ; mais les marches dans des pays difficiles et sans routes étaient fatales pour les êtres faibles tels que les vieillards, les femmes, les enfants, les malades. On pouvait suivre la Smala à la piste ; elle encombrait les chemins et les bivouacs de morts et de mourants. On cherchait, il est vrai, au moyen de fausses nouvelles habilement répandues, à remonter le moral de chacun, et souvent le canon tonnait, annonçant l'écrasement de la colonne Lamoricière, ou la dispersion de la colonne Bugeaud, ou même la mort du roi Louis-Philippe ; deux ou trois malheureux de nos compatriotes prisonniers étaient promenés dans les douars, avec plus ou moins de pompe solennelle. Ils représentaient soi-disant les colonnes entières capturées par rémir. D'autres fois on annonçait que le Maroc et la Tunisie s'étaient ouvertement prononcés contre nous ou bien que la Turquie et l'Angleterre nous avaient déclaré la guerre. La foule ignorante finissait cependant par se désabuser, voyant indéfiniment s'éloigner le terme de ses soufirances.

Peut-être même, sans l'audacieuse surprise du 16 mai 1843, la Smala se fût-elle dispersée d'elle-même.

Le général Bugeaud opérait dans le Dahra, entre Ténès

et Orléansville, lorsque arriva un émissaire arabe annonçant qu'Ould-el-Rey (le fils du roi) avait pris la Smala d'Abd-el-Kader. « Nous avons entendu, raconta l'émissaire, parler la poudre à Tagguin, et peu après nous avons vu une immense caravane s'enfuir vers le sud, laissant derrière elle une longue file de femmes, de vieillards, et de troupeaux. C'est Ould-el-Rey, apprîmes-nous plus tard, qui s'est emparé de la Smala. Réellement ces Français sont des djenouns (des démons), car ils n'étaient pas mille, et ils en ont attaqué cent raille. »

Les oiiiciers, informés aussitôt de la nouvelle, se réunirent spontanément le soir autour de la tente du gouverneur qui venait de recevoir le rapport officiel du duc d'Aumale, admirable document où lejeune prince parlait de tout et de tous, sans parler de lui. Bugeaud donna à lire le rapport à un de ses aides de camp, en disant : « Lisez haut et lisez bien pour que tout le monde entende. » A chaque moment, l'officier d'ordonnance était interrompu dans sa lecture par les bruyantes exclamations du vieux général. « Ah ! le fier soldat ! Ah ! le noble enfant ! Voilà, messieurs, comme à la guerre il faut savoir prendre des décisions promptes et énergiques. »

Et les yeux de l'illustre guerrier se mouillaient de larmes. Il y eut fête dans le camp français. On était heureux du brillant succès qui ruinait à peu près Abd-el-Kader et le réduisait à la condition d'un vulgaire coureur d'aventures et plus que fier à la pensée que ce succès était dû à un des princes de la famille royale de France.

Pendant que le duc d'Aumale guerroyait dans la vallée du Haut-Chélifï, le général Lamoricière, observé par Abdel-Kader qui ne s'attendait pas à ce coup de foudre, opérait en avant de Tiaret. Le général fut informé dès le 19 mai du succès remporté le 16 par le prince, et se dirigea aussitôt sur la ligne de retraite que devaient suivre les débris de la Smala, au milieu desquels l'émir s'était porté en personne. Les Hachems se rendirent, et les réguliers

tirèrent impitoyablement sur ces malheureux. Lamoricière ému de pitié pour ces pauvres gens qui mouraient de faim, leur fit donner quelques secours avant de les conduire aui environs de Mascara ; puis il se remit à la poursuite des réguliers qui entraînaient Abd-el-Kader dans leur fuite. 11 les atteignit au bout de trois jours sur le plateau de Djeddah, et les attaqua sans désemparer. Ils lui opposèrent une résistance désespérée, mais au bout de deux heures de combat, ils se dispersèrent laissant quatre cents des leurs sur le carreau, outre quelques centaines de fusils et le grand drapeau vert de l'émir.

Mustapha-ben-Ismaïl, avec ses Douars, contribua puissamment au succès de Lamoricière. Après le combat de Djedda, il reçut l'autorisation de retourner à Oran avec ses cavaliers chargés de butin et voulut prendre malgré nos conseils, à travers le territoire suspect des Flittas, une route de montagnes qui abrégeait considérablement le chemin. Sa tête de colonne venait de s'engager dans un défilé boisé, quand il entendit quelques coups de fusil à l'arriëregarde, où il se rendit. Il s'agissait simplement de quelques maraudeurs, quarante ou cinquante au plus, enfants perdus qui le suivaient à la piste et tiraillaient au hasard. A peine arrivé, Mustapha tomba mort frappé d'une balle. La panique s'empara aussitôt de sa troupe chargée de butin et ne songeant qu'à le mettre en sûreté. Elle eut l'infamie d'abandonner son vieux chef et de se débander. Les maraudeurs coupèrent la tête de Mustapha et l'envoyèrent à Abd-el-Kader. Ce fut un sujet de consolation pour lui ; il contempla longuement, avec une joie féroce, la tête de cet homme qui avait été son implacable ennemi, et notre premier ami. Brave, plus actif que bien des jeunes, Mustapha-ben-Ismaïl avait lutté pendant neuf ans pour nous, abandonné d'abord par la France, mais la servant toujours et quand même.

L'histoire gardera le souvenir du siège de Tlemcen, ce siège auquel il manque un Homère, où les Coulouglis, avec

Mustapha-ben-Tsmaïl, résistèrent pendant six années à l'émir. Séparée, ignorée du reste du monde, sans retraite ni capitulation possibles, cette garnison de Tlemcen put faire face à l'ennemi qui l'usait sans la vaincre, triompher des privations et du découragement. Quand Mustapha, alors âgé de soixante-quinze ans, remit la ville au maréchal Clauzel venu à son secours, ce vieillard à l'œil de feu et à b barbe blanche, montrant les murailles éventrées du VTéchouar avec l'orgueil d'un vieux soldat fier de ses blessures, lui dit :

« Ces jours-ci, j'ai perdu soixante de mes plus braves enfants ; mais en te voyant, j'oublie nos malheurs passés et je me confie à ta réputation. Nous nous remettons à toi, moi, les miens, et tout ce que nous avons ; tu seras content de nous. »

Et nous fûmes contents de lui ! Jamais chef arabe ne aous fut plus fidèle.

C'est à sa haine pour Abd-el-Kader que la France a dû son ittachement si fidèle. Pendant près de trente ans, Mustaphaben-Ismaïl avait été l'agha des Turcs dans la province i'Oran, et lorsque le jeune fils de Mahi-Eddin fut créé sultan par les tribus des environs de Mascara, il refusa de lui obéir, déclarant que jamais, avec sa barbe blanche, il û'irait baiser la main d'un enfant.

Les vieux soldats d'Afrique ont gardé le souvenir de ce majestueux vieillard, chargeant en avant des siens, fièrement campé sur sa selle aux étriers d'or, ses haïks flottant au vent, son œil allumé Sous les yeux de ce chef redouté, chacun brûlait de se distmguer. « Je n'ai que deux ennemis, disait-il souvent, Satan et Abd-el-Kader. » Aussi, quand il surprit avec ses Douars, au milieu de fourrés jugés impénétrables, les approvisionnements de l'armée arabe, il monta sur la montagne, et, semblable au prophète des temps bibliques, chargea les vents de porter ces paroles à son ennemi :

'< El Hadj Abd-el-Kader, la terre du Moghreb n'est pas

écrite au nom d'un marabout comme toi. La conquête 1 a arrachée à ceux que j'ai servis pendant trente ans; elle est maintenant le bien de ceux dont le bras a su la prendre et elle ne te reviendra pas, à toi qui ne l'avais que volée. De mon sang et de mes forces, j'aiderai les Français. Soldat, je ne veux obéir qu'à des soldats, et je les conduirai aux portes du Sahara, pour faire justice de ton ambition. »

L'émir, après avoir bien contemplé la tête de son redoutable adversaire, voulut que sa mère se rassasiât également de ce spectacle hideux ; celle-ci refusa. « De pareils trophées, répondit-elle à son fils, doivent être confiés à la terre, et non promenés de tribu en tribu comme les restes d'un homme vulgaire. »

Le tronçon du corps, racheté aux Flittas, fut rapporté à Oran, où les troupes françaises rendirent au guerrier arabe les honneurs dus à un général.

Un rapsode indigène composa une complainte sur la mort de Mustapha-ben-Ismaïl. Nous en détachons quelques versets :

« 0 malheur! le fils de Mustapha se jette éperdu au milieu du goum, il parcourt les rangs des cavaliers et ne voit plus Mustapha^ Mustapha le protecteur des malheureux.

» L'homme héroïque, celui dont l'ascendant maintenait la paix dans les tribus, a quitté pour toujours la terre, et nous ne le verrons plus.

» Qu'il était beau dans l'ivresse du triomphe, lorsque, sur le noir coursier du Soudan, à la selle étincelante de dorures, il apparaissait comme le génie de la guerre ou le dragon des combats !

» Dieu est témoin que Mustapha-ben-Ismaïl fut fidèle à sa parole jusqu'à la mort, et qu'il ne cessa jamais d'être le modèle des cavaliers. »

L'auteur des Annales algérienries porte sur notre héros le jugement suivant : « Telle fut la fin de cet homme, qu'une

basse jalousie contre Abd-el-Kader avait jeté dans nos rangs. Il était d'une bravoure éclatante, mais d'un caractère dur et rapace. Il passa les dernières années de sa vie dans les regrets du passé, cherchant du reste à s'assurer par tous les expédients de l'avarice et de la cupidité un avenir qui lui échappait. »

Ce jugement est profondément injuste. Le maréchal Bugeaud, dans un ordre du jour à l'armée, a rendu en termes émus un magnifique hommage à la mémoire du guerrier arabe qui ne varia jamais dans la foi qii'il avait jurée à la France, et qui, à l'âge de quatre-vingts ans, mettait encore la plus bouillante ardeur à la servir.

Après la prise de la smala et le combat de Djedda qui en fut la conséquence, il ne restait plus à Abd-~ïl-Kader que deux de ses bataillons de réguliers commandés par Ben- Allal(l), le meilleur de ses khalifa ou lieutenants. A la fin de 1843, celui-ci faisait face à nos troupes -assemblées à Sidibel-\bbès, sous les ordres du colonel Tempoure. Le khalifa reçut de l'émir l'ordre de conduire au Maroc ses réguliers avec quelques Hachems, fidèles à sa iortune. Il se mit en mouvement ; mais aussitôt le colonel Tempoure se lança à sa poursuite. Ce dernier fit trois jours de marche lorcée ; mais désespérant d'atteindre l'ennemi avec le trop lourd convoi qu'il traînait à la suite de sa petite colonne, il le laisse aux puits de Gor avec un bataillon d'infanterie, et part avec huit cents fantassins sans sacs, cinq cents cavaliers en selle nue, et trois petites pièces de montagne. Il suit pas à pas les traces de Ben- Allai par un temps épouvantable qui retarde sa marche, mais heureusement aussi celle des Arabes. Le 11 novembre, après d'horribles souffrances, nos soldats atteignent enfin l'Oued-Kacheba sur lequel le khalifa, ignorant notre présence dans ce pays, avait établi son bivouac. Cavaliers et fantassins français

(t) Le vrai nom de Ben- Allai était Ben-Haradàn-ben-Si-Embareck. Il appartenait k une famille de marabouts de Coléa(en arabe la sainte).

étaient exténués ; mais à la vue de l'ennemi, ils oublient toutes leurs épreuves. Leur courage et leur persévérance vont enfin recevoir leur récompense.

Ben- Allai, qui ne peut plus reculer, prépare sa défense et établit son infanterie sur une crête boisée et rocheuse, et, drapeaux déployés, attend l'attaque. La charge de nos cavaliers est irrésistible ; en un clin d'œil ils abattent les carrés des réguliers, malgré leur feu à bout portant. Notre infanterie arrive au pas de course. Ce que le sabre a pu laisser debout, la baïonnette le renverse; le carnage devient horrible, car les soldats de l'émir se défendent avec une rage désespérée et n'acceptent pas de quartier. Le khalifa veut sauver ses drapeaux ; mais il est obhgé de s'enfuir avec les quelques hommes qui lui restent.

Déjà il a gagné la pente rocheuse de la montagne ; mai'S un capitaine du 2" spahis, M. de Cassaignolles, l'aperçoit ; plus de doute pour lui, ce cavalier richement habillé doit être un chef d'importance ; il s'acharne à sa poursuite avec un sous-officier de spahis et deux brigadiers de chasseurs. Tout à coup Ben- Allai se retourne et fait face à ces quatre ennemis. D'un coup de fusil il casse la tête du brigadier Labossey ; le capitaine de Cassaignolles arrive sur lui le sabre au poing, mais un coup de pistolet abat son cheval ; enfin un autre de ses coups blesse grièvement le sousofficier Sicot du 2° spahis, qui venait de lui porter un coup de sabre amorti par son turban.

Il ne reste plus à Ben-Allal qu'un adversaire, le brigadier Gérard. Celui-ci, accueilli par un terrible moulinet que l'intrépide khalifa trace autour de sa tête avec son fusil déchargé, le frappe avec son sabre, puis le renverse d'un coup de pistolet en pleine poitrine.

« Il est à moi, s'écrie le brigadier en sautant à bas de son cheval et en mettant le genou sur la poitrine de Ben- Allal à terre et expirant.

— Regardez s'il est borgne, dit le capitaine Cassaignolles encore engagé sous son cheval.

— Oui.

— Alors, mon brave, réjouissez-vous! Vous voilà chevalier de la Légion d'honneur, car vous avez tué le tameux Ben- Allai ben Si-Embarek. »

Des huit cents fantassins et cent cinquante cavahers arabes, quatre cents furent tués , trois cent soixante prisonniers. Nos braves soldats prirent en outre trois drapeaux.

La situation (l)d'Abd-el-Kader parut alors tellement désespérée que le général Bugeaud pouvait dire avec une apparence de vérité :

« Après la campagne du printemps, j'aurais pu proclamer que l'Algérie était domptée et soumise ; j'ai préféré rester au-dessous de la vérité. Mais aujourd'hui, après le combat du 11 novembre qui a détruit les restes de l'infanterie de l'émir et fait tomber son premier lieutenant, je vous dis hardiment que la guerre sérieuse est finie. Abdel-Kader pourra bien encore, avec la poignée de cavaliers qui lui restent, exécuter quelques coups de main sur les Arabes soumis de la frontière, mais il ne peut rien tenter d'important. »

L'émir était en efi'et réduit aux abois, mais il était encore assez fort pour exécuter des razzias sur les tribus qui s'étaient soumises à nous et nous faire une guerre de partisans.

Les quelques prisonniers français qu'il avait entre les mains furent dirigés sur le Maroc ; il se posait ainsi aux yeux des populations de ce pays en allié avoué de leur souverain et l'engageait en quelque sorte malgré lui.

Les cavaliers qui avaient anéanti au combat de l'Oued- Hacheba les deux derniers bataillons réguliers d'Abd-el-

{{) Fin de Tannée 1843.

Kader étaient commandés par le colonel Tartas ; magnifique cavalier, aussi spirituel que brave, véritable héros d'Homère, cet officier ne chargeait jamais assez à son goût et se plaignait parfois de sa « grandeur qui l'attachait au rivage ». Lorsque pendant une marche des groupes d'Arabes suivaient sa colonne à distance en observant ses mouvements, il les caressait d'un œil d'envie ; c'était le sabreur, le simple cavalier, dont le courage s'éveillait. Puis il détournait la tête par prudence pour ne pas céder à la tentation. A la fin, le bouillant Tartas n'y tenant plus, piquait des deux, volait au devant de l'ennemi et ne s'arrêtait qu'à portée de la voix, c'est-à-dire un peu moins que la portée du fusil.

« Ah ! gredins ! Ah ! pendards, criait-il, croyez-vous qu'on a peur par ici? C'est moi, Tartas! Arrivez donc un peu quatre ou cinq seulement, me dire deux mots. »

Bien entendu les Arabes répondaient par un feu roulant sur le provocateur ; puis quelques-uns d'entre eux se détachaient venant sur lui, le colonel reculait lentement, et tout à coup faisait volte-face en tirant sa longue latte. Des chasseurs d'Afrique accouraient au galop et il y avait alors un de ces échanges de coups de sabre qui réjouissait tant le téméraire et brave officier.

Le soldat, admirateur de toutes les bravoures, a un faible pour ces preux qui lui rappellent les paladins du temps passé, grands pourfendeurs de cimiers et marteleurs d'armures. Tartas était adoré de son régiment ; à la bataille, personne ne l'eût abandonné, et à la charge, personne n'eût hésité à le suivre. Au combat de l'Oued-Kacheba dont nous venons de faire le récit, le colonel était suivi de près par l'un de ses capitaines, M. de Caulaincourt. Au moment où nos escadrons tombèrent comme une avalanche sur les bataillons arabes, Tartas et le capitaine furent séparés; les chasseurs d'Afrique avaient presque tous suivi leur colonel. M. de Caulaincourt se trouva isolé ; assailli par un gros de cavahers rouges, il ne perdit

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