‹ Les Français en Afrique; récits algériensChapitre 4 sur 28 · DUC D'ORLÉANS · texte numérisé non relu

DUC D'ORLÉANS

Duperré, se considérerait comme personnellement insulté et demanderait réparation par les armes. Le commandant de la frégate anglaise, absent de son bord pendant le pavoisement, n'était pas rentré quand la lettre du contreamiral français arriva à VEuryaUis. Avant de remonter sur son navire, il crut devoir faire une visite à l'amiral Duperré, mais celui-ci, pensant que sa lettre avait été lue, lui tourna brusquement le dos, et ne consentit à ie recevoir qu'après assurance formelle qu'il ignorait ce qui s'était passé. L'Anglais s'excusa grandement et témoigna ses regrets d'un fait qu'il avait ignoré et qui devait être mis à la charge d'un subalterne.

En rendant compte de cette aventure au ministre de la marine, l'amiral Duperré ne craignit pas de dire qu'en servant sous le drapeau blanc il ne se croyait pas dé^gé du respect qu'il devait au drapeau tricolore. « J'oublie l'injure, dit-il, pour ne penser qu'à l'amitié qui doit unir les deux gouvernements. »

Et il ajouta : « Je ne souffrirai jamais même l'apparence d'une insulte au pavillon et au nom français. >'

Le gouvernement royal approuva la conduite de l'amiral Duperré qui venait de faire preuve d'une susceptibilité toute française.

En rentrant des Antilles, l'amiral Duperré fut chargé en 1823 de concourir avec l'armée de terre au siège de Cadix. Il se chargea en personne du bombardement de cette place dont il hâta de plusieurs jours la reddition. Cette campagne de 1823 lui fit le plus grand honneur, et le roi Louis XVIII tint à se montrer reconnaissant en le nommant vice-amiral.

Duperré était donc investi d'un grade équivalant à celui de général de division, à l'âge de quarante-huit ans.

Le vice-amiral était préfet maritime à Brest quand il fut appelé à Paris pour donner son avis sur l'expédition d'Alger. Il ne se montra pas favorable à cette expédition, faisant ressortir avec force les dangers et les difficultés du

débarquement. Mais Charles X l'aj'-ant chargé du commandement de l'expédition, l'illustre amiral fit aussitôt taire toutes ses répugnances, déclarant que le gouvernement du roi était juge des combinaisons les plus propres à maintenir la dignité de la couronne et à conserver la gloire de nos armes. Il ajouta qu'après avoir ordonné, le gouvernement pouvait compter sur l'absolu dévouement de l'andral et de sa flotte.

Duperré se rendit aussitôt à Toulon et arbora son pavillon sur la Provence, commandée par le capitaine de vaisseau de Villaret-Joyeuse.

Nous avons déjà dit avec quelle admirable prévoyance furent organisés la flotte, la flottille et le convoi, et de quelle taçon se fit l'opération compliquée du débarquement et de la mise à terre d'une grosse armée traînant à sa suite un énorme matériel.

Après la chute des Bourbons de la branche aînée, et dès l'avènement du roi Louis-Philippe, le nouveau ministre de la guerre donna l'ordre au général de Bourmont et à l'amiral Duperré de faire arborer les trois couleurs. L'ordre fut intimé le 8 août 1830, mais ne fut exécuté que le 16, huit jours après. L'hésitation de l'armée et de la flotte est bien excusable. Ce fat l'exemple de l'amiral Duperré qui triompha des dernières hésitations du général de Bourmont.

Deux iours après, la frégate VArtémise apporta à Alger des dépêches du nouveau ministre de la marine, général Sébastiani. Le ministre notifiait au vice-amiral Duperré que Sa Majesté Louis-Philippe avait créé trois places d'amiral par ordonnance du 13 août, et qu'elle l'avait nommé à cette haute dignité et à la pairie.

Nous n'aurons plus l'occasion de parler à nouveau de l'amiral Duperré , qui tut un vaillant patriote et un fier marin.

Bornons-nous à dire qu'en 1836 il entra dans la vie politique connue ministre de la marine. Il n'était pas orateur»

et, avec sa carrure massive et sa balafre, il ne faisait pas grande figure à la tribune. Toutefois on l'écoutait avec r3spect.

Un jour il laissa parler à tort et à travers plusieurs députés sur le budget de la marine, et vint ensuite, non sans ironie, s'excuser de prendre part à la discussion. « Puisque tant d'orateurs, dit-il, ont parlé de la flotte, qu'il soit permis à un marin de parler à son tour. »

Le parlementarisme mérite parfois quelques-unes de ces leçons.

L'amiral Duperré quitta le ministère de la marine en 1843. Le 2 novembre 1846, il rendit à Dieu l'âme héroïque qu'il en avait reçue pour la gloire de son pays.

La noble vie de ce grand amiral est restée un modèle dans notre marine si jalouse de ses gloires. Comme homme de guerre, Duperré fut pariait; pendant sa longue carrière, il ne perdit jamais un bâtiment, car il était la vigilance, le courage même. Comme ministre, il prouva qu'il savait organiser et administrer.

Le lecteur nous permettra, pour l'intelligence de ce livre, une brève description du pays où la flotte de l'amiral Duperré venait de débarquer une armée française.

Les anciens appelaient région atlantique le territoire montagneux qui s'allonge sur une étendue de cinq à six cents lieues de l'Egypte aux colonnes d'Hercule, aujourd'hui détroit de Gibraltar. L'Atlas, vaste chaîne de montagnes, donnait son nom à cette partie de l'Afrique, et la fable représentait l'Atlas comme un géant portant le ciel, les épaules couvertes de neige et la tête ceinte de nuages furieusement agités par les tempêtes. Les membres du

— gageant s'étendaient en chaînes de montagnes ; de sa barbe s'échappaient des torrents et ses flancs étaient un sanctuaire impénétrable et mystérieux.

Quand la science géographique des anciens cessa de se nourrir de contes fabuleux, elle n'en fut pas beaucoup plus avancée. Les géographes firent assaut d'extravagances. Pline affirmait gravement, d'après des renseignements contemporains, que le Nil prenait ses sources dans les montagnes de la Mauritanie, aujourd'hui le Maroc ; il en était de même , disait-il , pour le Niger. Pomponius Mêla , précédant un de nos poètes du dix-huitième siècle, Lefranc de Pompignan, représentait les riverains du Nil et du Niger comme passant leurs journées à insulter le soleil, lequel, bien entendu, ne se lassait jamais de verser <« des torrents de lumière sur ses obscurs blasphémateurs ».

En 1830, on était fort en retard sur la géographie de l'Afrique ; les récits des voyageurs ne nous avaient rien appris, non plus que les récits des captifs qui ne quittaient guère Alger ou sa banlieue. M. de Lesseps, consul à Tunis, avait donné beaucoup de renseignements, mais comme ces renseignements étaient tous basés sur des racontars arabes plus ridicules les uns que les autres, ils ne nous apprenaient rien. Le général de Bourmont, alors ministre, les prenant toutefois au sérieux, fit rédiger et imprimer par le dépôt de la guerre une notice des plus curieuses qui fut distribuée aux troupes. Nous avons déjà raconté que l'intendance fit embarquer des appareils perforatoires, ainsi que des milliers de quintaux de bois et de charbon, dans l'idée que l'eau et le bois manquaient partout aux environs d'Alger.

Persuadés que les tigres et les lions étaient aussi communs en Algérie que les alouettes dans les prairies du Nivernais, les officiers français, après le débarquement, invitèrent leurs hommes à ne pas s'éloigner du camp, même quand il n'y avait rien à craindre des Arabes. La première nuit, les glapissements des chacals firent très-

saillir tout le monde ; les touristes saisirent nerveusement leurs fusils de chasse, car, il n'y avait pas à en douter, on entendait les rugissements des lions. Et les reptiles !... A côté des pistolets de rigueur, chacun plaçait à son chevet l'inévitable flacon d'alcali.

Le mythologique Atlas, situé au Maroc, envoie en Algérie deux grandes ramifications que l'on a baptisées de la façon la plus défectueuse ; celle du Nord est appelée petit Atlas, celle du Sud grand Atlas, et c'est précisément le petit Atlas qui a le plus d'altitude et qui présente les pentes les plus raides. Le petit Atlas s'éloigne assez peu de la côte ; cette disposition géographique explique pourquoi, dans les premières années de l'occupation, l'armée eut tant de peine à déboucher dans l'intérieur ; une muraille se dressait devant elle. Au pied de cette chaîne septentrionale du petit Atlas, se déroulent des plaines généralement très peu larges, fort riches et peu ondulées ; cette partie de la région est appelée par les Arabes Sahel (rivage). Au-dessus du Sahel se présentent çà et là quelques chaînes de montagne entre lesquelles se trouvent de riches et magnifiques vallées ; cette portion du sol est appelée par les Arabes, surtout à l'ouest de la province d'Alger et dans la province d'Oran, Dahra (dos). Sahel et Dahra lorment le Tell, le Tellus des Romains ; le Tell, succession de terrains accidentés, forme la zone cultivable, zone de la plus grande richesse, qui était l'ancien grenier de Rome.

La largeur du Tell est variable d'une province de l'Algérie à l'autre. Dans la province d'Oran, elle n'a guère qu'une trentaine de lieues ; dans celle de Constantine, elle en a au moins le double. De ce côté, on passe presque sans transition du pays des céréales ou Tell dans le pays des dattes ou Sah'ra.

Dans les provinces d'Alger et d'Oran, cette transition se présente sous la iorme de hauts-plateaux, appelés par les arabes Sersouss (sommets). Nous donnons la traduction la plus répandue ; les Arabes ne sont pas bien fixés eux-

mêmes sur l'étymologie du mot Sersouss, et ceux de la province d'Oran prétendent que ce mol signifie le père les eaux, chose qui paraîtrait assez logique, puisque dans cette province tous les cours d'eau allant vers la mer descendent des Hauts-Plateaux. Les Sersouss sont de vastes espaces où les Arabes cultivent très rarement les céréales, couverts de pâturages arrosés de sources abondantes près desquelles les Romains, nos maîtres en colonisation, n'avaient pas négligé d'établir des colonies militaires.

Les chott (le pluriel du mot arabe chott est chtout) sont des lacs salés sans profondeur, à fond de sable généralement, où viennent se perdre les eaux du versant méridional des Hauts -Plateaux. C'est surtout dans le voisinage des chott que le mirage (en arabe sirab) illusionne le voyageur étranger, et plus particulièrement dans la matinée. Les eaux paraissent se précipiter dans le chott, un âne qui passe se change en maison à quatre étages, un chameau se change en montagne, une touffe d'alfa en forêt, et un caillou devient rocher. On approche, tout disparaît, et la désolante réalité ne fait voir qu'une immense plaine grise, sans eau et sans végétation.

La région des chott précède immédiatement la région saharienne. Parfois dans la première, et surtout dans la province d'Oran, l'œil s'arrête sur des bas-fonds où les eaux pluviales ont amené des alluvions fertiles, et où l'on trouve une luxuriante végétation. Ce sont des dayets (au singulier daya). Une petite ville de la province d'Oran, bâtie dans un de ces enfoncements, porte le nom de Daya.

Les récits les plus fantastiques ont été faits sur le Sahara ou Sah'ra, pour donner exactement la prononciation arabe. C'est la dernière des trois régions qui divisent l'Algérie. Comme nous l'avons dit, la première est le Tell, ou pays cultivable, formée du Sahel et du Dahra ; la seconde est celle des Hauts-Plateaux avec les chott, et la troisième celle des dayets, à peine marquée dans la province de Constantine.

Le Sah'ra, campus in quo non sunt plantœ, n'est à proprement parler que l'antichambre du désert ; c'est un pays plat et sans arbres, où l'on voit des sources et des cours d'eau presque toujours à sec pendant l'été et où une végétation particulière fournit une excellente nourriture aux immenses troupeaux de moutons et de chameaux des Arabes nomades. Sans doute, on y rencontre des sables que les tempêtes balayent devant elles ; mais au milieu d'immenses espaces d'une aridité désolante, on rencontre des oasis, îles de végétation formées dans tous les thalwegs et dans toutes les dépressions de terrain où sourdent des sources et où la pluie vient accumuler des alluvions. Dans les oasis, on trouve non seulement des palmiers, mais encore quantité d'arbres fruitiers ; on y récolte aussi d'excellents légumes, un peu d'orge et de la luzerne. Les villes bâties au milieu ou à côté des oasis portent le nom de ksours (pluriel de ksar, lieu fortifié).

Pour les noms arabes, nous donnons l'orthographe la plus usitée, confessant fort humblement que nos connaissances de la langue arabe ne sont pas assez étendues pour que nous puissions les orthographier académiquement.

C'est au-delà du Sah'ra algérien, au sud d'Ouargla, que s'étend le désert proprement dit, où la terre ne produit rien et où les sources et les cours d'eau font absolument déiaut; c'est là qu'est allée se perdre la mission Flatters. Dire que les rêveurs qui prétendent que rien n'est impossible de notre temps, ont parlé d'y établir un chemin de 1er transsaharien ! Une seule colonne française a été à vingt jours de marche au sud d'Ouargla; c'est la colonne du général de Gallii'et, cp.ii fit, en janvier 1873, une pointe jusqu'à la petite oasis d'El Goléah.

Le grand désert, sur lequel le général Daumas a fait un de ses plus charmants livres, est le pays des Touaregs, ces flibustiers du désert que les Arabes nomment les voilés, et qui parcourent d'immenses espaces sur leurs méharis, chameaux coureurs qui sont au chameau vulgaire ce qu'est

— seuil pur-sang à un cheval de fiacre. C'est du grand désert seulement que l'on peut dire: Du sable! puis du sable! en murmurant les vers du poète :

Ces monts à jaune crête Quand souffle la tempête Roulent comme des Ilots.

Une poésie pénétrante envahit le cerveau du vcyageui qui s'aventure dans la région des dunes, autrement région des eurgs ; mais disons-le, il faut être doué d'un parti pris violent pour s'éprendre du Sah'ra algérien. C'est le pays du vide, un désert dont les solitudes sont sans grandeur. Le touriste qui les parcourt, même commodément et à cheval, sent son cœur se serrer dans une inexprimable angoisse. Il lui semble que sur ces mornes solitudes ait soufflé le vent de la malédiction, et les montagnes arides, pelées, disgracieuses, qui se profilent à l'horizon, ne reposent pas le regard. Ces solitudes désolées ne sont pas le vrai désert, elles n'en sont qu'un mauvais pastiche. Généralement saturée de sels de magnésie, l'eau, même dans les oasis, est saumâtre ; quanta celle que l'on trouve en dehors des oasis, il faut un vrai courage pour la boire, car la plupart du temps elle a un fumet qui soulève le cœur, et la viande que Ton y fait bouillir acquiert une odeur prononcée de putréfaction.

C'est de loin en loin, et bien rarement, que l'on rencontre dans le Sah'ra un puits d'eau fraîche et limpide ; les Arabes, qui considèrent un puits comme un lieu sacré, le couvrent soigneusement de branchages et d'herbes potu" empêcher les sables chassés par le vent de le combler. Le plus souvent, nos colonnes expéditionnaires n'ont pour soulager leur soif que des r'dirs (au pluriel r'daïrs), sortes de bassins naturels dans le lit des rivières ou dans les basfonds, où les eaux pluviales séjournent plus ou moins longtemps. Les r'dirs sont d'affreuses mares dans lesquelles

grouillent confusément les reptiles et les insectes; les chameaux, les bêtes de somme, les chiens viennent s'y abreuver en pataugeant à qui mieux mieux, et en les remplissant de leurs déjections.

Ces récits ne visent pas à la poésie ; nous présentons les choses telles qu'elles sont, en soldat qui a vu. Si des touristes veulent voir le Sah'ra, de loin bien entendu, qu'ils fassent le voyage de Biskra dans la province de Constantiiie et qu'ils demandent la permission de monter sur la terrasse de la caserne. Là, surtout au lever du soleil, ils auront l'illusion du désert; mais qu'ils n'aillent pas plus loin, et qu'ils se contentent du Tell, où l'on trouve à chaque pas des sites merveilleux.

Il ne faudrait pas croire que toutes les oasis ressemblent à celle de Biskra, où une municipalité européenne veille avec soin à la propreté des rues et à l'entretien des chemins. Pour les militaires qui ont voyagé dans le Sah'ra, Biskra n'est qu'un joli décor d'opéra, bien lavé et bien brossé.

Ces oasis, où les Européens ne pénètrent qu'en passant, sont des séjours qui n'ont rien d'enchanteur. Le voyageur n'a pas même la consolation d'être à l'ombre, le palmier ayant un feuillage grêle qui laisse passer les rayons les plus ardents du soleil ; il ne peut même s'y désaltérer, l'eau qu'on y boit étant tiède, purgative, et très peu limpide. On voit distinctement la vermine mêlée à la poussière, car l'Arabe, presque toujours couvert de poux, quand il saisit un de ces insectes vagabonds, le pose sur la terre avec autant de délicatesse et de ménagements qu'un fakir hindou pour qui la métempsycose est un dogme sacré.

Et pour le reste, que l'on n'entre pas dans le ksar. Là grouillent des populations hideusement malpropres, se vautrant dans des bouges infects ou dans des rues remplies de détritus innommés, et passant leur vie dans un abrutissement complet, une paresse avilissante. Si par hasard

quelqu'un veut y pénétrer, qu'il se bouche le nez; une indéfinissable odeur de moisi, de burnous sale et de beurre rance, lui saute à la gorge et le poursuit jusque sous sa tente, bien en dehors de l'oasis.

Nous avons déjà dit que les mœurs arabes ne changeaient guère ; si l'on en veut une preuve, nous allons citer Joinville qui les combattit il y a un peu plus de six cents ans. Abstraction taite de la naïveté du style, on croit lire une relation faite de nos jours.

« Les Béduyns, dit le compagnon de Saint-Louis, les Béduyns doncques sont gens qui vivent et habitent avec les Sarrazins ; mais ils tiennent une autre manière et façon de vivre ; car les Béduyns ne croient pas en Mahomet comme iont les Sarrazins ; mais ils tiennent et gardent la loi Hély (la loi d'Ali), qu'ils disent être oncle de Mahomet. Ils se tiennent aucunes fois dans les montagnes et déserts, et croyent fermement entre eux, que si l'un d'eux endure la mort pour son Seigneur ou pour quelque autre bonne intention, son âme va en un meilleur corps et plus parfait, et est plus à son aise qu'elle n'estoit auparavant. Au moyen de quoi ils ne font faute de s'offrir à la mort, par le commandement de leurs anciens et supérieurs. Ils n'ont ni ville ni cité où ils se puissent retirer, mais demeurent toujours au champ ou dans les déserts ; et, quand il fait mauvais temps, ils fichent par terre une façon d'habitacle qui est faite de tonnes et de cercles liés à des perches, ainsi que font les femmes quand elles font sécher leur lessive, et par dessus ces cercles et perches, ils jettent des peaux de grands moutons. Ceux qui suivent les guerres sont communément à cheval, et le soir, ils tiennent

leurs chevaux près d'eux, et ne lont que leur ôter les brides, et les laissent paître sur l'herbe, sans leur donner autre chose; ils ne sont jamais armés quand ils vont combattre {{) (ils ne portent pas d'armes défensives), pour ce qu'ils disent, que nul ne peut mourir qu'un certain jour qui lui est ordonné ; et, à cette cause, ils ont une façon entre eux, que quand ils veulent maudire leurs enfants, ils leur disent en cette manière : « Tu sois maudit, comme celui qui s'arme de peur de la mort. » En bataille, ils ne portent qu'un glaive, fait à la mode de Turquie, et sont tous revêtus de Knge blanc comme si c'estoient surplis (le burnous) ; ils sont laides gens et hideux à regarder, car ils ont les cheveux longs et la barbe, et noirs outre mesure. Ils vivent du laict de leurs bestes, de quoi ils ont grande abondance; ils sont en si grand nombre, que mil ne sçauroit estimer; car il y en a au royaume d'Egypte, de Jérusalem, et par toutes les autres seigneuries que les Sarrazins tiennent, auxquels ils paient de grands tributs par chacun an. »

Ce qui devait préoccuper le général de Bourmont, ce n'étaient pas les mœurs des Arabes, mais leur manière de combattre. Or, dès les premiers jours il put juger que les procédés de guerre des Arabes étaient invariables ; les bataillons de la Restauration allaient avoir à lutter contre les mêmes adversaires qui s'étaient offerts aux coups des chevaliers de Saint-Louis, et à ceux des légions de Bélisaire ou de Métellus. Vraiment Salluste avait rédigé à l'avance les bulletins du général français. Les Arabes n'étaient-ils pas les successeurs, les continuateurs des Numides ? Écoutons plutôt Salluste :

« C'est une race dure et exercée aux fatigues ; ils couchent sur la terre et s'entassent dans des mapoiia^ espèces de tentes allongées laites d'un tissu grossier, et dont le

(1) Joinville ignorait sans doute que l'Arabe va au devant des blessures. Le Coran dit que les blessures reçues par les guerriers à la guerre saiute se rouvriront sans douleur dans le paradis, et exhaleront l'odeur du musc.

toit cintré ressemble à la carène renversée d'un vaisseau. Leur manière de combattre confondait la tactique romaine : ils se précipitaient sur l'ennemi d'une manière tumultueuse ; c'était une attaque de brigands, plutôt qu'un combat régulier. Dès qu'ils apprenaient que les Romains devaient se porter sur un point, ils détruisaient les fourrages, empoisonnaient les vivres et emmenaient au loin les bestiaux, les femmes, les enfants, les vieillards ; puis, les hommes valides se portant sur le gros de l'armée, la harcelaient sans cesse, tantôt en attaquant l'avant-garde, tantôt en se précipitant sur les derniers rangs. Ils ne livraient jamais de bataille rangée, mais ne laissaient jamais non plus de repos à l'ennemi : la nuit, dérobant leur marche, ils fondaient à l'improviste sur les détachements isolés, les dépouillaient de leurs armes, les massacraient, ouïes faisaient prisonniers, et avant qu'aucun secours arrivât du camp romain ils se retiraient sur les hauteurs voisines. En cas de défaite, personne chez les Numides, personne excepté les cavaliers de la garde, ne suit le roi; chacun se retire où il le juge à propos, et cette désertion n'est point regardée comme un délit militaire. »

Et, plus loin, Salluste dit encore :

« Du haut des collines Jugurtha suit les généraux romains, cherche le temps et le lieu propres au combat, infecte sur leur route le peu de pâturages et de sources qu'ofltre le pays, se montre tantôt à Marins, tantôt à Métellus, harcelle l'arrière-garde, et sur-le-champ regagne les collines, menace les uns et les autres, ne leur livre pas bataille, ne les laisse pas en repos, seulement arrête leurs entreprises. »

Nous avons donc eu raison de dire que les Arabes d'aujourd'hui sont les Numides d'autrefois ; rien n'est changé que le nom.

Mais en plus que les Numides, les Arabes étaient animés par la fureur des passions religieuses. Lorsque Abd-el-Kader leur eut plus tard imposé un semblant d'autorité, ils reçurent

de lui l'ordre de faire quelques prisonniers ; mais, en 1S30, ils ne faisaient aucun quartier. Le dey avait promis cinq piastres par tête de chrétien, et, sur présentation, ces sanglants trophées étaient payés comptant dans un bureau ouvert rue Bab-el-Oued, à Alger. La première victime de cette guerre d'extermination fut le lieutenant Astruc, du 4* léger; quelques cavaliers arabes harcelaient les tirailleurs commandés par cet officier ; ils réussirent à se faire poursuivre, firent tout à coup volte-face, entourèrent le malheureux lieutenant ainsi que quelques hommes qui l'avaient suivi, coupèrent toutes les têtes et pratiquèrent sur les cadavres d'indignes mutilations. Le bataillon du 4" léger s'élança au cri de : « Vengeons nos trères », mais les Arabes étaient déjà loin.

Le soldat joue volontiers sa vie ; il porte une livrée de mort et ne se lait pas d'illusions à ce sujet. Mais la rage lui vient à la pensée de la mutilation. Les philanthropes, qui font au coin de leur feu de belles phrases sur l'humanité, gémissent quand ils apprennent que dans un combat nos soldats ont obéi à la loi de Lynch et n'ont pas fait quartier; mais il est à croire qu'ils n'ont jamais été acteurs dans les terribles drames de la guerre. Dans tous les cas, en 1830, les officiers étrangers, les savants, les peintres, les touristes , ne se scandalisèrent pas quand ils virent nos soldats prendre l'habitude de ne jamais faire grâce. C'est qu'ils se rendaient compte d'une situation implacable.

Après l'affaire du lieutenant Astruc et quantité d'autres qui présentèrent le même caractère de férocité, les soldats français jurèrent de ne plus laire de prisonniers ; leurs chefs commençaient à se dire ce qui depuis a été répété tant de fois, c'est qu'à de rares occasions près, clémence pour les Arabes n'a pas d'autre sens que duperie.

Nous ferions un volume en racontant les actes de cruauté bestiale que conmiirent les Arabes dans cette longue guerre qui a commencé en 1830 et qui est à peine

terminée aujourd'hui. En 1836, les chasseurs d'Afrique en garnison à Douera étaient obligés d'aller faire boire leurs chevaux à 3 kilomètres du village ; on se rendait militairement à l'abreuvoir, et, pendant que la moitié des chevaux buvait, l'autre moitié faisait faction et couronnait les crêtes voisines. Pendant plusieurs mois on n'aperçut aucun ennemi ; confiants comme toujours, les Français se relâchèrent de leurs précautions. Mais, avec la patience des fauves, les Arabes veillaient. Un jour, les chasseurs d'Afrique firent boire tous leurs chevaux à la fois; ils * avaient fini par ne plus même emporter leurs sabres, et c'est à peine si, ce jour-là, un petit piquet en armes veillait à distance. La tribu arabe la plus voisine de Douera était celle des Hadjoutes, ancienne tribu maghzen qui donnait asile à tous les aventuriers et à tous les malandrins arabes en quête d'aventures, de pillage et de têtes à couper; nous aurons occasion d'en parler trop souvent. Les Hadjoutes tombèrent sur les chasseurs d'Afrique désarmés et en firent un affreux massacre. Quelques cavaliers parvinrent à s'échapper et vinrent donner l'alarme à Douera ; l'infanterie partit au pas de course, mais n'arriva que pour voir les Arabes se retirant avec nos chevaux, portant quantité de têtes coupées. On releva les morts, tous décapités et odieusement mutilés. Il ne restait qu'un seul blessé : le maréchal des logis Précieux, dont la tête, hachée à coups de couteau, était si hideuse que les Arabes n'en avaient pas voulu. Ce sous-officier survécut à ses horribles blessures, et, avec un visage affreusement balafré, devint un vrai épouvantail. En 1838, les Arabes eurent à lutter, près del'Harrach, contre un petit détachement qui eut la plus grande peine à se faire jour jusqu'à Alger, mais dut abandonner un sergent blessé. Les Arabes brûlèrent vif ce malheureux à la vue du camp ; ils avaient eu soin de se mettre à l'abri derrière un ravin infranchissable. L'indignation remplit tous les cœurs. Le colonel Changarnier, qui commandait le 2° léger à Blidah, passant la revue de son régiment, s'écria : « Je jure sur

rhonneur que le 2" léger, tant qu'il sera commandé par moi, se fera hacher plutôt que de laisser, non pas un soldat blessé, mais une simple courroie de sac au pouvoir des Arabes. »

L'armée prit peu à peu l'habitude de ne jamais laisser un blessé entre les mains de l'ennemi; c'était, c'est encore une question d'honneur. Les Arabes déterraient jusqu'aux cadavres pour les mutiler et les brûler! En 1840, au retour du déblocus de Médéa, le 2° léger retrouva les ossements calcinés de MM. Guyon et de Goyon, tués quelques jours auparavant à l'attaque du col de Mouzaïa et enterrés sur place dans la même fosse. On reconnut les restes de ces pauvres officiers au pied de M. Goyon, pied d'une petitesse remarquable. Encore aujourd'hui on doit prendre des précautions pour l'enterrement des cadavres pendant les expéditions, afin d'éviter les profanations ; et pourtant les insurrections n'ont plus le caractère de celles d'autrefois.

Les mœurs se sont singulièrement adoucies de part et d'autre et les représailles ne sont plus à l'ordre du jour. Rappelons seulement qu'il est de dures nécessités ; après le massacre de l'Oued-Zergua en 1882, pendant la campagne de Tunisie, le général d'Aubigny fit fusiller quatre-vingts insurgés tunisiens ; mais les autres coupables au nombre de plus de cent, livrés au conseil de guerre qui les condamna à mort, furent tous i^emis ensuite en liberté! M. le président Grévy manifestait ainsi ses regrets contre les exécutions sommaires que son humanité incorrigible reprochait au général d'Aubigny. Le père Gracias (ainsi l'appellent les condamnés de la Nouvelle-Calédonie) fût mort de chagrin dans les premières années de la conquête algérienne, où l'on rendait œil pour œil et dent pour dent. Exaspérés plus peut-être que leura soldats, les officiers laissaient faire. En 1845, lors des événements du Dahra et de la prise d'armes du célèbre Bou-Maza, les Kabyles firent prisonniers deux sol-

dats de la colonne du général Bourjolly, les conduisirent sur un rocher à la vue du camp, attendirent la nuit et les brûlèrent vifs. Au milieu des hurlements, ces deux malheureux avaient d'abord été piétines, mutilés, puis odieusement souillés. Rien ne peut rendre l'horreur du spectacle d'un corps humain pantelant jeté au milieu d'un brasier; la chair humaine est lente à brûler, elle roussit d'abord, la tête prend feu la première, et les orbites des yeux, vides dès les premiers moments, lancent des jets de gaz enflammés.

Mais ne faisons pas de l'horrible à plaisir. Quelques jours après ce hideux auto-da-fé, nos soldats firent prisonniers quinze Arabes et les fusillèrent impitoyablement. Et ils les avaient pris froidement après s'être donné le mot, car d'habitude ils ne faisaient pas de quartier.

Toujours à la même époque, un petit camp, celui des Gorges, où le commandant Canrobert n'avait laissé que quelques hommes pour garder un peu de matériel, fut attaqué par les Arabes de Bou-Maza. Les soldats eurent le temps de se réfugier dans un blockhauss, mais au milieu du désordre une petite fille de six ou sept ans, la fille d'une cantinière, fut oubliée et les Arabes la prirent. On pourrait croire que ces monstres épargnèrent cette innocente enfant ; on pourrait croire encore qu'ils se contentèrent de la tuer. Point. Ils la coupèrent en morceaux sous les yeux de sa mère, et quand la nuit fut venue, ils se rapprochèrent, et vinrent jeter des débris sanglants sur la plate-forme du blockhauss.

Retournons à l'armée du général de Bourmont.

Le débarquement du matériel était à peine terminé que l'armée s'ébranla dans la direction d'Alger, dont elle était éloignée de seize kilomètres à peine. Les contingents arabes étaient arrivés le 18 juin sous le commandement des beys de Constantine et de Titteri ; le 19 juin, ils se mirent en position sur le plateau de Staouëli, à côté des milices turques, après avoir tenté une attaque de nuit

contre le camp français. Nous étions prévenus, car l'Arabe n'attache au mot traître aucune espèce de signification déshonorante ; les espions qui nous prévinrent reçurent leur gratification, se coulèrent ensuite dans la broussaille pendant la nuit, et firent consciencieusement, dans la journée suivante, le coup de feu contre nous.

Un des régiments qui souffrirent le plus au combat de Staouëli, fut le 28'' de ligne. Le 19 au matin, dès les premiers coups de fusil, ce régiment se laissa emporter par son ardeur et fut bientôt entouré par les Turcs, conduits par Ibrahim-Agha en personne. Les Turcs se battaient comme M. Thiers raconte qu'ils se battaient à Aboukir; ils déchargeaient leurs fusils de loin, les jetaient en bandoulière, continuaient à s'avancer bravement, faisaient feu de leurs pistolets à bout portant, et mettaient ensuite le sabre à la main. En Egypte, ils avaient un moment ébranlé les fameuses demi-brigades de l'armée d'Itahe ; à Staouëli, ils faillirent enlever tout le 28^ de ligne. En un clin d'oeil ce régiment perdit le quart de son effectif; les hommes se pelotonnaient déjà et le mot « Plus de cartouches » courait dans les rangs et ébranlait les plus intrépides. Incapables de pousser par eux-mêmes une charge à fond, les Arabes étaient arrivés à la suite des Turcs et poussaient d'horribles clameurs. Turcs et Arabes, voyant le 28° dessiner un mouvement de retraite, redoublent d'audace ; on se bat corps à corps au milieu d'une inexprimable confusion. Mais une voix vibrante s'élève au-dessus du tumulte ; c'est celle du colonel Monnier. « Au drapeau, mes enfants, au drapeau. » En un clin d'œil le 28° se redresse et forme le carré autour du drapeau. Le 29°, amené par le général Colomb d'Arcine, accourt à perte d'haleine, et tous ensemble refoulent Ten- Qemi à la baïonnette.

On cite ..u combat de Staouëh un sergent-major du 14' dô ligne dont nous regrettons de n'avoir pu retrouver le nom. Atteint d'un coup de feu, il tomba, se releva au cri de :

Vive le roi, et continua de combattre. Atteint une deuxième fois, il consentit à se laisser panser, mais refusa de quitter sa compagnie. Ce ne fut qu'après une troisième blessure qu'il se laissa emmener; mais cette fois il était atteint mortellement.

A Staouëli, les Français perdirent 500 hommes ; Tennemi perdit son camp, ses drapeaux, son artillerie, et 5,000 hommes.

On se ferait difficilement une idée de la fureur des Algériens quand ils apprirent la défaite de leur armée ; les quelques têtes payées argent comptant au bureau de la rue Bab-el-Oued leur avaient créé des illusions. La faute d'Ibrahim-Agha, qui avait sottement laissé débarquer les Français pour mieux les écraser, apparut à tous les yeux. Quand Ibrahim parut devant le dey, celui-ci furieux l'accabla des plus sanglants reproches, ne lui dissimulant pas que s'il n'était son gendre, il lui ferait trancher la tête. « Que voulais-tu que je fisse? répondit Ibrahim. Par Allah ! Je me suis rué sur ces infidèles, et ils n'ont pas bougé ! Il faut qu'un puissant génie les protège, ou qu'on les ait ferrés les uns aux autres. »

Le général de Bourmont avait à traîner devant Alger un énorme matériel de siège et d'immenses approvisionnements. Il fit sagement fortifier la presqu'île de Sidi-Ferruch dont il confia la garde à 3,000 marins et à quelques isolés ; l'homme de guerre doit sagement tout prévoir, et se répéter à tout instant ces deux mots de M. de Talleyrand : Tout arrive.

U ne faut pas s'étonner si l'armée mit dix jours à franchir seize kilomètres. Le génie, sous les ordres du général Valazé, avait à tracer au fur et à mesiue une route de six mètres de large et forcément cette route était difficile à faire, car, construite trop légèrement, elle eût été défoncée par les premiers charrois de l'artillerie. Le génie avait aussi à établir d'espace en espace des redoutes et des blockhauss en nombre suffisant

pour permettre aux convois de cheminer avec de faibles escortes.

Les Turcs, après le combat du 19 juin, ne parurent plus en rase campagne ; dans un dernier combat livré le 24 , l'armée française n'eut afifaire qu'aux indigènes. Après le combat, les beys de Constantine et de Titteri ne purent plus retenir leurs contmgents. Outre que les Arabes n'étaient pas des serviteurs très enthousiastes des Turcs, ils voyaient clairement qu'il n'y avait pour eux que des coups à recevoir. Les seuls Arabes qui restèrent fidèles aux Turcs furent ceux dont le territoire était traversé par nos soldats.

Dans ce combat du 24 juin, qui porta l'armée aux environs d'Alger, fut blessé le jeune Amédée de Bourmont, un des quatre fils du général en chef, lieutenant au 49" de ligne. « Un seul officier, écrivit le général en chef au premier ministre, a été blessé, au combat du 24 juin, assez dangereusement ; c'est le second de mes quatre fils, qui tous m'ont suivi en Afrique. J'ai l'espoir qu'il vivra pour continuer à servir avec dévouement le roi et la patrie. »

L'espoir du général ne devait pas se réaliser; le jeune Amédée mourut quelques jours après à l'ambulance de Sidi-Ferruch.

Nous avons pris plaisir à citer les paroles du général de Bourmont ; à coup sûr elles sont dignes d'être conservées par l'histoire, par cette histoire impartiale qui sait se mettre au-dessus des passions politiques de notre temps. Nous faisons de l'histoire anecdotique, et nous ne nous croyons pas dispensé d'obéir aux lois strictes de la justice. Nous ajouterons que comme ministre de la guerre le général de Bourmont n'a été accusé d'aucun acte de favoritisme. Ainsi le jeune Amédée de Bourmont, qui devait mourir glorieusement en faisant son service de lieutenant au 49* de ligne, avait quatre ans de grade. Des quatre frères de Bourmont, l'aîné seul était officier d'ordonnance de son père.

Dans l'armée on comptait, comme nous l'avons déjà dit, deux régiments de marche d'infanterie légère ; l'un d'eux, formé au moyen de deux bataillons empruntés au 2" et au 4® léger, était commandé par le colonel de Frescheville, qui, quelques jours après la prise d'Alger, fut assassiné avec son capitaine-trésorier dans une imprudente promenade aux environs. Pendant la lente marche en avant de la presqu'île de Sidi-Ferruch à Alger, le régiment Frescheville stuticnna quelque temps à Dély-Ibrahim pour protéger les travaux du gén'e. Embusqués dans les broussailles aux alentours du camp, les Arabes tiraient nuit et jour. Un matin, la fusillade était si peu vive, que l'on put croire les Arabes éloignés ; par une inconcevable imprudence, le chef du bataillon du 4° léger ordonna alors un nettoyage général d'armes. La prudence la plus élémentaire commandait de ne faire procéder à cette opération que par fractions, la moitié du bataillon veilbmt en armes pendant que l'autre travaillait. A Beaumont aussi, pendant la guerre de 1870, les régiments du corps du général de Failly nettoyaient leurs armes lorsqu'ils furent surpris. Les soldats du 4" léger fourbissaient avec ardeur canons et platines, quand tout à coup les Arabes bondirent au milieu d'eux, avec force cris et hurlements. Désarmés, à moitié habillés, les malheureux soldats du 4' léger tombaient sans résistance, et déjà l'on voyait sur le terrain de cette boucherie ime foule de cadavres décapités. Le commandant d'Arbouville, du 2" léger, plus tard général, lança en toute hâte au secours du 4* léger sa compagnie de carabiniers qui, après un court mais violent combat, rejeta l'ennemi dans la broussaille.

Cette compagnie était commandée par le capitaine Changarnier.

Le nom de Chargarnier devait être célèbre dans les guerres algériennes. Bien des jeunes officiers, comme lui, se préparaient à tenir noblement leurs promesses. Parmi ceux qui se firent remarquer dès l'expédition de 1830,

— G9 — plusieurs, tels que Baraguay d'Hilliers, Vaillant, Pélissier, Magnan, de Mac-Ma)ion, devinrent maréchaux de France ; d'autres, tels que Changarnier, Duvivier , Lamoricière, de Beaufort, furent d'illustres généraux, de la gloire desquels bien des maréchaux eurent lieu d'être jaloux.

Le 28 juin au soir, l'armée s'empara de la dernière crête et découvrit le panorama d'Alger ; les Turcs avaient établi sur cette crête un petit camp retranché que les tirailleurs du 17'= de ligne emportèrent avec un magnifique entrain. Le caporal Chaix , de ce régiment , enleva un drapeau turc.

La clef d'Alger était le fort l'Empereur, bâti à l'endroit même où Charles-Quint avait établi son quartier général en 1541. Le général Valazé ne perdit pas de temps pour choisir le terrain des attaques qu'il allait diriger contre ce fort. Dans la nuit du 29 au 30 juin, la tranchée fut ouverte ; comme les Turcs, dans leur imprévoj^ance proverbiale, n'avaient pas défendu les approches de l'ouvrage, la première parallèle fut établie à trois cents mètres à peine, et l'artillerie put commencer immédiatement la construction de batteries de brèche. Le 4 juillet, six batteries, comprenant quatre mortiers, six gros obusiers, et seize pièces de 2i et de 16, ouvrirent le feu; au bout de quatre heures, le feu du fort l'Empereur était éteint. Les janissaires turcs se rephèrent en désordre vers la ville ; on ne vit plus, au milieu des murs éboulés, des affûts brisés et des pièces démontées, que trois nègres ; avec un admirable courage, ils essayaient de remettre en batterie une pièce qui gisait à terre. L'un d'entre eux lut coupé en deux par un boulet, un autre eut les jambes emportées, le troisième alla prévenir les Turcs que quantité de blessés restaient abandonnés sur place. Une centaine de janissaires vinrent charger ceux-ci sur les épaules, et les Français eurent l'iiumanité de ne pas tirer pendant cette opération. Quant au nègre survivant, il fit tranquillement sa tournée, enleva tous les drapeaux turcs qui flottaient encore sur le fort.

salua les assiégeants à la manière orientale en s'inclinant et en posant la main sur le cœur, et disparut.

Tout à coup une effroyable détonation retentit: c'est la grosse tour du fort qui vient de sauter. Une immense brèche se présente quand le nuage de poussière et de fumée qui l'enveloppe s'est dissipé. Sans perdre un moment le général Hurel, major de tranchée, lance sur les ruines encore fumantes un bataillon du 17^ de ligne. Les soldats Lombard et Dumont arrivent les premiers sur la brèche ; le fort apparaît alors évacué complètement et le 17^ de ligne s'installe au milieu des débris.

Les Arabes enfermés dans la ville, Arabes des environs ou aventuriers qui n'avaient pas suivi les beys de Constantine et de Titteri dans leur retraite, virent qu'Alger allait tomber en notre pouvoir. Avant de partir, ils voulurent faire une dernière tentative contre ces chrétiens maudits que la volonté de Dieu allait rendre triomphants. Au nombre de trois ou quatre mille, ils tombèrent sur nos postes extérieurs à la Bouzaréah, colline qui domine Alger. La Bouzaréah n'était gardée que par deux bataillons des 34® et 35" de ligne, qui n'attendirent pas l'attaque et chargèrent brusquement les Arabes à la baïonnette. Ceux-ci se retirèrent vers l'Atlas, abandonnant définitivement les Turcs à leur destinée.

Ce jour-là fut blessé le chef de bataillon du génie Vaillant, devenu plus tard maréchal de France.

Hussein-dey sentit que sa puissance s'écroulait, et un parlementaire fut envoyé au quartier général français. Cet envoyé le prit de très haut, et ses propositions de paix furent jugées inacceptables. Un autre parlementaire se présenta de la part des janissaires turcs; ceux-ci offraient tout simplement, comme chose naturelle, d'apporter au général en chef la tête d'Hussein-dey. Cette offre étrange fut repoussée comme elle méritait de l'être, car les Français n'avaient que faire de la tête du pacha turc Le général en chef envoya alors à Alger M. Braskewicz,

qui avait été autrefois interprète de l'amiée d'Egypte et avait traité avec Mourad-boy au nom du général Desaix. M. Braskewicz était porteur d'un ultimatum par lequel les Turcs avaient jusqu'au lendemain matin pour se décider sur cette condition sme quel non : se rendre à discrétion. Quand M. Braskemcz signifia cet ultimatum à Hussein-dey entouré de ses janissaires, ceux-ci, furieux et incapables de comprendre le caractère sacré attaché au drapeau parlementaire, prirent le pauvre interprète par le bras et se mirent en devoir de le conduire hors de la salle pour le décapiter. Hussein-dey eut toutes les peines du monde à les calmer et à leur prouver qu'une pareille exécution leur coûterait fort cher à tous. M. Braskewicz, qui n'était plus jeune et qui n'était pas forcé d'être brave, éprouva un tel saisissement qu'après avoir rendu compte de sa mission au général de Bourmont, il prit le lit pour ne plus se relever.

Dans la soirée, Hussein-dey prévint qu'il consentait à se rendre à discrétion et à remettre entre les mains des troupes françaises la Casbah et les autres forts d'Alger. 11 demandait seulement, chose qui lui fut accordée, à garder ses richesses personnelles et à se retirer librement où il voudrait.

Le général en chef français promit de plus sa protection à tous les membres de sa tamillo ; il s'engagea à respecter la religion, les biens et le commerce des habitants.

L'armée fit son entrée à Alger le 5 juillet. Il en était temps, car elle était bien loin d'être outillée pour une campagne en Algérie et les maladies avaient, dès les premiers jours, sévi sur elle. L'ensemble était excellent comme nous l'avons déjà dit ; mais les détails de la vie pratique en campagne laissaient beaucoup à désirer. Certes, l'armée de 1830 était loin, comme équipement, de l'armée actuelle. Le soldat portait une énorme giberne soutenue par une buffleterie se croisant sur la poitrine avec le baudrier du sabre. La grande et grosse capote

grise était hermétiquement boutonnée jusqu'au col; le sac portait les effets réglementaires comme aujourd'hui, avec cette différence (fae la couverture était énorme, et de plus le sac était surchargé de cinq jours de vivres.

Plus tard on a été plus loin pour les vivres, la grosse couverture étant devenue la demi-couverture et le sac de campement étant devenu la tente-abri. On mit sur le sac du soldat jusqu'à treize jours de vivres ; c'était la seule manière de suppléer à l'insuffisance des transports.

Comment de malheureux hommes, à peine entraînés par les exercices des camps d'instruction, la poitrine comprimée par le double baudrier en croix, la tunique boutonnée hermétiquement, chargés comme des mulets, non acclimatés, tombés en pleine chaleur sur cette terre d'Afrique au climat débilitant, purent-ils résister en 1830? Il ne faut pas s'étonner si en quinze jours le général de Bourmont vit le quart de son effectif s'engouffrer dans les ambulances.

Il a fallu des années pour débarrasser le soldat français de son incommode accoutrement et pour le rendre plus alerte. L'histoire du sac de campement édifiera nos lecteurs sur la puissance de la routine dans l'administration militaire. Le lourd sac de campement distribué avant l'ouverture d'une campagne servait à mille usages. L'homme s'y glissait bien la nuit pour ne pas dormir tout à fait sur la terre nue, mais le sac servait surtout pour les distributions. Quand le sac de campement était mouillé par la pluie, il n'était bon à rien ; le soldat ne pouvait plus s'en servir la nuit, n'avait rien pour se couvrir, et, couché, n'était pas isolé de la terre humide. Le transport des grandes tentes était impraticable dans les opérations rapides ; somme toute, la vie de campagne était horriblement dure.

On voit que l'industrie du bivouac, dans les premières années de la conquête algérienne, était encore dans l'enfance. Vers 1840 quelques soldats, plus intelligents ou

plus auflacieux que leurs camarades, eurent l'idée de découdre les sacs de campement pour s'en faire des abris en les réunissant deux par deux à des ficelles attachées à des bâtons. La tente-abri était inventée.

On a attribué l'invention de la tente-abri aux zouaves; c'est une erreur, la tente-abri fît son apparition au 17" léger. Les officiers laissèrent faire sur l'invitation de l'intelligent colonel Bedeau, et les braves soldats de ce régiment s'encouragèrent de ce silence. Plusieurs généraux un peu trop attachés à la lettre du règlement firent des observations au colonel , mais celui-ci réclama et fit du bruit. L'affaire arriva à la connaissance du duc d'Orléans pendant la campagne de 1840. Frappé du parti qu'on pouvait tirer du sac de campement, il ordonna que chaque corps lui présenterait un modèle de tente, car les autres corps avaient suivi l'exemple du ITMéger. Le jour même, quantité de tentes-abris furent dressées devant la tente du duc d'Orléans, qui se décida pour le modèle présenté par les chasseurs à pied, et qui usa de sa haute influence auprès du ministre de la guerre pour le rendre réglementaire.

La tente-abri n'a donc pu faire son entrée dans l'équipement de campagne de notre armée que grâce à un puissant et auguste patronage. Ce que cette innovation a sauvé d'existences en prévenant la maladie. Dieu seul le sait.

Aujourd'hui Ton a renoncé, à tort selon nous, à la tenteabri dans les guerres d'Europe, mais elle est indispensable en Afrique et aux colonies.

L'histoire de la demi-couverture est à peu près la même. Dans cette même campagne de 1840, le duc d'Orléans entendit lire au rapport du maréchal Valée une punition grave ; c'était celle d'un sergent du IT léger auquel quinze jours de prison étaient infligés pour avoir coupé sa couverture en deux.

Le Prince s'intéressait à tout ; il eut la curiosité d'interroger le sous-officier; la grosse couverture, lui répondit celui-ci, avait tous les inconvénients possibles de volume

et de poids, et presque toujours on ordonnait à la troupe de n'emporter qu'une couverture pour deux hommes. Le sergent ajouta hardiment que nul n'était meilleur juge de la commodité d'un objet de campement que celui qui s'en servait, et que l'armée avait depuis longtemps reconnu qu'une grosse couverture avait moins d'avantages qu'une plus petite, en Afrique surtout.

Le duc d'Orléans fit immédiatement faire devant lui un paquetage avec la moitié d'une couverture et convainquit le maréchal Yalée de ce que cette moitié seule avait d'avantageux pour le soldat. On prescrivit aussitôt aux corps de verser au campement la moitié des couvertures et de couper l'autre moitié en deux . L'intendance poussa les hauts cris et mvoqua sa responsabilité. Le Prince la rassura, déclarant qu'au besoin il paierait de ses deniers les couvertures coupées. Le ministre de la guerre rendit plus tard la demi-couverture réglementaire.

Les améliorations qui se succèdent dans l'armée sont dues le plus souvent, comme on le voit, à l'initiative du smiple soldat.

Dès l'origine des temps, les régions de l'Atlas ont été habitées par deux races distinctes qui se sont coudoyées sans jamais se confondre. Au temps des Carthaginois, ces deux races étaient dénommées numide et berbère ; de nos jours les Arabes ont remplacé les Numides avec lesquels ils 3nt fusionné après les avoir conquis, et les Berbères sont ievenus les Kabjdes (1).

L'empire carthaginois, fondé par les Phéniciens, fut un ^rand comptoir commercial. Les marchands de Carthage, le demandant que des débouchés pour leur trafic, ne se

(1) L'historien Procope émet l'opinion hasardée que les Chananéens ont dû arriver

sont jamais aventurés bien loin des côtes. C'est à peine s'ils faisaient le nécessaire pour lutter contre l'esprit indépendant des populations et assurer par là la sécurité de leur commerce.

L'empire romain hérita des combats étemels des Carthaginois contre les tribus numides et berbères ; rien ne changea, pour ainsi dire, dans l'esprit des hommes et des choses en Afrique. Les Romains pénétrèrent plus loin que leurs devanciers ; ils établirent dans ce pays des colonies militaires, mais ils ne s'assimilèrent pas les races.

Sous le gouvernement de l'impératrice Placidie qui régnait à Rome sous le nom de son fils Valentinien III, le comte Boniface, gouverneur de l'Afrique, appela les Vandales, dontlechef Genséric, après avoir ravagé les Gaules et l'Espagne, était établi dans la partie méridionale de ce dernier pays, appelée encore aujourd'hui Andalousie, corruption du mot Yandalousie. Genséric croj^ait, comme Attila, avoir reçu de Dieu une mission d'extermination ; il accourut à l'appel de Boniface et conquit l'Afrique sans beaucoup de résistance. La ville qui résista le plus longtemps fut la ville d'Hippone dont saint Augustin était évêque, et dont on retrouve les ruines à côté de la ville de Bône, que les Arabes appellent El Hannaba (la ville aux jujubiers).

L'empire de Genséric, fondé sur le meurtre, le pillage et l'incendie, ne pouvait subsister longtemps ; les Vandales, très inférieurs aux Romains en civilisation, étaient de grossiers barbares ayant emprunté les vices de toutes les nations auxquelles ils s'étaient frottés depuis leur sortie des forêts germaniques. Seuls les peuples de civilisation supérieure font des conquêtes durables. L'empire vandale fut détruit par Bélisaire, général de l'empereur d'Orient Justinien, dans plusieurs combats livrés en Bysacène, la Tunisie d'aujourd'hui. Mais les soldats de Genséric, par leur

les premiers dans la région atlantide. Ses contemporains colportaient toutes sortes de fables ridicules sur les Troglodytes, les Garamantes, les Lotophages, et des peuples qui se composaient d'hommes sans tête, portant le visage sur la poitrine.

cruauté , avaient pu , dans une certaine mesure , soumettre les Numides demi-barbares ; les Gréco-Byzantins purent à peine se défendre contre eux. Ils se maintenaient péniblement sur quelques points de la côte, quand parurent les Arabes, à la fois soldats et apôtres^ le Coran d'une main et le glaive de l'autre, qui avaient entrepris de convertir le monde en le subjuguant. Les Numides et les Berbères cédèrent aisément, et ce fut dans les mosquées que se cimenta une nationalité nouvelle. Mais cette nationalité, fruit de la conquête violente, devait disparaître avec elle ; l'empire arabe devait tomber rapidement dans la décadence et s'écrouler sous son propre poids.

Un empire n'a de durée qu'à la condition d'obéir à la grande loi du progrès, fruit du travail persévérant des générations ; or, les doctrines fatalistes du Coran condamnent irrévocablement à l'immobilité toutes les sociétés musulmanes. Le Coran prêche la paresse ; les Arabes sont donc parfaitement dans l'esprit de leur religion en prétendant que le repos est la félicité suprême, le but de toutes choses, et que l'inaction est l'état parfait à atteindre par l'homme craignant Dieu. La fainéantise, disent-ils, est douce comme le miel.

Une autre raison devait amener à brève échéance l'écroulement de l'empire arabe. Les tribus ont bien pu se rallier à un symbole commun ; une même loi religieuse a bien pu les souder momentanément entre elles ; mais l'union, née de la loi religieuse et politique imposée par Mahomet à des populations nomades divisées entre elles, ne pouvait subsister. Ecoutons Bou-Féda, qui écrivait peu après Mahomet :

<' L'Arabe est guerrier, sobre, robuste, ne craignant ni

les fatigues, ni les privations Son occupation est la

guerre ou la garde des troupeaux Monté sur son coursier rapide ou sur son chameau, si agile que les voyageurs qui se rencontrent n'ont pas le temps de se saluer, il erre

çà et là à la recherche des pâturages ou des expéditions aventureuses. Les Arabes sont divisés en tribus. Le plus ancien de certaines familles de la tribu en est le cheikh (ancien). C'est lui qui dirige les travaux de défense, le choix des pâturages, tout ce qui se rapporte aux intérêts communs, excepté la guerre qui se décide à la majorité des voix des chefs de famille. Le conseil des cheikhs prononce souverainement sur les griefs entre les tribus. Ces griefs sont nombreux et fréquents. La possession des sources et des pâturages et surtout les divers genres des opinions religieuses leur mettent en tout temps les armes à la main. Chaque chef de famille s'arroge le droit de modifier à son gré le culte ; de là une confusion inextricable dans la foi et d'incessantes querelles intestines. Avant Mahomet, l'Arabe manquait de symbole et n'avait de commun que l'origine et la manière de vivre. Il n'existait en lui ni nationalité, ni foi commune, ni direction militaire. »

Comme on le voit, Bou-Féda ne parle guère que des querelles intestines et sans fin des tribus. En se lançant à la conquête, les Arabes purs étaient divisés entre eux; la réconcihation , facile sur le champ de bataille , devait disparaître une fois la conquête achevée et les haines reparaître fatalement. Ces divisions devaient s'accentuer encore , par le contact en Afrique des Arabes purs et des Arabes nationalisés, Numides et Berbères, déjà habitués à lutter entre eux.

En 1830, l'Arabe était ce qu'il était au temps de Bou- Féda; comme individu il n'avait pas varié. On a grandement tort de représenter cet être querelleur et paresseux comme un être intelligent; la prévoyance ejt un des caractères distinctifs de l'intelligence, et la prévoyance n'a jamais pénétré dans un cerveau arabe. Ce manque de prévoyance , cette paresse que nous venons de dépeindre et qui est réellement poussée aux derniers degrés de l'avilissement, donneront l'explication du triste état dans lequel les Français trouvèrent l'Algérie. Quand

les Turcs vinrent s'y établir, et virent les Arabes accroupis dans l'abrutissement, ils prouvèrent bien cfu'ils étaient musulmans comme eux, et ne tentèrent aucun effort pour les relever.

Que l'on observe l'Arabe encore aujourd'hui. A de rares exceptions près, dans le voisinage des centres de colonisation, il sème un peu à l'entrée de l'hiver pour récolter à l'entrée de l'été suivant. Nulle prévision de ses besoins, et lorsque la récolte a manqué, le voilà exposé aux famines les plus épouvantables. En 1867, année où le choléra s'est joint à la famine, la colonisation européenne a sauvé les Arabes de la mort. Peuple essentiellement nomade et pasteur, ne voyant que l'intérêt immédiat de leurs troupeaux, ils jettent ceux-ci à travers les broussailles et les forêts qu'ils incendient afin d'augmenter la zone des pâturages, ne se doutant en aucune façon que les végétations arborescentes ont pour fonctions d'emmagasiner les eaux pluviales. Si les Français n'occupaient pas l'Algérie depuis un demi-siècle, il est à croire que toutes les sources seraient taries ou à peu près, comme à l'est de la Tripolitaine ou dans l'Arabie prétendue heureuse. Le Sah'ra était autrefois couvert de forêts ; les Arabes sont arrivés et ont tout détruit, car ils sèment partout la désolation.

Le sol étant presque toujours dévasté, et l'Arabe de la plaine ayant besoin pour faire vivre ses troupeaux d'immenses espaces, les tribus vivent loin les unes des autres. L'Arabe ne saurait donc se départir de cette sauvagerie de mœurs qui est l'apanage des peuples pasteurs vivant en petites agglomérations isolées.

On peut dire qu'aujourd'hui, pas plus qu'en 1830, la société arabe n'existe ; car toute société consacre au moins deux grands intérêts, la propriété et la famille. Si nous parlons de la propriété en ce pays, nous observerons que la conception de l'Arabe ne s'étend guère au-delà de la tribu qui est la famille agrandie ; c'est à peu près tout ce qu'il peut se figurer en tant que groupement d'hommes.

La tribu, pour lui, c'est la collectivité; pour lui la propriété ne peut donc être que collective et aujourd'hui nous avons toutes les peines du monde à constituer la propriété individuelle. Le Coran a façonné de telle sorte les cerveaux des Arabes, flattant tous les vices y compris celui de la rapine, ne s'opposant pas à l'enlèvement du bien d'autrui, exaltant en quelque sorte le voleur; que l'idée de propriété ne saurait s'introduire dans les tribus que lentement, avec des tempéraments infinis. Le voleur n'est pas méprisé chez les Arabes ; il passe pour un homme de résolution et d'énergie, et quand, après un stage de quelques années dans une maison centrale, il reparaît au milieu des siens, tout père est très honoré de lui donner sa fille.

Pas plus que pour la propriété, le tableau que nous allons tracer de la famille arabe n'est flatteur. Afin que dans une société la famille soit constituée, il faut que la femme soit respectée et ait sa place marquée au foyer domestique. Or, quelle place peut avoir au foyer, dans la famille arabe, un pauvre être qui n'est considéré que comme un instrument de plaisir par le Coran et par la religion musulmane?

Mahomet n'avait aucun sentiment de la dignité de la mère de famille, telle que nos chrétiens la comprennent.

Tout est contradiction et incohérence sous ce rapport dans le Coran. Ordinairement le Prophète traite la femme comme un être absolument inférieur. Quelque part, il dit :

« — Les fidèles des deux sexes qui font l'aumône reçoivent le prix de la vertu. »

On tourne la page, et on lit que « les femmes formeront en enfer la majorité des damnés ».

On a beaucoup parlé du paradis de Mahomet. Écoutons ses promesses.

« — Dans \e'^diTdiàis,Djehenna (littéralement jardin), les fidèles trouveront des ruisseaux dont l'eau ne se gâte jamais ; des fleuves de lait qui ne devient jamais aigre ; des ruisseaux de vin exquis ; des ruisseaux de miel pur. »

Ces choses ont bien leur prix dans le désert, où, comme nous l'avons dit à propos des sources dans le Sah'ra, l'eau est presque toujours de qualité médiocre quand elle est buvable.

Neuf Arabes sur dix sont parfaitement déguenillés; Mahomet leur dit donc :

« — Les fidèles seront revêtus d'habits de satin vert et parés de bracelets d'or, d'argent et de perles ; on lera courir à la ronde des vases d'argent. »

Inutile d'ajouter que pour le Prophète le bonheur souverain ne sera autre chose qu'une suite ininterrompue de plaisirs grossiers où l'esprit n'a point de part, où les sens seuls sont satisfaits ; c'est en plein la théorie de l'assouvissement des passions brutales de l'espèce humaine.

Dans ce singuher paradis, pas de place pour l'épouse, pour la mère. Les femmes n'y peuvent entrer qu'accompagnées de leurs époux.

Mahomet ne se soucie point des prières des femmes, et il leur insinue que Dieu, qui Fa pris pour confident, ne s'en soucie pas davantage. Ainsi il leur enjoint, quand elles veulent se rendre à la mosquée où pourtant un grillage épais les soustrait aux regards, d'en demander la permission à leurs maris ; il leur reproche de donner des distractions aux hommes, et finit par leur dire qu'elles feront mieux de rester chez elles.

L'Arabe n'apprécie en tout que le côté purement physique ; de sentiment plus ou moins élevé, pas l'ombre ; de délicatesse, moins encore. Quand on est nouvellement débarqué en Algérie, et qu'on avise une famille arabe voyageant, on s'indigne de voir le mari perché commodément sur l'âne ou le mulet, et la femme ou les temmes courant derrière, suant, geignant, soufflant, portant tout l'attirail du pauvre ménage, souvent ayant des enfants cramponnés aux hanches. On finit par prendre l'habitude de ces sortes de spectacles et l'on cesse de s'indigner. Des prévenances pour une femme qu'il a achetée!

Ne demandez pas cela à l'Arabe. Les qualités du cœur et de l'esprit qu'il pourrait rencontrer en elle lui sont absolument indifférentes.

La vie sous la tente, négation complète du home^ amène forcément un grand laisser-aller dans les habitudes et une promiscuité regrettable. La tente forme une pièce unique séparée par de légers rideaux, et la famille est loin de vivre dans une atmosphère de chasteté, partant de respect et de considération. La mère est peu respectée de ses enfants, et il ne saurait en être autrement, ravalée qu'elle est à l'état de bête de somme, tous les travaux pénibles et malpropres lui étant imposés.

Le climat d'Afrique est débilitant et use vite les habitants; la femme arabe n'est plus, à trente ans, qu'une chose sans nom, à chairs tombantes et flétries. Au climat, il faut ajouter d'autres causes d'usure, telles qu'une dépravation précoce, le manque absolu des soins de propreté, l'ignorance de toute règle d'hygiène, même la plus élémentaire. Dans nos civilisations perfectionnées, la vieillesse a toujours des allures respectables, aimables même ; rien de pareil chez la femme arabe qui n'inspire plus, vers trente-cinq ans, que de la répulsion. Jeune, elle est dépravée ; vieille , elle accomplit n'importe quel office , même déshonorant.

Mahomet lui-même a porté sur la race arabe un jugement implacable. Le prophète, dit la tradition, avait confié un drapeau aux Arabes, un autre aux musulmans âadjem (qui ne parlent pas arabe). Ceux-ci renfermèrent le précieux dépôt dans un coffre qui se fermait avec quarante serrures, et en confièrent les clefs aux quarante personnages reconnus les plus respectables parmi eux. Les Arabes, eux, ne purent s'entendre, en vinrent aux mains et finirent par couper le drapeau en autant de morceaux qu'il y avau. de tribus.

Quand le Prophète demanda leur bannière aux âadjem,

ceux-ci firent apporter le coffre et appelèrent les quarante détenteurs de clefs. La bannière sortit intacte et resplendissante. Mahomet demanda ensuite leur bannière aux Arabes, qui durent confesser le partage qu'ils en avaient, fait entre les tribus.

Le prophète prononça ensuite l'arrêt suivant

Ce qui devient arabe, devient ruine.

La piraterie barbaresque naquit de la victoire des Espagnols à Grenade ; chassés d'Espagne et réfugiés en Afrique où les populations ne les avaient pas reçus avec une cordialité bien grande, les Maures, devenus les implacables ennemis de leur ancienne patrie, se mirent à écumer les mers. Ils s'acharnèrent à l'attaque des côtes espagnoles ; mais ces vains efforts attirèrent en Afrique de dangereux auxiliaires, les Turcs.

Nous avons raconté en détail les expéditions espagnoles importantes ; pour expliquer l'arrivée des Turcs en Algérie, il nous suffira de dire que les Espagnols s'étaient à la longue établis à Melilla au Maroc, à Mers-el-Kebir, à Oran, à Bougie, et sur le rocher d'El-Djezaïr qui devait donner son nom à la ville située en face, habitée par les Beni-Mezagrenna, la future Alger. Ils y édifièrent un fort ou Penon. Effrayés, les Arabes appelèrent à leur aide deux célèbres corsaires turcs. Baba Aroudj et Khaïr-ed-Din (1). De Baba- Aroudj, nous avons fait le mot Barberousse, nom qui a été donné indifféremment aux deux frères. L'aîné des Barberousse, en arrivant à Alger, s'empressa de faire étrangler Selim, le sultan arabe, et mit des Turcs dans

(l) Khaïr-ed-Din, le défenseur de la religion. De ce nom nous avons fait Conradin.

tous les emplois. Les Arabes laissèrent agir ces étranges auxiliaires et s'accommodèrent du joug turc après la victoire de Barberousse sur Francisco de Vero, grand-maître de l'artillerie en Espagne.

Khair-ed-Din, le second des Barberousse, emporta, comme nous l'avons déjà raconté, le Pénon d'Alger, défendu avec tant d'héroïsme par Martin de Vargas ; mais, grisé par son succès, il voulut chasser tout à fait les Espagnols de l'Algérie. Il s'attaqua à Oran ; mal lui en prit, car la garnison espagnole, très nombreuse, se déploya dans la plaine, et livra une bataille rangée à l'armée turque. Un jeune lieutenant de l'armée espagnole, Garcia de Tineo, réussit à joindre Khaïr-ed-Din pendant le combat, le prit à bras-le-corps et le tua d'un coup de poignard. Les Turcs furent complètement mis en déroute après la mort de leur chef.

Le magnifique caftan de Khaïr-ed-Din servit à faire ime chape d'éghse à la cathédrale de Cordoue.

Nous avons vu quelle fut l'issue des expéditions du marquis de Moncade et de Charles-Quint. Ce fut seulement après leur victoire sur le grand empereur que les Turcs organisèrent sérieusement la piraterie. Auparavant, la course était faite sur des chebecks ; eux l'organisèrent avec des bâtiments de fort tonnage, pourvus d'une artillerie sérieuse et montée par des équipages bariolés où les Turcs coudoyaient les Maures, et les Arabes les renégats de tous pays. Une fois la piraterie organisée, ils la réglementèrent ; quatorze pour cent des prises étaient pour le pacha, un pour cent pour les marabouts, et un pour cent pour l'entretien du môle d'Alger. Le capitaine ou raïs prenait la moitié du reste pour lui et ses armateurs, et l'équipage se partageait le surplus.

La marine algérienne se distingua au siège de Malte en 1562. A la grande bataille de Lépante en 1571, elle formait, sous les ordres du dey d'Alger, Ali Kilidj, l'aile gauche de la flotte ottomane, et disputa longtemos la vie-

toire à l'aile droite chrétienne, commandée par le célèbre André Doria.

Nous ne ferons pas l'histoire de l'odjack d'Alger; il faudrait pour cela écrire avec du sang. Disons seulement que l'odjack, ou régence d'Alger, relevait nominalement de Constantinople, mais les janissaires n'avaient guère l'habitude d'attendre l'agrément du Grand-Seigneur pour nommer un dey ; quand ils ne le poignardaient pas, ils le renvoyaient sans façon à Constantinople, chargé de fers le plus souvent. Le gouvernement d'Alger était essentiellement militaire. Un pacha militaire turc résidait donc à Alger ; mais son autorité n'était que nominale, et la Porte finit par cesser d'y envoyer des représentants qui ne devaient remplir qu'une sinécure. Le vrai chef était l'agha des janissaires, autrement dit le dey.

La déposition d'un dey était presque toujours sanglante. Le père Gomelin, de l'ordre de la Sainte-Trinité, à la suite d'un voyage qu'il entreprit à Alger pour racheter des captifs, écrivait en 1720 : « Sur six deys qui ont régné à Alger depuis 1700, il y en a eu quatre de tués, et un qui, menacé du même sort, se démit du gouvernement ; un seul est mort dans sa dignité. »

Quand un dey mourait dans l'exercice de ses fonctions, on l'honorait comme un saint.

Les janissaires d'Alger se recrutaient sur les côtes de la Turquie, du consentement du Sultan; les renégats y étaient admis en grand nombre. Mais on les surveillait, et ils devaient avoir donné des gages pour arriver aux dignités, comme cet apostat piémontais, Hassan, qui détendit Alger contre Charles- Quint. Les Maures furent un moment admis parmi les janissaires; une politique ombrageuse les exclut. Les Turcs crurent devoir étendre cette exclusion aux Coulougis, fils de janissaires et de femmes arabes ou maures, et ces métis ayant cru devoir se regimber, leurs pères mirent la main sur la plupart d'entre eux, les lièrent dans des sacs, et les jetèrent à la mer. Les Goulou-

glis n'insistèrent pas ; ils se contentèrent de l'autorisation do faire partie des équipages de la flotte, où ils ne pouvaient dépasser le grade de raïs ou capitaine.

Les janissaires logeaient dans les casernes d'Alger au nombre de sept, lesquelles étaient autrement confortables, grâce au travail des esclaves qui suppléait à l'incurie turque, que nos casernes européennes où les soldats sont trop souvent entassés. Les janissaires étaient par chambrées de trois. Ils ne s'occupaient même pas de fourbir leurs armes ; ce soin, ainsi que tous les autres travaux des casernes, était dévolu aux esclaves payés par le trésor public.

Les Turcs établirent trois beylicks, celui d'Oran ou du couchant, celui de Titteri ou du midi, et celui de Constantine ou du levant. Ils dominèrent durement le peuple arabe. Despotes redoutés sur terre, au point qu'un de leurs cavaliers rencontrant un Maure ou un Arabe mieux monté que lui lui ordonnait de mettre pied à terre et s'emparait sans façon de son cheval, brigands redoutés sur mer, engraissés par les fruits d'un double pillage, ils menaient une existence d'un certain éclat.

Ils pratiquaient avec un grand succès la politiciiie de bascule, et dominaient surtout les Arabes en favorisant leurs instincts querelleurs, en attisant les luttes intestines entre les tribus, et en maintenant avec soin la division entre les chefs. Ils les dominaient aussi par la terreur ; leur justice était inflexible et ressemblait bien souvent à l'assassinat; la cruauté de leurs procédés de répression était inconcevable. En 1752, quelques tribus arabes se révoltèrent dans le beylick d'Oran; elles obtinrent d'abord quelques faibles succès et finirent par mettre le siège devant Oran. Le bey Mohamed el M'kellech reçut quelques renforts d'Alger, fit une sortie, battit les assiégeants et leur tua un millier d'hommes. Il fit aussitôt couper trois cents têtes qu'il fit saler et exposer sur les murs de la ville. L'insurrection s'éteignit du coup ; mais l'année sui-

vante, les mêmes tribus ayant repris les armes, Mohamec M'kellech voulut apprendre aux Arabes qu'il y avait danger sérieux à méconnaître l'autorité des Turcs ; 11 battit encore les insurgés et fit cette fois trancher mille têtes qui allèrent sur les murs d'Oran remplacer les trois cents premières.

En 1831, peu après notre arrivée à Alger, le bey de Constantine, Ahmed, eut la mortification de se voir ref useï l'impôt par les OuledAbd-el-Nour, puissante tribu qui tenait presque tout le territoire entre Constantine et Sétif. La présence des Français à Alger causait à Ahmed quelques soucis ; arriva le débarquement de la brigade Damrémont à Bône, il résolut donc de temporiser. Comme il patienta pendant près de deux ans, les Ouled Abd-el-Nour se flattèrent d'en avoir imposé aux Turcs et de n'avoir plus jamais à payer les impôts. Un beau jour, le bey invita toutes les tribus des environs de Constantine à une fête qui devait se terminer par une tantasia. Très gracieusement invités, les Ouled Abd-el-Nour se dirent qu'Ahmed n'avait pas de rancune, et envoyèrent à la fête la fleur de leur jeunesse, un peu plus de deux cents cavaliers. La fête dura trois jours, et le bey était on ne peut plus affable. Les jeunes Abd-el-Nour étaient dans le ravissement, très fiers des applaudissements qui avaient accueilli leurs prouesses équestres. Ils se mirent en route pour rentrer chez eux, mais au gué du Rhummel, près de Constantine, cernés par les janissaires turcs appuyés par le maghzen, milice irrégulière, ils durent mettre pied à terre et furent conduits devant le bey ; celui-ci ne s'attarda pas à leur donner des explications, il fit signe à son chaouch, qui se mit en devoir de trancher la tête aux jeunes Arabes capturés ; dans la même soirée il remplit deux cent huit fois son terrible office.

Ce chaouch resta à Constantine après la conquête de la ville en 1837 ; c'était un Coulougli, beau vieillard à barbe blanche devant lequel on se fût découvert volontiers. Yers

1860, on se le montrait dans les rues de Constantine, ou bien on allait le voir dans un café maure de la rue Perregaux, où les Arabes l'entouraient de respects et d'attentions. Il faut dire qu'en Orient les fonctions de bourreau sont très recherchées ; les bourreaux sont les plus honorables de tous les fonctionnaires.

Pas plus que les Turcs, les Arabes ne comprennent les solennelles lenteurs de la justice européenne ; pour eux, la iustice est expéditive ou elle n'est pas. La Thémis arabe ne chevauche qu'aux grandes allures.

Quand quelques tribus arabes, dans les premières années ■de la conquête, devinrent nos alliées, l'autorité française s'imposa la règle de ne jamais intervenir dans leur police intérieure.

Un jour, le fameux Mustapha ben Ismaïl , chef des Douars de la province d'Oran, qui, à l'âge de quatre-vingts ans, conduisait encore sa tribu au feu avec une iougue toute juvénile, venait de s'arrêter après une longue journée de combat. Il éclairait avec ses contingents la colonne du général de Lamoricière. On s'occupait de tracer le camp et les cavaliers n'avaient pas encore mis pied à terre, quand tout à coup le neveu de Mustapha, le jeune Ismaïl. sans prévenir personne, partit ventre à terre dans la direction d'un groupe de cavaliers ennemis, qui de loin observaient Qos mouvements. Les Arabes ont une vue prodigieuse; le jeune chef venait de reconnaître dans ce groupe trois déserteurs du goum de son oncle, qui pendant tout le jour avaient fait le coup de feu contre les Douars.

Les cavaUers douars ayant battu l'estrade pendant de longues heures n'avaient plus que des chevaux épuisés ; nul d'entre eux ne put donc suivre le jeune Ismaïl pour lui prêter assistance. Impassible, le vieux Mustapha regardait son neveu disparaître à l'horizon.

On vit le groupe ennemi se disperser et les trois déserteurs aller de leur côté. Eux aussi avaient des chevaux épuisés; Ismaïl était suDérieurement monté, c'est à la

poursuite de ces trois hommes qu'ils s'acharna. Quelques douars passablement montés étaient partis pour lui prêter main-forte, mais ils étaient encore loin ; aussi l'anxiété fut-elle grande dans la colonne arabe quand on vit Ismaïl rejoindre les déserteurs. Deux coups do feu partirent et un cavalier tomba. Qui était-ce? On était trop loin pour rien distinguer.

Un moment après, les Douars virent avec étonnement trois cavaliers revenir lentement, se mêler aux hommes partis au secours d'Ismaïl et tout le monde s'acheminer tranquillement vers le camp.

Tout à coup la colonne arabe battit des mains ; elle venait de reconnaître Ismaïl dans le groupe. Voici ce qui s'était passé :

Quand le jeune homme était arrivé sur les trois déserteurs, l'un d'eux, se retournant, lui avait envoyé un coup de fusil. Ismaïl avait riposté par un coup de pistolet et avait tué raide le maladroit. Les deux autres, avec des chevaux épuisés, n'avaient osé engager un combat contre le neveu de Mustapha, et s'étaient rendus.

Le groupe arriva près du vieux Mustapha ; celui-ci prit silencieusement le tasil d'un de ses cavaliers et tua l'un des deux déserteurs qu'on ramenait. On lui passait déjà un autre fusil lorsqu'un ieune officier français chargé de suivre le goum de Mustapha , un roumi, c'est-à-dire un officier nouvellement débarqué et ignorant des usages arabes, prit le déserteur dans ses bras, le mit sur son cheval, s'enfuit jusqu'à la colonne française et jeta le pauvre diable aux pieds de Lamoricière.

L'humanité commandait de ne pas livrer le prisonnier à Mustapha. « Vous me mettez sur les bras une mauvaise affaire, dit le général à l'officier. Comment aurions-nous des auxiliaires arabes, si nous voulions regarder de trop près à leurs querelles ?» Un cavaher, parent de Mustapha, arriva, racontant que le vieux chef s'était répandu en imprécations, il réclamait son prisonnier, et regardait comme

une offense personnelle l'enlèvement qui s'était opéré sous ses yeux.

Un deuxième cavalier, officieux cette fois, vint exposer qu'il avait laissé Mustapha dans un état de iureur impossible à décrire. Enfin un troisième vint encore affirmer de sa part que nul n'avait le droit de soustraire un homme à la justice du chef des Douars, qui depuis tant d'années combattait pour la France.

Lamoricière fit répondre à Mustapha de se calmer, lui promettant de taire juger et punir le déserteur.

« — Je connais la justice française, répondit le vieux chef quand on lui transmit la réponse du général ; c'est la justice des tortues. Si l'on veut m'offenser, je jure de passer à l'ennemi.

» — Il le ferait, s'écria le général de Lamoricière. Nos affaires ne nous permettent pas de nous priver de pareils auxiliaires. »

Et il se décida à renvoyer le déserteur, en le recommandant à la clémence de Mustapha.

Comme le pauvre diable approchait , Mustapha ben Ismaïl arma son fusil et s'apprêta à taire feu. Tout à coup son neveu, le jeune Ismaïl, se plaça devant lui et se prit à flatter son cheval.

« — Tu es un noble animal, dit-il, tu aimes l'odeur de la poudre, tu portes un maître vaillant entre tous.

» — Range-toi, dit Mustapha au jeune homme. »

Ismaïl ne parut pas entendre. Par dessus sa tête, Mustapha cria au déserteur :

» — Chien , fils de chien , combien t'a donné le fils de Zohra (1) la danseuse pour me trahir? »

11 voulait faire feu, mais Ismaïl se trouvait toujours au devant du fusil.

« — Noble cheval, dit-il, sans paraître voir Mustapha qui jetait sur lui des regards furieux, la justice de ton

(1) Zohra, la brillante. C'était le nom de la mère d'Abd-el-Kader.

maître est respectée, et chacun sait qu'il n'a pas besoin du sang des misérables.

» — Tais-toi, dit Mustapha furieux, et il épaula de nouveau son fusil. »

Tranquillement Ismaïl se plaça encore au devant du coup.

Mustapha finit par céder. « Chien, dit-il au déserteur, tu devrais mourir. Cours, sauve-toi, disparais ; va dire au général que je t'ai fait grâce parce que tu as eu le bonheur de toucher son cheval. »

Les Arabes étaient traités par les Turcs avec une cruauté excessive ; jamais il n'y eut entre eux et leurs maîtres l'ombre d'une fusion. La politique consacra cette division, la haine l'accentua, et dans cette haine la religion entra pour une bonne part. Les Turcs sont hanéfltes, les Arabes malékites ; entre ces deux sectes musulmanes il y a antipathie, quoique les commentateurs du Coran affirment que les deux rites ont un mérite égal aux yeux de Dieu, et qu'ils ouvrent deux routes menant également au paradis.

Un exemple tout récent montre à quel point les Arabes ont la haine des Turcs. On se rappelle la proclamation du Mahdi du Soudan après la prise de Khartoum. Cette proclamation disait en substance : Après avoir chassé de l'Egypte les Anglais infidèles, j'en chasserai les Turcs qui ne valent pas mieux qu'eux.

C'est au plus si les Turcs ont été plus de vingt mille en Algérie. Matériellement, ils dominaient le pays au moyen de colonies militaires composées de Coulouglis et d'une milice auxiliaire appelée maghzen.

Nous avons fait le mot coulougli de deux mots turcs Coid ouf H qui signifient fih du bras. Enfants de pères turcs et de mères arabes ou maures, les Coulouglis ne jouissaient pas des mêmes privilèges que leurs pères, ijui les considéraient comme des êtres dégénérés parce 5ue le sang d'Osman ne coulait pas pur dans leurs veines. Pour se débarrasser de leurs fils, qui auraient pu

foire cause commune avec les familles de leurs mères, les Turcs imaginèrent de fonder sur divers points du territoire, judicieusement choisis au point de vue stratégique, des colonies militaires formées de Coulouglis. Braves, intelligents, fiers de leur origine, jouissant auprès des Arabes de tout le prestige attaché au nom turc, ceux-ci étaient redoutables à leurs voisins. Nous verrons les Français, non seulement faire fi de ces braves gens, mais encore les livrer à leurs ennemis acharnés, les Arabes ; les Coulouglis ne demandaient qu'à nous servir et nous eussent été certainement fidèles.

Les Turcs s'attachèrent également, par la concession de certains privilèges, les plus belliqueuses des tribus arabes; ces tribus privilégiées formèrent une milice auxiliaire, le maghzen, qui devint un redoutable réseau enserrant dans ses mailles le restant de la population arabe. Généralement campées dans des pays riches, topographiquement et stratégiquement bien choisis, les tribus maghzen tonnaient des douars et des smalas (réunions de tentes) qui fournissaient aux Turcs des corps considérables de cavalerie prêts à monter à cheval au premier signal.

L'organisation turque appartient à Hassan-Pacha et date de 1563. Hassan venait de perdre ses meilleures troupes au siège du fort de Mers-el-Kébir détendu par les Espagnols. Il fat eff'rayé de voir ses eftectits réduits à un chitïre insignifiant; force lui fut d'avoir recours aux Arabes et de partager avec une partie d'entre eux les fruits de la conquête. Certaines tribus, choisies comme nous l'avons dit, composèrent donc avec les janissaires les forces militaires du gouvernement des deys.

Les tribus maghzen s'employaient surtout à faire rentrer les impôts. Elles ne payaient au gouvernement ou bejiick qu'un droit fort léger, appelé liak el cliabii\ droit de l'éperon.

Les Turcs eurent le bon sens et l'habileté de ne pas s'entêter à vouloir imposer leur domination aux Kabyles

qui les avaient fort, mal reçus quand ils s'étaient présentés dans les hautes vallées conduisant à leurs montagnes. « Revenez en nombre, avaient dit les Kabyles ; la poudre parlera. » Les Turcs se contentèrent d'établir en principe leur droit de souveraineté sur les pays kabyles, et les laibles tributs qu'ils en tirèrent furent très habilement consacrés par eux à payer des marabouts ou des chefs influents.

Les Kabyles fournissaient aux Turcs, mais de leur plein gré, quelques petits corps d'infanterie. La tribu qui en fournissait le plus était celle des Zouaoua; de là le nom donné à tous les corps d'infanterie kabyles. Ce mot devait former plus tard le nom de zouave.

Il est évident que si la France avait été bien renseignée sur l'état de la régence d'Alger et sur le caractère de la domination turque, elle aurait tout simplement substitué sa domination à celle des successeurs de Barberousse. Les Arabes sont venus en 1830 au secours des Turcs un peu parce que la religion musulmane commande à tous les croyants de prendre part à la guerre sainte, le djahad ou djehed, contre les infidèles, beaucoup par l'appât du pillage. Les expéditions espagnoles n'ayant jamais réussi, les Arabes croyaient naïvement qu'il en serait toujours ainsi, et que l'expédition trançaise allait leur laisser un riche butin.

Après la victoire de Staouëli, nous vîmes, comme nous l'avons déjà raconté, disparaître les Arabes ; ceux-ci rentrèrent chez eux, se disant philosophiquement qu'ils avaient de nouveaux maîtres et que les Français allaient simplement remplacer les Turcs et gouverner le pays de la même façon. Les janissaires, après la prise d'Alger, crurent eux-mêmes que la France, prenant la place de l'empire turc, allait les prendre à sa solde. Quand on les invita à quitter Alger et à s'embarquer pour Smyrne, ils s'étonnèrent, et dirent bien haut que l'argent. du roi de Franco valait bien celui du sultan.

Si la France, en 1830, avait bien su où elle allait et ce qu'elle voulait, elle eût gardé les Turcs et par conséquent les Coulouglis, et fût devenue maîtresse de toutes les villes. Il n'y avait aucun risque à voir les Turcs s'allier aux Arabes de la plaine.

Nos affirmations sont corroborées par les faits. La prise d'Alger est du 5 juillet 18.30; le 8, trois jours après, le bey de Titteri arrivait avec une escorte de cinquante hommes faire sa soumission, au nom des Turcs et des Coulouglis de Médéa. Les beys d'Oran et de Gonstantine firent des ouvertures, ainsi que les tribus maghzen.

On ne comprit pas ; d'ailleurs le général de Bourmont n'avait pas reçu d'ordres et c'est au plus si on lui avait dit en thèse générale que les Français devaient se poser en protecteurs du peuple arabe contre les Turcs. Une philanthropie sotte, pompeuse, ne raisonnant jamais, a été trop souvent le mobile de nos actions. L'essentiel était d'assurer notre domination et pour cela les Turcs, qui prenaient très franchement leur parti de leur défaite, nous offraient leur concours ; nous avons commis une grande faute en ne l'acceptant pas.

En chassant les Turcs de l'Algérie en 1830, nous avons introduit l'anarchie dans le pays ; les Arabes, ne sentant plus la force^ commencèrent par massacrer les quelques Coulouglis restés au milieu d'eux, puis entreprirent la guerre sainte contre nous. Nous avons fait en sorte de a'avoir pas d'amis dans le pays ; nous avons chassé les Turcs , nous avons livré les Coulouglis aux vengeances arabes, nous avons été maladroits et imprévoyants.

Pour réparer cette faute des premiers jours, nous avons dû conquérir pied à pied le pays ; nous avons dû batailler pendant trente ans, et encore, après avoir fait la grande guerre pendant ce long laps de temps , avons-nous dû réprimer à tout instant des insurrections locales. La dernière de celles-ci date de 1881 ; mais qui oserait dire qu'elle ne sera pas suivie de plusieurs autres ?

Matériellement nous avons conquis les Arabes; moralement non. Disons-le bien haut.

Mais les Turcs, a-t-on dit souvent, sont des musulmans, haïssant les chrétiens avec autant d'ardeur que les Arabes.

Cette haine est-elle réellement aussi forte qu'on a bien voulu le dire? En comparaison des Arabes, les Turcs sont des musulmans bien tièdes. En 1830, Turcs et Coulouglis voulaient rester en Algérie où ils avaient de grands intérêts, et ces intérêts eussent servi de garantie à leur fidélité. Ajoutons qu'à l'encontre des autres peuples musulmans, ils sont très accessibles à ce point d'honneur dont les races européennes, la race française surtout, subissent la noble influence.

Mais ce n'est pas seulement au point de vue militaire que nous envisageons les conséquences de l'incroyable aveuglement qui nous a fait rejeter les offres des Turcs ; c'est au point de vue administratif. La France coupa brusquement, en 1830, le fil de toutes les traditions administratives, les Turcs occupant tous les emplois. Il fallut tout créer, on tomba en plein gâchis ; ce tut l'anarchie, et les Arabes, livrés à eux-mêmes, se vautrèrent dans le sang.

Décidément, la France n'a pas toujours l'intelUgence des transitions.

Le drapeau de Henri IV et de Louis XIV, au moment où il allait cesser d'être le drapeau national, venait d'acquérir une dernière gloire qui ne le cédait en rien aux gloires d'Ivry ou de Rocroy. En vingt jours, Alger la bien gardée était tombée entre ses mains ; les prisonniers chrétiens étaient délivrés et la piraterie barbaresque avait disparu de la Méditerranée.

Les canons pris à Alger furent inventoriés par le gêné-

rai la Hitte ; dans la place, dans les forts, dans les batteries de côte, on trouva près de dix-huit cents canons dont la moitié en bronze. Une de ces bouches à feu avait été fondue en France sous Louis XII, sept l'avaient été sous François I", une sous Henri II, et une sous Louis XIII. U faut croire que ces pièces avaient été prises sur les Français par les Espagnols, et abandonnées par ceux-ci dans leurs malheureuses expéditions sur les côtes d'Afrique.

Le trésor des deys tomba également en notre pouvoir. Le général de Bourmont se hâta de constituer une commission dite des finances, chargée de l'inventorier ainsi que les autres richesses publiques. Cette commission fut composée de l'intendant général, M. Denniée, du commandant de la place d'Alger, général baron de Tholozé, et du payeur général de l'armée, M. Firino. Le khasnadgi ou trésorier général turc remit à ce dernier les clefs du trésor ; elles ne pouvaient être confiées à des mains plus pures. Le payeur général l'ouvrit en présence de ses collègues ; tous trois, après avoir jeté un coup d'œil sur ces épargnes de plusieurs règnes, firent apposer les scellés et chargèrent de leur garde un poste de douze gendarmes, relevé deux fois par jour.

Llntendant général, M. Denniée, fut vivement frappé de la quantité d'or et d'argent qui s'offrit à sa vue, et évalua le trésor à environ quatre-vingts milHons. Plus habitué que les intendants au maniement des espèces, M. Firino l'évalua à cinquante millions au plus, et fit part immédiatement de son évaluation au ministre des finances. Mais celle de l'intendant général, quoique basée sur un simple coup d'œil, courut dans l'armée et fut estimée exacte ; les journaux s'en emparèrent, et comme, parla suite, on arriva à peine au chiffre fixé par M. Denniée, on se hâta de calomnier l'armée. Trente et quelques mille braves gens furent mis en suspicion, à commencer par les membres de la commission des finances ; personne ne songeait que ces trois hommes honorables auraient

dû se faire complices des gendarmes et de toute l'armée française, puisque les pièces contenant le trésor donnaient sur une cour remplie constamment d'officiers et de soldats. Il est vraiment trop commode d'accuser !

Les sommes , réellement inventoriées , s'élevèrent à 48 millions 683,000 francs ; il convient d'ajouter la valeur des pièces de canon conquises, et sept millions environ de laines et marchandises diverses trouvées dans les magasins de la régence.

Ceux qui défendirent l'armée et qui ne voulurent pas qu'elle fût salie, trouvèrent très ingénieux de se rabattre sur la royauté ; l'armée était déclarée innocente , mais Charles X calomnié. Il y a eu, affirma-t-on avec audace, des détournements commis, mais au profit seulement du roi de France.

Triste chose que les haines aveugles suscitées par les révolutions ! Ce n'était pas assez d'avoir chassé le roi Charles X ; sur ce roi malheureux on ne craignait pas de déverser la calomnie. Dans son honnêteté, le gouvernement de Juillet crut de son devoir d'intervenir, pour démontrer l'ineptie et le peu de fondement de toutes ces accusations. Il se fit honneur de défendre le roi déchu, qui, parce qu'il était un ennemi politique, n'était pas nécessairement malhonnête.

Le général de Bourmont demanda au roi d'accorder une gratification de trois millions à l'armée, et de payer l'arriéré des traitements de la Légion d'honneur, estimant qu'il est beau et généreux de faire acquitter par les jeunes soldats les créances de leurs devanciers.

Voici de quelle façon le général de Bourmont proposait de répartir la gratification de trois millions :

24,000 francs aux lieutenants généraux,

16,000 » aux maréchaux de camp, 8,000 » aux colonels, 6,000 » aux lieutenants-colonels, 4,000 » aux chefs de bataillon,

Trois mois de solde au reste des troupes.

Par une étrange fatalité, ce fut la scrupuleuse réserve du général, qui ne voulut toucher à rien sans en avoir reçu l'autorisation, qui devint la cause principale des bruits injurieux dont l'armée eut à souffrir. Aucune réponse à la requête du général en chef n'arrivait et ne devait arriver, puisque Paris était en révolution et qu'un gouvernement nouveau succédait à l'ancien. Pendant qu'on inventoriait le trésor en présence des officiers d'état-major, des gendarmeS;, de tous ceux en un mot qui avaient leurs entrées à la Casbah, le bruit se répandit parmi nos soldats qu'une pluie d'or tombait sur les habitants de la vieille forteresse turque. Des lettres inconsidérées furent écrites en France, et arrivèrent dans les premiers jours qui suivirent les événements de juillet. Les journaux s'emparèrent de ces correspondances et en firent autant de chefs d'accusation ; tant il est vrai que le désintéressement est de toutes les vertus celle dont les hommes sont le plus disposés à douter.

Le général Glauzel, successeur du général de Bourmont, lança, le lendemain de son débarquement à Alger, une proclamation où il annonçait qu'une commission allait être chargée de faire une enquête sur les détournements que l'opinion publique reprochait à l'armée d'Afrique. Cette proclamation était on ne peut plus regrettable. Aussi produisit-elle une impression douloureuse sur trente mille braves soldats qui, en récompense d'une victoire, se voyaient accusés de vol.

Après avoir longtemps cherché, la commission d'enquête ne trouva rien. En conséquence, elle fit savoir à l'armée que celle-ci conservait son estime. Les enquêteurs ajoutaient cependant que quelques désordres avaient eu lieu, mais que les coupables seraient suffisamment punis par les remords de leur conscience !

Hussein-Dey eut l'autorisation de quitter Alger; il s'embarqua pour Livourne sur la frégate la Jeanne-d'Arc^ que

l'on mit à sa disposition. Avant de partir, il fit une visite au général de Bourmont, et montra une grande dignité. « Ton roi, dit-il au général, doit être un grand prince ; tu as exécuté, mais il a commandé. »

Entrant ensuite dans quelques détails sur le gouvernement de la régence : « Ahmed, le bey de Constantine, dit-il, mérite votre confiance ; il vous fera sans doute des ouvertures, acceptez-les, il vous sera fidèle. Quant à Mustapha, bey de Titteri, n'ayez aucune confiance en lui, c'est un homme turbulent et peu sûr. J'allais, si vous n'étiez pas arrivés, lui faire trancher la tête. »

Il est fâcheux pour l'Algérie que le général de Bourmont ait été relevé de son commandement, sans même que le gouvernement nouveau daignât le consulter. Nul doute que le général n'eût, sur les avis d'Hussein, indiqué la voie à suivre. Son successeur fit le contraire de ce qu'avait conseillé le dey déchu ; il n'entra pas en relation avec Ahmed, pensant qu'il valait mieux investir un prince tunisien du beylick de Constantine. 11 tenta enfin d'attacher à la France le bey de Titteri, qui nous trahit et se déclara contre nous.

Vers la fin de juillet, M. de Bourmont, qu'un décret daté du 15 avait nommé maréchal de France, jugea nécessaire de parcourir la Mitidja ; U voulut pousser jusqu'à Blidah, ville que le bey de Titteri avait essayé de ranger sous son commandement, mais qui avait réclamé près du général. Celui-ci ne devait pas tarder à s'apercevoir du danger qu'il y a à pénétrer dans un pays dont les habitants ignorent les intentions du conquérant. Il jugea que deux bataillons, comptant ensemble un millier de baïonnettes, suffiraient pour une promenade militaire, en leur adjoignant deux escadrons et quatre pièces d'artillerie. Tout le monde considéra cette marche sur Blidah comme une partie de plaisir. Bhdah, la ville aux orangers, était, au dire des savants, le jardin des Hespérides de la fable antique, et tous les officiers étrangers, les volontaires, les savants voulurent faire partie de l'expédition.

Le 23, la petite colonne était campée sous Blidah, et les habitants vinrent aussitôt faire leur soumission. Ils amenèrent des bœufs, dont ils demandèrent vingt-cinq francs. La ration du soldat se trouva coûter un peu moins de cinq centimes.

Le lendemain, au moment où les troupes se mettaient en route pour rentrer à Alger, elles furent subitement entourées d'une nuée d'Arabes. Les assaillants appartenaient surtout à la tribu des Hadjoutes, ancienne tribu maghzen, qui n'eût pas mieux demandé que de nous servir, et qui, délaissée, se déclarait contre les chrétiens envahisseurs du sol de l'islam. Aux premiers coups de fusil, M. de Trélan, aide de camp du maréchal de Bourmont, fut tué raide; le maréchal et sa suite, attardés dans un jardin d'orangers, durent se faire joiu* l'épée à la main. La cavalerie chargea à plusieurs reprises; mais montée en chevaux français et armée de lances, elle ne fit pas beaucoup de mal aux cavaliers arabes. On revint péniblement à Alger.

Le maréchal dut être édifié; les Arabes marchaient contre nous, loin de nous savoir gré d'avoir chassé leurs oppresseurs.

Le général de Damrémont, envoyé à Bône avec sa brigade, occupa la ville sans résistance. Le bey de Constantine, voyant que nous ne songions pas à lui faire des ouvertures, attaqua à plusieurs reprises la brigade française. Bône, comme nous le raconterons dans le chapitre suivant, fut évacuée, et les Arabes, profondément surpris, durent se demander si nous étions un peuple sérieux.

Le fort de Mers-el-Kébir, près d'Oran, fut également occupé en 1830, puis évacué. Le bey d'Oran, vieux et fatigué, voulait se retirer et nous proposait de remettre le pouvoir entre nos mains, garantissant la fidélité des Turcs et des Goulouglis de la province, et répondant pour eux de la trancfuillité.

Ce fut le 11 août qu'un bâtiment de commerce apporta

à Alger la nouvelle de la chute de Charles X. Un bâtiment de guerre vint ensuite officiellement communiquer avec l'amiral Duperré au nom du roi Louis-Philippe. Le maréchal de Bourmont ne fut avisé de rien ; on craignait qu'il ne s'embarquât pour Marseille avec l'armée d'Afrique et ne marchât sur Paris. Cette crainte était puérile, car il eût fallu que la flotte consentît à taire cause commune avec le maréchal et à tunsporter l'armée sur les côtes de la Provence. Un peu plus tard, Bourmont reçut un pli du maréchal Gérard, ministre de la guerre, qui le priait de rester provisoirement à Alger et de faire évacuer Bône et Oran.

Ce dernier ordre était motivé par la crainte d'une rupture avec l'Angleterre, qui avait pris une attitude menaçante à la suite de notre nouvelle révolution.

Le 2 septembre, arriva à Alger le général Clauzel. Le maréchal de Bourmont lui remit aussitôt le commandement, et demanda à l'amiral Duperré un bâtiment de guerre pour le conduire à Gibraltar ou à Cadix avec sa famille. Duperré, qui venait de mettre à la disposition d'Hussein- Dey, un chei de forbans, une frégate de l'État, eut le triste courage de refuser la même faveur à un maréchal de France victorieux, mais appartenant au parti politique qui venait de succomber. Bourmont dut noliser à ses frais un brick autrichien, VAmatissimo, capitaine Gagrizza.

Quelques mois plus tard, le capitaine Gagrizza écrivit :

« J'étais à terre, présent à l'embarquement du maréchal de Bourmont ; il était accompagné de deux de ses flls et de deux domestiques. Leur bagage était si peu de chose, que deux de mes marins suffirent à les porter. Un de ses fils avait sous son bras un petit coffret; je lui offris de m'en charger, il refusa mon offre, ce qui me fit soupçonner qu'il contenait quelque objet de grand prix. Voyant cependant que quelques jours après, ce coffret n'était pas renfermé, j'en fis l'observation au maréchal qui me répondit en me montrant le contenu :

— loi —

« — Ce que renferme ce coffret, quoique bien précieux pour moi, ne tentera la cupidité de personne. Voilà le seul trésor que j'emporte d'Alger; c'est le cœur du fils que j'ai perdu. »

Le malheureux maréchal ne prévoyait pas l'outrage que l'on réservait, à Marseille, au cercueil d'Amédée de Bourmont, envoyé en France pour être déposé dans un caveau de l'amille. Les douaniers eurent l'iniamie de l'ouvrir, afin de voir s'il ne contenait pas de l'or ou des objets précieux !

La municipalité de Toulon avait mis un hôtel à la disposition du maréchal et de sa suite, pendant les Jours qui précédèrent le départ do rexi)édition. Le vainqueur d' Vlger était encore en Espagne, q :anil on lui présenta une note de 1,500 frnncs pour « location w de l'immeuble qu'il avait occupé I

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