CHAPITRE PREMIER
SOMM Al R E :
La question d'Alger. Le gouvernement de la Restauration et l'opposition. L'Europe devant la piraterie barbaresque. Le baron d'Haussez et lord Sluart. — L'armée en 1830. Le comte de Clermont-Tonnerre. Les camps d'instruction. Composition de l'armée expéditionnaire. Savants, peintres, volontaires, officiers étrangers. Le capitaine Mansell. L'orage de Charles-Quint. — Charles-Quint. Les captifs. Armadas espagnoles. Charles-Quint devant Alger. Le duc de B^aufort à Djigelly. Duquesne devant Alger. Les Anglais. La flotte française en 1S:J0. — L'amiral Duperrc. Ses débuts dans la carrière maritime. Duperré dans la mer des Indes et à Saint-Thomas. — Prise d'Alger. Aspect du pays L'Atlas, le Sahara, le Sahel, les hauts-plateaux, le désert, les oasis. — Les Arabes. Leur portrait par Joinville. Manière de combattre. Salluste. Cruauté des Arabes. Combat de Staouëli. Le jeune de Bourmont. Le capitaine Changarnier. Les maladies. La tente-abri, la demi-couverture et le duc d'Orléans. — Les Turcs chassés d'Alger. Peuples qui les ont précédés. Carthaginois, Romains, Vandales, Grecs, Arabes. Caractère rie ceux-ci. Paresse et imprévoyance. La tribu, La propriété. La famille. La femme arabe. — L'odjack d'Alger. Ses Barberousse . Deys, janissaires. Justice turque et justice arabe. Les Coulouglis. Les tribus maghzea. Le trésor des deys. Calomnies. Le maréchal de Bourmont.
Peu de temps après rétablissement en France de la première République, vers 1793, le gouvernement français conclut un marché avec un négociant juif d'Alger, nommé Bacri, pour l'expédition de grains à Marseille et à Toulon.
Bacri acheta des grains à Alger et en Italie et les fit entrer dans les ports français de la Méditerranée ; mais il n'obtint Jamais d'être payé. Obligé de tenir tête à l'Europe, la République française était hors d'état de faire face à ses engagements, et l'empire, qui lui succéda, refusa d'écouter Bacri. Le gouvernement de la Restauration ne crut pas devoir se dérober aux engagements pris par un des gouvernements qui l'avaient précédé, et reconnut en 1816 la validité des réclamations du négociant juif. La somme due s'élevait à quatorze millions; mais une transaction, survenue en 1817, îa réduisit finalement à sept.
Les nombreux créanciers de Bacri firent opposition ; les sept millions furent donc versés à la Caisse des dépôts et consignations. La validité d'un grand nombre de créances ayant été reconnue plus tard par une série de jugements réguliers, il ne restait plus en caisse, vers 1825, que quelques centaines de mille francs.
Au nombre des créanciers de Bacri était Hussein, dey i'Alger, pour une somme de soixante-dix mille piastres. La réclamation du dey se produisit fort tard, ce qui ne Tempêcha pas de se plaindre avec amertume et hauteur des paiements qui avaient déjà été effectués ; bien plus, il eut l'audace d'émettre des doutes sur la bonne foi du gouvernement français, et continua ses réclamations même après avoir été désintéressé par Bacri, prétendant qu'il y avait un reliquat. Il écrivit directement au roi Charles X, qui, bien entendu, ne répondit pas à cette singulière prétention.
Un jour, le 30 avril 1827, Hussein, recevant M. Deval, consul de France à Alger, se plaignit d'avoir été traité cavalièrement par Charles X, et M. Deval lui ayant répondu qu'il était au-dessous de la dignité d'un roi de France de correspondre directement, pour des questions de détail, avec un dey d'Alger, celui-ci, qui tenait à la main un éventail en plumes de paon, en frappa le consul.
Se redressant, M. Deval dit avec dignité :
« — Ce n'est pas à moi, c'est au roi de France que l'insulte a été faite. »
A quoi le dey répondit sottement et insolemment:
« — Je ne crains pas plus le roi de France que son représentant. »
M. Deval reçut l'ordre de cfuitter Alger, et, dès lors, la guerre fut considérée comme déclarée. Nous aurions beaucoup trop à nous étendre si nous voulions expliquer les raisons de politique intérieure qui firent ajourner cette guerre à près de trois ans ; le ministère Villèle ne voulait s'occuper de la question africaine qu'après la question helléno-turque et le rappel de l'expédition débarquée en Morée sous les ordres du général Maison. En 1827, d'ailleurs, la question helléno-turque était entrée dans une phase aiguë ; on se souvient, en effet, que la bataille navale de Navarin est du 20 octobre 1827. Une expédition fut cependant projetée, et en attendant le gouvernement français établit une croisière devant Alger. Cette croisière, composée d'une douzaine de bâtiments, fut confiée au capitaine de vaisseau Collet. L'on envoya également des croiseurs sur divers points de la Méditerranée, tels que le cap Bon, les côtes de Sicile, les îles Baléares. Pendant près de trois ans, la Méditerranée occupa ainsi près de cinquante bâtiments de la marine française.
Bientôt les affaires de la piraterie ne marchèrent plus à Alger et la population jeta les hauts cris ; le dey dut donner l'ordre à la flotte algérienne de prendre la mer pour lorcer le passage. Onze bâtiments corsaires furent disposés pour la lutte et plus de mille volontaires se joignirent aux équipages. Les Algériens choisirent pour la sortie de leur flotte l'anniversaire de la naissance de Mahomet; il fallait bien mêler un peu de fanatisme aux rancunes de l'intérêt lèse et à l'ardeur de l'esprit de rapine. Dès que la flotte algérienne parut, le capitaine Collet se porta sur elle avec deux frégates, deux bricks et une canonnière ; chaque navire français avait donc à combattre deux adversaires. Les ter-
Fasses des maisons d'Alger étaient couvertes de temniea qui criaient et agitaient leurs mouchoirs pour encourager les pirates ; les plus bruyantes étaient les juives, dont les maris et les frères n'avaient, bien entendu, pas fourni un seul volontaire et n'avaient pas de coups à recevoir. Après deux heures d'un combat fort vif, les corsaires algériens, passablement maltraités, rentrèrent dans le port dont par prudence ils s'étaient fort peu éloignés.
On rapporte que le bey fit venir les onze capitames, les traita de chiens, et leur dit aimablement qu'il éprouvait une tentation violente de leur faire couper la tête.
Mais toute histoire a son envers. Les habitants d'Alger jouissaient d'un des bienfaits réservés aux peuples civilisés ; ils avaient le bonheur d'avoir une sorte de Moniteur^ et connaissaient les beautés de la phraséologie officielle. Le lendemain, dans le Daftar Takrifal (Recueil de choses nobles), ils purent lire un récit hyperbolique sur la déroute des Français. L'allemand Pteiffer nous a conservé ce récit qui se termine par cette phrase colorée :
« Par la grâce de Dieu, le zéphyr de la gloire souffla sur le parti de la foi, et le vent de la honte et de la calamité atteignit ses ennemis. Leur commandant donna le signal de la retraite en tirant trois coups de canon à poudre , et ils s'enfuirent couverts d'opprobre. »
Les habitants d'Alger qui, ce jour-là, jetèrent un coup d'œil du côté de la mer, ne purent qu'être stupéfaits. Pendant près de trois ans, ils aperçurent à l'horizon les bâtiments français, comme une image menaçante de la fatalité.
Cependant le commerce languissait dans la Méditerranée ; le prix des assurances maritimes montait toujours, et bien que le résultat dût en être attribué à l'inquiétude des esprits plutôt qu'aux prises faites par les pirates barbaresques, de nombreuses doléances s'élevèrent de tous côtés. Les organes de l'opposition ne se firent pas faute de s'en emparer; ils déplorèrent à l'envi la situation faite à nos intérêts dans la Méditerranée, s'indignèrent sur le degré d'abaissement
auquel la monarchie des Bourbons avait fait descendre la France, et sommèrent le gouvernement de prendre un parti décisif.
Charles X n'avait pas à recevoir de sommation puisque l'expédition était résolue de longue date ; il fut réi)Ondu que les préparatifs étaient commencés.
Les oppositions, quel que soit leur drapeau, n'ont jamais varié dans leurs procédés, et la presse nous fait partois assister à des spectacles réjouissants. A peine sut-elle que l'on travaillait avec ardeur dans nos grands arsenaux maritimes qu'il y eut un revirement soudain. L'expédition projetée sur Alger devint une folie et les journaux entassèrent les unes sur les autres les plus sinistres prédictions, qui eurent naturellement leur écho à la Chambre des pairs et à la Chambre des députés. Tout journal, grand ou petit, devint tout à coup très versé dans les questions maritimes et militaires. Pour commencer, on s'évertua à prouver que le débarquement était impossible ; chacun fit preuve d'érudition, et le mare sœvum et impetuosum de Salluste courut dans toutes les bou^'hes et s'étala à la première page de tous les journaux.
Iln'3^ avait pas à' agence Havas officieuse à l'époque. Outrée de ne pas être contredite, la presse opposante s'enivra de colère : la France avait assez de gloire, elle en était rassasiée, il n'y aurait pas un grand honneur à chasser d'Alger quelques pirates et à fjiire brèche à de vieux remparts qui devaient s'écrouler au premier coup de canon. Tant que la presse resta sur ce terrain, elle échappa au ridicule ; mais lorsque, par la suite, les citations classiques et les récits do voyage firent leur apparition, les journaux atteignirent les plus hautes régions du comique. Tous les contes fabuleux des anciens sur l'Atrique furent exhumés de la poussière des bibliothèque^. On voulut bien ne pas puiser dans l'Odyssée du vieil Homère qui représente Ulysse débarquant en Lybie « où les agneaux naissent avec des cornes », on se contenta d'énlu-
cher Procopo et Salluste. Le Journal des Débats^ alors à la tête de l'opposition dynastique, publia une série d'articles où l'Atrique était représentée comme « une rude terre, couverte de tribus indomptables qui devaient accourir du désert à flots pressés pour nous rejeter dans la mer » ; les lions, les tigres, les reptiles, voire les sauterelles, n'étaient pas oubliés, non plus que le redoutable vent du midi qui ensevelit jadis une des armées de Cambyse.
Et la soif! Pauvres soldats français, victimes d'une politique insensée, rappelez-vous la campagne d'Egypte. Un journal bonapartiste, dénommé journal libéral parce que le bonapartisme et le libéralisme avaient fusionné, dit que pour taire une nouvelle expédition en Afrique il fallait un autre général Bonaparte dont la France était absolument dépourvue. Préparons-nous, dit une brochure du temps sur un ton tragique, à nous écrier : Varus, rendsnous nos légions !
Cette brochure, due à la plume de M. de Laborde, député de la Seine, eut un succès énorme. « La France, s'écriait M. de Laborde, a besoin d'institutions et non de conquêtes. » Un peu plus loin, l'auteur, qui tenait à ce que l'opposition gardât aux yeux du pays une bonne renommée de patriotisme— les élections approchaient! — écrivait : « Oui, sans doute, la France ne peut rester sous le coup dune insuite; il faudra peut-être reporter en Afrique l'étendard de Saint- Louis. » Cette petite concession n'ôtait rien à la violence générale de la brochure. « Cette guerre, demandait M. de Laborde, est-elle juste? Non. On vole le dey, il réclame, il se plaint et on le tue. » L'auteur terminait par cette tirade d'une éloquence douteuse : « La voix de la morale publique assignera les ministres à la barre de la France et de l'humanité... La France a le droit de leur demander compte de la vie et de la fortune de ses enfants... Elle prendrait pour témoins ces nouveaux Palinure laissés sans tombeaux sur la terre ennemie. »
La presse dénaturait aussi de la façon la plus étrange les rapports de la France avec les puissances étrangères. Il n'y avait pas à douter; l'expédition d'Alger devait être le signal d'une guerre générale. La vérité est que toute l'Europe nous encourageait. Presque toutes les puissances européennes payaient des tributs au dey d'Alger et brûlaient du désir d'en être affranchies par une conquête française qui eût écrasé la piraterie barbaresque. Ces tributs étaient vraiment déshonorants. Le Portugal et les Deux-Siciles avaient consenti en faveur des deys d'Alger à un tribut annuel de 24,000 piastres (1), et étaient tenus en outre à fournir des présents de la valeur de 20,000 piastres fortes. La Suède et le Danemark payaient leur tribut en natiu-e et fournissaient annuellement pour environ 4,000 piastres de munitions et de matériaux de mer, sans compter qu'elles s'étaient engagées à en verser 10,000 au renouvellement de chaque traité, c'est-à-dire tous les dix ans. La superbe Angleterre, les Etats-Unis, l'Espagne, la Sardaigne, le Hanovre, Brème, payaient six cents livres sterling à chaque renouvellement de consul. Seules, la France et l'Autriche ne payaient rien, et encore l'Au' riche avait bénéficié de la protection du sultan qui avait bien voulu s'interposer pour que le dey daignât accorder cette faveur.
La Turquie, ne croyant pas au succès de nos armes, vit d'abord sans déplaisir la France s'engager dans une expédition contre le dey ; elle était persuadée qu'une deuxième édition du malheur de l'armada de Charles-Quint rehausserait le prestige de l'islam en détresse. Au dernier moment, apprenant que les préparatifs taits à Toulon étaient sérieux et qu'il ne s'agissait pas d'une de ces petites expéditions qu'un rien fait échouer, elb céda aux instances de l'Angleterre qui nous suscitait des obstacles partout et s'avisa de protester ; comme le gouvernement français ne
(1) Monnaie d'argent de la valeur de cinq francs environ de notre monnaie.
s'émut pas de ses récriminations, elle proposa d'envoyer à xVlger, pour le compte de la France, une expédition égyptienne.
Les offres de la Turquie furent poliment déclinée^-. Resiait l'Angleterre, qui aurait cru déroger à sa dignité et négliger la politique traditionnelle du Foreign-Offlce en ne montrant pas les dents — les grandes dents de la vieille Albion! — au sujet d'une expédition française et de la concentration d'une flotte dans la Méditerranée. Elle eut l'audace de vouloir exiger du gouvernement français l'engagement de se retirer sitôt la ville d'Alger prise. Elle obtint un refus catégorique. Diverses autres propositions ayant été poliment refusées, sa colère ne connut plus de bornes. Lord Stuart, ambassadeur à Paris, fatiguait les ministres de Charles X les uns après les autres, se permettant des observations auxquelles son caractère hautain et violent donnait le plus souvent le caractère de la menace. Celui des ministres français qui perdit patience le premier fut le baron d'Haussez, ministre de la marine. Voici en quels termes, dans ses Mémoires, il raconte une conversation avec lord Stuart :
« Plusieurs fois l'ambassadeur d'Angleterre chercha à entamer la question avec moi, quoique je lui disse que, le côté diplomatique de cette affaire n'étant pas dans mes attributions, je ne pouvais ni ne voulais m'en occuper. Un jour qu'il m'avait pressé fortement, et sans plus de succès que de coutume, il ajouta que ces questions n'iivaient pour objet que la confirmation de ce qu'il savait; qu'il avait découvert que nous ne songions pas sérieusement à l'expédition, et que nos préparatifs ne tendaient qu'à faire peur au dey et à l'amener à composition. — Ce serait peine perdue, lui répondis-je ; dans son insouciance turque, le dey ignore peut-être que nous nous proposons de l'attaquer, et, s'il le sait, il s'en remet à Dieu du soin de le défendre. Au reste, je puis vous déclarer, parce que nous n'en faisons pas mystère, que c'est très sérieusement que
nous faisons des préparatifs. Le roi veut que l'expédition se fasse, et elle se fera. — Vous croyez donc que l'on ne s'y opposera pas? — Sans doute, qui l'oserait? — Qui? Nous les premiers î — Milord, lui dis-je avec uac émotion qui approchait fort de la colère, je n'ai jamais souftert que, même vis-à-vis de moi, simple individu, on prît un ton de menace ; je ne souffrirai pas davantage qu'on se le permette à l'égard du gouvernement dont je suis membre. Je vous ai déjà dit que je ne voulais pas traiter cette question diplomaticfuement ; vous en trouverez la preuve dans
les termes que je vais employer La France se moque
de l'Angleterre La France fera, dans cette circonstance, ce qu'elle voudra, sans souffrir de contrôle ni d'opposition. Nous ne sommes plus au temps où vous dictiez des lois à l'Europe. Votre influence était appuyée sur vos trésors, vos vaisseaux et une habitude de domination. Tout cela est usé. Vous ne compromettrez pas ce qui vous reste de cette influence en allant au delà de la menace. Si vous voulez le faire, je vais vous en donner les moyens. Notre flotte, déjà réunie à Toulon, sera prête à mettre à la voile dans les derniers jours de mai. Elle s'arrêtera pour se rallier aux îles Baléares ; elle opérera son débarquement à l'ouest d'Alger. Vous voilà informé de sa marche : vous pourrez la rencontrer si la fantaisie vous en prend ; mais vous ne le ferez pas ; vous n'accepterez pas le défi que je vous porte, parce que vous n'êtes pas en état de le faire. Ce langage, je n'ai pas besoin de vous le répéter, n'a rien de diplomatique. C'est une conversation entre lord Stuart et le baron d'Haussez, et non une conférence entre l'ambassadeur d'Angleterre et le ministre de la marine de France. Je vous prie cependant de réfléchir sur le fond que le ministre des affaires étrangères pourrait vous traduire en d'autres termes, mais sans rien changer au fond.» Le baron d'Haussez ajoute, en terminant le récit de cette conversation, dont il fixe la date à la fin d'avril 1830 : « Lord Stuart ne me parla plus de cette affaire. »
Plus tard, on fut moins patient à Londres contre ceux qui se permettaient de faire à la grande Albion des observations déplacées ; seulement on fut moins poli que le baron d'Haussez et l'on ne se servit pas de la même façon courtoise de cette belle langue française adoptée comme la langue diplomatique du monde entier. En 1852, avant la guerre d'Orient, l'ambassadeur d'Autriche auprès du gouvernement anglais, baron de Hubner, jouait à Londres le même rôle de matamore qu'en 1830 avait joué à Paris lord Stuart. Il s'agissait de la formation projetée d'une légion polonaise qui devait faire partie des armées britanniques, et cette formation, qui n'eut pas lieu du reste, car les Polonais préférèrent entrer au service de la Turquie, déplaisait singulièrement à l'Autriche. Tous les ministres anglais avaient les oreilles rebattues des doléances du baron de Hubner ; mais celui qui recevait les visites les plus fréquentes du diplomate autrichien, était lord Clarendon, ministre des affaires étrangères. Horripilé un jour par une visite qui n'en finissait plus, agacé par des menaces peu déguisées, le ministre anglais dit au baron de Hubner :
« — Mais entin que voulez-voiT^ de moi?
» — Une réponse définitive pour mon gouvernement.
» —Eh bien ! dites-lui qu'il aille se promener.
Se levant aussitôt, lord Clarendon prit les mains de l'ambassadeur autrichien stupéfait et lui dit d'un ton caressant :
» Seulement, vous traduirez ma réponse en langage diplomatique. »
Un des plus gros arguments que l'opposition mettait en avant pour empêcher cette guerre était que l'armée n'était pas capable de subir l'épreuve d'une expédition lointaine. Rien de vrai ni d'exact dans cette allégation. Le
général comte de Clcrmoiit-Tonncrro, un des meilleur» ministres de la guerre que la France ait jamais possédés, avait tait de l'armée frnnçaise une armée excellente, préparée à toute éventualité. Ce ministre hors de pair avait servi dans trois armes différentes, l'artillerie, la cavalerie et l'infanterie, non pas à la façon des officiers de l'ancien corps d'état-major qui faisaient dans ces trois armes des stages dérisoires comme durée, mais d'i le façon sérieuse et effective, pendant de longues années. De la sorte, le général de Clerraont-Tonnerre était au courant de tout et connaissait la langue de chacun.
Travailleur consciencieux et acharné, ce ministre très complet avait appris la sténographie pour prendre le plus de notes possible et éviter les pertes de temps. La rélorme de l'administration militaire fut son œuvre capitale ; ce fut lui qui substitua le sj'stème des adjudications publiques au système vicieux des marchés de gré à gré, système louche qui provoque les tentations et amène les tentateurs. Comme on le verra, l'armée de 1830 fut administra, ivement outillée de façon remarquable et le Précis aamimstraiif de M. l'intendant général Denniée nous donne à cet égard des détails dont nos jeunes intendants d'aujourd'hui tireraient un excellent parti. Ou alla même au delà des besoins.
Un autre titre de gloire de M. de Clermont-Tonnerre est d'avoir rétabli la discipline dans l'armée ; estimant que l'exemple de l'obéissance doit partir d'en haut, sourd à tout esprit de camaraderie, il tint rigoureusement la main à l'observation des règles prescrites. Il aurait fallu dans ces derniers temps des ministres de cette trempe pour opérer, après la funeste guerre de 1870, le relèvement rapide de l'armée française ; nos ministres de la guerre, humbles serviteurs des hommes politiques du jour, changés n tons moments par les fluctuations de la politique, ba lottes par les remous d'un parlementarisme insensé, ne sont plus pour les autres généraux des supérieurs, mais
bien des camarades sortis momentanément du ran^; et destinés à y rentrer au premier oingc parlementaire. Une prescription ministérielle? Est-ce bien la peine de s'y conformer? Le ministre d'aujourd'hui l'édicté; le ministre de demain la rapporte.
C'est ainsi que s'en va le principe d'autorité, indispensable au bon fonctionnement des armées, base essentielle de cette discipline sans laquelle ces armées ne sauraient exister; c'est ainsi encore que se perpétue dans l'armée française cette tendance funeste, commune à tous les officiers dans les hauts degrés de l'échelle hiérarchique : ne jamais obéir aux ordres venus d'en haut, tout en ne souffrant pas la moindre dérogation à ses ordres à soi.
Le général de Clermont-Tonnerre créa aussi des camps d'instruction pour préparer les troupes à la guerre. Ce fut longuement, en deux ou trois ans, depuis 1827, date où l'expédition d'Alger fut résolue en principe, jusqu'en 1830, que l'armée expéditionnaire fut préparée par un entraînement sagement progressif.
Cette méthode d'entraînement fut conservée et sagement pratiquée par le gouvernement de Juillet. En 1832, lut formée la division active des Pyrénées-Orientales sous les ordres du général de Castellane, plus tard maréchal de France. Jamais un régiment ne fut expédié en Algérie sans avoir passé quelques mois par cette division.
Les quatre premiers régiments qui furent confiés au général de Castellane furent les 2° et 17^ légers, les 11° et 47" de ligne. Le maréchal Clauzel les emmena ensuite en Afrique pour faire, avec le duc d'Orléans, l'expédition de Mascara en 1835, et ils ne tardèrent pas à devenir célèbres. Le 2" léger avait déjà envoyé un de ses bataillons à l'expédition d'Alger, et la compagnie d'élite de ce bataillon, la compagnie de carabiniers, était alors commandée par le capitaine Changarnier, qui devait successivement devenir chef de bataillon, lieutenant-colonel, et colonel de ce régiment. Le 2* léger s'illustra aussi en Afrique, surtout à l'expédition de
Constantine et de façon à faire envie à tous les régiments de l'armée française. Le 17" léger ne voulut lui céder en rien ; quand il fut entre les mains du colonel Bedeau, on le citait dans l'armée d'Algérie comme un régiment modèle. Du 47" de ligne nous ne dirons qu'un mot : il était entre les mains du colonel Combes qui venait de le ramener d'Ancône et qui devait être tué à sa tête à l'assaut de Constantine.
Le duc d'Orléans, excellent juge, vint souvent à Perpignan, et il appelait avec raison la division des Pyrénées- Orientales la meilleure école militaire de la France. En effet, jamais troupes mieux entraînées, mieux préparées n'ont été expédiées en Algérie. Le général de Castellane a eu nombre de détracteurs ; on a débité sur lui une infinité de niaiseries, mais ceux qui ont critiqué ce rude soldat étaient des ignorants, des paresseux, ou de mauvais serviteurs. Les militaires vigoureux, actifs, intelligents, possédant le feu sacré, aimaient ce général qui leur demandait beaucoup, et auquel on ne pouvait reprocher le plus petit acte d'injustice; il fatiguait le soldat, mais était vraiment bon pour lui. C'est à l'école de la division des Pyrénées- Orientales que furent formés les Chargarnier, les Canrobert, les Forey, les Leflô. et une foule d'autres officiers qui devaient s'illustrer en Afrique.
Quantité de récits ont été faits sur le général de Castellane et parmi eux quelques-uns de ridicules. En voici un toutefois que nous avons quelques raisons de croire inédit et exact. Le général avait plaisir à faire souvent la petite guerre ; un jour qu'il suivait de l'œil les évolutions de sa division, la manœuvre exécutée par un de ses colonels l'intéressa vivement. Afin de mieux se rendre compte, il fit escalader à son cheval un mouvement de terrain derrière lequel il vit deux soldats couchés nonchalamment surl'herbe. Ces deux soldats, qui s'étaient embusqués pour ne pas suivre la manœuvre, étaient de ceux que le général avait baptisés énergiquement du nom de fricoteurs, nom qui est
resté dans l'armée. A l'aspect du général, les deux amateiu's de sieste se levèrent précipitamment et essayèrent de s'échapper. Un geste les cloua sur place.
« — Que iaites-vous là ?
» — Mon gé néral, répondit l'un d'eux tout effaré,
nous sommes des des factionnaires blessés. »
Le général de Castellane ne riait jamais dans le service ; cette lois pourtant il se dérida. Ce que voj^ant, les deux blessés prirent leurs jambes à leur cou, et rejoignirent leur compagnie.
L'armée de 1830, formée ainsi par le général de Clermont-Tonnerre et les généraux sous ses ordres, était réellement prête. Jetée sur la terre d'Afrique, elle devait tenir haut le drapeau de la France.
Le tout était d'arriver au bon moment. L'amiral André Doria disait un jour à Charles-Quint qui méditait son expédition d'Alger :
« Il y a trois ports excellents en Afrique, juin, juillet et août. »
La marine française avait le souvenir de cette parole prononcée par l'illustre homme de mer génois. En outre, les renseignements abondaient. La marine tint donc essentiellement à ce que l'expédition eût lieu au mois de juin, c'est-à-dire fût prête à mettre à la voile dans les derniers jours de mai. La flotte, commandée par l'amiral Duperré, fit voile de Toulon le 25 mai, s'arrêta à Palma pour se ralher, évolua pendant quelques jours, et le 13 juin 1830 les murailles blanches d'Alger, el meharouçat el Djezaïr (Alger la bien-gardée par la protection divine) comme l'appelaient les Turcs, parurent aux yeux de nos marins et de nos soldats. Il serait îastidieux, après tant de touristes, de faire le panorama d'Alger; ce serait venir un peu tard, car « Alger la blanche » a été qualifiée tour à tour de « triangle blanchâtre encadré dans la verdure », ou de « carrière de granit ». Les moins poétiques d'entre nos voyageurs ont comparé Alger, vue de la mer, à un énorme bateau de
blanchisseuses. Il est de fait qu'on ne peut être frappé (i"aucun aspect de grandeur à la vue d'Alger ; c'est tout simplement un triangle blanchâtre plaqué contre une montagne verte, celle du Sahel.
Le débarquement eut lieu le 14 juin et les jours suivants, non pas en vue de la ville, mais à 16 kilomètres au Sud, à Sidi-Ferruch. Sur la presqu'île de Sidi-Ferrucli, qui s'avance de près de deux kilomètres dans la mer, on voyait une tour carrée que les Espagnols appelaient Torre- Chica (la petite tour). Des travaux de reconnaissance avaient été prescrits en 1810 sur cette presqu'île par Napoléon I", qui rêva pendant un moment d'une expédition sur Alger après la paix avec l'Angleterre. A quelle expédition, disons-le en passant, n'a pas rêvé Napoléon I"? Les travaux de reconnaissance à Sidi-Ferruch furent alors exécutés par le colonel du génie Boutin, officier distingué qui fut ensuite chargé d'une mission en Egypte et en Syrie ; c'est dans ce dernier pays qu'il fut assassiné en 1815.
Les Uavaux du colonel Boutin furent utilisés en 1830. Après examen et contre-examen, la marine les avait trouvés parfaits. Seul, l'amiral Verhuell, à la Chambre des Pairs, les déclara sans valeiu*. L'événement lui donna tort.
Le drapeau français fut arboré sur la Torre-Chica par deux marins : Sion, chef de la grande hune de la frégate la Thctu, et Brunon, matelot de 1" classe de la frégate la Surveillante .
Telle était l'inconcevable apathie des Turcs, que la flotte française put faire ses préparatifs de débarquement sans être inquiétée. Les beys de Titteri (Médéah) et de Constantine n'étaient pas encore arrivés avec leurs contingents, et quant aux beys de Tunis et de Tripoli, ils s'étaient bien gardés d'envoyer un seul soldat; ils n'avaient donné que des réponses dilatoires et des encouragements stériles, et avaient cru devoir faire part d'une opinion très répandue dans leurs beylicks, que Dieu ne permettrait pas la victoire
des Français. Le plus petit bataillon, irrégulier même, eûi mieux fait l'affaire du dey d'Alger.
Le vieux Hussein nomma son gendre Ibrahim (Abraham) commandant en chef des milices turques ; au lieu d'accourir à Sidi-Ferruch quand la flotte française fut en vue, ce général improvisé, aussi vain que rodomont, s'écria : « Les infidèles veulent nous attaquer par terre ; laissonsles tous débarquer, afin que pas un seul d'entre eux neretourne dans sa patrie. »
Et le brave Ibrahim, au lieu de faire occuper les batteries basses de la baie de Sidi-Ferruch, et d'en élever de nouvelles, se contenta de couronner les hauteurs de Staouëli, sans même faire tracer un épaulement pour une grosse batterie qu'il avait emmenée d'Alger. Aussi, quand la division Berthezène, la première débarquée, se porta en avant du rivage, enleva-t-elle du premier élan cette batterie qui se composait de 13 grosses pièces de 16 et de 2 mortiers.
L'armée française était composée de trois divisions d'infanterie, de trois escadrons seulement de cavalerie, de quatorze batteries d'artillerie, d'une compagnie de pontonniers, de huit compagnies du génie, de quatre compagnies d'ouvriers d'administration et de quatre compagnies du train des équipages.
Les trois divisions d'infanterie étaient commandées par les lieutenants-généraux Berthezène, Loverdo et duc d'Escars ; les maréchaux de camp sous leurs ordres étaient MM. Poret du Morvan, Achard, Clouet, Denys de Damrémont, Monck d'Uzer, Colomb d'Arcine, Berthier de Sauvigny, Hurel et Montlivault. Chaque division comprenait trois brigades, et chaque brigade comprenait deux régiments à deux bataillons. Les régiments qui prirent part à l'expédition étaient les 3% 6% U°, 15°, H\ 20% 21% 28% 29% 30% 33% 34% 35% 48° et 49° de ligne ; il y avait en outre deux régiments de marche que l'on avait organisés avec des bataillons appartenant aux 1", 2% 4° et 9° légers.
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Les compagnies étaient à 94 hommes non compris les officiers ; toutetois les compagnies d'élite, appelées grenadiers et voltigeurs dans la ligne et carabiniers dans les régiments légers, avaient été complétées à 120 hommes. La torce des bataillons dépassait donc 750 hommes.
Les trois escadrons de cavalerie étaient pris, un au 13\ les deux autres au 17° chasseurs à cheval. Ils formaient un régiment de marche dénommé régiment de marche des chasseiu^s d'Afrique, aux ordres du colonel Bontemps- Dubarry.
L'artillerie, commandée par le général La Hitte, comprenait, outre les quatorze batteries dont nous avons déjà parlé, c'est-à-dire 48 pièces de campagne et 24 de montagne, un parc de siège de 50 grosses pièces de 24 ot de 16, de 8 mortiers et de 12 gros obusiers, avec 88 affûts, 156 voitures, 50,000 boulets, 12,000 obus et 6,400 bombes. L'artillerie s'était également munie de 150 fusils de rempart et de 2,000 fusils d'infanterie de rechange, avec vjû approvisionnement total de 5 millions de cartouches.
Le génie était conmiandé par le général Valazé ; il emportait, outre un parc de 20 voitures et un immense attirail en outils et en sacs à terre, 8 blockhauss démontés.
Par les détails que nous donnons pour l'artillerie et le génie, on voit cfue tout était prévu et que l'on n'entendait rien livrer au hasard. On est plus imprudent de nos jours, et nous croyons que les blockhauss démontables auraient été d'un excellent secours au début de l'expédition du Tonkin.
L'armée expéditionnaire, dont l'effectif général était d'un peu plus de 37,000 hommes avec 4,000 chevaux, était commandée par le lieutenant-général comte de Bourmont, qui avait, à cet effet, quitté le ministère de la guerre. Le commandement de l'expédition avait été vivement soHicité par le maréchal Marmont, duc de Raguse, et par le général Clauzel. Ce tut l'influence du Dauphin, duc d'Angoulême, qui décida du choix du général de Boumiont, assez psu
populaire dans l'armée et qui tenait beaucoup à consacrer son nom par une victoire.
Le général de Bourmont accepta pour chef d'état-major le général Desprès, excellent officier auquel on pardonnait, en considération de ses qualités militaires, les difficultés qu'il avait suscitées, en 1823, au maréchal Moncey, commandant l'armée de Catalogne. Le sous-chet d'état-major fut le général Tholozé.
Tous les services administratifs étaient dirigés par M. l'intendant général Denniée. Le matériel de campement et des ambulances fut formé sur une très large échelle. Outre 4,840 tentes, l'administration emporta 30 hangars pour cinquante malades chacun, et 3,000 lits en fer avec matelas et draps. Nous donnons tous ces détails afin que le lecteur puisse faire des rapprochements à sa convenance.
Le ministère de la guerre rédigea minutieusement trois volumineuses instructions, la première pour le campement, la seconde pour le service des troupes pendant les sièges ; la troisième indiqua les précautions à prendre en Afrique pour le maintien de la santé des hommes. Dans cette dernière instruction, nous relevons les prescriptions suivantes :
Se laver deux fois par jour ;
Eviter l'usage des liqueurs fortes ;
Boire du vin et de l'eau-de-vie avec modération.
Il nous semble que les trois prescriptions qui précèdent ne sont pas observées souvent; dans tous les cas, si on les a laites en 1830, on ne les a pas renouvelées depuis.
Le mare ssevum et impetuosum de Salluste lut pris à la lettre. On crut que, même aux mois de juin et de juillet, la mer, aux environs d'Alger, était mauvaise neuf jours sur dix, et on voulut prévenir toutes les mauvaises chances. L'administration prit des précautions minutieuses qui firent rire d'abord, mais que le hasard se chargea de justifier. Les ballots contenant les approvisionnements de subsistances furent enveloppés d'une double toile imper-
méable, afin cfu'au moindre symptôme de mauvais temps la marine pût les jeter par -dessus bord, laissant à la mer le soin de les rejeter sur la plage. Deux jours après le débarquement des troupes il y eut un orage et il venta trais ; l'amiral Duperré, très désireux de simplilier les longues opérations du débarquement du matériel, se hâta de laire jeter à la mer tonneaux et ballots. Nos soldats passèrent plusieurs jours à pêcher des épaves sur la plage de Sidi-Ferruch. Les tribus arabes voisines en ramassèrent bien quelques-unes également; mais l'administration militaire avait le droit de ne pas y regarder de si près. Tout était calcidé largement.
On était si peu renseigné sur l'intérieur de l'Afrique que, dans l'opinion générale, le désert commençait aux portes d'Alger; Alger était une oasis ou quelque chose d'approchant, rien de plus. Du sable, puis du sable! Le désert, noir chaos! Malgré les récits de ceux qui prirent part à l'expédition, et qui affirmèrent qu'ils avaient trouvé dans la banlieue d'Alger de l'eau et du bois en abondance, l'idée du désert aux portes d'Alger resta, pendant de longues années, enracinée dans l'opinion publique. Comme les Arabes campent d'ordinaire dans le voisinage de nos grandes routes de communication , leur grande tente de poil de chameau, la Khima, donnait de singulières idées aux touristes qui avaient la témérité, vingt ou trente ans après la prise d'Alger, de s'aventurer jusqu'à Blidah, douze lieues plus au sud. Les sables manquent dans la Mitidja, plaine qui s'étend d'Alger à Blidah; nombre de voyageurs les ont pourtant vus, de leurs yeux vus, et ont lait des phrases parfaitement arrondies sur les « majestueux silences » et les « horizons infinis du désert ». De bien belles choses avaient été écrites sur le désert aux portes d'Alger, quand nos colonnes expéditionnaires s'avisèrent de le découvrir cent cinquante lieues plus au sud.
C'est sous l'empire de ces idées que l'intendance embarqua 10,000 quintaux métriques de bois, 8,000 de charboa
de terre, 14 ou 1,500 de foin comprimé, outre de l'avoine, des bœufs, et bien d'autres « harnois de gueule » comme dit le bonhomme Rabelais. 11 était convenu que l'on ne trouverait pas d'eau dans le désert d'Alger ; on emporta donc des appareils perforatoires pour creuser des puits instantanés. On trouva bien des ruisseaux qui descendaient des hauteurs vers Sidi-Ferruch ; mais les appareils perforatoires étaient là, on avait même eu soin de les faire débarquer avant des objets indispensables, et l'on ne voulu pas en avoir le démenti. Certains médecins et pharmaciens militaires déclarèrent gravement que l'eau des ruisseaux n'était pas potable, et il se trouva un pharmacien qui fit une analyse complète de l'eau incriminée, laquelle fut convaincue — horresco referejis! — contenir au lieu d'iode beaucoup de magnésie et quantité de sels malfaisants. On pria le général Valazé de prendre livraison des appareils perforatoires et de se mettre à l'œuvre. Comme les travaux du camp retranché que l'on établit dès le premier jour dans la presqu'île de Sidi-Ferruch n'absorbaient pas tout le personnel du génie ^ le général Valazé chargea la compagnie du capitaine Duvivier de creuser des puits devant le front de bandière de chaque bataillon.
Le lieutenant de cette compagnie s'appelait de Lamoricière. Il ne faut faire fi d'aucune gloire ; le creusement d'une vingtaine de puits fut le premier exploit, sur la terre d'Afrique, de deux officiers du génie qui, plus tard, passèrent dans l'infanterie où ils se sont signalés par des exploits qui tiennent de la légende.
Ce qui faisait surtout faire la grimace aux joyeux fantassins, c'est que l'administration, beaucoup trop prévoyante, leur avait mis sur le dos en débarquant cinq jours de vivres de campagne. Le biscuit, le riz, le sucre, le café, passe encore ; mais le pauvre soldat avait reçu une distribution de cinq jours de lard ! Toujours le désert où l'on ne trouve pas un brin de bois ! L'intendance avait cru de son devoir de faire cuire le lard d'avance ; mais cette
précaution eut des résultats désastreux. Le lard que les soldats durent porter dans leurs sacs laissa suinter une graisse fondante qui fit sur les capotes des dessins géographiques et topographiques du plus vilain aspect. Comme les soldats campaient dans la broussaille et que le combustible était loin de manquer, tous les chefs de corps en refusèrent formellement une deuxième distribution.
Le soldat ne fit pas la même grimace quand on lui distribua d'un coup cinq jours de vin. Il faut réellement ne pas connaître le troupier pour s'imaginer qu'il fera durer jusqu'au cinquième jour une pareille provision ; ce sont des procédés administratifs enfantins. La distribution des cinq rations eut heu à bord, le 13 juin au soir ; le lendemain matin 14, jour du débarquement, tous les soldats avaient le bidon vide.
Beaucoup de savants, de peintres, de volontaires, d'hommes de lettres, d'officiers étrangers avaient obtenu la permission de suivre l'armée.
Parmi les savants, on distinguait M. Desalles, savant médecin et célèbre naturaliste, M. Vincent, orientaliste distingué, M. Lauxerrois, attaché au ministère des affaires étrangères. Ces messieurs se firent presque tous attacher à l'expédition comme interprètes ; ils ne savaient pas un traître mot d'arabe, mais ils recevaient des appointements, et ils faisaient un beau voyage aux frais du gouvernement. Utile dulci.
Quantité de jeunes volontaires des premières familles de France étaient attachés aux états-majors ; tels étaient MM. de Noailles, de Talleyrand, de Maillé, de Biancourt, de Bethisy. etc. Quand la tusillade commençait, ces officiers d'état-major amateurs avaient l'habitude d'ôter leur chapeau au général auprès duquel ils étaient employés pour la forme, de prendre congé de lui et d'aller se mêler aux lignes de tirailleurs où ils étaient gênants plus qu'utiles. Un de ces volontaires, M. Gauthier de Villers, ne voulut être attaché à aucun état-major ; extrêmement
robuste, il était armé d'un lormidable fusil de rempart au moj'en duquel il envoyait à l'ennemi ces gros projectiles (Tue les artilleurs appellent des œuis de pigeon. Les soldats étaient émerveillés de voir M. de Villers se servir avec autant d'aisance que de sang-troid d'un tusil dont le recul eût pu renverser un bœuf.
Tous ces savants, tous ces hommes de lettres, tous ces volontaires, tous ces vékiîis comme dit le troupier, prêtèrent bien à rire le 14 juin au soir. Les chevaux n'avaient pu être débarqués le premier jour non plus que les voitures ; les pékins, déposés par les marins sur la plage avec des sacs de vivres, des ballots de livres ou de cartes, des manteaux, des instruments, des bagages de toute sorte, firent piètre figure. Quoique l'on fût dans une presqu'île, assez oin des Arabes et aussi en sûreté que possible, ils n'étaient pas rassurés. Tous avaient des pistolets et d'immenses outelas passés à la ceinture ; la plupart avaient des fusils de chasse.
Les armées oisives d'Europe subirent le contre-coup de 'enthousiasme qui s'était emparé de l'armée française et envoyèrent de nombreux officiers volontaires pour suivre Texpédition ; nous autres. Français, nous avons toujours été beaucoup trop confiants, et nous ne voulons pas voir que les étrangers accueilHs dans nos rangs ne viennent le plus souvent que pour étudier notre côté faible et nos déiauts, et se livrer à des investigations qui, par beaucoup de points, ne sont que de l'espionnage. Parmi ces dilettanti di guerra, ainsi dénommés par le duc d'Orléans en 1840, et que l'Europe nous envoya dès 1830, on distinguait le prince de Schwartzenberg, fils aîné du généralissime commandant les armées alhées en 1813, le colonel russe Filosoloff, le colonel espagnol Lansaca, le capitaine toscan Mazzi, le capitaine de vaisseau Mansell, de la marine anglaise.
Ce dernier mérite une mention particulière. Il avait servi comme officier sur l'escadre de lord Exmouth qui vint boni-
barder Alger en 1816. Il se présenta dans les salons du général en chef à Toulon avant l'embarquement, avec un petit habit noir râpé, boutonné dans toute sa longueur et cachant un gilet de soie d'une couleur impossible ; le col était douteux, le pantalon et les bottes étaient à l'avenant.
Le capitaine Mansell tenait dans sa main un chapeau rond bossue et parfaitement crasseux.
Le costume de cet original insulaire ne pouvait rien avoir d'attractif dans une réunion de broderies et d'épaulettes ; le représentant militaire du Royaume-Uni fut loin d'en imposer, quoi qu'il eût une physionomie assez fine et spirituelle et qu'on trouvât chez lui, au bout de quelques instants de conversation, des paroxysmes de gaîté mêlés à des paroxysmes à!hu7nour anglais.
Quand il parut sur le pont de la frégate la Didon,qm avait reçu l'ordre d'embarquer les officiers étrangers, savants, volontaires, etc. , etc. , le chapeau rond était remplacé par une casquette un peu plus crasseuse. Ayant abordé un groupe d'officiers de marine français avec un aplomb étourdissant, il fut bientôt entouré, fit pouffer de rire tout le monde, passa ensuite au sérieux, et donna des renseignements tellement précis sur l'expédition de lord Exmouth, que les officiers français, voyant qu'ils n'avaient pas devant eux un homme ordinaire, l'accaparèrent bien vite. Pendant la traversée, le capitaine Mansell garda son habit noir râpé et sa casquette ; lorsque la flotte arriva en vue d'Alger, le viceamiral Duperré crut devoir ordonner le branle-bas de combat, ignorant si le vent pousserait ses vaisseaux sous les batteries de la ville. Le capitaine Mansell disparut alors un moment pour reparaître en grand uniforme de capitaine de vaisseau de la marine anglaise, avec la cocarde française à son chapeau. Les soldats et les marins, qui se moquaient du petit homme en cascpiette, se gardèrent bien de rire d'un marin étranger qui se mettait en grande tenue pour assister à un combat.
Au lieu d'une épée, Mansell portait une immense coliche-
marde, sorte de claymore écossaise qu'il disait provenir du célèbre Clan des Mac... n'importe quoi.
Le capitaine anglais débarqua un des premiers et s'avança hors de la presqu'île avec les tirailleurs de la division Berthezène. Une compagnie de grenadiers lui plut tellement par son entrain, qu'il demanda aux braves gens qui la composaient de prendre part à leur ordinaire. Il partagea la soupe du soldat jusqu'à l'entrée de l'armée à Alger et prit place au bivouac d'une compagnie de grenadiers; Il faut dire qu'il payait largement son écot. Une nuit, il promenait ses rêveries philosophiques dans le voisinage des avant-postes ou grand'gardes ; comme il faisait très chaud, il s'était tout simplement, sans la moindre cérémonie, mis en chemise. Une sentinelle avancée le prit pour un Arabe, fit feu sur lui et le manqua fort heureusement, La grand'garde prit les armes et allait faire feu à son tour, quand l'Anglais se fit reconnaître ; il s'avança ensuite vers la sentinelle qui avait fait feu, et lui dit avec son sang-froid britannique : « Quand ce sera un Arabe, il faudra mieux viser. »
Aussitôt la prise d'Alger, il quitta ses amis les grenauicrb après avoir échangé cent vingt poignées de main, autant qu'il y avait d'hommes à l'effectif. Il reparut dans l'entourage du général en chef; mais là, il changea tout à coup. 11 prit une attitude politique qui déplut singulièrement, perdit son air de bonhomie et s'enveloppa d'une sorte de morgue diplomatique qui ne tourna pas à son avantage. Quand il entreprit, de concert avec le consul anglais d'Alger, de s'interposer entre le général en chef et le dey, il fut reçu de telle sorte que, dégoûté subitement de la diplomatie, il s'embarqua à la première occasion.
Nous aurions tort de négliger un personnel d'un autre genre qui se cramponna à l'expédition. Nous voulons parler des spéculateurs, des fripons, des marchands de galons, des marchands de comestibles avariés ou de boissons frelatées qui sont la plaie des armées expéditionnaires. En 1830, la cohorte des cantiniers civils était extrêmement nombreuse
aux xrousses de l'armëe ; Marseille, Cette, Nantes, l^ordeaiix, voire les ports de la Catalogne et de l'Italie, avaient envoyé l'élite de leurs empoisonneurs.
Rarement ces gens rendent service en s'attachant aux colonnes expéditionnaires. Ils sont en premier lieu assez peu courageux de leur naturel ; et puis ils détestent les procédés expéditifs des chefs militaires, qui contrôlent les marchandises et les liquides, et lont jeter impitoyablement les comestibles avariés ou les boissons Relatées. Un cantinier civil est tenu, s'il veut avoir l'autorisation de suivre une colonne, d'avoir de la bonne marchandise, et cela ne convient pas toujours à cette catégorie de négociants cpii veulent acheter bon marché pour revendre un prix très élevé.
En 1830, on constata une exception. Un négociant de Nantes, nommé Hennequin, fort honnête homme, fréta un brick et débarqua à Sidi-Ferruch un stock de comestibles choisis et de bonne qualité, avec force bons vins. Ce brave négociant fit fortune en une semaine en improvisant, sous une immense tente dressée dans la prescfu'ile au bord de la mer, un restaurant aussi bien fourni qu'une table ministérielle. On disait: Allons déjeuner chez Hennequin, comme on dit aujourd'hui : Allons déjeuner au café anglais.
Il ne faut pas confondre le vulgaire cantinier civil, le marchand de goutte, généralement épave de la vie sociale, avec les cantiniers des régiments. Ceux-ci sont le plus souvent d'honnêtes gens, quoique avides de faire leur petite fortune le plus vite possible ; mais, s'exposant bravement dans les expéditions à des risques fort grands, ils ont rendu et rendent dans les colonnes d'Afrique de réels services. En 1830, on remarqua une cantinière du 37' de ligne; la malheureuse, pendant le combat du 29 juin, eut le genou tracassé en distribuant des verres d'eau-de-vie dans la ligne des tirailleurs. La pauvre femme dut être amputée de la cuisse, et subit l'opération dans les bras de s^n mari, sapeur au même régiment. Elle mourut quelques
— séjours après. Son mari était à la tranchée devant le fort l'Empereur quand il apprit la nouvelle ; quelques minutes après, un boulet turc lui emportala tête.
Parmi les peintres qui avaient suivi l'expédition se cuvaient Isabey fils et Gudin. Un orage ayant éclaté le 15 juin, le lendemain du débarquement, toute l'armée cria : l'ortige de Charles-Quint ! On se crut à la veille d'un désastre, et Gudin, voulant au moins emporter un souvenir de l'expédition, consigna à la hâte dans une étude le spectacle imposant que chacun avait sous les yeux.
L'orage n'éclata pas et fila dans la direction de Blidah.