‹ Les Français en Afrique; récits algériensChapitre 3 sur 28 · II · texte numérisé non relu

II

Ce n'était pas dans un fol espoir de conquête qae Charles-Quint avait jadis entrepris une expédition sur Alger. On se terait difficilement une idée de la perturbation que jetait dans le commerce européen la piraterie barbaresque. Les corsaires algériens s'aventuraient même dans l'Océan, et l'on cite des bâtiments marchands capturés au Texel et à Terre-Neuve. Mais ce qui rendait surtout la situation intolérable pour l'Europe, c'était le nombre immense de captifs détenus en Afrique. Les gouvernements européens , toujours en guerre, ne faisaient rien pour leur délivrance. Des puissances méditerranéennes le plus directement intéressées, l'une, l'Italie, n'était pas unifiée et était la proie de tous ses voisins, les deux autres, la France et l'Espagne, étaient engagées l'une contre l'autre, depuis la fin du moyen âge, dans une terrible lutte. La charité privée, cette magnifique vertu qui a fini par devenir une puissance, dut s'employer à la rédemption des esclaves chrétiens. Des ordres monastiques se fondèrent à cet effet, et parmi eux on distingua les Pères de la Sainte- Trinité en Espagne et de la Merci en France. Le souvenir

de saint Vincent de Paul, pris par les corsaires barbaresques et conduit à Alger où il étudia les misères des esclaves en les éprouvant lui-même, est resté populaire.

Le rachat des captives s'opérait de trois manières : ou par l'entremise des frères de la Merci ou de la Sainte-Trinité qui rachetaient avec le produit des quêtes destinées à cette œuvre ; ou directement par les familles elles-mêmes ; ou bien encore, mais plus rarement, par l'Etat auquel appartenaient les malheureux esclaves. La rançon était toujours arbitraire et atteignait parfois des chiffres fort élevés.

L'effroyable tribut de chair humaine que l'Europe payait de la sorte aux pirates algériens était la principale source des revenus du dey d'Alger. Pendant près de quatre siècles, ce tribut fut un tribut de sang ; au commencement du dixneuvième siècle, ce tribut avait été peu à peu converti en tribut d'argent comme nous l'avons dit plus haut.

Il y avait, au temps de Charles-Quint et même un ou deux siècles plus tard, vingt-cinq à trente mille esclaves à Alger ou aux environs. Ils étaient divisés par catégories. Les capitaines des navires capturés, leurs officiers, les passagers de marque, formaient une première classe présumée rachetable. Les hommes étaient employés comme domestiques, les femmes servaient de femmes de chambre dans les harems, les enfants, que l'on s'efforçait de convertir, étaient mêlés d'habitude aux enfants des maîtres. Il est bien entendu que ces derniers, lorsqu'ils espéraient des captifs une forte rançon, les traitaient avec une brutalité révoltante et leur donnaient toutes les facilités pour transmettre leurs doléances en Europe ; la brutalité devenait spéculation. En outre, la position des jeunes femmes, des jeunes filles, des jeunes garçons, était extrêmement pénible dans une population perdue de mœurs.

La deuxième classe était formée de matelots ou de pauvres diables présumés trop pauvres pour être rachetés. On les vendait à l'encan au bazar, où on examinait soigneusement leur lorce, leur santé, et leur dentition ;

comme les acheteurs étaient surtout des armateurs ou des capitaines corsaires, on comprend l'attention apportée aux dents des malheureux captifs, destinés à ramer sur des galères et à se nourrir de biscuit. Les jeunes femmes se vendaient à des prix fort élevés. Nous avons pendant longtemps usé des mêmes procédés à l'égard des nègres d'Afrique, et, il faut le dire à la honte de notre civilisation, les esclaves chrétiens en Afrique étaient traités avec plus d'humanité que les nègres des plantations de Cuba ou des Garolines.

La plus malheureuse des trois classes était celle des esclaves appartenant à l'Etat ou esclaves de magasin. Ils étaient logés dans les bagnes et amoncelés, au nombre de vingt ou trente, dans des cabanons infects où la vermine les dévorait. Leur ration se composait d'une galette et d'un peu d'huile rance.

Si les particuliers se laissent aller à la pitié, l'Etat, cet être collectif, est généralement insensible, surtout quand cet Etat est musulman. Les deys d'Alger, ne sortant presque jamais de leur casbah de peur d'être assassinés, ne voyaient jamais les malheureux captifs.

C'est à cette troisième classe qu'appartenait jadis Michel Cervantes, l'illustre auteur de Do7i Quichotte . Cervantes, qui n'avait pas appris dans l'armée espagnole à être endurant, avait été enfermé par punition d'avoir formé le téméraire projet de s'emparer d'Alger en se mettant à la tête de ses compagnons de misère.

Au commencement du xvi" siècle, les Espagnols étaient à peu près maîtres de l'Italie, y compris la Sardaigne et la Sicile ; pour eux la situation était intolérable, car les communications entre l'Italie et l'Espagne étaient presque impossibles. Une première expédition, forte de 7,000 hommes, fut envoyée par Charles-Quint contre Alger en 1518; mais elle échoua par la faute du marquis de Moncade qui commandait le corps de débarquement. Ce dernier ne débarqua que 1,500 hommes qu'il envoya sur les hauteurs

qui dominent Alger au sud, et garda le reste sur ses vaisseaux, on ne sait dans cfuel but. Une tempête survint, qui jeta à la côte la plus grande partie des navires espagnols, noya 4,000 marins et soldats, et ne laissa aux hommes mis à terre que la ressource de se rembarquer au plus vite sur ceux des vaisseaux qui avaient échappé au naufrage. En 1529, les Espagnols perdirent le Penon d'Alger, forteresse élevée sur un rocher en face de la ville. Cet îlot est aujourd'hui rejoint à la terre ferme par une chaussée et on y voit les bâtiments de la marine. C'est lui qui a donné son nom à Alger ; en effet, île en arabe signifie el Djezaïr, ou al Djezaïr, d'où, par corruption, est venu le mot Alger. C'est également dans le mot el Djezaïr qu'il faut rechercher l'origine du mot Algésiras. En face de cette ville, au lond de la baie de Gibraltar, se trouve un îlot, l'île Verte, dont le contre-amiral Linois se servit habilement dans le beau combat naval de 1801.

Ce fut Khaïr-ed-Din (le défenseur de la religion), le second des Barberonsse, qui emporta le Penon d'Alger, grâce à un juif de Livourne qui lui apprit à fabriquer des bombes. Cette forteresse n'était défendue que par cent cinquante Espagnols aux ordres de Martin de Vargas. Les Turcs n'eurent pas de peine à faire brèche et cinq mille d'entre eux se ruèrent à l'assaut. La brèche était défendue par un seul homme, Martin de Vargas, demeuré seul de toute la garnison sans blessures. Armé d'une épée à deux mains, il renouvela les exemples de prouesse des temps héroïques ; il défendit la brèche comme Bayard défendit le pont de Garigliano. A la fin, couvert de sang, il lut renversé par quatre Turcs qui s'accrochèrent à lui. Khaïr-ed-Din ne trouva dans la citadelle que vingt-cinq Espagnols presque tous atteints de blessures mortelles ; c'était ce qui restait de cent cinquante hommes. Vargas fut d'abord épargné ; mais quelques mois après, caprice de despote, Barberousse le somma d'apostasier. Le fier Espagnol refusa, et Barberousse eut l'indignité de le livrer à la

populace qiii le fit mourir dans les tourments et traîna son cadavre dans les rues delà ville.

Les pirates algériens ne craignirent plus les Espagnols. Un jour, ils enlevèrent Rodrigo Porfondo, général des galères d'Espagne, avec huit de ses meilleures galères. Ils formèrent l'audacieux projet d'aller brûler Cadix ; mais l'amiral André Doria les prévint, surprit la flotte barbaresque dans le port do Cherchell, et la détruisit.

Charles-Quiiit voulut en finir avec ces insolents forbans. En 1535, il conduisit une immense expédition à Tunis, et commença parattaquer le fort de la Goulette, défendu par quelques milliers de Turcs. Une relation contemporaine rapporte que trois colonnes d'assaut furent formées, l'une espagnole, l'autre italienne, l'autre allemande. La seule qui réussit à pénétrer dans la forteresse fut la colonne espagnole, électrisée par un moine franciscain, qui arriva le premier sur la brèche un crucifix à la main. Barberousse, qui était accouru d'Alger, essaya de tenir dans la plaine qui sépare la Goulette de Tunis ; il disposait encore de neuf mille Turcs secondés par d'innombrables contingents arabes. Mais il fut culbuté par les vieilles bandes de l'empereur qui du coup pénétrèrent dans la ville. Charles- Quint ne put empêcher le pillage qui dura trois jours et trois nuits; les lansquenets allemands, en particulier, commirent à Tunis d'inimaginables horreurs.

Plus de vingt mille esclaves chrétiens furent délivrés à Tunis.

En 1541, Charles-Quint, en paix avec François I", tenta une autre expédition. Il se présenta devant Alger avec une flotte de 350 bâtiments portant 25,000 hommes, dont 500 chevaliers de Malte et 3,000 volontaires des premières familles d'Espagne et d'Italie ; parmi ces volontaires, était Fernand Certes, le conquérant du Mexique, suivi de ses trois fils. L'empereur n'avait voulu écouter ni les supplications du pape Paul III, ni les observations de l'amiral André Doria, qui tous deux trouvaient la saison trop avan-

cée, et voulaient que l'expédition fût remise à l'année suivante. Charles-Quint, qui nourrissait toujours de vastes projets comme plus tard Napoléon I", et dont le temps était compté, donna à la flotte italo-espagnole l'ordre d'ernbarquer à la fin d'octobre 18 il. La saison était bien mal choisie ; nous verrons, au cours de ces récits, ce qui arriva au maréchal Clauzol lorsque, pour attaquer Constantine, il se mit en route à lamênie époque de l'année. Le débarquement de l'armée de Charles-Quint eut lieu au cap Matitou le 26 octobre. Un renégat piémontais, qui avait pris le nom de Hassan, avait été commis par Barberousse, en croisière du côté de l'Archipel, à la défense d'Alger avec huit cents Turcs seulement; quelques milliers d'Arabes avaient répondu à l'appel des Turcs, mais ces auxiliaires, bons tout au plus à piller, étaient douteux, car les Turcs chassés de Tunis par Charles-Quint quelques années auparavant n'avaient pu gagner Bône par terre qu'à grande peine, et avaient été assaillis pendant leur retraite par les Arabes qui les avaient complètement dévalisés. Touchante solidarité des musulmans. Sommé de se rendre, Hassan répondit qu'une vieille devineresse arabe, qui avait déjà prtMit le désastre du marquis de Moncade en 1518, venait de prédire un désastre nouveau pour l'armée espagnole, et ffu'en conséquence il n'y avait pas à parler reddition à la garnison qui avait la plus grande confiance dans la pythonisse algérienne.

Le 27 octobre, l'armée de Charles-Quint arriva devant Alger. Le corps italien campa sur le bord de la mer, visà-vis de la porte Bab-Azoun ; le corps allemand s'établit le long des pentes, à l'endroit où est bâti aujourd'hui le village d'Isly, et le corps espagnol, conduit par son souverain en personne, occupa le petit plateau dominant la ville sur lequel a été élevé plus tard le fort l'Empereur (en turc : Sultan Calarassi, le tort du sultan). Le 28 octobre les Italiens voulurent escarmoucher et se firent battre; Fernand de Gonzague fut envoyé à leur secours avec quelques com-

pagnies espagnoles et repoussa les Turcs ; mais il entraîna les troupes sous ses ordres dans un vii mouvement d'oflensive qui les fit arriver à la porte Bab-Azoun. Un chevalier de Malte, de langue trançaise, Ponce de Balaguer, larieux de voir cette porte se retermer, y planta son poignard en guise de protestation et de défi. Bien des années auparavant, le chevalier de Villegagnon, un Français aussi, en avait fait autant.^ Le mouvement d'offensive auquel se laissa aller Fernand de Gonzague était une de ces témérités héroïques qui coûtent cher à la guerre ; assaillis en tête, en flanc et en queue , abandonnés par les Italiens , les Espagnols ne furent sauvés que par le bataillon des chevaliers de Malte. Très redoutés des Turcs et des Arabes qui les reconnaissaient de loin à leur cotte d'armes violette surmontée d'une croix blanche , les chevaliers de Mal^e tinrent assez longtemps pour permettre aux vieux routiers espagnols de se rallier.

Pendant que ce rude combat se livrait sous les murs d'Alger, une tempête d'une violence inouïe éclata, battant les navires espagnols qui chassaient sur leurs ancres. Cent quarante bâtiments de transport et quinze galères allèrent se briser sur la côte, occupée par des milliers d'Arabes qui massacraient tous les naufragés. Le désastre de la flotte lut le pendant de l'échec subi par le prince de Gonzague ; l'armée prononça un mouvement général de recul, et les portes d'Alger vomirent des milliers de Turcs, de Maures et d'Arabes pour qui la victoire n'était plus douteuse. L'amiral Doria ne pouvait débarquer ni la grosse artillerie de siège, ni les chevaux, ni les vivres, ni les munitions dont l'armée avait absolument besoin, et l'état de la mer ne permettait pas aux navires de s'approcher de la cote. « Mon cher empereur et fils, écrivit à Charles-Quint le vieil amiral génois, l'amour que je vous porte m'oblige à vous annoncer que si vous ne profitez pas pour vous retirer du premier moment de calme, l'armée navale et celle de terre sont perdues sans ressource. »

Charles-Quirit donna le signal de la retraite. L'amiral avait encore assez de navires pour embarquer les troupes qui restaient, mais cet embarquement n'était possible qu'à l'abri du cap Matifou. L'armée, avec des munitions mouillées, avait au moins six lieues à faire dans un pays inondé et sans routes, et encore avait -elle à franchir l'Harrach débordé. La retraite fut désastreuse ; parties des environs d'Alger le 29 octobre, les troupes de Charles-Quint n'arrivèrent au cap que dans la soirée du 31. Trois jours pour faire six lieues ! C'est une des plus belles pages .le la vie de Charles-Quint que celle où sont racontés le courage et le dévouement qu'il déploya dans cette tuneste et mémorable circonstance.

Au cap Matifou, l'armée reçut des vivres et des munitions. Fernand Cortès proposa hardiment à l'empereur de retourner devant Alger, se faisant fort, avec les troupes qui restaient, de orendre la ville. Cet avis montre de quelle trempe était le caractère du conquérant du Mexique.

Charles-Quint voulut s'embarquer le dernier. De vingtcinq mille hommes, il en ramenait un peu plus de dix mille.

Les Turcs d'Alger passèrent pour invincibles, et l'Europe, saisie de terreur, n'osa rien tenter contre eux pendant trois siècles. Nous devons ajouter que les succès des Turcs furent singulièrement facilités par l'alliance que le roi de France, François I", avait conclue avec le sultan, alliance qui fut maintenue par les premiers successeurs de ce roi, contre laquelle l'opinion publique protesta jadis avec indignation et que l'histoire a pu excuser depuis, mais non absoudre. Dans le seizième siècle, les Espagnols perdirent successivement Tunis et Bougie, et en 1708, pendant les difficultés de la guerre de succession, ils durent évacuer Oran. Mais, en 1732, ils reprirent cette dernière ville; l'expédition espagnole de 1732 était commandée par un Français, M. de Mortemart, qui la conduisit sagement et avec énergie.

En 1775, les Espagnols firent une dernière tentative contre Alger. L'expédition comptait trente et quelques mille hommes, avec cent bouches à feu ; mais elle échoua par suite des divisions du général en chef O'Reilly avec l'amiral Castéjon. Tous deux voulaient commander à ia fois. Les Arabes, dont l'imagination Cot très grande, assurent qu'en 1775, Alger était défendue par cent mille hommes ; il y en avait peut-être dix à peine. Les Espagnols, dont l'imagination n'est pas moins prodigieuse, puisque par le nord ils confinent aux Gascons et par le midi aux Arabes, assurent que l'armée d'O'Reilly trouva Alger garnie par une armée de cent quatre-vmgt mille hommes. Il ne serait peut-être pas hors de propos de rappeler à ce sujet l'étymologie du mot hâbleur, qui vient du verbe espagnol hahlar, parler. Toujours est-il que leur armée, débarquée par petits paquets, fut ramenée à la côte. Elle essaya de tenir dans un camp que l'on avait ébauché à l'emplacement actuel du village d'Hussein-Dey; mais les Turcs amenèrent des canons, la position ne fut bientôt plus tenable, et les Espagnols durent se rembarquer avec infiniment peu de gloire.

En 1785, l'Espagne conclut avec le dey d'Alger une paix sans dignité, et en 1792 elle rendit Oran lorsqu'elle déclara la guerre à la France.

Sous Louis XIV, la France était depuis près d'un siècle dégagée de l'alliance compromettante des Turcs, alliance dans laquelle François I" ne l'avait engagée qu'à contrecœur et pour échapper à la domination universelle que rêvait Charles- Quint. Avec le jeune roi qui devait être plus tard le roi Soleil ou le grand roi, le gouvernement de la France, plein de vigueur et de hauteur, ne voulut pas tolérer l'existence de la piraterie barbaresque. En 1663, le duc de Beaufort, l'ancien roi des Halles de la guerre de la Fronde, donna la chasse aux corsaires algériens avec une flotte de six vaisseaux ; des lettres de marque furent données à des corsaires marseillais et cettois qui allèrent

sur les côtes d'Afrique promener le pavillon blanc. C'est à bord d'un de ces corsaires que l'amiral Tourville commença comme volontaire sa glorieuse carrière maritime.

En 1664, le duc de Beaufort débarqua à Djigelly, l'ancienne Igilgilis des Romains, avec six mille hommes. La ville fut enlevée sans trop de résistance, et l'ingénieur Clerville, un des précurseurs de Vauban, fut chargé d'élever une citadelle sur la presqu'île où était bâtie la vieille ville de Djigelly, détruite depuis par un tremblement de terre. Mais Clerville, par trop de mépris de l'ennemi et dans la conviction que celui-ci ne disposait pas d'artillerie, ne donna ni force ni relief aux ouvrages qu'il entreprit. Les Kabyles des environs de Djigelly reçurent d'Alger quelques pièces de canon, avec lesquelles ils démolirent la citadelle de carton de l'ingénieur français ; la petite armée du roi dut s'éloigner.

L'échec de Djigelly fut vengé l'année suivante ; le duc de Beaufort attaqua la flotte algérienne à hauteur de Tunis, et, dans deux combats successifs, lui infligea des pertes telles que seize ans se passèrent avant qu'on fût obligé d'armer dans les ports de France pour réprimer les insultes des Barbaresques.

Mais ceux-ci étaient incorrigibles. En 1681, le dey d'Alger fit appeler le Père Levacher, vicaire apostolique dans la régence, et lui signifia que la course allait reprendre et qu'il eût à en aviser le roi de France. En effet, les corsaires d'Alger, de Tunis, de Tripoli, recommencèrent leurs déprédations. Mais la patience n'était pas une des vertus de Louis XIV. L'année ne s'était pas écoulée que Duquesne et Tourville n'eussent détruit les flottes de Tunis et de Tripoli.

Les beys de ces deux régences, comme première condition, devaient rendre la liberté à tous les esclaves chrétiens sans distinction de nationalité. Voltaire dans son Siècle de Louis XIV, rend compte d'un incident qui montre

bien l'orgueil national des Anglais. Le capitaine de vaisseau d'Amfreville était chargé de la négociation avec le bey de Tunis ; parmi les esclaves qui lui furent remis, se trouvaient beaucoup d'insulaires. Ceux-ci, arrogants comme tous leurs compatriotes, répondirent aux bienveillantes paroles de M. d'Amfreville que leur libération était due à la considération des Turcs pour le roi d'Angleterre. « Puisque cela est ainsi, dit d'Amfreville, qu'on fasse venir les Turcs », et, leur remettant les Anglais, l'officier français ajouta : « Ces gens-ci prétendent n'être délivrés qu'au nom de leur roi ; le mien ne prend pas la liberté de leur offrir sa protection ; je vous les rends. C'est à vous de montrer ce que vous devez au roi d'Angleterre. »

Les Turcs, très satisfaits et ne croyant rien devoir à Sa Majesté Britannique, remirent les Anglais aux fers.

Après Tunis et Tripoli, Louis XIV pensa à Alger, mais, très occupé en France, il ne voulut pas envoyer d'expédition pour conquérir la ville ; il se borna à envoyer une flotte avec mission de lui infliger un châtiment mémorable. Un pauvre gentilhomme de Gascogne, Renaud d'Eliça-Garray, venait d'inventer les galiotes à bombes. Avec cinq de ces galiotes et onze vaisseaux de ligne, l'audacieux Duquesne alla, en 1682, détruire la moitié d'Alger. L'année suivante, il revint, cette fois-ci avec sept gaiiotes et seize vaisseaux de haut bord. Il bombarda Alger avec une telle violence que plusieurs milliers d'habitants périrent, et que le palais du dey sauta. Le peuple, turieux et désespéré, envoya à l'amiral français le Père Levacher, vicaire apostolique, pour négocier. Avant d'entrer en négociations, Duquesne exigea qu'on lui remît tous les esclaves chrétiens, quinze cent mille piastres d'indemnité de guerre, et quelques otages, entre autres un renégat italien nommé Mezzomorte, amiral de la flotte algérienne. Quelques centaines d'esclaves arrivèrent bien avec l'amiral, mais sans l'indemnité de guerre. Ici se place un incident bizarre qui peint bien les mœurs turques. Mezzomorte affirma à Duquesne

que s'il l'autorisait à aller à terre, il obtiendrait plus en une heure que le dey Hassan en quinze jours. Le renégat retourna à Alger ; son premier soin fut de faire poignarder le dey et de se faire proclamer à sa place.

Après cet exploit, Mezzomorte, qui voulait se rendre populaire dès le premier jour de son règne, prévint Duquesne que s'il bombardait encore la ville, les chrétiens seraient mis à la bouche des canons. Duquesne ne tint pas compte de la menace et lança dans le port des brûlots qui coulèrent tous les bâtiments corsaires algériens ; puis il reprit méthodiquement le bombardement. Mezzomorte, exaspéré, fit appeler le Père Levacher et lui ordonna de choisir immédiatement entre le turban et la mort. Le vénérable prêtre ne daigna pas répondre. L'année précédente, en allant racheter quelques esclaves napolitains à Tunis, il avait été attaqué de la peste et était demeuré paralysé de tous ses membres. Les janissaires turcs le traînèrent sur le môle, et l'attachèrent sur une chaise provenant du pillage du consulat français. Puis ils approchèrent la chaise de la bouche d'un canon qui envoya aux Français un boulet chargé de sanglants débris.

Un ofncier de marine, M. de Choiseul, capturé en faisant dans un canot une ronde de nuit, dut la vie à un capitaine corsaire qui avait été peu auparavant son prisonnier et qui était plein de gratitude pour la bienveillance avec laquelle il avait été traité. M. de Choiseul était déjà attaché à la bouche d'un canon, quand le corsaire le prit à bras-le-corps, jurant de périr avec lui si le canonnier turc ne retirait pas sa mèche. La foule se prit à gronder, et Mezzomorte dut céder. Mais il fit périr de la même façon quantité d'autres prisonniers.

L'humanité, plus que cette sauvage résistance, détermina Duquesne à se retirer; du reste, il commençait à manquer de munitions. En 1688, l'amiral d'Estrées, bien approvisionné de bombes cette fois, vint en jeter dix mille à Alger. La leçon tut profitable, et l'orgueil des Algériens dut

céder. Le dey ordonna de hisser le drapeau parlementaire, mais la populace se donna la cruelle satisfaction de prendre dans les batteries du môle la place des artilleurs turcs, et d'envoyer aux Français quelques derniers coups de canon, après avoir attaché à la bouche des pièces le consul français Piolle^ le père Francilien^ successeur du père Levacher, et quarante autres prisonniers.

Deux fois les Hollandais, au temps de leur puissance maritùne, envoyèrent leur flotte devant Alger pour bombarder l'indomptable ville ; deux autres fois les Espagnols, en 1783 et en 1784 , désireux de venger l'échec d'O'Reilly, la bombardèrent avec violence. Français, Espagnols, Hollandais finirent par être respectés Mais il n'en fut pas de même des Anglais ; déjà ce peuple, au moment du bombardement de Duquesne, avait souffert que son consul, enfermé dans le bagne d'Alger, labourât la terre. En 1683, l'Angleterre conclut avec le dey d'Alger un de ces traités honteux dont lourmillent ses annales ; elle s'engageait par ce traité à livrer un fort matériel de guerre, se désistait de toute réclamation relativement à près de quatre cents de ses bâtiments de commerce capturés par les barbaresques, rendait sans rançon tous les Turcs prisonniers, et renonçait à réclamer les esclaves anglais, y compris son consul.

Les Etats-Unis n'ont jamais été endurants comme l'Angleterre. En 1815, le dey d'Alger voulut augmenter le tribut que lui payait la République américaine ; le Congrès s'y refusa et une escadre tut immédiatement envoyée dans la Méditerranée. Cette escadre en peu de temps captura tant de corsaires algériens, que le dey déconcerté se hâta de conclure la paix.

Pourtant, en 1816, l'Angleterre, qui avait ofiFert au congrès de Vienne d'être le mandataire de l'Europe, envoya devant Alger une flotte appuyée par une escadre hollandaise et comm -ndée par lord E:i"mouth. Elle demandait, au nom des puissances continentales, l'abolition de l'esclavage

— sodés Européens ; c'était le motif avoué. Mais nous serons dans le vrai en ne prenant pas trop au sérieux la philanthropie anglaise ; rappelons qu'en 1816 l'Angleterre était en possession de Gibraltar, de Malte et de Coriou, points qu'elle avait le plus grand intérêt à protéger contre les pirates algériens à cause du développement que leur possession devait donner à son commerce. Lord Exmouth envoya un ultimatum au dey d'Alger qui proposa de négocier ; Tamiral anglais consentit à descendre à terre. Mal lui en prit, car il faillit être massacré par les janissaires turcs et eut la plus grande peine à s'échapper. Pendant les pourparlers, plusieurs milliers d'Algériens, hommes, femmes et enfants, vinrent sur le môle ; sans aucun avertissement, lord Exmouth, remonté à son bord, fit ouvrir le feu, et les bordées des navires anglais causèrent dans cette foule inoûensive d'affreux ravages.

Alger fut détruite en 1816 ; mais la flotte anglaise paj^a chèrement son succès. Elle eut 883 morts et 1538 blessés. Le vaisseau-amiral, la Reine-Charlotte, perdit à lui seul 88 morts et 129 blessés.

En 1824, une nouvelle flotte anglaise commandée par l'amiral Harry Neal fut complètement repoussée devant Alger, et l'Angleterre, sans songer à venger l'échec tait à son honneur, dut subir la loi imposée par le dey.

La flotte réunie à Toulon en 1830 avait pour mission, non de bombarder Alger, mais de transporter en Afrique l'armée du général de Bourmont. Elle lat placée sous les ordres du vice-amiral Duperré, auquel larent adjoints comme second le contre-amiral de Rosamel et pour major général le contre-amiral Mallet. La flottille et le convoi, chargés de troupes et de matériel, turent placés sous les ordres du capitaine de vaisseau baron Hugou.

Les bâtiments de la marine de guerre s'élevèrent au nombre de 103, dont 51 venus des ports de l'Océan et 52 des ports de la Méditerranée. Parmi eux, on comptait 3 vaisseaux de ligne de 74 armés en guerre et 8 armés en flûte ou transformés en transports, 17 frégates armées en guerre et 7 en flûte, 7 corvettes de guerre et 7 corvettes de charge, 26 bricks, 8 bombardes, 7 bateaux à vapeur et quantité de gabares, goélettes, canonnières-bricks.

Aux 103 bâtiments de guerre il faut ajouter 572 bâtiments de commerce, dont 357 transports, 104 bateaux catalans ou génois formant la flottille destinée au débarquement des troupes, 55 chalands spécialement affectés au débarquement de l'artillerie, et 50 bateaux plats ou radeaux spécialement affectés au débarquement du matériel.

Cette flotte immense était disposée en trois escadres :

1° L'escadre de bataille ;

2° L'escadre de débarquement ;

3° L'escadre de réserve.

L'amiral Duperré avait ainsi sous ses ordres une floti:e de 675 bâtiments de guerre et de commerce.

Tous ces détails montrent de quels efforts est capable la marine française.

« En annonçant au roi, écrivit plus tard le baron d'Haussez, que l'immense armement que j'avais préparé était aux postes qui lui avaient été assignés, j'ai pu lui dire que j'avais rempli mes engagements en devançant même de quinze jours l'époque fixée. Ce fut ma seule réponse aux doutes qui s'étaient élevés, ma seule vengeance des contrariétés que j'avais éprouvées. »

L'éminent ministre avait été admirablement secondé par l'amiral Duperré (1).

Nous savons avec quelle merveilleuse rapidité fut opéré le débarquement des troupes et du matériel à Sidi-Ferruch. Il

(1) Diiperr(5 (Guy-Victor) était né à la Rochelle en 1775 ; il était le vingt-deuxième et dernier enfant de Jean-Augustia Duperré, trésorier principal de la généralité de la Rochelle et receveur des tailles.

s'agissait maintenant pour la flotte de coopérer à l'attaque d'Alger. Quand l'amiral Duperré vit l'armée en position devant le fort l'Empereur, il se prépara à faire non pas l'attaque sérieuse d'Alger, mais une fausse attaque, une vigoureuse démonstration. « La marine, écrivit-il au général de Bourmont, fera ce qu'elle pourra ; je ne puis faire agir que les bombardes, car il ne faut pas penser à faire exécuter une fausse attaque par des vaisseaux et frégates qui, presque tous armés sur le pied de paix, sont aujourd'hui désarmés par suite des sacrifices faits en hommes et en embarcations. Mais, pour ne pas exposer les bombardes à une destruction inutile, il faudrait que vous fassiez éteindre les feux ou que vous obteniez la reddition du fort Babazoun. »

Les sacrifices en honmies auxquels faisait allusion l'amiral Duperré étaient assez considérables ; trois mille marins avaient été débarqués dans la presqu'île de Sidi-Ferruch pour garder le camp retranché qu'à toute éventualité avait fait établir le général de Bourmont.

Le 1" juillet, le fort Babazoun n'était pas rendu, le général en chef ayant voulu concentrer tous ses moyens d'action sur le fort l'Empereur. Mais l'ardent amiral ne voulut pas attendre pour faire la démonstration que l'on attendait de lui. Le contre-amiral de Rosamel défila le premier avec sa division devant les batteries d'Alger, depuis la pointe Pescade jusqu'au môle, ripostant avec violence à leur feu. La canonnade du 1" juillet se renouvela deux jours après, mais ne produisit pas un grand effet matériel. Les officiers du génie qui accompagnèrent le général Valazé après la chute de la ville prétendirent n'avoir pas compté dans les batteries algériennes la trace de plus de quinze boulets ; on raconte même qu'avec sa brusquerie militaire le général Valazé s'écria : « Je me charge de faire réparer pour sept francs cinquante toutes les avaries causées par la n.ariae aux fortifications d'Alger. » Il y a là des exagérations manifestes. Le vice-amiral Duperré a

rempli son devoir en n'exposant pas inutilement a un désastre la flotte qui lui avait été confiée.

D'ailleurs le vaillant homme de mer qui avait dans sa vie plus d'une page glorieuse, était au-dessus du soupçon de pusillanimité, et n'avait pas besoin d'une gloire d'emprunt pour illustrer sa carrière.

A l'âge de douze ans, le jeune Victor Duperré faisait un voyage à Saint-Domingue et aux Antilles ; à seize ans, il s'embarqua comme pilotin sur le Henri IV, gros bâtiment de commerce allant aux Indes.

A son retour, le jeune Duperré était déjà un vigoureux marin de dix-huit ans, dont l'instruction première s'était développée par une application soutenue et par la pratique de la mer. Il rentrait en France au moment où l'émigration laissait nos vaisseaux sans états-majors, où l'on improvisait un cadre d'officiers de marine de guerre avec des maîtres d'équipage et des officiers de marine marchande, et où la conscription était tenue de compléter les équipages de la flotte.

Cette situation eut pour conséquences naturelles de grands et déplorables échecs, mais ces échecs furent illustrés par des actes de véritable héroïsme. Qui pourrait ignorer l'histoire du Vengeur sombrant sous le feu de trois vaisseaux anglais, du Tonnant à Aboukir, du Redoutable à Trafalgar? Qui pourrait ignorer les noms des Villaret- Joyeuse, des Dupetit-Thouars, des Internet, des Lucas, des Linois, des Baudin, et aussi de ces fameux corsaires les Surcouf, les Niquet et tant d'autres?

Parmi ces illustres marins, il en est un dont la carrière fut presque toujours heureuse et qui ne vit jamais un vaisseau sous son commandement coulé ou pris par l'ennemi ; ce fut l'amiral Duperré, qui eut le bonheur de clore sa longue et glorieuse carrière maritime en attachant son nom à la conquête d'Alger.

En 1793, quand le pilotin Duperré revint des Indes, la République venait de déclarer la guerre simultanément à

l'Angleterre et à la Hollande. Quittant aussitôt la marine de commerce pour se consacrer à celle de l'Etat, il s'embarqua comme sous-chet de timonerie sur la corvette le Maire-Gmtion et passa en la même qualité sur la irégate le Tartu. Après deux ans de croisières latigantes, il tut embarqué comme enseigne de vaisseau non entretenu sur la {régate la Virginie, capitaine Bergeret.

Le 12 avril 1796, la Virginie, sortie de Brest, fut rencontrée dans la Manche par une division de six bâtiments de guerre anglais ; cette division, composée de deux vaisseaux et de quatre trégates, était commandée par sir Edward Pellew, cfiie nous avons déjà présenté à nos lecteurs sous le nom de lord Exmouth, nom dont il hérita plus tard et qu'il n'illustra guère devant Alger en 1816. La Virginie prit chasse, mais le capitaine Bergeret, voyant jue cette chasse compromettait son gréement, laissa approcher les Anglais, et engagea avec Vlndefatigable, vaisseau qui portait le guidon du commodore anglais et qui tenait la tête, un combat d'autant plus terrible qu'il était absolument inégal. Quoique la vaillante frégate française n'eût à opposer que des boulets de 8 et de 12 à des boulets de 42, elle manœuvra si bien qu'elle parvint à se faire abandonner de son formidable antagoniste. Le capitaine Bergeret avait à peine fait boucher les trous qui crevassaient la ceinture de sa irégate, et réparer les avaries principales de son gréement, lorsqu'il lut assailli par les cinq autres bâtiments de la division anglaise. Un combat acharné se prolongea toute la nuit. Vers trois heures du matin, alors que les deux tiers de l'équipage gisaient sur les cadres morts ou blessés, un vaisseau anglais héla à la irégate française d'amener son pavillon. — Combien êtes-vous? demanda le capitaine Bergeret. — Cinq, répondit une voix partie du vaisseau anglais. Après avoir renouvelé par trois fois la même question et reçu la même réponse : — Vous êtes cinq contre un, i 'amène, s'écria enfin le valeureux commandant de la Virginie.

L'enseigne Duperré avait pris part au combat comme officier de manœuvre du capitaine Bergeret. En récompense de sa brillante conduite, il fut nommé enseigne de vaisseau titulaire. Il n'avait pas vingt et un ans ! 11 reçut sa nomination dans les prisons de l'Angleterre ; mais en 1797 il en sortit en vertu d'im cartel d'échange. Il servit pendant quelque temps à bord du vaisseau le Watiignies, et prit en 1800 le commandement de la corvette la Pélagie avec laquelle il fit l'expédition de Saint-Domingue.

Attaché en 1803 à l'état-major de la flottille de Boulogne, il servit à terre pendant près de deux ans ; mais il demanda à reprendre la mer et obtint d'être embarqué sur le vaisseau le Vétéran, commandé par le prince Jérôme, frère de l'empereur. Le Vétéran faisait partie d'une de ces escadres que Napoléon I", après le désastre de Trafalgar, envoyait au loin, non pour disputer aux Anglais l'empire des mers, mais pour leur faire le plus de mal possible en s'attaquant à leur commerce et à leurs établissements coloniaux. Cette escadre était aux ordres du contre-amiral Wuillaumez ; elle alla jusqu'au cap de Bonne-Espérance, au Brésil et aux Antilles, et là, elle fat dispersée par un violent coup de mer. Le Vétéran, isolé, rentra en France, et, poursuivi par une division anglaise, s'échoua dans la baie de Concarneau. Pendant une pénible croisière d'un an, le lieutenant de vaisseau Duperré sut se faire remarquer même au milieu de l'état-major d'élite dont s'était entouré le frère de l'empereur ; ses connaissances nautiques et militaires arrivèrent à ce degré de maturité qui rend l'homme de guerre sûr de lui-même.

En 1806, il fut nommé capitaine de frégate avec invitation de prendre aussitôt le commandement de la Sirène, frégate de 34 canons avec 296 hommes d'équipage, qui chargeait des troupes à destination de la Martinique. Au retour des Antilles, la Sirène fut attaquée dans les parages de l'île de Groix par un vaisseau de ligne et une frégate. — Amène ou je te coule, héla le commandant anglais. —

Coule, mais je n'amène pas, répondit le capitaine Duperré. Feu partout! — Un furieux combat commença; la frégate françai&f était engagée à bâbord et à tribord. Plutôt que de se rendre, le capitaine Duperré jeta sa frégate à la côte ; il accomplit cet échouage avec tant d'habileté et de bonheur, que trois jours après, il renflouait son bâtiment allégé de son artillerie, traversait audacieusement l'escadre anglaise qui bloquait Lorient et rentrait triomphalement dans le port.

Napoléon récompensa Duperré en le nommant capitaine de vaisseau; cet audacieux aimait les audacieux. Le capitaine de vaisseau Duperré reçut le commandement de la Bellone, avec laquelle il alla de suite rentorcer la station navale de l'île de France, alors sous les ordres du général Decaen.

La Bellone n'arriva pas à l'île de France sans coup férir ; elle fut obligée de percer une croisière anglaise. L'intrépide Duperré se hâta de débarquer les munitions dont il était porteur pour la colonie et reprit la mer en vue de trois bâtiments anglais qui le poursuivirent inutilement pendant plusieurs jours. Il eut l'audace d'établir sa croisière à l'embouchure du Gange et s'empara successivement de la corvette anglaise le Victoi' et d'une grande frégate portugaise, la A/m^rye, armée de 48 canons. Ce dernier succès ne fut obtenu qu'après un combat qui dui'a deux heures, à portée de pistolet ; la frégate portugaise n'amena son pavillon qu'en voyant la frégate trançaise s'accrocher à elle avec des grappins d'abordage. Le capitaine Duperré voulut constituer une petite division navale ; avec 131 lascars qu'il mêla à ses matelots, il lorma aussi bien que possible les équipages de ses deux prises.

Duperré rentra à l'île de i'rance pour réparer les avaries de ses trois bâtiments, et, dans une nouvelle croisière, fit un heureux coup de main ; il s'einpara de trois bâtiments de la Compagnie des Indes qui transportaient 800 hommes de troupes anglaises à Calcutta. Il retournait à l'île de

France avec ses prises, quand, arrivé en face du port impérial, il aperçut un grand trois-mâts mouillé sous le fort de rile de la Passe, poste avancé qui défendait l'entrée du port; ce trois-mâts et le fort portaient le pavillon français. Le capitaine Duperré avançait donc sans crainte , quand tout à coup le fort et le navire arborèrent le pavillon anglais et accueillirent par une vive canonnade la corvette le Victor qui tenait la tête de la petite division française. Reculer, c'est-à-dire virer de bord, n'était guère dans le tempérament de Duperré qui se mit hardiment en mesure de forcer le passage. Il attaqua de sa personne avec la Bellone la frégate anglaise qui avait cru attirer la division française dans un guet-apens, se mit bord à bord avec elle, la maltraita horriblement, et ne la quitta qu'au moment où il vit toute sa division, avec ses trois prises, en sûreté au fond de la baie. Là il apprit que l'île et le fort de la Passe étaient seuls au pouvoir des Anglais.

Tout faisait prévoir une nouvelle attaque. En effet, le surlendemain, la frégate anglaise la Néréide, que Duperré avait si fort maltraitée devant l'île de la Passe, fut renforcée par trois autres frégates, le Syj'ius, la Magicienne et VIphigénie. Le commandant français se hâta d'embosser sa division, de manière qu'elle ne pût pas être tournée par la tête ou par la queue, et se prépara à soutenir l'attaque avec deux frégates contre quatre, car il ne fallait guère compter sur la corvette le Victor, d'un armement trop faible, ni sur les prises garnies à peine de quelques matelots français. Les premières volées des frégates anglaises coupèrent les embossures de la Minerve^ et la Bellone se trouva seule exposée au feu des quatre bâtiments ennemis. Elle répondit avec une telle vigueur, qu'après un échange de boulets qui dura toute la nuit, la Néréide, déjà maltraitée l'avant-veille, amena son pavillon, et que la Magicienne criblée prit feu et fut abandonnée par son équipage.

Dans la journée qui suivit, le Syriu s eut le sort

de la Magicienne ; il sauta et son équipage se réfugia à bord de Vlphigénie; cette dernière îrégate cherchait à s'échapper quand elle lut capturée par la petite division navale du capitaine Hamelin qui accourait au secours de Duperré.

Parmi les armes dont la remise fut faite par les Anglais, se trouvait un sabre magnifique donné par la Compagnie des Indes au commodore Pym, en mémoire, disait la légende, de sa victoire sur l'amiral Linois.

Le neveu du commodore ayant réclamé cette arme, le capitaine Duperré refusa de la rendre, alléguant que Linois n'ayant pas été vaincu, l'inscription était fausse et outrageante pour un amiral français. « La poignée est trop riche », se permit de dire le jeune Anglais. Posant alors la lame sur le pont, Duperré mit le pied dessus, la cassa et la jeta à la mer. Remettant ensuite à son interlocuteur stupéfait la poignée et le fourreau, il lui dit : « Je vous rends, monsieur, ce que vous trouvez de plus précieux. »

Dans le brillant combat que nous venons de raconter, le capitaine Duperré fut atteint à la joue droite d'un coup de mitraille. Il resta balafré, et plus tard, quand il devint ministre de la marine, sous le roi Louis-Philippe, il ne prenait jamais la parole à la Chambre des députés ou à la Chambre des pairs sans que sa glorieuse cicatrice ne fît sensation.

A peine guéri de sa blessure, Duperré reprit le commandement de ses trois bâtiments. Leurs réparations achevées, il se disposait à reprendre la mer, quan^ parut devant l'ile de France une expédition anglaise de 74 voiles, portant 15,000 hommes de débarquement. Le capitaine Hamelin , qui lui aussi devint un illustre amiral, vint embosser ses frégates à côté de celles du capitaine Duperré ; mais les deux ieunes commandants furent prévenus que le général Decaen, jugeant toute résistance inutile à cause de l'état d'abandon où se trouvait la colonie, venait d'entrer en pourparlers avec le chef de l'expédition

Anglaise. La capitulation fut des plus honorables; le 4 décembre 1810, soldats et marins français s'embarquèrent pour leur patrie sur des vaisseaux anglais.

Le bruit des exploits du capitaine Duperré l'avait précédé en France, et le récit du combat de l'île de la Passe avait soulevé dans les ports le plus grand enthousiasme. Napoléon avait successivement nommé ce capitaine de vaisseau de trente-cinq ans, chevalier et officier de la Légion d'honneur, puis baron de l'Empire. A sa rentrée en France, il le nomma contre-amiral et le chargea de commander les forces navales françaises et italiennes réunies dans l'Adriatique. Le contre-amiral Duperré se fit remarquer par sa prodigieuse habileté à se créer des ressources là où elles manquaient absolument, et bientôt il se vit à la tête d'une belle escadre dans les lagunes de Venise. Après l'abdication de l'empereur à Fontainebleau, l'amiral forma ses officiers et matelots en colonne de marche, traversa en bon ordre toute l'Italie, et rentra en France.

Le roi Louis XVIII nomma le contre-amiral Duperré chevalier de Saint-Louis et lui confia en 1818 le commandement de la station navale des Antilles. Le 22 avril 1819 il arrivait avec la Gloire en rade de l'île danoise de Saint- Thornas, lorsque parut la frégate diXigldS-seVEuryalus, capitaine Huskisson; le lendemain cette frégate pavoisa en l'honneur de la fête du roi d'Angleterre et un pavillon tricolore fut arboré à la poulaine. Le drapeau français était alors le drapeau blanc, et le drapeau tricolore, qu'insultait la frégate anglaise, était le drapeau sous lequel l'amiral Duperré avait combattu pendant les guerres de la Révolution et de l'Empire. Ajoutons un détail : dans les usages maritimes, c'est une marque de souverain mépris pour un pavillon que de le placer à la poulaine, l'endroit du bâtiment considéré comme le moins honorable, sinon le le plus vil. L'amiral Duperré ne put supporter de voir insulter les anciennes couleurs françaises, et écrivit au capitaine anglais que s'il ne lui faisait pas des excuses, lui,

Page 1