CHAPITRE II
SOMMAIRE
Les premiers corps indigènes. Zouaves. Lamoiicicre. Portrait des zouaves , par L. Vcuillot. Les zouaves au blocus de Médita. Le lieuteuaQt-coloncl Orandcliamp, les capitaines Gardarcns et Safrane. Chapardagcs. — Causes qui ont amené la puissance d'Abd-cl-Kader. Légende arabe sur lui. Le traité Desmichels. La Macta. Lt! maréchal Clauzcl. L'expédition de Mascara. Le due d'Orléans. Abd-el-Kader et le commandant Yusuf. — Le sort de l'Algérie dépendant d'un cheval. Le ciieval arabe. Miihomct en fait un animal sacré. Le Coran et le cheval. — Le commandanl Yusiif à la Casbah de Bône. Yusuf, chef des premiers escadrons de spahis. Les spahis. Types de spaliis. Le caïd O^nian et le brigadier Moncel. Yusuf bey de Constantine. — Première expédition de Constantine. illusions. Lamentable étal de la colonne expéditionnaire. Arrivée devant Constantine. Désastres. Le carabinier Mourambe. Double assaut désespéré- Retraite. Le bataillon Chnngarnier. Le géuéral de Rigny. Le duc do Caraman. Le député Baude. Le duc de Nemours. — Changaroicr. Les colonels Changarnier et Botuiolly. L'affaire de l'Oued-el- Alleugh. Chaogarlô. Admirable combat de lOucd-Foddah. Ténacité et bravoure de Clangainier. La révolution de 1848. Changarnier à la Chambre. Le vieux béros à Metz. Sa mort.
Quelle est la famille, dit le duc d'Aiimale dans la préface de sou livre Zouaves et chasseurs à pied, qui n'ait compté un îWtc, un parent, un ami parmi nos soldats d'Afrique ? Quel est le foyer où l'on n'ait écoute avec émotion quelque récit animé, quelque souvenir de bivac ?
Et rémiueiit écrivain prie le Incteur de lui permettre de le ramener vers cette seconde France, l'Algérie, patrie militaire des zouaves.
Dès son arrivée, le général Claiizel sentit combien il était difficile d'agir sans intermédiaire sur des populations mal connues et quelle faute avait été commise en expulsant les Turcs au début de la conquête; aussi, pour former un lien entre l'armée et les indigènes, voulut-il créer un corps de troupes qui ressemblât aux zouaves Kabyles.
Le 21 mars 1831, une ordonnance royale approuva la formation des deux premiers bataillons de zouaves français, dont le commandement fut confié à deux capitaines du génie, MM. Maumet et Duvivier.
Cette création était d'autant plus urgente qu'il fallait combler les vides laissés dans l'armée par les régiments rappelés en France. A un moment donné, on ne comptait guère à Alger que quatre régiments d'infanterie (1).
De ce que les zouaves portaient le nom d'un ancien corps kabyle, il ne faudrait pas conclure que l'effectif en était composé de Kabyles; ceux-ci, au contraire, y étaient en petit nombre. Les indigènes de la plaine, les Maures, les Coulouglis, etc., participèrent à la nouvelle formation. A ces indigènes vinrent se mêler un grand nombre de Français. Le gouvernement de juillet venait d'envoyer à Alger les volontaires parisiens et les bataillons de la charte. Les uns entrèrent aux zouaves, et les autres formèrent le QT de ligne.
Au début, ainsi qu'il arrive toujours, on fit aux zouaves indigènes quantité de promesses. Ces promesses ne furent pas tenues et beaucoup désertèrent dès les premiers jours. On eut alors deux bataillons réduits à l'état de squelettes. Il fallut licencier le 2' pour compléter le 1". Il est bon d'ajouter que ce bataillon unique ne dut sa conservation qu'à la prodigieuse activité des officiers qui eurent à lutter contre des difficultés de toute nature, et qui, jeunes et énergiques, affrontaient gaiement une vie toute
(1) On créa d'abord les zouaves. Vinrent ensuite la légion étrangère ot lo d'^' régiment de chasseurs d'Afrique.
de périls, de privations et de travaux. Mais ces olllciers s'appelaient Duvivier, Lamoricière, Vergé.
Le nouveau corps était à peine formé, qu'il concourail à la première expédition de Médéa avec le général Clauzel. C'est au col de Mouzaïa qu'il reçut le baptême du feu. Le bataillon du commandant Duvivier passa tout l'hiver à Médéa, s'y maintint dans des circonstances fort difficiles, et se couvrit de gloire à la retraite, quand on crut devoir ordonner l'évacuation de la ville. Cette retraite donna aux zouaves droit de cité dans l'armée française.
Il y avait de graves inconvénients à mêler les indigènes et les Français dans les mêmes compagnies ; le genre de vie, les mœurs, les habitudes ne se ressemblaient pas. Le bataillon Duvivier lut donc organisé en huit compagnies absolument françaises et deux compagnies indigènes comprenant seulement douze Français ; elles avaient besoin de cadres fournis par nous. Le bataillon ayant perdu son commandant, qui fut envoyé à Bougie, passa entre les mains du commandant de Lamoricière ; cet intelligent ofll.cier venait de se signaler par la création du bureau arabe, parlait la langue du pays et était très estimé pour sa bravoure hors ligne, son audace et sa prudence; de plus, il avait une grande influence sur les indigènes.
Le commandant Lamoricière ne tarda pas à devenir un des chefs les plus populaires de l'armée d'Afrique. Il fit les zouaves à son image et sut trouver le tempérament qu'il faut garder avec des hommes ayant le goût d'une vie aventureuse. C'est que les zouaves ne ressemblaient en rien aux soldats qui arrivaient de France. Ils étaient tous volontaires, et la moitié d'entre eux, pour servir dans un corps exceptionnel, avaient rendu dans les régiments les galons de caporal ou de sous-officier. Nous y avons vu, à une époque plus récente, d'anciens sergents-majors, d'anciens adjudants, qui attendaient le moment de regagner le premier grade de la hiérarchie.
Les zouaves émerveillèrent le duc d'Orléans à la pre-
mière expédition de Mascara, en 1835. A son retour en France, le prince provoqua la reconstitution du 2^ bataillon. Ils formèrent alors deux bataillons à six compagnies, et l'intrépide Lamoricière devint le lieutenant-colonel commandant le nouveau régiment. Les débris du bataillon du Méchouar (citadelle de Tlemcen), composé de volontaires que le maréchal Clauzel avait placés sous les ordres du capitaine du génie Cavaignac, vinrent plus tard les renforcer.
A cette époque les zouaves comptaient encore de nombreux indigènes; mais, en 1839, quand Abd-el-Kader proclama la guerre sainte, beaucoup de ces derniers désertèrent et allèrent grossir les rangs des bataillons réguliers que l'émir tenta d'organiser. Les volontaires venus de France affluèrent pour combler les vides, et en septembre 1845 ils étaient tellement nombreux que l'on dut alors former le régiment à trois bataillons de huit compagnies, les huitièmes compagnies seules comprenaient quekpies indigènes. Les zouaves conunençaient à devenir tout à fait français.
Le magnifique régiment ainsi constitué passa sous les ordres du colonel Cavaignac, le brillant colonel Lamoricière venant d'être promu officier général, au grand scandale des bureaucrates du ministère de la guerre, qui ne voulaient que des généraux à cheveux blancs.
Les trois provinces d'Algérie reçurent chacune un bataillon de zouaves.
Le 13 février 1852, chaque bataillon devint le noyau d'un régiment (1). A peine formés, les trois régiments de zouaves furent envoyés en Orient, et l'on n'a point oublié le cri d'admiration qu'ils arrachèrent, après la bataille de l'Aima, au maréchal de Saint-Arnaud : « Les zouaves sont les premiers soldats du monde ! »
(1) En 1855, on forma le régiment des zouaves de la garde, dont le dépôt, pendant le siège de Paris en 1870, fut fondu avec quelques détachements des trois régiments, détachements échappés du gouffre do Sedan. Le tout forma le régiment dos zouaves de Paris, oui devint le 4» zouaves actuel.
Louis Veuillot (1) a écrit en parlant des zouaves : « Il n'y a point de meilleure troupe ; terrible au feu, patiente dans les garnisons, bonne à tout, et, à ce que me disait un des officiers, douce comme une brebis. Ayant toujours été employés aux choses les plus difficiles, les zouaves sont presque aussi admirables par leur industrie que par leur courage. Il faut voir, par exemple, à combien d'usages ils savent employer la légère pièce d'étoffe verte qui, roulée autour d'une calotte rouge, leur forme un turban : premièrement, dans les haltes au soleil, étendue sur quelques baïonnettes habilement disposées, ou accrochées par un bout aux épines d'un buisson, et fixée, de l'autre, à terre par une pierre ou par la crosse d'un fusil, elle sert d'ombrage : c'est l'affaire d'un clin d'œil. A peine la halte est sonnée : vous regardez où sont les zouaves ; mais, suivant l'expression d'un tambour de zéphyrs : éclipse de ces messieurs ! ils sont sous leur verdure ; vous n'en voyez plus que le§ extrémités. Cependant le zouave se livre aux douceurs de la sieste, et, grâce à l'abri qui le préserve de l'accablement, suite ordinaire d'un somme fait au soleil, il est toujours alerte et dispos. Au milieu de la marche on rencontre une citerne : un peu d'eau fraîche y brille, éclat plus séduisant que celui de l'or ! il ne s'agit que d'atteindre à cette onde de délices. Mais, hélas ! la saison est brûlante, l'eau a baissé dans cette citerne profonde. Le pauvre fantassin regarde, et passe en soupirant. Arrive le zouave, et l'utile turban devient corde à puits ! Le soir, campe-t-on près d'une rivière, on voit (merveille de l'industrie et de la nécessité!) des soldats péchera la ligne avec leurs fusils : des crins dérobés à l'ondoyante queue d'un cheval arabe sont attachés à la baïonnette ; une épingle, précieusement conservée, forme l'hameçon ; on appâte par quelque procédé inventé sur l'heure, et le poisson est si ingénu qu'il se laisse prendre. Le zouave, lui, pêche en grand :
(1) Pendant un séjour eo Afrique, illes arait suivis dans une expédition à Médéa.
de son turban, il fait un filet, et sa marmite est encore la mieux garnie. Dans une razzia, le turban devient licol pour mener le petit bétail : vous voyez chaque zouave tenir en laisse, comme un berger de Gessner, ou sa chèvre ou son mouton ; après le combat, c'est encore une chose très parfaite pour lier les prisonniers. Lorsqu'on prévoit un bivouac sans bois, rien n'est meilleur pour emporter de petits fagots d'épine, destinés à faire bouillir le pot. Un pauvre petit enfant malade et nu fut trouvé sur la paille d'un gourbi abandonné de la veille : un zouave le roula dans son turban comme une momie, et le porta ainsi au quartier du général Mustapha. On est très convaincu que si im zouave pouvait se pendre, il se pendrait avec son turban. Enfin, ce turban, qui sert à tant d'usages et à mille autres, sert aussi de turban : coquettement disposé autour de la calotte rouge, il sied à la physionomie du soldat, il peut préserver le visage d'un coup de soleil, et la tête d'un coup de yatagan,
» Ce serait une longue besogne à quoi je renonce, de décrire la cuisine du zouave, il mange et boit de tout. Nul n'assaisonne mieux l'artichaut sauvage ; il fait un plat agréable d'un peu de blé vert ; il se régale de tortues et de limaçons »
A part quelques détails un peu fantaisistes, tels que la pêche à la ligne avec le fusil, et les plats de limaçons, le portrait que trace Louis Veuillot du genre de vie des zouaves est assez exact ; mais il est incomplet, car il ne les montre qu'au bivouac. Quels rudes soldats à la guerre ! Pendant les six mois d'hiver qu'ils passèrent à Médéa sous le commandement du colonel Cavaignac, leur constance et leur énergie furent admirables.
Médéa était abandonnée et en ruines. Les zouaves se firent maçons, terrassiers, forgerons, se créèrentdes abris, se fortifièrent. Dès les premiers jours du siège, le jeune d'Harcourt, engagé comme simple soldat et qui venait d'être nommé sous-lieutenant, fut tué bravement à la tête de sa
compagnie, en montant à l'assaut d'une position qui dominait la vilJe. Un vieux sergent décoré, nommé Razin , emporte le corps du jeune sous-lieutenant. Comme il était devancé, pour rejoindre sa compagnie, par un jeune fourrier, plus alerte et plus ingambe :
« — Ah çà, conscrit, lui crie-t-il, est-ce que tu as la prétention de passer avant moi ?
» — C'est juste, répond le fourrier, qui veut se placer aussitôt en arrière. »
Il n'avait pas fait trois pas, que le sergent Razin tombe mort. Le fourrier s'élance pour relever le vieux brave, quand une balle le couche par terre. Un caporal indigène accourt.
« — Enlève Razin, lui crie le blessé, je saurai bien me sauver tout seul. »
Comme le caporal chargeait Razin sur ses épaules, une balle le tue raide. Le fourrier se précipite alors sur le vieux sergent, lui enlève sa croix, se jette dans la broussaille, et parvient, quoique grièvement blessé, à rejoindre son bataillon.
« — Vous le voyez, dit-il à son commandant, si je n'ai pas rapporté le sergent Razin, c'est que je suis moi-ménaa blessé ; mais du moins j'ai rapporté sa croix. »
Le laconique ordre du jour suivant fut consacré à la mémoire du sous-lieutenant d'Harcourt et du sergent Razin :
« Dans la journée du 10 novembre, le jeune d'Harcourt, sous-lieutenant au corps, et le vieux sergent Razin, de la 4° compagnie du 1" bataillon, sont morts en abordant l'ennemi et en devançant les plus braves.
» Le lieutenant-colonel recommande leurs noms à la mémoire des officiers, sous-officiers et soldats du corps. U les donne aux jeunes gens pour exemple et pour glorieux modèles.
» Le lieutenant-colonel commandant des zouaves,
» Cavaignag.
» Médéa, le 2 novembre 1840. »
Nos plus illustres généraux ont servi aux zouaves comme officiers ou sous-officiers. Nous avons déjà nommé, outre Lamoricière et Cavaignac, le général Vergé ; citons encore les généraux Levaillant, Renault, Leflô, Chasseloup-Laubat, Bisson, Espinasse, Corréard, d'Aurelles de Paladines, de Grandchamp, de Lorencez, Bourbaki, Canrobert, Ladmirault, d'Autemarre, Saint- Arnaud. Nul d'entre ces illustres soldats ne fut plus populaire que Lamoricière, que l'on doit considérer comme le vrai créateur des zouaves, et auquel les Arabes de la province d'Alger avaient donné le surnom de Bou-Chechia (le père de la calotte, l'homme à la calotte). Plus tard, les Arabes de la province d'Oran surnommèrent le général, Bou-Aroua (l'homme au bâton). Lamoricière est resté le type légendaire de l'officier de zouaves, se multipliant, se prodiguant sur tous les points où l'on respirait l'odeur de la poudre.
Nous avons nommé le général de Grandchamp, lieutenantcolonel des zouaves, alors que le colonel du régiment s'appelait Canrobert. Le lieutenant - colonel de Grandchamp n'avait pas besoin d'états de services ; il les portait sur son visage noblement balafré. Etant capitaine au 24* de ligne, M. de Grandchamp fut laissé pour mort dans un combat où son bataillon faillit être anéanti. Comme le sous-officier de chasseurs d'Afrique dont nous avons raconté l'histoire à la surprise de Douera, le capitaine de Grandchamp était tellement défiguré par ses blessures, que les Arabes négligèrent de lui couper la tête ; ayant encore toute sa connaissance, il subit l'épouvantable supplice de servir de billot à plus de quarante soldats du 24% décapités sur son corps. Sauvé par une charge de cavalerie, il guérit de ses blessures et continua la série de ses glorieux services. C'est lui qui, en 1870, commanda la division d'observation réunie à Toulouse, division qui s'immortalisa à Sedan à côté de l'infanterie de marine.
L'héroïsme des officiers de zouaves de cette époque était parfois inconscient. Au deuxième siège de Gonstan-
tine, une bombe tomba entre un bataillon de zouaves massé derrière la batterie de brèche et un groupe d'offlciers dont faisait partie le duc de Nemours. Le cheval du prince se cabra violeminenf, et, suivant la consigne générale, chacun se coucha pour laisser passer l'explosion. Seul, le capitaine dé zouaves de Gardarens, mort depuis général de brigade, resta debout, regardant d'un air distrait fumer la mèche qu'il pouvait toucher du pied. La bombe éclata et pas un éclat ne l'atteignit. Le duc de Nemours et le colonel de Lamoricière réprimandèrent vertement M. de Garderens; le colonel prononça même le mot de forfanterie déplacée. Mais ce ne fut pas tout Les capitaines de zoua'^es détachèrent auprès de cet offlcier un des leurs, M. Leflù, avec mission de lui demander s'il avait voulu leur don.ier une leçon de courage. Il eut beau se défendre de toute prétention de cette nature et alléguer son état habituel de distraction, il fut longtemps laissé à l'écart : « Vous savez, lui dit durement le capitaine Leflô. camarade tant que vous vouirez, supérieur non. »
Nous n'en finirions pas, si nous voulions raconter tous les traits de bra^'oure avec lesquels les officiers de zouaves savaient électriser leurs soldats. Beaucoup d'entre eux, outre leur bravoure, avaient un cachet d'originalité, se montraient ingénieux et fins. Après le désastre de Sidi- Bra'T-m en 18i-5, Abd-el-Kader, mis en appétit, voulut enlever la redoute d'Aïn-Témouchent qu'il savait mal fortifiée, mal approvisionnée en vivres et en munitions, encombrée par les familles des colons du village qui s'y étaient réfugiées, et gardée par une cinquantaine de zouaves, débris d'une compagnie décimée par la fièvre. Cette compagnie était commandée par un vieux soldat, le capitaine Sal'rané, un Gascon, aussi rusé et aussi brave que le Béarnais. Arrivé à quelques centaines de mètres de la redoute, AbJ-el-Kader vit les parapets garnis de nombreux défenseurs et armés d'une dizaine de pièces de canon. ]l n'insista pas et se retira complètement trompé. Le rusé
capitaine avait demandé aux colons qui étaient venus se réfugier dans la redoute toutes leurs charmes, qu'il mit en batterie, en y ajoutant un morceau de bois noirci pour simuler la pièce de canon. Il leur avait aussi réclamé tous leurs chapeaux, avait joint à cette collection de coififures civiles toutes les calottes sans emploi de ses zouaves, puis ayant placé le tout sur des bâtons plantés le long du parapet, il faisait circuler ses hommes au milieu. De loin, les Arabes se firent illusion, et crurent la redoute bondée de défenseurs et hérissée d'artillerie.
De pareils officiers devaient inspirer tous les dévouements, et les dévouements s'étendirent à tous, officiers, sous-officiers, soldats. Les zouaves avaient vraiment le fanatisme de l'uniforme. Nous pourrions raconter des centaines d'épisodes, où ces soldats d'élite se sont fait hacher plutôt que d'abandonner un des leurs aux mains de l'ennemi. Pendant l'expédition que fit en Kabylie le général Bugeaud, en 1844, le capitaine Corréard, blessé de trois coups de feu, refusa de quitter le commandement de sa compagnie. Un zouave nommé Guichard, voyant faiblir son capitaine, l'enleva malgré lui et essaya de le porter en arrière de la ligne de combat. Deux Kabyles s'élancent ; Guichard dépose le blessé à terre, tue un Kabyle d'un coup de feu et frappe l'autre d'un coup de baïonnette. Il recharge ensuite son capitaine sur ses épaules et réussit à le porter à l'ambulance.
Les officiers qui ont eu l'honneur de servir aux zouaves avant la loi de recrutement de 1872, loi qui, en supprimant les rengagements, a fait disparaître les vieux soldats, avaient une confiance absolue dans ceux qu'ils commandaient. Dévoués à leurs hommes, ils sentaient qu'ils étaient réellement l'objet d'une respectueuse affection. Au bivouac, c'était à qui, d'entre eux, s'ingénierait à améliorer l'installation des officiers. Nous avons passé dans un de ces régiments les plus belles années de notre vie. Aussi
(iENKllAL CIIA.M.AllMKi;
n'est-ce pas sans émotion que nous rappelons ces souvenirs, et quand nous jetons vers le passé un mélancolique regard, nous nous prenons à regretter l'ancienne armée, celle qui a pris Sébastopol, après s'être couronnée de gloire à Zaatcha, à Inkermann, à Palestro.
Les zouaves étaient véritablement bons. Dans tout cœur de lion, a dit un grand poète, il y a un cœur de père. Dans l'extrait que nous avons donné de l'ouvrage de Louis Vcuillot, l'auteur cite l'acte de charité d'un zouave. Ecoutons maintenant le duc d'Aumale :
« Un autre jour, les zouaves étaient d'arrière-garde ; la colonne dont ils faisaient partie ramenait dans le Tell une population immense qui venait d'être atteinte après avoir longtemps suivi la fortune d'Abd-el-Kader (1). L'avant-garde était partie à quatre heures du matin, et, bien qu'on fût en plaine, à sept heures, les dernières familles n'avaient pas encore quitté le bivac. Il fallait faire onze lieues pour trouver de l'eau. Ce jour-là, les zouaves furent comme des sœurs de charité, partageant leur biscuit avec les malheureux que la fatigue ou la chaleur accablait, et, quand leur peau de bouc était vide, renversant une brebis ou une chèvre pour approcher de ses mamelles les lèvres desséchées d'un pauvre enfant abandonné par sa mère. Quand ils campèrent à la nuit close, on ne voyait sur leur sac ni poule, ni tortue ; mais ils ramenaient des femmes, des enfants, des vieillards, dont ils avaient sauvé la vie. Ah ! de pareils hommes sont bons autant qu'ils sont braves ! »
Ajoutons ce souvenir personnel.
En 1872, la compagnie que nous avions l'honneur de commander était campée près d'un village que l'on venait de créer dans la province de Constantine, lorsque arrivèrent les nouveaux colons, presque tous Alsaciens , pauvres exilés fuyant les Allemands maîtres de leur pays.
(1) L'illustre auteur, dans sa modes e, ne laconle pas que celts « populatiou immense» constituait la suiala d'Abd-el-Kader, snala qu'il Tenait d'enlever par h'j oaagnifique coup de main.
Ces expatriés paraissaient bien malheureux. Les enfants inspirèrent de la pitié aux zouaves, qui nous demandèrent la permission de les nourrir pendant les quelques jours nécessaires aux parents pour s'installer. Sur leur mnigre ration, ils prirent soin de ces enfants pendant deux semaines ; bien mieux, ils leur faisaient porter du bouillon à ceux des colons qui étaient trop épuisés pour se mettre de suite au travail.
A des hommes pareils, les officiers pardonnaient beaucoup ; la discipline était sévère, mais en campagne on fermait les yeux sur certaines peccadilles qu'on ne laisse pas impunies dans les garnisons. On a accusé les officiers de zouaves de ne pas réprimer certains méfaits que l'on a baptisés du nom de chapardages ; c'est une erreur. On avait coutume d'attribuer aux zouaves la plupart des mauvaises actions dont les autres corps se rendaient coupables. En 1857, la colonne du général Maissiat, qui venait de participer à la conquête de la Grande-Kabylie, campait sous Bougie, quand on s'aperçut un matin que les portes de l'église avaient été forcées pendant la nuit, que l'on avait fracturé le tabernacle et volé les vases sacrés. Encore les zouaves, dit le général Maissiat! Encore les zouave?, dirent les officiers des autres régiments ! Les zouaves protestèrent avec énergie ; ils étaient incapables de prendre autre chose que des poules ou des chats, et parmi eux, disaient-ils, il n'y avait pas de voleurs. Le général commandant la colonne leur imposa l'humiliation d'une perquisition minutieuse. On ne songea pas à en user de même à l'égard d'un petit bataillon du 58" de ligne qui faisait partie du corps expéditionnaire. Quelques jours après, le voleur fut signalé par un juif auquel il avait essayé de vendre les objets dérobés. C'était un tout jeune soldat du 58'.
Les zouaves avaient l'habitude de donner des sobriquets aux régiments de ligne nouvellement débarqués en \frique. C'est ainsi qu'ils appelaient le 24" de ligne ^24" asperge, [larce que d'innocents conscrits avaient pris, dans les
— llo —
premiers jours de leur arrivée en Afrique, les aloës pour
de gigantesques asperges. Le 58° fut désormais connu sous le nom pet honorable de : voleur de bon Dieu.
Il y avait de ces cliapardages qui prêtaient à rire. Un jour, à la suite d'une razzia, le maréchal Bugeaud, un peu agronome et éleveur, comme on sait, fit mettre de côté les plus beaux moutons pour les envoyer en France. Après avoir jeté un coup d'œil sur le troupeau, il alla reposer sous sa tente. Il lut réveillé tout à coup par certains bêlements significatifs, et, s'étant levé, il vit les zoTiaves répandus au milieu du troupeau, faisant, eux aussi, leur choix. Le maréchal furieux se jeta dans la mêlée, en chemise et la tête couverte de la légendaire casquette, autrement dit un bonnet de coton. Les zouaves s'éclipsent, sans oublier les moutons ; le maréchal rentre sous sa tente, fait appeler le colonel des zouaves, et lui demande une perquisition sous les tentes de ses soldats. Le colonel exécute cette perquisition, qui ne révèle absolument rien. « Faites donc faire l'appel, crie le maréchal r>x:ispéré. » On fait l'appel; il ne manque personne.
« — Pour le coup, c'est trop fort, dit le héros de l'Isly. » Et sa fureur tombe d'un coup ; il éclate de rire.
« — Ils ne me joueront pas de tour, vos zouaves, nous disait pendant l'expédition de 1864 un colonel d'un régiment de ligne ; moi aussi j'ai servi aux zouaves, je les connais et, du reste, mes lignards sont prévenus. »
Ce colonel, au bout de deux ou trois mois de campagne, répétait souvent :
« — Ce qui est par trop monotone dans ces maudites colonnes, c'est la nourriture. Toujours du bœuf et du mouton. Bœuf et mouton, mouton et bœuf. »
Près de Sétif, un jeune capitaine adjudant-major réussit à se procurer deux canards. « Enfin ! dit le colonel, ce soir nous serons délivrés du bœuf. »
Quelques heures après, le cuisinier contemplait amoureusement le volatile mis à la broche, bien doré, bien cuit
à point, et songeait déjà à le retirer, quand un zouave vient lui Irapper sur l'épaule.
« — Tu ne me reconnais pas, Michaud?
)? — Pas du tout, dit Michaud étonné.
» — Nous sommes pourtant pays. »
Et au bout de deux minutes, le zouave a persuadé au cuisinier qu'ils sont tous deux nés natifs de Carcassonne.
Le zouave prend des airs ravis et invite naturellement le pays à prendre un verre.
On va chez la cantinière ; on trouve des amis. Le cuisinier, dans les j-remiers moments, jette bien un coup d'oeil du côté de son rôti; mais les buveurs causent et petit à petit la surveillance se relâche.
Le cuisinier, après une bonne station chez la cantinière, revient à son rôti. Tout a disparu, non seulement le canard à la broche, mais encore le canard tout plumé que celle-ci attendait pour le lendemain.
Que de tours plaisants les zouaves n'ont-ils pas joués aux mercanlis, marchands suivant les colonnes ? Gomme ils avaient un grand fonds d'honnêteté, il iaut dire que le préjudice, quand préjudice il y avait, était généralement réparé le jour du prêt.
Un jour une balancelle espagnole amène au camp de Nemours (le Djemma-Ghazaouat des Arabes), pour le compte d'un marchand civil, un chargement de vins. Très obligeants , des zouaves se présentent comme hommes de corvée i)0ur aider au déchargement. Besogne faite, on compte les fats de vin alignés sur la plage et chacun rentre chez soi.
Horreur ! le lendemain , deux énormes fûts sont en moins.
On cherche, on perquisitionne inutilement.
On observa que chaque jour un groupe de zouaves se détachait du camp dans l'après-midi, et revenait en chantant et en titubant.
Un sous-ofiicier finit par découvrir dans une broussaille
escarpée les deux tonneaux, autour desquels venaient, à tour de rôle, festoyer une vingtaine de zouaves.
Mais revenons aux récits de guerre.
En 1840, pendant le blocus de Médéa, les zouaves faisaient journellement le coup de feu avec les Arabes (1).
Un iour un groupe de ces derniers s'avance nonchalamment ; personne ne paraît disposé à se battre. L'un d'eux poursuit sa marche en avant, faisant tournoyer son fusil autour de sa tête, en homme qui a pris son parti. Un zouave en faction le laisse approcher à cinquante pas et tire sur lui.
« — Ah ! s'écrie l'Arabe en gémissant et en se laissant tomber, je suis mort.
» — Cours dessus, disent les camarades au factionnaire, va lui prendre son fusil.
» — Pas de danger, répond le zouave, cet animal me tire une couleur. Je suis sûr de ne pas l'avoir attrapé. Ah ! malin, connu. »
Et il recharge son fusil sans faire un pas. Le rusé Arabe finit par perdre patience, se relève, fait feu à son tour, et se sauve en éclatant de rire.
Pendant ce même blocus de Médéa, le lieutenant-colonel Cavaignac fit paraître un ordre du jour annonçant qu'un drapeau était confié au régiment de zouaves. « Les uns, disait le colonel, y verront la récompense de glorieux services ; les autres se feront dire ce qu'il en a coûté pour le conquérir. »
Cavaignac reçut le drapeau quelque temps après ; mais il ne voulut le présenter à son régiment qu'un jour de bataille. Le 3 mai 1841, les zouaves faisant partie de la colonne du général Changarnier, étaient engagés devant Miliana avec les réguliers d'Abd-el-Kader. Le combat était violent, et la fusillade faisait rage depuis le matin. Tout à coup le colonel Cavaignac fait cesser le feu, et ordonne aux
(1) Entre Arabes et zouaves indigènes, les injures s'échangeaient, comme au siôge do Troie.
tambours et clairons de sonner au drapeau. Le porte-drapeau, M. Rozier de Linage, parait alors avec le glorieux symbole de la patrie française. Des hourras frénétiques et prolongés se font entendre. M. Rozier de Linage avance de vingt pas dans la direction des Arabes et attend. Une grêle de balles vient le saluer, trouant le drapeau sans toucher à l'officier. Celui-ci revient lentement : le drapeau des zouaves était imprégné de l'odeur de la poudre, il avait reçu le baptême du feu !
C'est surtout en marche qu'il fallait voir autrefois le zouave. Les forts venaient en aide aux faibles. Quand un zouave était malade, l'escouade se chargeait de tout son bibelot; l'un prenait le fusil, un autre les cartouches, d'autres se partageaient les effets et le malade marchait ainsi sans sac, grâce aux camarades.
Quand on jugea à propos d'éliminer tous les indigènes des régiments de zouaves, on en forma, sous le titre de régiments de tirailleurs algériens, plus communément appelés régiments de turcos, des corps spéciaux d'infanterie. Aujourd'hui les Français ne sont qu'en petit nombre dans ces régiments et forment la moitié du cadre, plus le capitaine qui est toujours français. Les turcos ont hérité des fortes vertus militaires de leurs anciens régiments ; comme chez les zouaves, on remarque en eux cet esprit de solidarité militaire qui n'existe pas toujours dans les rangs de la jeune armée. Le turco est le digne frère cadet du zouave.
Le duc d'Aumale écrivait en 1854 :
« Ceux qui ont eu le bonheur de voir les zouaves à l'œuvre, toujours braves, toujours prêts, toujours soumis, ceux-là se disent tout bas, avec une conviciion profonde, ces paroles q^;^ toute l'Europe répète aujourd hui : Ce sont les premiers scJdats du n.oude. »
Les zouaves c^t personnifié la tradition de l'armée d'Afrique. Sans doute, les autres corps de l'armée française o'ont pas à recevoir des leçons de courage ; mais quand un
régiment citait dix affaires brillantes, les zouaves en citaient vingt.
Ils étaient toujours sur la brèche.
La monarchie de juillet fut embarrassée d'abord du legs que lui avait fait la Restauration. Le ministère Polignac avait promis à l'Angleterre d'abandonner Alger, et l'Angleterre ré l:imait impérieusement l'exécution de la parole donnée. Mais l'opinion publique en France protesta avec indignation contre l'abandon (sur une quasi-sommation d'une puissance étrajigère) d'une conquête si glorieuse pour nos armes.
Le gouvernement de Louis-Philippe résolut de prendre un biais entre les exigences d'un pays dont il recherchait l'alliance et celles de l'opinion publique qu'il redoutait et dont il avait naturellement à tenir compte. U résista mollement aux prétentions de l'Angleterre, fit évacuer Oran et Bône, puis laissa le général Clauzel réoccuper ces deux villes, louvoya tant qu'il put. Le général, en présence de tant d'hésitations, crut devoir accorder l'investiture dos beylicks de Constantine et de Tunis à un prince tunisien ; il fut désavoué et rappelé en France (1), plus heureux que Sidi-Chakhir, ministre du bey de Tunis, qui eut tout simplement la tête tranchée, parce que la négociation ouverte avec le général français n'avait pas abouti.
Nous ne faisons que côtoyer dans ces récits l'histoire proprement dite. Aussi ne nous étendrons-nous pas sur l'administration des généraux Berthezène, Savary de Rovigo, Avizard, Voirol, Drouet d'Erlon. Quand ce dernier revint en France en 1835, l'œuvre de la conquête, après
(1) Ceci se passait en 1831.
cinq ans d'efforts, semblait moins avancée qu'aux premiers jours. Somme toute, nous n'occupions que quelques points sur la côte, Alger, Oran, Arzew, Bougie, Bône. L'idée de notre impuissance s'accrédita tellement chez les Arabes, que quelques années plus tard, quand il fallut nous avancer dans l'intérieur du pays, ils crurent que nos expéditions ne se renouvelleraient pas. Leurs chefs recevaient d'Abd-el-Kader des traductions de journaux français, rendant compte des débats de la Chambre où l'adandon de l'Algérie était chaque jour réclamé. Rien d'étonnant si les résistances se prolongeaient outre mesure. C'est le cas ici de répéter le fameux « Plus ça change, plus c'est la même chose. » N'avons-nous pas vu dans ces derniers temps la Chine encouragée, dans ses résistances à propos du Tonkin, par les comptes-rendus de nos assemblées parlementaires ?
Quand le général Bugeaud pénétra en 1842 dans le pays des Flittas, et voulut exiger leur soumission, il en reçut une réponse dédaigneuse avec cette suscription : « Au général français, caïd du port d'Alger. » Les Flittas avaient la conviction que l'opposition, à la Chambre des députés, réussirait à faire ordonner l'évacuation de l'Afrique, sauf la ville d'Alger.
Drouet d'Erlon, beaucoup trop âgé et infirme, fut rappelé en France après l'échec de la Macta, infligé par Abdel-Kader au général Trézel, commandant à Oran. L'opinion publique s'émut et réclama prompte satisfaction. Clauzel, avec de sérieux renforts, fut renvoyé en Algérie, et reçut l'ordre d'aller à Mascara briser la puissance naissante d'Abd-el-Kader.
Abd-el-Kader, qui a joui d'une célébrité extraordinaire et sur le compte duquel on est un peu revenu, était né en 1808 à la zaouïa (école religieuse) de Mahi-Eddin, marabout de la tribu des Hachems, aux environs de Mascara, dans la province d'Oran ; les persécutions des Turcs et deux pèlerinages à la Mecque avaient donné à son père une grande influence.
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D'après la légende arabe, lorsque Mahi-Eddin, en 1828, lit son deuxième pèlerinage, il emmena avec lui son fils Abd-el-Kader. De la Mecque les pèlerins se rendirent à Bagdad, où Ion voit le tombeau de Sidi- Abd-el-Kader el l).;élalli (1), le grand saint du Moglireb ou contrée de l'ouest de l'Afrique. Ils priaient, dit toujours la légende, dans une des chapelles qui entourent le tombeau (kouba) du saint, quand celui-ci les aborda sous la l'orme d'un nègre.
« Où est le sultan de l'ouest? dit celui-ci à Mahi-Eddin.
» — Il n'y a pas de sultan parmi nous, répondit le marabout des Hachems; nous sommes de pauvres gens craignant Dieu, et venant du beylick d'Oran pour priera la Mecque et à Bagdad. »
Le nègre avait à la main un panier de dattes ; il en offrit aux pèlerins, qui se trouvèrent rassasiés après en avoir mangé une seule. Alors l'homme noir, se retirant, ajouta : « Le sultan est parmi vous ; gardez le souvenir de ma parole, le règne des Turcs dans le Moghreb va finir. »
Si la légende pouvait aussi facilement, dès le début, seniparer de la personne du jeune Abd-el-Kader, c'est que Mahi-Eddin montrait à tout venant un arbre généalogique établissant sa filiation avec Fatma, la fille de Mahomet mariée à Ali. Abd-el-Kader était par conséquent chérif ou descendant du prophète. Les chérif, ou plutôt les cheurfa, pour nous servir correctement du pluriel arabe^ ont été, sont, et seront innombrables comme les étoiles du ciel, car rien n'est plus facile que d'établir un arbre généalogique en pays arabe, ou les faussaires de profession sont des personnages considérés. Il ne faudrait donc pas jurer de l'authenticité delà généalogie de la famille Mahi-Eddin.
Abd-el-Kader était doué d'une rare bravoure personnelle, et les Arabes le virent avec admiration, quand il conduisit les Hachems à l'attaque d'Oran, s'exposer au feu le plus violent. L'attaque ayant été repoussée, il alla
(1) Abd-el-Kader, le serviteur du Tout-Puissant. Sidi-el-Djélalli, le suUau des hommes parfaits.
plusieurs fois, sous le feu des Français, chercher des blessés tombés dans les fossés de la place. Il fut dès lors établi pour les Arabes qu'Abd-el-Kader, descendant du prophète, était invulnérable et avait reçu de Dieu la mission de conduire les croyants au Djahad ou Djehed (la guerre sainte), pour chasser les infidèles de la terre de l'Islam. Mahi-Eddin n'eut donc pas beaucoup de peine à persuader aux indigènes que le doigt de Dieu désignait son fils pour les commander à l'avenir; le rusé vieillard eut soin, au surplus, d'organiser une mise en scène assez savante, et de faire intervenir un de ses compères, le vieux El-Arrach, qui vint raconter un jour que le grand saint Sidi-Abd-el-Kader-el-Djélalli lui était apparu en songe, lui montrant un trône, et lui ordonnant d'y faire monter Abd-el-Kader, fils de Mahi-Eddin.
Abd-el-Kader fut proclamé sultan ou chef, titre que les Arabes donnent libéralement à tous ceux qui représentent l'autorité, à un général ou à un sous-lieutenant détaché aux aâ"aires arabes.
Le nouveau sultan prit son rôle tout à fait au sérieux. Il n'était reconnu que par quelques tribus de la province d'Oran ; il voulut l'être par toutes. Les Douars et les Smalas, puissantes tribus (1), ayant jadis fidèlement servi les Turcs, indécises comme toutes les tribus auxiliaires qui s'étaient offertes à nous et que nous avions dédaignées, furent sommées par Abd-el-Kader de le reconnaître ; elles refusèrent avec mépris. De là une animosité dont nous profitâmes plus tard. Les Français eurent des auxiliaires malgré eux.
La première partie du programme d'Abd-el-Kader, qui consistait à enrégimenter les tribus arabes sous le même drapeau, fut doncmanquée. Alors le fils de Mahi-Eddin eut une pensée profonde ; il résolut de traiter avec les Français, dans le double but de s'assurer de leur neutralité et
(1) Anciens Maghzen.