‹ Les Français en Afrique; récits algériensChapitre 6 sur 28 · TRAITÉ DE PAIX · texte numérisé non relu

TRAITÉ DE PAIX

Le général commandant les troupes françaises dans la province d'Oran, et l'émir Abd-el-Kader, ont arrêté les conditions suivantes :

Art. 1".

A dater de ce jour, les hostilités entre les Français et les Arabes cesseront.

Le général commandant les troupes françaises, et l'émir, ne négligeront rien pour faire régner l'union et l'amitié qui doivent exister entre deux peuples que Dieu a destinés à vivre sous la même domination. A cet effet, des représentants de l'émir résideront à Oran, Mostaganem et Arzew; de même que pour prévenir toute collision entre les Français et les Arabes, des officiers français résideront à Mascara.

Art. 2.

La religion et les usages musulmans seront respectés et protégés.

Art. 3.

Les prisonniers seront rendus immédiatement de part et

d'autre.

Art. 4.

La liberté du commerce sera pleine et entière.

Art. 5.

Les militaires de l'armée française qui abandonneraient leurs drapeaux seront ramenés par les Arabes. De même, les malfaiteurs arabes qui, pour se soustraire à un cliàtiment mérité, fuiraient de leurs tribus et viendraient chercher un refuge auprès des Français, seront immédiatement

remis aux représentants de l'émir, résidant dans les trois villes maritimes occupées par les Français.

Art. 6.

Tout Européen qui serait dans le cas de voyager dans l'intérieur, sera muni d'un passeport visé par le représentant de l'émir à Oran, et approuvé par le général commandant.

26 février 1834.

Le général Desmichels dit plus tard qu'il n'avait pas osé faire intervenir le nom du roi dans un traité avec un chef arabe <( qui devenait un vassal ». Plaisant vassal ! Dans une brochure justificative qu'il publia en 1835, il donne de pitoyables raisons pour expliquer une politique enfantine qui avait pour résultat de permettre à Abd-el-Kader de devenir une puissance et de réunir en faisceau les forces , irrégulières des tribus arabes. Nous y relevons des appréciations vraiment étonnantes. Abd-el-Kader ayant toujours eu des déboires avec les tribus arabes, le général Desmichels écrit gravement : « Abd-el-Kader malheureux doit compter sur notre appui. » Et encore : « Je lui fis délivrer quatre cents fusils et quelques quintaux de poudre. »

Mais celle-ci vaut son pesant d'or : « Je ne laissai pas ignorer à Abd-el-Kader que j'avais fait sentir aux rebelles l'étendue de la faute qu'ils avaient commise en se révoltant contre leur prince. »

Ces rebelles étaient les Douars et les Smalas qui, ne voulant pas d' Abd-el-Kader, se cramponnaient désespérément à nous !

L'émir était arrivé à ses fins ; il put organiser un noyau d'armée permanente et régulière qui lui permit d'abord de prendre l'offensive contre des tribus récalcitrantes que, par un aveuglement insensé, nous repoussions, et ensuite de lutter contre nous avec avantage. Dès qu'il fut armé, d se hâta d'écraser les Douars et les Smalas qui se

soumirent en partie. Les fractions qui ne voulurent pas accepter son autorité se réfugièrent dans le méchouar ou citadelle de, Tlenicen avec le vieux Mustapha-ben-Ismaïl, qui se demandait si les Français n'étaient pas un peuple de fous.

Mis en appétit, Abd-el-Kader voulut établir son influence sur les provinces d'Alger et de Constantine. Dans la province d'Alger, un marabout nommé Moussa (Moïse) prêchait la guerre sainte contre les Français; Abd-el-Kader marcha contre lui, le battit sur les bords du Cheliff, et le naïf général Desmichels de s'extasier ! Il ne voyait pas que l'émir travaillait non pour nous, mais pour lui-même, par la raison bien simple qu'il ne pouvait pas tolérer en Algérie une influence rivale de la sienne.

Nous résumerons en un mot l'arrêt que prononça en 1835 le public éclairé : Il s'est formé une nation arah*^ et un peuple nouveau se groupe autour du chef habile et entreprenant qui a réuni les tronçons épars de la race indigène. Préparons-nous à la lutte.

L'opinion publique exigea avant tout le rappel du malencontreux négociateur qui avait si mal compris l'honneur et les intérêts de la France. Le général Trézei vint rem, larer le général Desmichels à Oran et se hatu de romjjre le traité du 26 février en protégeant ouvertement les Douars et les Smalas. Mais il fut battu au combat de la Macta, le 28 juin 1835, et laissa 800 hommes sur le terrain. Les tribus arabes, ivres de joie, se partagèrent 800 têtes. Le duc d'Orléans, dans son beau livre : Les Campaynes de t armée d Afrique, raconte en détail cette désastreuse affaire, « où, dit-il, l'étoile d' Abd-el-Kader fit pâlir celle de la France, et où le sang français scellait l'alliance de ce chef avec le peuple arabe ».

Le maréchal Clauzel fut envoyé en Algérie avec mission de détruire Mascara, dont Abd-el-Kader avait fait sa capitale et sa place d'armes. C'était l'atteindre au cœur. Le maréchal emmenait d'importants renforts, comorenant surtout

trois régiments tirés de la division des Pyrénées-Orientales, et qui devaient s'illustrer en Afrique. C'étaient le 2^ léger, régiment où Ghangarnier servait comme capitaine commandant par intérim et dont il devait devenir le colonel ; le 17' léger, le futur régiment du colonel Bedeau ; et le 47" de ligne, rentrant d'Ancône et commandé parle colonel Combes.

Le duc d'Orléans avait obtenu la faveur de commander une division sous les ordres du maréchal Clauzel. Le roi Louis-Philippe envoyait donc à l'armée d'Afrique un maréchal qui apportait avec lui le glorieux souvenir des guerres du premier Empire et qui personnifiait le passé; -il lui envoyait également le prince royal qui représentail l'avenir. Ce prince, qui avait le feu sacré, qui était brave de sa personne, et qui se distinguait par sa haute intelligence, sa sollicitude de tous les instants pour le soldat, sa iranche gaîté, son entrain, sa bienveillance, ne tarda pas à devenir l'idole de l'armée.

Le maréchal Clauzel commença les opérations à la mauvaise saison ; il s'achemina vers Mascara avec un corps d'armée fort d'environ 10.000 hommes, soit onze bataillons d'infanterie, 380 cavaliers français, six canons, douze obusiers et trois compagnies du génie. Les Douars, les Smalas, et un corps d'environ 300 Turcs à pied commandé par Ibrahim-Bey, ancien gendarme bosniaque, marchaient avec nous.

Des récits de bataille n'entreraient pas dans le cadre de ce livre ; nous nous bornerons à dire que la faria franccse eut raison au Fig et à l'Habra des contingents réguliers et irréguliers ; la Macta fut vengée. Mascara, que les Arabes ajjpellent Mâskeur (la ville aux soldats), fut occupée. L'émir ne voulut rien laisser aux Français qui trouvèrent la ville hideusement saccagée et eurent de la peine à s'établir dans les ruines.

Mais Abd-el-Kader n'avait pu emmener vingt-deux grosses pièces de canon, quatre cents milliers de soufre, et quantité d'autres munitions de guerre renfermées dans

son nouvel arsenal dont il était si fier. Le maréchal Clauzel se hâta de lui infliger uu dommage irréparable et de le priver de toutes ces ressources. Les destructions ordonnées par le maréchal furent faites avec un grand soin, car l'art de détruire, et de bien détruire, est une science souvent aussi difficile et aussi importante à la guerre que l'art de créer. Les poudres furent donc noyées, les murs de la Casbah, puis l'arsenal et la fabrique d'armes de Mascara sautèrent.

Les plus grosses conséquences du traité Desmichels étaient réparées, Abd-el-Kader n'ayant plus ni place forte armée, ni centre de résistance, et ne pouvant plus se procurer des armes et des munitions que parle Maroc. L'émir cessait d'être le chef d'un peuple régulièrement organisé; il passait à l'état de chef de bandes.

En Algérie, l'ennemi ce n'est pas toujours l'Arabe, c'est le convoi qui alourdit la marche des colonnes et qui rend parfois les retraites si pénibles. Le maréchal Clauzel devait en faire la cruelle expérience. La saison était fort avancée et l'on avait encore la funeste habitude, contre laquelle réagit plus tard le général Bugeaud, de se servir de voitures dans un pays où les routes faisaient défaut. On était au mofs de décembre. Au froid, à une pluie continuelle, vint se joindre la mauvaise nourriture. On avait eu la singulière idée de réunir un convoi de chameaux et de lui confier exclusivement les vivres de la colonne ; or, le chameau ne résiste pas aux grands froids. Le convoi se débanda en emportant les vivres. Les soldats transis et affamés n'eurent pour se nourrir pendant leur séjour à Mascara que des pigeons et des chiens faméliques rôdant par milliers autour des ruines de la ville.

Nos braves soldats ne se découragèrent pas. Ils quittèrent Mascara au milieu d'une épouvantable tempête de neige et de grêle, suivis par deux ou trois cents cavaliers arabes qui n'attaquaient jamais, mais qui égorgeaient tous les traînards. L'arrière-garde avait bien l'ordre de ne

laisser personne en arrière, mais quantité d'hommes, épuisés par la misère, se cachaient dans les broussailles où les Arabes savaient les retrouver ; ils aimaient mieux se laisser couper la tête que continuer à lutter contre des souffrances sans nom. On dut abandonner le convoi, et quand on défonça les tonneaux d'eau-de-vie, ce qui était une malencontreuse idée, car les Arabes n'en boivent pas et se fussent peu souciés de ce genre de prises, on vit une foule de malheureux se précipiter sur les ruisseaux que formait la funeste liqueur en se répandant. Quand ils se relevaient, ils étaient condamnés à mort, car l'ivresse arrive vite dans les corps débilités, et avec l'ivresse l'impossibilité de marcher. Les cacolets, encombrés de malades, ne purent emporter les hommes ivres ; il fallut les abandonner à la sauvagerie des Arabes.

Chaque soldat français a l'étoffe d'une sœur de charité, et il ne faut pas s'étonner si parfois il oubhe ses propres souffrances pour en soulager de plus grandes. La colonne ramenait de Mascara quelques centaines de juifs qui avaient refusé de suivre Abd-el-Kader quand il avait ordonné d'évacuer la ville à notre approche, et qui, par cela même, étaient voués au massacre. Us formaient une lamentable caravane : les vieillards, quelques femmes, les enfants montés sur des mulets ou des ânes, les autres à pied ; on les entendait, cheminant péniblement, chanter avec des voix épuisées, le psaume du retour de la captivité d'Israël. Ces malheureux furent presque tous sauvés par nos soldats ; on vit des fantassins lourdement chargés jucher des enfants sur leurs sacs, des cavaliers mettre pied à terre et céder leurs chevaux à des vieillards ou des malades, des blessés descendre de cacolet pour y faire monter des femmes. Pourtant un groupe formant la gauche de la caravane, perdit peu à peu sa distance et l'arrièregarde dut le dépasser. Les deux ou trois cents Arabes qui suivaient la colonne à la piste comme une bande de chacals, l'entourèrent subitement à la vue même du bataillon. Le

commandant avait Tordre formel de ne pas s'engager, pour ne pas arrêter toute la colonne. L'arrière-garde put donc voir de loin les infortunés fils d'Israël massacrés. Quelques femmes, dépouillées de leurs vêtements, furent chassées jusques vers Mascara.

Le bataillon d'arriùre-garde était le bataillon Changarnier ; il arriva à la nuit close au campement. Les hommes ne pouvant pas dans la nuit se perdre dans les broussailles pour y chercher du bois s'avisèrent de faire du feu avec leurs, coffrets de giberne. Trois personnages enveloppés dans des manteaux s'approchèrent du brasier organisé par une des compagnies du 2* léger, et comme un sergent, les prenant pour des artilleurs, leur demandait s'ils avaient apporté leur bûche pour prendre part au feu, l'un deux lui répondit: « Ma foi, sergent, je n'ai pu me procurer du bois. » Et il écarta son manteau. Les soldats du 2° léger reconnurent le duc d'Orléans et s'empressèrent d'élargir le cercle. Le prince rassura ces braves gens, leur parla familièrement et essaya de raviver leur courage. Pendant toute la retraite, il ne se coucha pas avant une heure du matin ; sans cesse il parcourait les bivouacs pour y porter le stimulant de ses bonnes paroles.

Abd-el-Kader fut mis, par cette expédition de Mascara, à deux doigts de sa perte. Tous les siens l'abandonnèrent et lui donnèrent cruellement la preuve que les Arabes^ bien plus que les autres peuples, n'ont que du mépris pour ceux à qui la fortune ne sourit pas. La populace de Mascara arracha en présence de l'émir les fusils des mains des réguliers, dépouilla de leurs bijoux sa mère et sa femme, et mit en pièces le parasol doré, emblème de la souveraineté dont on l'avait revêtu. Il voulut s'indigner ; les Arabes l'appelèrent Sultan de la broussaille, et lui dirent:

« Nous te rendrons le parasol quand tu seras redevenu sultan. »

C'est ici qu'il faut admirer la singulière ténacité d'Abd-

el-Kader. Il fut ébranlé, mais nullement abattu. Le maréchal Clauzel, avec une remarquable activité, ayant, quinze jours après son retour de l'expédition de Mascara, organisé une colonne pour marcher au secours des Coulouglis enfermés à Tlemcen, le trouva devant lui. Cette fois-ci, l'émir fut encore malheureux. Attaqué par les CoulougUs qui avaient de cruelles injures à venger et qui se sentaient soutenus par les spahis du commandant Yusuf, il les repoussait déjà victorieusement, quand les spahis vinrent prendre part au combat. Il ne dut son salut qu'à la vitesse de son cheval ; le commandant Yusuf, presque seul, faillit le prendre plusieurs fois en le poursuivant pendant quatre heures.

Le destin de l'Algérie a donc dépendu pendant un moment de la vitesse d'un cheval. Il est incontestable que si le commandant Yusuf eût pu atteindre et tuer Abd- el- Kader, la conquête absolue aurait été faite dix ans, vingt ans plus tôt. A ceux qui s'étonneraient de l'insuccès du chef de spahis, nous dirons que pendant de longues années les Arabes ont eu grand soin de garder leurs meilleurs chevaux et de ne vendre que ceux de qualité inférieure, il y eut même un instant où ils voulurent nous empêcher de remonter nos régiments de cavalerie ; le 2° chasseurs d'Afrique à Oran, au plus fort de la guerre contre Abd-el- Kader, vers 1841, dut être monté en chevaux tunisiens qui sont loin de valoir ceux de l'ouest.

Dans les combats en Algérie, nos colonnes furent sans cesse harcelées par des milliers de cavaliers. C'est que pour les Arabes le cheval est l'instrument de guerre par excellence. Mahomet, qui ne voyait rien au delà, fit tout ce qu'il put pour inspirer à l'Arabe la passion du cheval.

On pourrait dire que le Coran est tout à la fois un code religieux et un traité d'hippologie.

Même avant Mahomet la légende s'était emparée du cheval.

Lorsque Dieu, racontent les ulémas, eut créé Adam, il lui dit :

« Choisis entre le cheval et le mulet. »

Adam choisit le cheval, et Dieu lui dit :

« Tu as choisi ta gloire, et la gloire de ta race : ma bénédiction sera sur toi et tes descendants, car je n'ai rien créé qui soit plus beau et qui me soit plus cher que l'homme et le chevai. »

« Avec le secours du cheval, écrivait l'émir au général Daumas, qui avait été consul français (1) à Mascara, l'Arabe peut sauver ce qu'il possède, s'élancer sur l'ennemi, suivre ses traces, le fuir, défendre sa famille ou sa liberté. Supposez-le riche de tous les biens qui font le bonheur de la vie, rien ne pourra le protéger que son cheval. »

Et plus loin il rappelle au général Daumas ce mot du prophète :

« Celui qui entretient et dresse un cheval pour la cause de Dieu est compté au nombre de ceux qui font l'aumône le jour et la nuit, en secret ou en public. Il en sera récompensé : tous ses péchés lui seront remis et jamais la crainte ne viendra déshonorer son cœur. »

Mahomet, avant de lancer les peuples de l'Hedjâz dans une guerre de propagande religieuse, se plaisait à représenter le cheval conmie un animal sacré, créé tout exprès par Dieu pour le triomphe de l'Islam. Il le plaçait ainsi sous la sauvegarde de la religion nouvelle. Jamais, dans le Coran, il ne parle de lui qu'avec un profond respect ; il l'appelle « le bien de Dieu par excellence » et va jusqu'à dire :

« Celui qui entretient un cheval pour la guerre sainte

(1) Etant capitaine aux affaires arabes en 1834.

augmente le nombre de ses bonnes œuvres. La ftiim et la soif de ce cheval, l'eau qu'il boit, la nourriture qu'il mange, tout pèsera dans la balance au jour du jugement dernier. ))

Il imposa donc aux fils de l'Islam, comme un devoir religieux, l'amour du cheval et fit intervenir la religion dans l'art de l'élever et de le soigner. Introduire l'hippia- «rique dans le Livre des livres, dans le livre saint, promettre les icies du paradis musulman à ceux qui soignent tien leurs chevaux, était de sa part une suprême habileté. Il .^t mieux encore, car nous lisons dans le Coran :

« Les croyants, après leur mort, auront un cheval de rubis, muni de deux ailes garnies d'émeraudes, sur lequel ils voleront à leur gré. »

« Le bonheur dans ce monde, un riche butin et les récompenses éternelles, sont attachés à la crinière du cheval. »

Comme cet homme connaissait bien le peuple de pillards auquel il s'adressait !

Avec Mahomet )es éleveurs seront tous sauvés.

« Quand quelqu'un, leur dit-il, ne peut pas remplir tous ses devoirs religieux, qu'il entretienne un cheval pour la cause de Dieu, et tous ses péchés lui seront pardonnes. »

Inutile dès lors pour les musulmans de construire des mosquées, puisque les écuries en tiennent lieu.

Un jour, dit la légende, comme il essuyait la tête de son cheval, un de ses compagnons lui offrit de l'aider.

« Tu voudrais donc, lui répondit le prophète, prendre pour toi toutes les récompenses ? L'ange Gabriel m'a assuré que chaque grain d'orge que mange mon cheval m'est compté pour une bonne œuvre, et que le cheval élevé dans la voie de Dieu préservera son maître du feu au jour de la résurrection. »

Impossible de réussir plus complètement à identifier l'homme avec le cheval. Chez nous, il est ou un instrument de travail ou un meuble de luxe ; chez l'Arabe, il fait partie de la famille. Le luxe est interdit aux musul-

mans pour leurs habits ; il est autorisé, prescrit même, dans le harnachement des chevaux.

Dès que le poulain a un an et demi, les Arabes le font monter par des enfants. Ils veulent que le cheval soit dressé tout jeune et que l'enfant devienne habile cavalier de très bonne heure.

Nous avons laissé le commandant Yusuf aux prises avec Abd-el-Kader; il est temps que nous consacrions quelques lignes à ce brave officier, mêlé à tout ce qui s'est fait de grand en Algérie de 1830 à 1864. Dans ses Souvenirs cTiin vieux zouave, le capitaine Blanc trace de Yusuf un portrait plein de vérité :

« Dans cette foule d'habits brodés, d'épaulettes et de décorations, dit-il, un homme se faisait remarquer. Il portait le costume turc; un cachemire couvrait sa tête expressive ; et sous les plis élégants de cette coiffure, brillait un regard plein de feu. Une barbe noire et soyeuse encadrait le bas de son visage fin et énergique ; il montait des chevaux admirables dont il faisait ressorttir la vigueur et l'élégance par la grâce qu'il mettait à les manier. Il ne quittait jamais le maréchal, avec lequel on le voyait très souvent causer.

» Cette richesse de costume, cette noblesse de maintien, cette familiarité avec le chef de l'armée nous intriguaient au dernier point. Nous demandions à nos camarades le nom de ce cavalier, personne ne pouvait nous l'apprendre. Enfin quelqu'un nous dit : Il s'appelle Yusuf. »

Dans les rangs de l'armée d'Afrique, nombre d'histoires merveilleuses couraient sur le compte de Yusuf, et parmi elles celle de la prise de la Casbah à Bône. Le duc de Rovigo avait fait occuper cette ville en 1832 par iinp. cora-

pagnie de zouaves. Les habitants avaient accepté de bonne grâce cette occupation, au point que les officiers, tranquilles, descendaient de la Casbah pour prendre leurs repas quotidiens. Un ancien bey de Gonstantine, nommé Ibrahim, gagna quelques zouaves indigènes, et profitant du moment où les officiers français étaient absents, s'empara de la Casbah et en expulsa la garnison. Puis un lieutenant d'Ahmed (1) s'empara de la ville, de sorte que les habitants de Bônc étaient pressurés par Ibrahim, maître de la Casbah, et par le lieutenant du bey, maître de la cité. Les malheureux Bônois implorèrent du secours à Alger, et le gouverneur leur envoya quelques troupes commandées par le capitaine du génie d'Armandy et le capitaine de chasseurs algériens Yusuf. Ces deux officiers, ayant appris qu'Ibrahim avait furtivement évacué la Casbah, débarquèrent audacieusement et allèrent y arborer le pavillon français. Le lieutenant du bey, le fameux Ben-Aïssa que nous retrouverons aux assauts de Constantine, les attaqua vainement, et fut repoussé. Il s'entendit alors avec quelques soldats indigènes, qui formèrent le complot de tuer leurs officiers. D'Armandy et Yusuf furent prévenus; le premier, se voyant seul Français à la merci d'une centaine d'Arabes, se crut perdu ; mais Yusuf le pria de le laisser faire. Il annonça une sortie contre les troupes de Ben-Aïssa, et quand les hommes furent sous les armes, il fit sortir les meneurs du rang : « Vous avez résolu de tuer vos officiers et de \i\Te? la

Casbah à l'ennemi! vous êtes des traîtres et des lâches. » Et sans plus de cérémonie, de deux coups de pistolet il

cassa la tête aux deux principaux conjurés et s'adressant

aux autres :

« Et vous, rentrez dans le rang. »

Tranquillement, il fit ensuite marcher par le flanc droit,

contre Ben-Aïssa auquel il fit subir des pertes cruelles. On n'a jamais connu bien exactement les antécédents de

(^\ Bey de Constanline.

Yiisiif. Renégat italien, il était, avant 1830, mamehick au service du bey de Tunis. A la suite d'une intrigue quelque peu romanesque, il fut arrêté, s'échappa et vint offrir ses services au général de Bourmont au moment du débarquement à Sidi-Ferruch. En 1831, le général Clauzei voulut former un corps indigène à cheval ou spahis dont le commandement fut donné à M. Marey-Monge, capitaine d'artillerie, depuis général de division; mais cette troupe n'eut jamais qu'une existence purement nominale. En même temps l'on chargeait le jeune Yusuf de la création d'un autre corps indigène ou mamelucks. qui n'eut pas plus de consistance que le premier. On prit alors le parti de fondre les deux escadrons sous le nom d'escadron de spahis; cette fois la formation fut durable.

Nous avons vu, pour l'infanterie, l'élément français se séparer peu à peu de l'élément arabe ; les indigènes disparurent des bataillons de zouaves et finirent par former des régiments de tirailleurs algériens. Dans la cavalerie de l'armée d'Afrique, les deux éléments furent toujours distincts ; jamais les chasseurs ne reçurent aucun indigène, et les spahis ne comptèrent que quelques Français, officiers, sous-officiers, ordonnances, trompettes ou maréchaux-ferrants.

Dans ses Souvenirs de la vie militaire en Afrique, le comte de Castellane parle d'un officier indigène de l'escadron de spahis détaché à Milianah, dont le nom arabe. Mohamed-ould-Caïd-Osman, cachait un grand nom prussien, et une vie agitée, pleine de duels, de condîimnations à mort et de pendaisons en effigie ; c'était le type accompli de l'officier de tortune, du lansquenet du temps passé. Ce personnage, arrivé en Afrique avec le prince de Puckler- Muskau, avait porté le sac dans la légion étrangère ; puis il s'était engagé sous un nom arabe dans les spahis, où il devint sous-olficier.

Un duel atroce avait fait un renom singulier à Caïd- Osman. Un vieux maréchal des logis nommé Froidefond

lui ayant dit, avec vivacité, qu'il n'était bon qu'à se nettoyer les ongles, ils se battirent au pistolet, à dix pas. Froidefond tire le premier, Osman tombe sanglant, blessé à la hanche ; on s'élance pour le secourir, mais il se relève sur son coude, s'écriant que c'est son droit de tirer. Il tire et étend son adversaire raide mort.

Les états de services de Caïd-Osman ne vont que de 1841 à 1845 ; nous y avons relevé six citations à l'ordre du jour.

A côté de ces types exotiques, on rencontrait dans le cadre français des sous-oinciers ou des brigadiers qui étaient venus en Afrique afin de satisfaire leur goût pour les aventures, ou pour arriver plus rapidement à se créer une position dans l'armée. D'autres étaient attirés par l'attrait du costume ou avaient besoin de se laire oublier.

Yusuf était là à sa place. Connaissant à merveille le caractère arabe, amoureux de l'éclat, il ne paraissait jamais qu'avec une selle couverte de velours rehaussé de broderies d'or, un turban de cachemire, une veste magnifiquement soutachée, une ceinture des plus riches. Jamais les spahis ne virent à leur tête un plus brillant entraîneur. Avec les quatre escadrons du 2° spahis qu'il commandait comme lieutenant-colonel, il fit des prodiges dans le combat du 25 octobre 1841 contre les Hachems, la tribu d'Abdel-Kader. Le général Bugeaud, qui traquait l'émir dans la province d'Oran et qui venait de détruire Tegdempt, Boghar et Thaza, les trois forts au moyen desquels Abd-el- Kader avait espéré suppléer à Mascara, avait ce jour-là ordonné un grand fourrage. Deux pelotons de spahis qui s'étaient déployés pour protéger les fourrageurs furent vivement attaqués par les Hachems, auxquels s'étaient mêlés les réguliers d Abd-el-Kader, plus connus sous le nom de cavaliers rouges. Sur Tordre de Yusuf, les escadrons restés au camp sautèrent en selle pour voler au secours de leurs camarades. Ils abordèrent l'ennemi, et la mêlée devint tellement furieuse que les vêtements des morts

et des blessés prirent feu par suite des coups de pistolet que les combattants se tiraient à bout portant. Les cavaliers rouges et les Hachems furent culbutés après une heure de combat, où la bravoure des spahis, excités par Yusuf et le cadre français, provoqua l'envie de leurs camarades les chasseurs d'Afrique.

Pendant l'action, un lieutenant-colonel d'état-major, para un coup de sabre destiné à son collègue Yusuf. Le colonel Pélissier était alors attaché à l'état-major du général Bugeaud, auquel il avait demandé l'autorisation de pousser la charge avec les spahis.

Disons en passant que les officiers d'état-major, à cette époque, ne croyaient pas être dispensés de sabrer à l'occasion. Au combat du 3 mai 1841, près de Milianah, tout l'étatmajor du général Bugeaud chargea, le sabre à la main, le lieutenant-colonel Pélissier en tête. Le capitaine de Cissey et le lieutenant Raoult tuèrent plusieurs Arabes de leurs mains. Dans ses Récits miiitaires, le général Ambert consacre plusieurs pages émues à la mémoire du général Raoult, mort glorieusement à Reichshoffen.

Nous ne quitterons pas les spahis sans parler d'un personnage qui y passa quelques années. Cet homme, du nom de Moncel, arriva au régiment précédé d'une réputation de viveur et de duelliste. Dès les premiers combats auxquels il prit part, il se distingua par une bravoure sauvage qui étonna d'abord et finit par inspirer le dégoût, parce qu'il y entrait de la férocité. D'une stature gigantesque, il fut vite connu des Arabes. Jamais il ne faisait grâce.

Moncel ne parlait à personne, et n'avait pas d'amis. Il était brigadier, lorsqu'un adjudant, Goër du Hervé, très dur dans le service, devint pour lui un objet de haine. Subitement Moncel déserta et passa aux Hadjoutes. Suspecté d'abord comme tous les déserteurs, il se montra tellement hostile aux Français, fit preuve d'une telle audace dans les coups de main qu'il exécuta, qu'ils le choisirent pour chef. Il songea dès lors à se venger de

Goër du Hervé. Comme il excellait dans les embuscades, le 2 novembre 1837, il réussit à faire sortir de Bou-Farik l'escadron de spahis du capitaine Lamorose, dont faisait partie son ennemi personnel. Les Français furent attirés près de Beni-Méred, à quatre kilomètres de Blidah, et se laissèrent entraîner par des fuites et des résistances habilement calculées. Tout à coup l'escadron se vit entouré par deux mille cavaliers arabes embusqués dans un ravin sous les ordres du traître. Après un terrible combat corps à corps, nos hommes furent ramenés, laissant quatrevingts spahis sur le terrain. Parmi les corps atrocement mutilés et décapités, on trouva celui de l'adjudant Goër du Hervé sur la poitrine duquel on lisait ces mots écrits avec la pointe d'un poignard :

« Moncel, 2 novembre 1837. »

Le misérable avait satisfait sa haine. Les Arabes le jugèrent dès lors tout à fait digne de leur confiance : un caïd lui donna sa fille en mariage.

Mais il ne tarda pas à quitter les Hadjoutes^ qui peu à peu se soumettaient à notre autorité, pour entrer au service d'Abd-el-Kader, auquel il déplut par ses habitudes invétérées d'ivrognerie. On ne sait trop de quelle façon Moncel tomba entre les mains des Français ; les uns prétendent que l'émir le fit simplement remettre à nos avantpostes, les autres qu'il fut livré par sa propre femme, au moment où il passait dans la province de Constantine, afin d'offrir ses services à Ahmed-Bey alors fugitif.

Toujours est-il que, le 2 novembre 1838, juste un an après l'odieux guet-apens de Beni-Méred, il fut traduit devant un conseil de guerre, condamné à mort et exécuté. Il mourut l'insulte et le blasphème à la bouche.

L'expédition de Constantine de 1836 devait être le complément des opérations offensives que le maréchal Clauzel avait inaugurées en allant à Mascara pour tenter de briser la puissance d'Abd-el-Kader.

Dès qu'il apprit le projet de l'expédition, Yiisuf offrit ses services. Le brillant officier proposa de préparer la conquête de Constantine, et, pendant le temps qui lui serait nécessaire à cette fin, de remplir les fonctions de bey pour le compte de la France. Le maréchal Clauzel accepta ce moyen, quoiqu'il fût bien précaire. Il avait le tort immense d'être l'un des chefs de la fraction la plus avancée de l'opposition, à la Chambre des députés. Or, les membres du cabinet du 6 novembre 1836 venaient d'être choisis dans la nuance politique où Tadministration de l'Algérie avait le plus de censeurs. Le maréchal se rendit à Paris et demanda un renfort d'une dizaine de mille hommes, mais il accompagna sa demande d'une sorte (S! ultimatum^ déclarant qu'il se retirerait en cas de refus. On le prit au mot. Alors il se ravisa, car il tenait beaucoup à ce que la prise de Constantine fut le couronnement de sa longue et glorieuse carrière, et il dut se résoudre à risquer l'entreprise avec ses propres ressources, sans autre renfort que les troisièmes bataillons des régiments de hgne appartenant à l'armée d'Afrique.

« Je ferai, dit-il, comme je pourrai; je compte sur ma bonne étoile. »

C'était malheureusement la seule garantie de succès qu'il pût offrir.

Le maréchal Clauzel fit flèche de tout bois ; à la province d'Alger il prit de l'artillerie, du génie, le 63^ de ligne et le 3' bataillon du 2" léger, commandant Changarnier ; à la province d'Oran, le 1" bataillon d'Afrique et le 62' de ligne. Il fit venir de Bougie la compagnie des tirailleurs d'Afrique du capitaine Blangini, depuis général; c'était une compagnie franche, formée des hommes les plus déterminés des bataillons disciplinaires d'Afrique. Leurs longues

barbes, leurs habits déchirés, leurs cheveux incultes, leur avaient fait donner par l'armée le nom de tiraillQurs à poil.

Tous ces renforts furent envoyés à Bône, où l'on retint le 59" de ligne, qui avait l'ordre de rentrer en France.

A cette époque, l'armée était encore assez honorée pour qu'un de ses chefs, après insuccès ou défaite, fût mis en demeure de donner des preuves nouvelles de sa valeur. On ne le mettait pas en disgrâce, et des politiciens ombrageux, ne connaissant rien aux choses militaires, ne se permettaient pas comme aujourd'hui de formuler des jugements sans appel sur les hommes de guerre. On ne prononçait pas, au moindre revers, le mot de trahison. C'est ainsi que le général Trézel, dont nous avons raconté l'insuccès à la Macta, vint prendre à Bône le commandement d'une des divisions du corps expéditionnaire.

Le maréchal Clauzel trouva le commandant Yusuf, le pseudo-bey de Constantine, installé à Bône. Musulman de langage et d'habitudes, brave, adroit, connaissant admirablement le caractère arabe qui ne conçoit le conmiandement qu'entouré de faste et de somptuosité, Yusuî avait réussi tout d'abord à se laire accepter en jouant au pacha et en rappelant à tout moment aux Arabes les exactions et les terribles cruautés qu'ils reprochaient au bey Ahmed. 11 se hasarda à taire des promesses qui mirent un peu de baume dans le cœur ulcéré du vieux maréchal, qui. se croyait victime d'un complot ourdi pour le perdre. Pourquoi les hommes de guerre entrent-ils parfois dans les cavernes de la politique? Ils devraient savoir qu'un parlementarisme à outrance n'hésite pas à Compromettre la gloire du soldat devenu adversaire politique, au risque de compromettre par la même occasion l'honneur du drapeau.

Yusuî voyait tout en beau. Avec une entière bonne foi, il n'est pas permis d'en douter, il s'appliqua à embellir la vérité et à déguiser les mauvaises chances, au point qu'il représentait l'expédition de Constantine comme une chose parfaitement aisée, une simple promenade militaire. Il

se faisait des illusions tellement étranges sur son influence auprès des tribus, qu'il s'engagea à fournir quinze cents mulets de réquisition, deux mille s'il le fallait. Le maréchal le crut; on verra que ce fut là son premier mécompte. Il prenait absolument au sérieux les vanteries de Yusuf, qui, ne doutant de rien comme tous les hommes braves et audacieux, promettait même de déterminer les tribus à adjoindre à la colonne française des milliers de cavaliers irréguliers.

Tout ce que put faire le commandant Yusuf, au point de vue militaire, ce fut d'organiser assez convenablement deux escadrons de spahis réguliers et deux escadrons, de moindre force, de spahis irréguliers, cinq cents chevaux en tout. Il forma, en outre, un petit bataillon de trois cents Turcs à pied qui rendit peu de services.

Le colonel Duverger, de l'état-major du maréchal Clauzel, se rendit à Bône, avant l'arrivée des troupes, pour préparer leur installation. Lui aussi fut ébloui par Yusuf, au point qu'il écrivit au maréchal que tout était prêt dans l'intérieur du pays où les indigènes nous tendaient les bras. L'expédition, dit-il, me paraît si facile, que je vous demande l'autorisation de la faire avec les Turcs du commandant Yusuf et les deux bataillons du 59" en garnison à Bône.

Le maréchal fit sagement de ne pas accéder au désir de Duverger.

Cependant le bey Ahmed, vieillard sanguinaire et débauché, venait d'être arraché de son apathie par l'énergique Ben-Aïssa (1), forgeron kabyle auquel il avait donné le commandement de ses troupes ; Ben-Aïssa n'eut pas de peine à lui démontrer que l'installation d'un camp retranché à Dréan, à cinq lieues de Bône sur la route de Constantinc, et l'occupation de la Galle révélaient clairement le projet de la France d'occuper la province de Constantine tout entière. Entraîné par Aïssa devant le camp de Dréan, Ahmed escarmoucha avec les Turcs de Yusuf, pendant aue

U) Aïssa, Jésus. Sidna Aïssa, Notre-Seigncur Jésus-Christ.

ses lieutenants soulevaient les tribus déjà lasses de leur nouveau bey. Ainsi les populations dont Yusuf avait promis le concours, qui devaient fournir des auxiliaires, des vivres, des transports surtout, nous devenaient subitement hostiles. La petite armée réunie à grand'peine par le maréchal n'avait plus à compter que sur elle-même pour conquérir Coustantine.

Cependant la belle saison s'écoulait. L'automne s'annonçait mal, et ce ne fut qu'après de longues et orageuses traversées que les troupes prises à Oran et à Alger débarquèrent à Bône. Malgré le dévouement de la marine qai fit remorquer tous les transports par les rares bateaux à vapeur dont elle disposait à cette époque, certains corps restèrent jusqu'à quarante jours sur le pont des vaisseaux, exposés à la pluie et aux vagues, sans pouvoir se sécher, ni se chauffer, ni marcher. Un bateau chargé de chevaux du train alla à la côte ; un autre dut se réfugier à Toulon.

Bône n'était pas encore, comme aujourd'hui, une des plus ravissantes villes d'Algérie. C'était, en 1836, un affreux cloaque encombré de ruines et d'ordures, où l'on amoncela les troupes venues de l'ouest, déjà épuisées par les souffrances de la traversée. Les pluies persistèrent jusqu'au 10 octobre ; elles étaient glaciales et une humidité malsaine, pénétrante, qui pourrissait les munitions d'artillerie, leur succéda. Un froid brouillard glaçait nos malheureux soldats qui ne connaissaient pas encore la petite tente. Comble de malheur, des neiges précoces firent leur apparition dès le 1" novembre.

Les troupes entassées à Bône atteignaient le chiffre de 8,000 hommes ; au bout de trois semaines, elles comptaient 2,000 fiévreux. Et pas d'hôpital ! Il y avait bien une sorte d'établissement hospitalier pouvant contenir trois cents lits ; mais les soldats devaient attendre leur tour pour y être admis, et l'on comprend que pour beaucoup de malades le seul tour qui arrivât jamais était le tour

du cimetière. Trois fois de suite, la Chambre avait refusé les fonds demandés pour l'assainissement et la reconstruction de Bône. Il est de criminelles économies, et nous ne saurions flétrir en termes trop indignés la fastueuse et hypocrite philanthropie qui détermine nos assemblées parlementaires à élever des palais aux dilettanti de l'assassinat et du vol, quitte à envoyer de braves soldats peupler les cimetières de nos colonies.

Bône, qui a englouti tant de victimes, qui, comme Bou- Farik, a moissonné trois générations de colons et n'a été assainie qu'après trente ans d'occupation, devint un véritable charnier. Les régiments se transformèrent en infirmeries, et l'on arriva à faire des distributions régulières de sulfate de quinine.

L'armée française réunie à Bône fut agréablement surprise par l'arrivée du duc de Nemours. Le soldat aime à voir les grands de la terre partager ses souffrances. Les princes d'Orléans étaient populaires dans l'armée d'Afrique, et chacun se souvenait de la conduite du duc d'Orléans à Mascara, où il avait montré le plus grand courage et bravé des souffrances horribles. On savait que le prince n'était rentré en France que parce qu'il avait été atteint de fièvres et de dyssenterie, et l'on admirait sans réserve le roi Louis- Philippe qui envoyait un autre de ses fils prendre part à une entreprise que tous jugeaient en France devoir être autrement périlleuse que celle de Mascara.

C'est que tout le monde ne partageait pas les illusions du maréchal Clauzel. Le vieux soldat voyait bien que toutes les bases de l'organisation de l'armée expéditionnaire croulaient à la fois et que tous les moyens, à commencer par les moyens de transport, manquaient ; mais il se raidissait, comptant sur un caprice de la fortune, se complaisant, non dans les calculs de la froide raison, mais dans ceux qui appartiennent aux combinaisons du hasard. Il n'écouta pas les sages observations des colonels Tournemine et Lemercier, chefs de l'artillerie et du cénie. et

mit en route sa petite armée de iiévreux en assignant à chacun un rendez-vous général à Guelma.

Il ne lui restait plus que 7,270 hommes valides, dont 5,400 d'infanterie, 520 de cavalerie, 550 d'artillerie, 500 du génie et 300 d'administration. C'est avec cette faible troupe, à laquelle il faut ajouter quelques centaines de Turcs, que sans avoir fait reconnaître la route de Constantine, presque sans vivres, avec une artillerie insuffisante, ayant contre lui, outre les Arabes, la distance, la saison et la maladie, il allait se ruer contre un nouveau Gibraltar.

Voici de quelle façon le maréchal organisa son armée :

1° L'avant- garde, commandée par le général de brigade de Rigny, se composait des Turcs traînant six petits obusiers, du 3* régiment de chasseurs d'Afrique, du 1" bataillon d'Afrique et de la compagnie franche du capitaine Blangini (1);

2° Le corps de bataille, aux ordres du général de division Trézel, comprenait un bataillon du 2"" léger, le 174éger, et les 62" et 63" de ligne ;

3° Enfin la réserve, colonel Petit d'Hauterive, se composait du 59^ de ligne, avec un peu d'artillerie et de génie.

Ce corps expéditionnaire, qui marchait au sacrifice, n'avait qu'une batterie de six pièces de 8, avec dix obusiers de montagne. La batterie de 8, gênante dans la marche, était incapable de faire brèche ; elle était donc inutile. On n'avait pas d'attelages, et l'on dut laisser à Bône, outre un équipage de ponts bien nécessaire pour franchir les rivières débordées, et accélérer conséquemment la marche, une batterie de 12 qui eût peut-être eu quelque action sur les murs de Constantine. En fait d'attelages, l'artillerie ne disposait que de 328 animaux décrépits ; elle ne put emmener que 716 coups pour la batterie de 8, soit 119 coups par pièce, et 662 coups pour les obusiers de montagne, soit 66 coups par pièce, plus 36 fusils de rempart ayant

(1) Cesdeux derniers petits corps étaient commandés par le lieutenant-colonel Duvivier.

chacun six coups à tirer, et 200 vieilles fusées, hors de service par suite de la routine bureaucratique, toute-puissante alors comme aujourd'hui.

L'artillerie, pour le transport des cartouches de réserve, fut obligée de prendre quatre-vingts mulets sur les quatre cents fournis par la réquisition. On était loin du nombre promis par Yusuf. L'administration prit le surplus des mulets et quarante chevaux éreintés lui servirent à atteler dix voitures ; elle organisa ainsi un informe convoi sur lequel elle entassa :

Cinq jours de riz, cinq jours de biscuit, un jour de vin, trois jours de sel, un jour d'orge, et cent vingt-huit mille rations d'eau-de-vie. Nous écrivons les chiffres en toutes lettres, pour que le lecteur ne croie pas à une erreur typographique. Il comparera le chiffre des rations d'eau-de-vie, avec celui des rations d'orge, réservées à des chevaux auxquels on demandait un effort considérable.

Il fallut mettre sept jours de vivres sur le sac des hommes, et leur distribuer soixante cartouches par tête. On ne leur donna qu'une couverture pour [eux, tant on se rendait compte qu'il ne fallait pas trop exiger d'hommes accablés par la maladie. Au bout de deux jours de marche, les soldats, par insouciance et pour s'alléger, n'avaient plus un seul jour de vivres de réserve. Le seul bataillon du 2° léger aux ordres du commandant Changarnier les avait conservés.

Quelques curieux, volontaires inutiles et encombrants, s'étaient joints à l'armée. On remarquait entre autres les ducs de Mortemart et de Caraman, MM. de Ghasseloup- Laubat et Baude, députés, et deux dessinateurs.

Le mouvement commença le 9 novembre, et le 13, le maréchal Clauzel réussit enfin à pousser hors de Bône les derniers débris que lui disputait la fièvre et qui se relevaient de leur grabat pour courir au devoir. Plein d'angoisses, le maréchal voulait se soustraire à l'affreuse réalité, et s'abandonnait aux séductions de l'inconnu.

On se concentra à Guelma, l'antique Calama des Romains, qui n'était plus qu'un chaos. Les troupes s'établirent comme elles purent au milieu des ruines. Un orage éclata dans la nuit, et le troupeau, qui aurait pu fournir quinze iours de viande fraîche, se débanda dans l'obscurité; on ne réussit à atteindre que quelques animaux qui n'étaient certes pas les meilleurs, car ils n'avaient pas eu la force de s'enfuir. Les collines argileuses, profondément détrempées par la pluie, qui s'étendent de Bône à Guelma, présentèrent tant de difficultés au convoi, qu'on dut laisser sur place presque tout le matériel du génie, entre autres les échelles d'assaut. Chose extraordinaire ! l'intendance préféra abandonner l'orge des chevaux, qui en avaient un pressant besoin, plutôt que les tonneaux d'eau-de-vie. Les chevaux et mulets arrivèrent à Guelma exténués par les fatigues et les privations. Presque tous les convoyeurs arabes s'échappèrent. Des quatre-vingts mulets portant la réserve de cartouches d'intanterie, il n'en resta pas un seul, et l'artillerie dut abandonner 200,000 cartouches.

Il eût été facile de s'établir à Guelma, excellente base d'opérations pour l'année suivante, dès le retour de la bonne saison ; mais la latalité poussait le maréchal en avant. Il résolut de pointer sur Constantine le plus tôt et le plus rapidement possible, comptant y trouver des vivres. On quitta Guelma le 14 novembre, et le 18 seulement on arrivait à Raz-el-Akba, après avoir fait douze lieues. Toute végétation disparaît quand on arrive sur le plateau de Raz-el-Akba ; les hommes se couchèrent donc sans feu et mangèrent crues les maigres rations qu'on leur distribua. Le 19 l'armée aperçut dans le lointain la cavalerie d' Ahmed-Bey avec laquelle elle échangea quelques coups de fusil ; le lendemain, après une nuit horrible pendant laquelle dix-sept factionnaires furent gelés, on aperçut Constantine.

Ce jour-là, un ordre général fut lu à l'armée, pour défendre les désordres lors de l'entrée à Constantine, assu-

rcr le respect des hommes et des choses, la conservation des magasins et établissements publics, et diviser la ville en quartiers assignés aux différents corps. Un lieutenantcolonel d'état-major prit si bien au sérieux cette lamentable gasconnade, qu'ayant lu dans l'ordre qu'il était chargé d'assurer le logement du duc de Nemours, du maréchal et de l'état-major., il voulut partir le jour même pour remplir sa mission. 11 demanda quelques cavaliers d'escorte pour se rendre à Constantine et fut fort étonné quand on le pria d'attendre encore.

Enfin, après des souffrances sans nom, lugubre préface d'une terrible épopée, l'armée débouche sur le plateau du Mansourah, qui domine Constantine à l'est. L'ennemi est invisible. Impatient, le maréchal Clauzel veut voir la ville et s'avance jusqu'au rebord du plateau. Un coup de canon retentit, et un boulet vient ricocher entre les jambes de son cheval. Le drapeau rouge est arboré sur tous les minarets de la cité, qui se remplit de rumeurs confuses ; la garnison accourt sur les remparts et aux batteries, hurlant et vociférant. Le malheureux maréchal perd ses dernières illusions. Plus d'entrée triomphale; il faut lutter, et lutter sans espoir de succès.

Par sa position, Constantine est une ville unique au monde. La nature a chassé hors des profondeurs du sol un énorme bloc de roches d'une bizarrerie audacieuse, ne tenant aux montagnes voisines que par un isthme étroit que domine le Condiat-Aty ; ce bloc est devenu une redoutable forteresse.

Malheureusement, le maréchal Clauzel débouchait non par le Condiat-Aty mais par le Mansourah, et de ce côté la ville est couverte par un précipice profond d'une centaine de mètres où la rivière du Rummel s'est ouvert un chemin, et sur lequel les Romains avaient jeté un pont, ouvrage grandiose, d'une hardiesse étonnante (1).

{{) Ce pont a duré jusqu'en 1856 ; il lotnbait en ruines et a été démoli à rnups de nanoQ.

L'iiitrépide Ben-Aïssa s'était enfermé dans Constantine, laissant le lâche Ahmed courir la campagne avec quekpes milliers de cavaliers. Ben-Aïssa disposait de 3,000 hommes environ, dont 500 Kabyles, le reste canonniers turcs ou miliciens. Le maréchal Clauzel ne disposait guère de plus de combattants que Ben-Aïssa ; dans la petite colonne française, 3,000 affamés gardaient 4,000 malades. Sans vivres, sans grosse artillerie, sans munitions, il y avait impossibilité de faire un siège. Il fallait de toute nécessité, si l'or voulait entrer à Constantine, tenter un coup de force. « li faut recourir à la force, dit avec amertume le maréchal, et la force me manque déjà. »

Une double attaque fut décidée par le Condiat-Aty e1 par le pont romain jeté sur l'abîme. La brigade de Rigny, renforcée par deux bataillons, 2" et 17" léger, avait été dirigée sur le Condiat-Aty, enlevé par un audacieux coup de main des tirailleurs à poil du capitaine Blangini; mais quand on voulut communiquer avec le général de Rigny, on s'aperçut que le Rummel, démesurément enflé par les pluies, ne permettait le passage à aucun messager. Quelques cavaliers se dévouent, mais ils sont entraînés eux et leurs chevaux. Alors un brave homme se présente pour tenter l'épreuve ; il s'appelle Mouramble, carabinier au 2* léger. Il se déshabille complètement, suspend à son cou une bouteille contenant la dépêche et se précipite dans le Rmnmel. Deux fois il disparaît sous l'eau, deux fois il reparaît à la surface; enfin, tout sanglant, tout meurtri par les pierres que le torrent 'roule à sa suite, il reparaît sur la rive opposée, mais tout près du Bardo, où sont les écuries du bey remplies de Turcs. Il reçoit une grêle de balles dont aucune, heureusement, ne l'atteint, prend sa course et rejoint le général de Rigny qui lui jette son manteau sur les épaules.

Mouramble était de la classe libérable; ^'^ emporta dans ses foyers la croix de la Légion d'honneur.

Du côté du pont romain, où il s'agit de préparer l'atta-

que, le colonel de Tournemine et le capitaine Munster, admirables de dévouement, s'attellent avec leurs canonniers à leurs pièces de 8 qu'ils réussissent à arracher de la boue et à descendre à pic au pied du Mansourah pour les mettre en batterie contre la porte d'El-Kantara. Les pièces tirent à 900 mètres. Goûte que coûte, il faut donner l'assaut après une préparation i isuffisante ; quatre pouces de neige couvrent le sol le 22 novembre au matin, les chevaux ont presque tous succombé, 127 soldats, pendant la nuit, ont péri de froid et de misère dans un lac de boue- Le génie est magnifique ; il fabrique des échelles d'assaut avec des débris de voitures, et les capitaines Hackett et Ruy vont reconnaître la porte d'El-Kantara sous une grêle de balles. Le colonel du génie Lemercier est exténué ; ses sapeurs lui improvisent un abri sous lequel il entre en agonie.

Le double assaut doit se donner à minuit. Du côté du Condiat-Aty, le général de Rigny charge le lieutenantcolonel Duvivier de l'attaque contre la porte Bab-el-Djibia. Duviviet n'a ni échelles ni cordes et ne dispose que de deux petits obusiers approvisionnés à r/uaire coupn chacun} IJ se propose avec ces huit obus tirés à bout portant d'ébranler la porte, sur laquelle il se ruera avec ses tirailleurs a poil et son bataillon d'Afrique. A minuit, il lance la compagnie de tirailleurs précédée d'une vingtaine de sapeurs du génie conduits par le capitaine Grand. Au moment oiî elle se découvre, elle est accueillie par une fusillade d'une intensité 'telle, qu'elle perd ses trois officiers et 32 hommes, plus de la moitié de son effectif. Le capitaine du génie Grand reste debout avec cinq sapeurs. Sur ces entrefaites arrivent les deux petits obusiers qui tirent leurs j|

huit coups. Aussitôt le bataillon d'Afrique s'élance, précédé du lieutenant-colonel Duvivier et du commandant Riche- H

panse. Sapeurs, tirailleurs, bataillon d'Afrique, tous se ruent [J sur la porte Djibia ; impossible de l'escalader. Le capitaine Grand, une hache à la main, est tué ; le commandant

Richepanse, digne fils du célèbre général qui fut le héros de la bataille de Hohenlinden, se cramponne à la porte atteint de quatre blessures, et tombe à la cinquième; le colonel Duvivier frappe à cette porte avec le pommeau de son épée. Nos hommes reculent, emportant leurs morts et leurs blessés.

Du côté d'El-Kantara, la colonne d'assaut, précédée par le général Trézel l'épée haute, marche au pas de course sur le pont romain. Arrivé devant la porte, le général fait appUquer les deux seules échelles qu'il possède, mais les hommes qui les tiennent sont tués, luimême a le cou traversé par une balle. La colonne toiu'billonne un moment, puis recule en laissant le pont jonché de morts.

C'en est fait; il ne reste à l'artillerie que quinze kilogrammes de poudre; l'infanterie n'a presque plus de cartouches. Plus de vivres^ le convoi est perdu; le 62° de ligne, réduit à 270 hommes, au point que les officiers ont dû s'armer des fusils de leurs soldats, a dû l'abandonner dans la boue. La solennelle horreur de la position trouble les âmes les plus fortes; seul Clauzel reste ferme; se tournant vers le duc de Nemours, il lui dit avec un calme sourire :

« Monseigneur, nous voici arrivés à ce que la guerre présente de plus difficile. »

La brigade de Rigny a quitté le Condiat-Aty, et s'efiforce de rejoindre le maréchal sur le plateau de Mansourah. Les hommes emportent leurs camarades blessés ou malades, et les déposent à tout moment pour faire face aux Kabyles enhardis de Ben-Aïssa. Un poste de quinze hommes est oubHé; ces malheureux essaient de se faire jour, mais six seulement parviennent à rejoindre.

Le corps expéditionnaire formant un immense carré s'ébranle enfin. Les portes de la ville vomissent les habitants altérés de massacre ; plus de dix mille bêtes fauves s'abattent sur les troupes françaises engourdies et démoralisées. On a chargé les auelques voitures attelées de

blesses et de malades ; mais la tête de colonne marche bon train, le carré se disloque peu à peu^ et les prolonges d'ambulance ne peuvent suivre. A l'Oued-Bratz, auquel les Arabes ont donné depuis le surnom de rivière des chiens, on est obligé de laisser en arrière quelques-unes de ces prolonges. Les Arabes bondissent et égorgent quantité de malheureux. Les plus grièvement atteints avaient été abandonnés dans les grottes du Mansourah, où les femmes de Constantine, furies hideuses, étaient venues les égorger un à un.

Mais quittons ces scènes d'horreur pour raconter un magnifique exploit, entré dans le domaine de la légende héroïque. D'après l'ordre de marche, le 63^ de ligne doit former l'extrême arrière- garde ; mais il file si bon train vers la tête de colonne, qu'il découvre les prolonges de blessés. On commençait à les égorger quand paraît le bataillon du 2° léger, réduit à 250 hommes. « A nous, le 2" léger, » crient les malheureux blessés. Calme, le commandant Changarnier entend les cris de détresse qui partent de l'ambulance ; il lance sa compagnie de voltigeurs, mais la rappelle aussitôt en voyant accourir l'escadron de chasseurs d'Afrique du capitaine Morris qui sabre les égorgeurs et dégage le convoi.

Le valeureux Changarnier venait d'apercevoir cinq ou six mille cavaliers arabes qui approchaient. En un clin d'œil ils ont entouré le bataillon du 2" léger, qui se trouve séparé de la colonne.

Alors se passe une scène admirable. Le commandant Changarnier est au milieu du carré ; fièrement il se redresse sur sa selle :

« Allons, mes enfants, s'ccrie-t-il, voyons ces gens-là en face, ils ne sont que six mille, et vous êtes deux cent cinquante : vous voyez bien que la partie est égale. Vive le roi! Attention à mon commandement! »

A ce moment les Arabes sont à portée de pistolet. « Feu de deux rangs ! » dit alors l'intrépide commandant. Et

un feu bien nourri jonche de cadavres d'hommes et de chevaux trois faces du carré.

Les Arabes comprirent l'avertissement, et laissèrent le 2'= léger rejoindre la colonne qu'il venait de sauver du massacre.

La retraite de la brigade de Rigny se fit dans un tel désordre, qu'elle put être qualifiée de débandade. Le général eut de plus le tort grave de tenir des propos coupables contre le maréchal. Celui-ci se contenta de le flétrir dans l'ordre du jour suivant :

« Au bivouac de Sidi-Tamtara.

» Honneur soit rendu à votre courage, soldats ! Vous avez supporté avec une admirable constance les souffrances les plus cruelles de la guerre. Un seul a montré de la faiblesse ; mais on a eu le bon esprit de faire justice des propos imprudents ou coupables qui n'auraient dû jamais sortir de sa bouche.

» Soldats, dans quelque situation que nous nous trouvions ensemble, je vous en tirerai toujours avec honneur, recevez-en l'assurance de votre général en chef.

» Souvenez- vous que vous avez la gloire de votre pays, votre belle réputation, et un fils de France à défendre. »

Le général de Rigny, traduit plus tard devant un conseil de guerre, fut acquitté , grâce à la déposition toute bienveillante du commandant Changarnier. 11 était frère du ministre de la marine, l'amiral de Rigny, le vainqueur de Navarin.

Nous avons vu que des touristes s'étaient joints à la colonne. Deux d'entre eux, le duc de Caraman et M. Baude, députés, eurent une conduite bien différente. Le vénérable duc de Caraman, âgé de soixante-quinze ans, se montra admirable ; il ne quitta pas l'arrière-garde, relevant ]es traînards, les chargeant lui-même sur son cheval, encourageant et soutenant ceux qu'il ne pouvait soulager.

Au contraire, Bande eut une attitude lamentable ; il osa conseiller au maréchal de s'échapper pendant la nuit, d'abandonner tout le matériel pour alléger l'armée et de partir en avant avec la cavalerie en laissant l'infanterie se débrouiller comme elle pourrait. Le maréchal aya'-.t répondu par un geste de mépris écrasant, le tribun se mit à courir de groupe en groupe ; il alla d'abord aux artilleurs qui, avec un remarquable dévouement, s'étaient attelés à leurs pièces, se jugeant déshonorés s'ils les laissaient entre les mains de l'ennemi, et les exhorta à jeter ces pièces dans les ravins ; le colonel de Tournemine menaça de le cravacher. L'infortuné député, s'approchant de l'infanterie, criait aux soldats d'une voix larmoyante :

« Dieu est miséricordieux, il nous sauvera. »

Il passa en gémissant ainsi à côté du duc de Nemours, qui le traita de lâche.

Le duc de Nemours rivalisait de bravoure et de calme avec le maréchal Clauzel. Celui-ci avait réussi à sauver sa calèche, dans laquelle prirent place le général Trézel blessé grièvement et le colonel Lemercier mourant. Le prince, très souffrant depuis Bône, refusa obstinément d'y monter. Il n'avait plus de bagages, souffrait du froid, et ne cessait d'aller d'un groupe à l'autre de soldats, pour les encourager. Devant toute la troupe, il embrassa deux officiers supérieurs du 62" qui conduisaient par la bride leurs chevaux abandonnés à des blessés.

Que dire encore ? La retraite de Constantine coûta à l'armée, outre les hommes tués en combattant, sept cents hommes morts de misère. Mais la détente qui suit toujours des émotions terribles coûta la vie à bien d'autres. Trois mille hommes sur six mille entrèrent à l'hôpital de Bône, et sur ces trois mille hommes, quinze cents moururent.

Le malheur de l'armée n'était pas encore assez complet : le magasin à poudre de la Casbah de Bône sauta, et l'explosion fit périr cent huit hommes du 17° léger et du 1" bataillon d'Afrique; deux cents autres furent mutilés.

Un mot pour terminer. Le jour où l'armée rentra à Bône, les Turcs de Yusuf eurent un petit engagement dans lequel on fit plusieurs Arabes prisonniers. On pansa ceux d'entre eux qui étaient blessés, et on les renvoya tous.

C'était notre réponse à Ahmed-Bey qui avait envoyé à Constantine trois cents têtes coupées et deux cents paires d'oreilles.

Voici déjà plusieurs fois que le nom de Changarnier revient sous notre plume. X\ est temps de nous occuper de cet illustre homme de guerre, un des héros de la conquête algérienne. L'outrage n'a pas même respecté le cercueil du noble soldat dont la vie entière a été un perpétuel sacrifice au pays, tant sont tristes nos mœurs politiques. Dévouement, patriotisme, vertus civiques ou militaires, ne pèsent d'aucun poids dans la balance, si l'homme qui en fait preuve est d'une autre opinion que l'opinion dominante.

Changarnier (Nicolas-Aimé-Théodule) naquit à Autun, le 26 avril 1793. Voici ses glorieux états de services :

Sorti de Saint-Cyr conmie sous-lieutenant en 1815. — Lieutenant en 1815 au 60' de ligne. — Campagne d'Espagne de 1823 et capitaine le 9 octobre 1825. — Expédition de Mascara; chef de bataillon en 1835. — Se distingue dans la retraite de la première expédition de Constantine. — Lieutenant-colonel en 1836. — Colonel en 1839. — Expédition des Portes-de-Fer comme colonel du 2° léger. — Maréchal de camp en 1840. — Lieutenant général en 1843. — Commandant la division d'Alger en 1848. — Commandant supérieur de la garde nationale et des troupes de Paris de 1848 à 1851. — Retraité en 1852.

Jusqu'en 1823, Changarnier servit dans les gardes du corps qu'il quitta pour faire la campagne d'Espagne. Il commença dès lors à se distinguer. Homme de devoir.

connaissant admirablement son métier, l'aimant, il prolessait cette opinion que l'ofticier ne doit jamais dédaigner les menus détails de son emploi et qu'à la guerre les grandes choses ne sont que la résultante d'une infinité de petites.

En 1830, étant au 1'' régiment de la garde royale, ii demanda à passer au 2* léger qui envoyait un bataillon au corps expéditionnaire d'Alger. Dans ce corps, il fut presque aussitôt désigné pour la compagnie d'élite ou compagnie de carabiniers. Les compagnies d'élite étaient fort ambitionnées à ce moment, tant par les officiers qui, ayant à commander à des hommes choisis, y trouvaient une sorte de sinécure, que par les sous-oliîciers et soldats qui y rencontraient beaucoup d'adoucissements dans le service, et y touchaient une haute paie.

Nous avons vu ailleurs le rôle brillant que remplit la compagnie de carabiniers du 2^ léger en sauvant le bataillon du 4* léger au camp de Dely-Ibrahim, surpris alors que son commandant avait ordonné un nettoyage d'aimes en présence de l'ennemi.

Le 2" léger, rentré en France (1), voyagea de garnison en garnison jusqu'en 1835, comme nos régiments voyageaient jadis. A cette époque, nous retrouvons ce régiment à la division des Pyrénées-Orientales constituée sous les ordres du général de Castellane. Quand le maréchal Clauzel reçut l'ordre (2) d'aller à Mascara détruire la puissance naissante d'Abd-el-Kader, il emmena, ainsi que nous l'avons déjà raconté, cette division entière, composée des 2° et 17* léger, 11" et ^T de ligne. La carrière militaire du capitaine Ghangarnier se dessine glorieusement.

Vers la fin de 1830 le corps d'olnciers de l'armée française se composait de plusieurs éléments fort difTérents. On y voyait les officiers sortis des écoles militaires, ceux

{!) EiH830.

(2) En J835.

venus de la garde royale, les héros de juillet ou officiers nommés par récompense nationale, et les réformés de l'empire, appelés commvinémentlesrent?'anis à la bouillotte.

Les officiers des deux dernières catégories étaient plus braves qu'instruits, et ceux des deux premières avaient le tort de le leur faire sentir. De là des duels fréquents, auxquels prenait part trop souvent le capitaine Changarnier, chef du groupe des officiers sortant de l'école. Les mœurs militaires se sont singulièrement adoucies et la folie du duel a presque disparu de l'armée ; mais à ce morne, t, elle possédait des duellistes et des raffinés d'honneur comme sous le premier empire. On vit Changarnier S3 battre un jour au pistolet avec un de ses collègues, et le lendemain à l'épée avec un second ; il blessa ses deux adversaires.

Ses idées sur le point d'honneur étaient d'ailleurs originales. En 1834, commandant un détachement de deux compagnies sur les frontières d'Espagne, il punit, pour quelques détails de service, son collègue le capitaine Treille. En lui notifiant les arrêts, il le prévint que, conformément au règlement, il le recevrait chez lui, dans la tenue du jour, à l'expiration de sa punition. Treille obéit et se présenta à son chef de détachement au jour et à l'heure fixés. Changarnier le reçut avec beaucoup de courtoisie, parla de choses indiâ"érentes, et congédia son visiteur forcé en lui disant :

« Comme commandant de détachement, comme votre supérieur conséquemm'ent, j'ai cru devoir vous mettre aux arrêts. Votre punition expirée, je redeviens votre collègue; si vous croyez avoir à vous plaindre de moi, je me mets entièrement à votre disposition, et je vous offre toutes les réparations par les armes qu'il vous plaira de me demander. »

Très surpris, le capitaine Treille répondit qu'il ne comprenait guère les inimitiés à propos du service, et se retira.

Son duel avorté avec le colonel de Bourjolly eut un retentissement considérable en Algérie.

Changarnier venait d'être nommé colonel du 2" léger ; ce régiment, dans lequel il avait obtenu tous ses grades depuis celui de capitaine, s'était acquis en Afrique une réputation telle, que le duc d'Orléans, qui lui avait rapporté de Paris le brevet de colonel, tint à connaître lui-même le nouveau promu, et lui dit, après lui avoir donné l'accolade :

« Je vous confère deux titres à la fois, celui de colonel, et celui de colonel du 2° léger. »

M. de Bourjolly, homme de guerre des plus remarquables, était colonel du 1" régiment de chasseurs d'Afrique, un des plus beaux de l'armée française, et dont les exploits ne se comptaient plus.

Entre les troupes des deux colonels existait cette rivalité généreuse qui enfante des prodiges.

Après l'expédition des Porles-de-Fer (1) les hordes d'Abd-el-Kader vinrent bloquer Blidah. Le général Duvivier, qui commandait la place, demanda aide au maréchal Valée qui courut au secours de son lieutenant avec une colonne dont faisaient partie le 2" léger et le 1" chasseurs d'Afrique. Près de )'Oued-el-Alleugh, la troupe française se trouva en présence de deux bataillons de réguhers qui, nouvellement formés et pleins de confiance en eux-mêmes, avaient enfreint la défense formelle de réiuir en s'aventurant dans la plaine.

Le 2" léger tenait la tête, et ses tirailleurs d'extrême avant-garde, commandés par le capitaine Leflô, depuis général et ministre de la guerre, se heurtèrent contre les Arabes formant deux carrés, avec de mauvais canons dans les angles. Leflô fait ralentir le feu de nos soldats pour inspirer encore plus de confiance à l'ennemi, et vient avertir le colonel Changarnier. Ivre de joie, celui-ci court au maréchal Valée, lui demandant avec instance la liberté d'agir. Le maréchal croit devoir laisser faire le 2° léger,

(1) Eu 1839.

Changarnier dissimule habilement son régiment derrière un rideau de tirailleurs tirant mollement, arrive à cinquante mètres des réguliers et les aborde brusquement à la baïonnette. Le maréchal Valée et son chet d'état-major, le général Rostolan, accourent aussitôt l'épée haute au milieu du 2° léger en criant : « De l'ordre, mes amis, de l'ordre ! L'ennemi va vous charger. » Le 2" léger n'écoutait rien et taillait en pièces cette infanterie régulière qu'elle voyait pour la première fois. La cavalerie arabe allait tomber sur lui, quand elle vit arriver le 1" chasseurs d'Afrique qui lui fit tourner bride. Le colonel de Bourjolly ne s'attarda pas à la poursuivre ; faisant un à-gauche, il prit à revers les carrés d'infanterie attaqués de face par le 2' léger. En un clin d'œil, ils tarent dispersés, jetant armes, équipements, souliers, pour fuir plus vite.

Dans son rapport officiel, le maréchal Valée donna l'honneur de la journée au 2° léger, tout en relatant la part brillante prise au combat par le 1" chasseurs d'Afrique. Ce rapport éveilla la susceptibilité de M. de Bourjolly qui eut le tort d'adresser à un journal militaire une lettre revendiquant pour les chasseurs d'Afrique l'honneur du combat de l'Oued-el-Alleugh. Changarnier réclama, en démentant ses assertions, dans des termes tels qu'une rencontre devint inévitable. Rendez-vous fut pris ; mais le duc d'Orléans intima aux deux colonels l'ordre de se rendre auprès de lui. Il leur reprocha leur conduite peu convenable, et leur fit sentir que cies officiers supérieurs qui devaient servir d'exemple, n'avaient pas à exposer une vie qui appartenait à la France.

Bref, le prince les réconcilia, en apparence du moins. Plus tard, ils furent nommés généraux de brigade le même Jour. Quand Changarnier fut promu général de division, il était enfermé dans Milianah ; la dépêche annonçant la bonne nouvelle fut adressée au général de Bourjolly qui opérait dans le voisinage, et celui-ci, montant aussitôt à cheval, se fit un honneur d'aller prévenir l'heureux promu. Cette

prévenance mit fm à cette rivalité de deux vaillants hommes de guerre si bien faits pour s'entendre.

Pour donner une idée du rôle que 'oua le général Changarnier dans la conquête algérienne, il nous suffira de d^e que son nom seul inspirait la terreur aux Arabes. Ils l'appelaient, en estropiant son nom, Changarlo ou bien encore Changarli, que nous pouvons traduire par le mot dompteur, car le verbe arabe changar veut dire dompter. « Son nom, disait au comte de Castellane un caïd des Hadjoutes, veut dire le dompteur d'ennemis, rabatteur d'orgueil, et il a 'ustifié son nom. »

Montrant ensuite la longue chaîne de montagnes qi:i borde la Mitidja, du Chenouan à la mer, le chef arabe ajouta :

« Quand vient l'orage, l'éclair court en une seconde sur toutes ces montagnes, en sonde les replis. C'était ainsi de son regard pour nous trouver. Quand il nous avait vus, la balle n'atteint pas plus vite son but. »

Le caïd hadjoute n'exagérait pas. Le général Changarnier avait toutes les qualités du commandement ; surtout le coup d'œil et un jugement rapide. A cela il joignait une énergie, une ténacité singulière. Nous n'en donnerons cfu'une preuve, en montrant son admirable conduite à rOued-Foddah.

En 1842, après avoir guerroyé pendant trois mois dans la vallée du haut Chélif, la colonne Changarnier venait de clore ses opérations par la prise de la smala de Ben-Allal, le premier khalifa ou lieutenant d'Abd-el-Kader, et ramenait trois mille prisonniers et trente mille têtes de bétail. Sur la loi de quelques renseignements erronés fournis par des chefs arabes, la colonne, forte seulement d'un bataillon de zouaves, du 3' bataillon de chasseurs à pied et d'un escadron de chasseurs d'Alrique, venait de s'engager dans la vallée de l'Oued-Foddah, lorsqu'elle lut brusquement assaillie dans un terrain des plus difnciles par plusieurs milliers de Kabyles. Pendant deux jours

elle se battit héroïquement, la plupart du temps à l'arme blanche, et parvint, en sauvant ses prises, à sortir du redoutable défilé dans lequel la trahison l'avait attirée Épuisés, les Kabyles n'osèrent pas poursuivre.

Ils se croyaient délivrés du terrible Changarlo et fèfaîeni la nuit suivante l'expulsion de la colonne française de leurs montagnes, quand tout à coup ils entendirent sonner la charge. Les Français tombèrent sur eux comme un ouragan, leur tuèrent une centame d'hommes, saccagèrent leurs villages, et firent une razzia complète. Le général Changarnier n'avait pu prendre son parti du guet-apens dans lequel il était tombé. Tout autre que lui se fût estimé heureux d'être sorti d'un guêpier sans laisser entre les mains de l'ennemi un seul mort ou un seul blessé ; lui, avait fait faire halte, à la sortie du défilé, ordonnant une distribution de cartouches, puis, après la nuit close, avait fait prendre silencieusement les armes à son infanterie, en laissant son escadron à la garde du camp, et était revenu sur ses pas.

La bravoure du général était à la hauteur de son incroyable ténacité. En 1840, sa vaillante brigade eut à soutenir pendant une journée tout l'efïort des Kabyles (1); après avoir engagé toutes ses réserves, le général se mit à la tête du dernier bataillon qui lui restait et monta avec un si magnifique entrain à l'assaut des positions d'où les Kabyles foudroyaient nos troupes, que toute la colonne, saisie d'admiration, s'arrêta. A chaque instant le duc d'Orléans et le duc d'Aumale qui étaient présents s'écriaient : << C'est superbe ! superbe ! »

Mais rien n'approche de l'héroïque énergie qu'il montra au combat de Mouzaïa, dans la même année. Il était à exphquer un mouvement à un de ses aides de camp, quand il lut atteint d'un coup de feu au-dessous de l'omoplate gauche. Le docteur CeccakU, médecin en cher de la division d'Alger, accourut aussitôt et se hâta de panser

(il Les Tabyle- voulaient empêcher la marche (iii maréchal Valée vers Chcrchell.

le général que l'on venait de placer sous un gros olivier.

« Voyons, docteur, dit celui-ci, dites -moi vite votre opinion et posez-moi un appareil ; je suis pressé, j'ai des ordres à donner.

» — Ce n'est rien, mon général, répondit Ceccaldi qui venait de sonder et de laver la blessure. Dans deux mois vous pourrez remonter à cheval.

» — J'y serai plus tôt, cher docteur, croyez-moi. »

Et aussitôt le pansement terminé, il remonta à cheval en se faisant aider par un cavalier d'escorte.

« — Merci mille fois, cher docteur, dit-il au médecin stupéfait. » Et il recommença à donner ses ordres comme si rien ne lui était arrivé.

Rien d'étonnant si l'intrépide général était l'objet de la confiance inimitée de ses soldats ; avec eux il osait tout. Un jour le maréchal Yalée, après plusieurs heures de combat, réunit ses chefs de corps, dont faisait partie Changarnier, encore colonel du 2' léger, et leur demanda quel était le régiment le moins fatigué pour l'envoyer occuper une position difficile qui commandait le camp. Tous se turent.

« — Voyons, dit le maréchal au colonel du 48% votre régiment est celui qui a le moins marché.

» — Monsieur le Maréchal, mon régiment est exténué, car il arrive à peine de France ; mais il se trouvera toujours un colonel pour vous dire que son régiment est tout frais.

» — Non, monsieur le Maréchal, répondit Changarnier qui sentit que la malice était à son adresse ; mon régiment est plus que harassé. Mais je ferai marcher mon 2° léger ; quand faut-il partir? »

Combien l'armée devait admirer ce chef qui passait ses nuits au travail, après avoir pris sa dose journalière de quinine, et qui, le matin, était le premier à cheval! On voyait que la santé du général était plus que frêle, et l'on était plein d'admiration pour cet homme, au moral de fer, qui savait commander à la souffrance et sur le

visage duquel on apercevait à peine de temps à autre une fugitive crispation que lui arrachait la douleur. Aussi, comme il était populaire ! A la suite des razzias où il excellait, sa première pensée était de faire faire bombance à ses soldats. Avec Ghangarnier, disaient les soldats, on sent toujours le mouton. Cela sent le mouton, répétaient en riant les chasseurs à pied du 6' bataillon en chargeant l'émeute parisienne au 13 juin 1849.

Le général aimait à rédiger ses ordres lui-même ; aussi se contentait-il d'un seul aide de camp. Pendant plusieurs années, ce lut le capitaine Pourcet (1). M. de Carayon- Latour, charmant jeune homme, chevaleresque et brave, dont tous les militaires de la vieille armée d'Afrique ont gardé un excellent souvenir, devint aussi quelque temps son offlcier d'ordonnance.

Les chevaux du général étaient célèbres. Cousscouss était un petit cheval kabyle, trapu, râblé, redressant la tête au sifflement des balles. Son insouciance du danger, sa docilité pour porter son maître aux endroits les plus dangereux, avaient fait dire aux soldats : « C'est diable sur diable. » Cousscouss ne fut jamais niessé.

Un autre de ses chevaux, Max, grand cheval allemand, fut moins heureux que Cousscouss ; il fut blessé plusieurs fois sous le général, et finit par être tué. Les soldats improvisèrent sur Max une complainte burlesque dont nous détachons quelques couplets :

Le pauvre Max est mort, Mironton, ton ton, mirontaine, Le pauvre Max est mort, Mort et pas enterré ! (bis.)

Il était v'nu d'Allemagne, Mironton, ton ton, mirontaine ; Il était v'nu d'Allemagne Pour aller en Alger. (bis.)

(l) Celui qui, général de division, fut rapporteur dans le procès du marécLal K'>7aine .

Max reçut maintes balles, Mironton, ton ton, mirontaine , Max reçut maintes balles Et l'général aussi. (bts.)

A la fin, c'te pauv' bête.

Mironton, ton ton, mirontaine; A la fin, c'te pauv' bête A trépassé sous lui. {bis.)

Arrêtons-nous sur cet échantillon de poésie militaire.

L'outrage, disions-nous plus haut, n'a pas respecté le nom du général Changarnier; ses ennemis, ajouteronsnous, ont essayé de le tourner en ridicule. En 1848, des petits journaux, menu fretin des publications périodiques, s'en prenant à l'excessive propreté et à l'élégance native du général, le surnommèrent le général Bergamotte. Il aurait pu, s'il n'avait souverainement dédaigné les plaisanteries des condottieri de la presse, répondre que les gants glacés dont il couvrait ses mains ne l'avaient point empêché de tenir vaillamment l'épée à Constantine, au col de Mouzaïa, à l'Oued- Foddah.

Non, les soldats ne riaient pas quand ils voyaient ce hardi général fièrement campé, sur Max ou sur Cousscouss, au milieu des balles, les mains gantées soigneusement, les pieds finement chaussés de bottes vernies. Les Russes riaient-ils quand ils voyaient Murât galopant en grande tenue en avant de ses escadrons, au grand joiu* de la bataille de la Moskowa ?

Mais en ce temps le rire n'épargne rien, surtout lorsqu'il s'agit de généraux pris dans l'engrenage iatal de la politique.

En 1847, un des premiers actes du duc d'Aumale. nommé gouverneur de la colonie en remplacement de l'illustre maréchal Bugeaud, fut de confier à Changarnier le commandement de la division d'Alger. C'est à lui aussi que partant pour l'exil en 1848 il céda le gouvernement par intérim de l'Algérie. Mais Changarnier n'inspirait aucune confiance aux républicains et était connu pour être proiondément dévoué

à la royauté. Devait-il être ingrat envers des princes, ses compagnons d'armes, qui avaient assuré sa carrière ? Fallait-il qu'il reniât ces braves soldats, jeunes, aimables, bienveillants, idoles des soldats d'Afrique, dont ils avaient partagé les dangers, les misères et les souffrances ?

La vie du glorieux général, après 1848, ne nous appartient plus. Nous nous ferions scrupule toutefois de nous arrêter court. Appelé au commandement de l'armée et de la garde nationale de Paris, il devint impopulaire, car les Parisiens n'aimaient pas cette main de fer ; Changarnier ne riait jamais des joyeusetés de la rue. L'histoire de son arrestation le 2 décembre 1851 est connue ; on ne pensa point que, pour l'arrêter, c'était trop d'un commissaire de police, d'un capitaine de la garde républicaine^ de quinze agents de la sûreté, et de quarante gardes républicains, dont dix à cheval.

Louis Veuillot a tracé de main de maître un portrait du général comme orateur. « Dans son habit civil, il semble être en uniforme. Il promène sur l'assemblée ce regard froid et ferme qui cherche et qui voit ce qu'il faut faire. Il attend les bras croisés que le silence se fasse ; il n'attend pas longtemps, on est impatient de l'entendre. Suivant sa bonne coutume mihtaire, il ne dit que peu de mots, mais pleins de choses ; il les prononce d'une voix peu façonnée aux modulations oratoires, mais pleine d'énergie... Après avoir prononcé son discours, dont le vieux Corneille aurait pu s'inspirer, dans lequel même il aurait pu trouver quelques vers tout faits, le général Changarnier retourne à sa place sans que les applaudissements dont il est salué amènent le moindre changement sur son impassible visage. »

Après avoir refusé le serment au président de la République, le général Changarnier fut rayé des cadres de l'armée, et, exilé par mesure de sûreté générale, se réfugia à Malines. Il y resta jusqu'à l'amnistie de 1859, et vint ensuite se flxer à Autun, sa ville natale,

Le vieux lion se réveilla en 1870. Un commandement lui fut refusé, mais l'empereur l'admit dans son état-major.

« — Vous vous ralliez à l'empire? lui demanda-t-on.

» — Je me rallie, répondit le vieux brave, à la patrie en danger. »

Après le départ de l'empereur pour l'armée du camp de Ghâlons, le général Changarnier resta à Metz et fit partie du conseil de défense. Le soir du combat de Servigny, nos soldats virent arriver au milieu d'eux un vieillard à la moustache blanche.

« — Changarnier ! s'écria-t-on sur toute la ligne.

» — C'est moi, mes enfants, c'est moi, répondit le brave général qui avait emprunté un uniforme au maréchal Lebœuf.

)) — La casquette ! cria-t-on.

» — Non, pas la casquette ! La charge ! c'est le moment ! »

Et la charge sonna, et tous, officiers et soldats, s'élancèrent en avant sans tirer un coup de fusil.

« Si vous aviez vu ça, dit plus tard un sergent chevronné, si vous aviez vu le vieux bédouin se tourner vers les tambours pour faire sonner la charge ! Cela m'a rappelé la Crimée, le Mamelon- Vert et l'assaut de Malakoff. »

Ce soldat patriote eut la douleur d'être envoyé par le maréchal Bazaine auprès de l'état-major allemand pour négocier la reddition de l'armée française. Ici, il faudrait écrire l'histoire du général avec un mélange de sang et de larmes ; nous préférons nous arrêter, renvoyant le lecteur aux admirables Récits militaires du général Ambert.

Le général Changarnier mourut le 14 février 1877. Monseigneur Perraud, évêque d'Autun, a fait de lui, dans la cathédrale de la vieille cité éduenne, un magnifique éloge funèbre. « Non seulement pour la France d'aujourd'hui, s'est écrié l'éminent prélat, mais pour celle de demain, il s'appellera, il s'appelle Changarnier ! »

Dans le Journal des Débats, Cuvilher-Fleury, le 6 mars 1877, a tiré de Salluste le portrait du général Changarnier:

« (Illi) prseter vetustatem familiœ, alia omnia abunde erant; industria, probitas, militise magna scientia, animus belli ingens ; domi modicus, liibidinis et divitiarum victor ; tantummodo glorise avidus. (Salluste, Jugurtha, lxiii.)

La devise que demanda le vieux héros pour sa tombe était :

Bonheur passe, honneur reste

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