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CHAPITRE III

SOMMAIRE

Effet produit par l'échec de Constantine. Ben-Aïssa. Le choléra k R(^ne. L'armée expêdilionnaire devant Constantine. Mort du général Damrémont. Assaut. Les colonels Lamoricière et Comt)es. Les pertes. — La province d'Oran. La Sickah. Traite de 'a Tafna. Entrevue d'Abd-el-Kader et du général Bugeaud. Armée régulière d'Abdel-Kader. Les déserteurs. Les renégats. Le bavarois Glockner. — Rupture imminente. La province de Constantine. Le passage des Portcs-de-Fer. Le duc d'Orléans. — La guerre sainte. Les journaux. Effondrement des croyances musulmanes. La légende arabe sur le Christ. Les fettouas-. — Les ll^djoutcs. Les Arabes à la guerre. La vie de campagne. Misères et travaux. Les hô-ntaux. — Médéa. Miliana. Le colonel d'Illens. Changarnier et le maréchal Value. Le général Bugeaud. Mazagran. — Les Zéphyrs. Les disciplinaires dans l'armée. Les chamborans du père Marengo. Les zéphyrs k Rachgoun. Débraillé de leur tenue. Chapardages. La rente de la salle de police à Bougie. Les rats à trompe.

Le retentissement de l'échec éprouvé par le maréchal Clauzel fut immense. Toute la province de Constantine se resserra autour d'Ahmed-Bey, qui reconquit du coup, par le prestige attaché à sa victoire, la fidélité équivoque de ses sujets. Le sultan lui conféra la croix ^du Nicham Iftikhar et le titre de pacha ; en prévision d'un second choc à soutenir par le nouveau champion de l'Islam, il alla jusqu'à lui promettre des secours. En attendant il voulut envoyer une flotte à Tunis ; mais l'amiral Lalande barra la

route à l'escadre turque et la somma de rebrousser chemin, ce qu'elle s'empressa de faire.

Mais celui que le désastre subi par les Français grandit le plus en Algérie, fut Abd-el-Kader. Cet homme n'était-il pas aux yeux de tous la résistance arabe incarnée, et la défense de Constantine n'était-elle pas une des formes de cette résistance? Nous verrons plus loin à quels compromis l'on se crut obligé de descendre avec lui.

En France, il n'y eut qu'un cri d'indignation et de vengeance, tant il est vrai que dans notre pays les tristesses des mauvais jours constituent un excitant autrement puissant que l'exaltation produite par la victoire. Heureux les peuples qui grandissent dans les revers ! Les fluctuations politiques qui déplaçaient si souvent à Paris l'axe du pouvoir depuis l'avènement de la monarchie parlementaire de juillet, s'étaient trop souvent traduites en Afrique par des fautes dont les résultats, revenant en France démesurément grossis, étaient exploités par des ennemis de notre conquête méditerranéenne ; mais cette fois tout le monde fut d'accord pour donner au gouvernement les moyens de réparer l'échec subi par nos armes.

Le soin de la vengeance nationale fut confié, non pas au maréchal Clauzel qui avait pourtant la confiance du soldat, confiance accrue encore par des revers momentanés, mais au général Denys de Damrémont. Le comte de Damrémont avait fait les guerres de 1806 et de 1809 à la grande armée et en Dalmatie, celles de 1811 et de 1812 en Espagne et en Portugal, enfin les campagnes de 1813 et 1814 ; il avait commandé une brigade d'infanterie dans l'expédition d'Alger de 1830 et avait été nommé général de division la même année, puis pair de France. Ces services étaient beaux sans doute, mais ils n'avaient pas l'éclat de ceux du maréchal Clauzel, le héros de la bataille de Vittoria.

Le nouveau gouverneur de l'Algérie obtint ce que son prédécesseur, homme politique autant que mihtaire, n'a- Tait pu obtenir. L'efifectif de nos trouoes, qui était de

31,000 hommes et de 4,000 chevaux, fut élevé à 43,000 hommes et 6,000 chevaux. L'Algérie ne fournissait plus rien à l'armée, sinon des ennemis de plus en plus nombreux, et, les Français ne pouvant se procurer des chevaux et des mulets dans un pays où ces animaux abondent, on fut obligé d'acheter six cents mulets en Poitou et en Languedoc ; la cavalerie se remonta en chevaux tunisiens que le bey de Tunis, jaloux de voir grandir Ahmed-Bey à côté de lui, laissa exporter.

On était tranquille pour le moment du côté d'Oran, grâce au traité de la Tafna, cette deuxième édition du funeste traité Desmichels ; le général de Damrémont, pour mieux assurer notre sécurité à Alger, conduisit en personne contre la Kabylie l'expédition dite du Boudouaou, qui se termina de la façon la plus heureuse. Puis il se mit en devoir d'aller arborer le drapeau français sur les murs de Constantine, Ksentinet el Alouah (Constantine l'aérienne), comme disent les Arabes.

Le général de Damrémont songea un moment à changer sa base d'opérations et à agir par Stora ; il y renonça pour diverses raisons, et se détermina à suivre le sillon tracé. D'abord le colonel Duvivier avait su donner à Guelma une importance politique considérable et avait soumis tout le pays jusqu'à Raz-el-Akba ; de plus des travaux très sérieux, que l'on n'osa pas laisser stériles, avaient été exécutés sur la ligne Bône-Guelma. Ainsi l'on avait établi une route carrossable jusqu'au gué de la Seybouse, et l'on avait créé les camps permanents de Dréan, Nechmeya et Hammam- Berda (l'eau froide). Ahmed-Bey avait si bien compris l'importance de Guelma, qu'il avait, le 16 juillet 1837, attaqué ce point défendu seulement par un petit bataillon du 11* de ligne, les tirailleurs d'Afrique du commandant Pâté, et cent chevaux ; mais le colonel Duvivier lui avait infligé un sanglant échec.

Cependant dos indécisions fâcheuses avaient fait ralentir des préparatifs indispensables ; on voulut négocier avec le

bey de Constantine, sans se rendre compte qu'avec les Orientaux il faut au moins être aussi iort pour négocier que pour combattre. Le mois de septembre, le dernier mois de beau temps, était déjà entamé, et Ahmed se mit à compter sur les pluies, grâce auxquelles il avait été victorieux l'année précédente.

Mais son énergique lieutenant, le Kabyle Ben-Aïssa, ne veut pas uniquement compter sur la mauvaise saison qui approche à grands pas ; iJ entend que Constantine devienne un centre terrible de résistance. L'attaque des Français en 1836 lui a indiqué les points les moins forts de la ville ; il ordonne donc de murer la porte d'El-Kantara donnant sur le vieux pont romain, et au-dessus de la nouvelle muraille, il lait construire une batterie casematée. En même temps il crénelle les maisons ayant vue sur le ravin, répare et arme la Casbah, située au point culminant de la ville. Il réunit soixante-trois bouches à feu qu'il place surtout vers la lace regardant le Condiat-Aty ; de ce côté, une ligne de batteries casematées surmonte une haute muraille de granit dont le pied est soigneusement déblayé. Les parapets, les murs intérieurs, les maisons bâties en amphithéâtre sont crénelés de façon à permettre aux défenseurs de tirer à couvert par deux ou trois étages de feux. Le faubourg du Condiat-Aty est impitoyablement rasé, pour qu'aucun point ne soit dérobé à la vue des canons turcs.

Ben-Aïssa plus expérimenté aurait suivi les conseils des quelques aventuriers européens qui parvinrent jusqu'à Constantine : il eût fait élever un fort sur le Coudiat-Aty et couper par un frssé avec glacis l'isthme étroit qui va de cette montagne à la ville. De cette façon, il aurait été en mesure de disputer pied à pied les abords de la ville. Sans doute nous n'aurions pas été arrêtés indéfiniment, mais nous aurions perdu un temps long et précieux et consommé nos munitions, ce qui nous eût remis dans la position où se trouva le maréchal Clauzel au mois d'octobre 1836. L'ignorance d'Ahmed-Bey et de Ben-Aïssa était

fortifiée par les prédictions des marabouts fanatiques, qui exaltèrent la confiance générale, au point de persuader à chacun qu'une deuxième victoire contre les Français était absolument "assurée.

L'infanterie turque et kabyle fut portée de cinq cents hommes à quinze cents ; la milice urbaine, forte de deux mille hommes, formée par les corporations commandées par leurs amins (syndics), était sous les ordres de Bel- Bedjaoui, turc énergique et passionné. L'élite de la garnison se composait des cinq cents canonniers turcs ou topjis, auxquels leur commandant avait donné une instruction pratique excellente, en les exerçant à tirer sur tous les points où les Français s'étaient établis l'année précédente et où ils pouvaient construire des batteries.

Les armées oisives d'Europe envoyèrent des représentants. Le gouvernement anglais accrédita auprès de l'expédition le colonel Temple, et le gouvernement danois M. de Falbe, son consul à Athènes ; tous deux étaient des archéologues distingués. On remarqua aussi un lieutenant d'artillerie saxon qui à chaque engagement galopait avec ivresse dans les lignes de tirailleurs ; enfin, au dernier moment, arriva sir Russel, capitaine anglais au service de l'Autriche.

Le capitaine Russel fut, de tous les officiers étrangers qui avaient obtenu l'autorisation de faire la campagne avec l'armée française, le seul qui monta à l'assaut de Constantine. Il parvint sur la brèche avec le commandant Bedeau, de la légion étrangère, et toute l'armée remarqua au milieu du feu son uniforme blanc à collet vert. Le capitaine Ney de la Moskowa, officier d'ordonnance du duc de Nemours, lui serra chaleureusement la main au plus tort du combat.

Trois officiers prussiens arrivés trop tard pour se faire admettre, durent rester à Bône.

Le général de Damrémont demanda à être secondé par des généraux éminents dans l'accomplissement d'une tâche oui importait à l'honneur de la France et de l'armée. Lé

général de division comte Valée, depuis longtemps retraite, rentra au service pour prendre la laborieuse direction de l'artillerie avec le général marquis de Caraman pour second. Ce dernier était le fils de l'héroïque vieillard qui s'était signalé à la mémorable retraite de l'année précédente. Le général Valée, le bras droit du maréchal Suchet, le héros des sièges de Lérida, de Mequinenza, de Tarragone, de Tortose et de Valence, était divisionnaire depuis 1811 et passait à juste titre pour le premier artilleur de l'Europe. Le général Rohault de Fleury, ingénieur des plus remarquables, fut placé à la tête de l'arme du génie. Enfin le duc de Nemours, comprenant ce qu'il devait au sang des Bourbons qui coulait dans ses veines, voulut avoir sa part de la revanche de nos armes après avoir assisté à l'échec de 1836 et partagé les souffrances de l'armée ; il désira être à l'avant-garde et obtint le commandement de la première brigade du corps expéditionnaire. Une autre brigade fut donnée au général Trézel, qui, sa blessure guérie, prétendait aussi avoir des droits à une revanche.

Cependant le choléra débarque à Bône avec le 12* de ligne. Aussitôt les services sanitaires enferment ce régiment dans la ville ; bien plus, ils gardent les détachements d'artillerie et du génie qu'attend le général de Damrémont et qui ne sont nullement contaminés par le fléau. Les relations de Bône avec tout le littoral méditerranéen sont grevées de longues quarantaines; mais le temps presse, il n'est plus possible d'attendre. Le général en chef se décide à marcher sur Constantine avec des moyens incomplets ; il bravera en homme de cœur des impossibilités de toute sorte.

Ahmed-Bey, enhardi par cette pensée que les troupes françaises, avec le choléra, ne pousseraient plus en avant, rassemble quelques milliers de cavaliers à Hammam-Eskoutine (les bains maudits, les bains enchantés) et vient attaquer le camp de Medjez-Amar (le gué de l'âne) défendu

par le général Rulhières. Ses efforts se brisent devant une position défendue par les zouaves du lieutenant-colonel de Lamoricière secondés par les compagnies d'élite du 2* léger et du 47' de ligne. Ahmed-Bey se retire, donnant rendez-vous aux Français devant Constantine.

Le général de Damrémont accepte le défi, et ébranle sa colonne. L'armée est divisée en quatre brigades :

1° La brigade duc de Nemours, composée de deux bataillons du 17' léger, et du régiment de marche du lieutenant-colonel de Lamoricière (bataillon de zouaves et bataillon du 2* léger) ;

2" La brigade Trézel, qui comprend deux bataillons du 23" de ligne, deux bataillons du 11° de ligne, les tirailleurs d'Afrique et les Turcs irréguliers, ceux-ci confiés au colonel Duvivier ;

3° La brigade Rulhières, composée de deux bataillons du 26" de ligne, du bataillon de la légion étrangère, et du 3' bataillon d'Afrique ;

4° La brigade Combes ; le colonel Combes commande son régiment, le 47* de ligne.

La cavalerie est répartie entre les 1" et 3' brigades. En tout l'armée compte quatorze bataillons donnant un peu plus de sept mille hommes, douze escadrons donnant à peine quinze cents sabres, douze cents artilleurs, un millier de sapeurs du génie, avec quelques centaines de soldats d'administration et du train. La colonne expéditionnaire comprend en tout treize mille hommes, avec dix obusiers de montagne et six pièces de campagne.

Le général Valée n'a pu réunir toutes les ressources qu'il réclamait. Mais il n'y a pas pénurie comme l'année précédente ; ainsi les canons de campagne sont approvisionnés à cent quarante coups chacun et ceux de siège à cent quatre-vingts. Malgré la résistance de ceux dont la dédaigneuse légèreté eût encore une fois fait échouer la campagne, il réussit à conduire dix-sept pièces de siège, soit trois mortiers, six gros obusiers, quatre pièces de 16

et quatre de 24 ; il emmène encore deux cents fusées, en bon état cette fois, et un demi-million de cartouches d'infanterie.

Sans l'obstination intelligente du général Valée, la campagne eût encore échoué.

L'infanterie quitte la couverture, la giberne, le sabrepoignard, vulgairement appelé coupe-choux, et les buffleteries; on a voulu alléger le fardeau du fantassin, qui n'emporte qu'un sac de campement et une cartouchière. On se rappelle qu'au-delà de Raz-el-Akba, l'armée du général Clauzel n'a pas trouvé un brin de bois, et comme on veut que le soldat puisse faire cuire ses aliments, on prescrit à chacun de mettre sur son hâvre-sac un petit fagot serré soigneusement et de prendre à la main un bâton de moyenne longueur (1).

Le 6 octobre 1837, l'armée paraît devant Gonstantine; la brigade du général Trézel est chargée de la défense du Mansourah, et les trois autres vont s'installer sur le Coudiat-Aty, après avoir péniblement franchi les gués du Bou-Merzoug et du Rummel près de leur confluent. Le duc de Nemours est nommé commandant du siège, avec le capitaine d'état-major de Salles (2) pour major de tranchée.

Dès le 9 octobre, l'artillerie est en mesure d'ouvrir le feu, et le surlendemain, à trois heures de l'après-midi, alors que déjà l'on désespère de faire brèche et qu'on se voit réduit à manquer de munitions, un coup d'obusier pointé par le général Valée lui-même détermine un éboulement dans la muraille de granit qui fait face aux assiégeants. Quelques coups de canon suffisent heureusement pour élargir la brèche.

(1) Les feux de bivouac dans un pays où le bois faisait absolument défaut parurent plus tard aux Arabes, incapables d'exécuter, de concevoir même un pareil effort, un prodige d'industrie.

(2) Le capitaine de Salles devint plus tard général de division et sénateur ; on connaît sa fin tragique, il fut assassiné eu 1838 par un de ses domestiques.

Mais le moral des assiégés n'est pas affaibli. Touché de la persévérance d'une défense si vivace, car les sorties succèdent aux sorties, le général de Damrémont propose une capitulation aux habitants de la ville pour leur éviter les extrémités d'une prise d'assaut. On demande des volontaires pour se rendre auprès de Bel-Bedjaoui ; il se présente un sergent de la légion étrangère et un jeune soldat du bataillon des irréguliers turcs. On préfère celuici, connaissant mieux la langue arabe. Le brave jeune homme, un drapeau blanc à la main, s'avance malgré les coups de fusil jusqu'au pied du rempart. Il parlemente ; enfin on lui lance un panier au bout d'une corde, on le hisse dans la ville, et on le conduit devant Bel-Bedjaoui, chef de la milice.

« Si les chrétiens manquent de poudre, répond fièrement cet énergique soldat, nous leur en enverrons ; s'ils n'ont plus de biscuit, nous partagerons le nôtre avec eux ; mais, tant qu'un de nous sera vivant, ils ne prendront pas Constantine. »

De la part d'un Turc rai-sauvage et illettré, la réponse n'a-t-elle pas un caractère antique ?

« Voilà de braves gens, s'écrie le général de Damrémont en la recevant ; eh bien ! l'affaire n'en sera que plus glorieuse pour nous. »

Puis il rédige ses derniers ordres, et monte à cheval pour aller jeter un coup d'œil sur la brèche. Il prend plaisir, en traversant le camp, à voir la joie qui anime tous les visages ; on sait que dans peu d'heures la brèche va être praticable, et l'on sent venir la victoire. Le général rejoint le duc de Nemours. Tous deux mettent pied à terre un peu en arrière des ouvrages et se dirigent vers la tranchée. Le général en chef, avec sa témérité habituelle, se place à un endroit très découvert, d'où il se met à examiner la brèche : il est huit heures du matin. Le général Rulhières, qui s'est porté au-devant de lui, lui signale le danger qu'il court. « C'est égal », répond-il avec son habi-

tuelle impassibilité; à cet instant même un boulet parti de la place l'atteint au côté gauche de la poitrine et le traverse de part en part.

Damrémont meurt de la mort de Turenne.

Le général Perrégaux^ son chef d'état-major, qui l'aime et qui est aimé de lui, se penche éploré sur son cadavre ; une balle l'atteint au front, mais il ne doit mourir qu'après quinze jours de souffrances douloureuses (1).

Un conseil réuni aussitôt après la mort du général en chef décide que le général comte Valée prendra le commandement supérieur de l'armée. Le général Trézel, auquel ce commandement revient de droit en raison de ce que le général Valée appartient à une arme spéciale, ne soulève aucune réclamation ; aussi modeste que brave, il s'incline devant l'âge et l'expérience du héros de Tarragone. La confiance universelle qu'inspire le vieux soldat prévient les conséquences ordinaires d'un changement d'autorité au milieu d'une action engagée.

Le général Valée laisse ses artilleurs brûler leurs dernières munitions et venger la mort de son héroïque prédécesseur.

La place a réparé une partie de ses défenses : un retranchement est construit au haut de la brèche avec une pahssade, renforcée par des sacs à terre, des ballots de laine et même des bâts de mulets. Les habitants de Constantine lont le coup de feu, les femmes les encouragent et vont au milieu des balles ramasser les blessés. L'énergique Ben- Aïssa, le sauvage Bel-Bedjaoui tirent les juifs de leurs maisons où ils se cachent peureusement, et les envoient aux batteries où les canonniers turcs les emploient au

(1) Un mois auparavant, le comte de Damrémont dînait au camp de Medjez-Amar, chez le duc de Nemours. Le repas avait lieu dans la cour d'une petite maison où s'éta l installé le général Trézel et qu'on avait recouverte d'une grande toile de navire. Le temps était mauvais ; il faisait du vent, et la bougie placée devant le général en chef, s'éteignit trois fois de suite.

« Rappelez-vous ce que je vous annonce, dit au capitaine Ncy de la Moskowa un lieutenant-colonel d'état-major ; il lui arrivera malheur dans la camoagne. »

r.ENKKAL DK I. A.M U U ICIERE

transport des gargousses. Mais l'artillerie trançaise tire à outrance, renverse la palissade et le retranchement élevé au sommet de la brèche, et deux heures après la mort du général de Damrémont les derniers ieux des remparts s'éteignent pour ne plus se rallumer.

De loin, Ahmed-Bey aperçoit la brèche béante privée de canons ; il voit que le moment solennel approche, et expédie au général Valée un parlementaire pour négocier.

« Il est trop tard, répond le général ; nous ne traiterons que dans Constantine. »

Et il va donner ses derniers ordres pour l'assaut, qui doit avoir lieu le lendemain à la première heure.

Ce jour-là est un vendredi 13. Quelques sapeurs du génie, désignés pour tenir la tête des colonnes d'assaut, en font en riant l'observation au général Rohault de Fleury :

« Mauvais présage en effet, répond le général ; mais ce sera tant pis pour les musulmans. »

On ne peut songer ni à prolonger une lutte acharnée, car les munitions manquent, ni à opérer une retraite impossible, car les vivres sont épuisés. Les soldats n'ont pu reposer depuis six nuits, et les chevaux sont morts de misère après s'être mutuellement rongé la queue et s'être cassé les dents en mordant aux roues des voitures. Il n'y a pas de lendemain possible à un assaut manqué ; il faut vaincre ou perdre l'honneur de l'armée, l'empire de l'Afrique, le respect du monde.

La solennelle horreur de la position électrise les plus braves ; tous les corps de l'armée se disputent l'honneur de monter à l'assaut, après les zouaves toutefois, car nul ne songe à enlever la première place à ces incomparables soldats et à leur jeune et illustre colonel. Le général Valée voulant concilier les exigences de ces nobles rivalités, forme trois colonnes d'assaut où tous les corps sont représentés.

La première, sous les ordres du lieutenant-colonel

de Lamoricière, se compose de quatre-vingts sapeurs du génie conduits par le commandant Vieux, officier d'une force herculéenne, qui était célèbre dans l'armée pour avoir enfoncé à coups de hache les portes de la Haie- Sainte à la bataille de Waterloo ; immédiatement après les sapeurs, doivent marcher trois cents zouaves aux ordres du capitaine Sauzai, et deux compagnies d'élite du 2* léger commandées par le chef de bataillon de Sérigny.

La deuxième colonne, colonel Combes, doit être précédée de quarante sapeurs du génie commandés par les capitaines Potier et Leblanc, et se compose de la compagnie franche du capitaine Guignard, de trois cents hommes du 47° de ligne, de cent hommes du 3° bataillon d'Afrique, et de cent honmies de la légion étrangère, sous la direction du commandant Bedeau.

Enfin la troisième, aux ordres du colonel Gorbin du iT léger, comprend quatre détachements pris dans les tirailleurs d'Afrique, le 17^ léger, les 23' et 26^ de ligne.

En tout, les trois colonnes d'assaut comptent seize cents hommes.

« — Si la moitié de vos zouaves tombent sur la brèche, demande le général Valée au lieutenant-colonel de Lamoricière, les autres tiendront-Us?

» — J'en réponds.

» — Alors j'ai bien fait de vous placer à la première colonne d'assaut. »

Dans la nuit du 12 au 13 octobre, on reste silencieux sous les armes dans le camp français. Le duc de Nemours passe la nuit à côté de la grosse pièce de 24 à la batterie de brèche. Silence de mort dans la ville.

Le jour se lève et les hommes qui vont verser leur sang pour la patrie peuvent mesurer de l'œil l'obstacle qui se dresse devant eux et la distance à franchir. Tous les créneaux, toutes les fenêtres donnant sur la brèche sont garnies de fusils. L'intrépide capitaine Leflô, commandant

une compagnie de voltigeurs du 2' léger, montre en riant à ses compatriotes Lamoricière et Bedeau les Arabes immobiles et muets à leurs postes de combat :

« Cela va rudement chauffer, dit-il, et c'est bien de voir ainsi la Bretagne au premier rang.

» — Ma foi, dit Lamoricière, si l'on me prévenait que dans un quart d'heure j'aurai la tête cassée, je répondrais : Va pour la tête cassée, et si l'on me disait que je peux m'abstenir, j'irais tout de même. »

Le grave Bedeau resserre la boucle de son ceinturon : « Je n'ai rien dans le ventre ; cela me fera mieux courir. » On emploie quelques minutes à préparer un drapeau tricolore et quelcpies sacs à poudre pour les sapeurs du génie de la première colonne d'assaut. Cette colonne, zouaves en tête, se masse dans la place d'armes à gauche de la batterie de brèche ; ces intrépides soldats causent gaiement, plaisanteries et bons mots se succèdent. « Enloncé Mahomet, s'écrie l'un d'eux, les chrétiens prennent la semaine. »

Tout est prêt ; restent cinq boulets que le général Valée ordonne d'envoyer à l'ennemi dans une dernière salve. Epuisés, les canonniers tombent endormis sur leurs pièces, sans avoir la torce de regarder donner l'assaut. Le duc de Nemours élève son mouchoir, et l'on entend une voix stridente et bien connue des zouaves jeter ces mots : « Mes zouaves, à vous ! Debout! Au trot, marche! » Et la première colonne s'élance, précédée par le lieutenant-colonel de Lamoricière l'épée haute, et le commandant du génie Vieux. Le bruit des tambours et des clairons sonnant la charge est accompagné par les hurlements des Arabes qui tapissent les montagnes environnantes.

Quel moment! A travers les embrasures, l'armée regarde avec une anxiété indicible. La colonne Lamoricière a traversé rapidement l'espace qui la sépare de la brèche sans laisser en route plus de deux hommes blessés, et est arrivée au haut du talus en s'aidant des mains ; Lamori-

cière, sur le haut du rempart, agite le drapeau tricolore au milieu d'une effroyable fusillade.

Les soldats éprouvent un bonheur inexprimable, et le cri : Vive le roi ! sort de toutes les bouches. Le duc de Nemours se hâte de lancer la deuxième colonne d'assaut aux ordres du colonel Combes.

Mais la première colonne est tombée dans un chaos sans issue, où des décombres amoncelés, des enfoncements sans passage, forment un terrain défiguré et factice; elle reçoit à découvert le feu convergent d'un ennemi invisible, et ne peut déboucher. Avec son coup d'œil rapide, le colonel de Lamoricière fait démolir quelques pans de murs et déblayer quelques ruelles ; plusieurs groupes de zouaves escaladent les maisons. C'est à ce moment qu'un pan de mur fouillé par les boulets s'écroule sur nos soldats heurtant partout pour trouver une issue, et couvre de débris la compagnie de voltigeurs du 2' léger. Le commandant de Sérigny est broyé sous les décombres et son dernier mot est encore : En avant !

La deuxième colonne arrive et vient ajouter à l'horrible confusion. Cependant elle essaie de tourner à gauche ; les zouaves suivent en partie le mouvement et tombent dans une batterie casematée où s'engage une hideuse mêlée. Quatre-vingt-dix Turcs et quarante-cinq Français, zouaves, 47° de ligne, 2' léger, périssent poignardés dans un combat corps à corps. On réussit à gagner du terrain en emportant de vive force des barricades et en enfonçant les maisons les unes après les autres. Les soldats montent sur les toits pour répondre aux feux des minarets.

La compagnie franche du capitaine Guignard, sautant par dessus les morts et les mourants, est arrivée en face d'une arche romaine fermée par une porte en bois ferré. Cette porte cède sous les coups de hache, on va s'élancer, lorsqu'un magasin à poudre fait explosion, et la compagnie franche disparaît presque tout entière. Dans un vaste cercle, tout est renversé, les murs s'écroulent, la terre se soulève ;

les assiégés reviennent à la charge, et de malheureux soldats, noirs comme des nègres, aveuglés par la poudre, se montrent les bras ouverts en poussant d'affreux hurlements. Le colonel de Lamoricière est aveuglé, presque tous les officiers sont hors de combat, les soldats, décimés et sans direction, n'avancent plus, l'assaut va manquer.

A cet instant, l'héroïque colonel Combes coupe court à toutes les hésitations, et lance les voltigeurs du 47* en avant, dans la direction de la maison de Ben-Aïssa; de petites colonnes arrivent combler les vides, et tout le monde se précipite en avant au cri de : A la baïonnette !

Les Arabes perdent du terrain ; on les suit en passant de masures en masures et on les extermine sans pitié.

Le colonel Combes est atteint de deux balles, à la poitrine. Ce héros donne encore quelques ordres : soutenu par un de ses sapeurs, il a le courage de revenir jusqu'à la batterie de brèche où se trouvent le duc de Nemours et le général Valée, pour rendre compte de la situation. « Ceux qui ne sont pas blessés mortellement, ajoutet-il ensuite, pourront se réjouir d'un aussi beau succès ; pour moi, je suis heureux d'avoir encore pu coiiibattre pour le roi et pour la France. »

Alors seulement on s'aperçoit qu'il est blessé. Le prince et le général en chef se précipitent vers lui ; doucement il les écarte, puis, calme et impassible, regagne son bivouac, s'y couche et meurt une heure après.

Avec des hommes de cette trempe, que n'entreprendrionsnous pas ? Dans l'armée française, officiers et soldats savent mourir en braves. Le colonel Combes était un des dignes chefs de ces incomparables soldats qui renouvelèrent à Constantine les sanglants exploits de Saragosse. Non, la France ne dégénère pas, et le général. Valée, le vieux guerrier des luttes du Premier Empire, avait plus tard raison de dire, en parlant de la journée du 13 octobre 1837 :

» C'est une des actions de guerre les plus remarquables dont j'aie été témoin dans ma longue carrière. »

Revenons à notre récit.

Le général Rulhières est venu relier le réseau des têtes de colonne isolées et imprimer une impulsion unique aux différentes attaques ; des hommes sans armes, avec un papier blanc au bout d'un bâton, se présentent à lui et demandent la paix. Le général monte aussitôt à la Casbah, et à la porte se heurte au cadavre de Bel-Bedjaoui qui s'est brûlé la cervelle, Adèle à son serment de ne pas assister vivant à la prise de la ville.

A la vue du général, les derniers défenseurs, ne comptant pas sur une générosité qu'ils sont incapables de comprendre, se précipitent vers les escarpements qui, du côté de la Casbah, surmontent de cent cinquante mètres les abîmes où coule le Rummel, et cherchent à les descendre avec des cordes ; des lemmes, des enfants se joignent à eux. Mais les derniers poussent les premiers, les cordes se cassent, et le général Rulhières, qui se penche sur l'abîme après avoir essayé de rassurer ces malheureux, voit se former une horrible cascade humaine et plus de trois cents cadavres s'aplatir sur le rocher.

Profondément ému, il se retourne et voit derrière lui le commandant de la Casbah qui lui présente la crosse de son pistolet. Constantine est à nous.

Le quartier général s'établit au palais du bey. Ahmed en avait retiré son trésor, mais avait oublié son harem où se trouvaient une centaine de femmes avec une nuée d'enfants et d'esclaves (1).

La perte en officiers, cette glorieuse coutume qui se

(1) Leur voisinage finit par devenir insupportable ; la curiosité les portait à attirer au milieu d'elles les hommes de garde qu'elles comblaient de friandises ; les factionnaires n'étaient plus à leur poste. A la vue d'un képi galonné, elles poussaient des cris étourdissants. Un certain jour le général Valée donna îa clef des champs k tout ce monde et les femmes du bey rentrèrent dans leurs familles. Deux jeunes filles implorèrent le duc de Nemours pour être envoyées en France ; le prince y consentit et par la suite veilla à leur établissement.

perpétue dans l'armée française et qui est un des secrets de sa force, fut considérable à l'assaut de Constantine ; vingt-trois officiers furent tués et cinquante-sept blessés. Tous les chefs de la première colonne étaient hors de combat. Le lieutenant-colonel de Lamoricière était aveuglé ; le commandant Vieux, son adjoint, le capitaine Hackett, le capitaine Sauzai, commandant les zouaves, et le chef de bataillon Sérigny du 2° léger étaient au nombre des morts. Parmi les hommes frappés mortellement à Tassaut, les officiers figurèrent pour un quart, les sous-officiers pour un autre quart ; les gradés n'avaient donc laissé aux soldats, dix fois plus nombreux, que la moitié des chances mortelles.

Quelle fière et patriotique satisfaction n'éprouvèrent pas les officiers survivants lorsqu'ils reçurent les félicitations du duc de Nemours et du général en chef! Un des plus illustres de tous, le général de Damrémont, trop tôt enlevé à la France, dut tressaillir dans sa tombe. La sépulture splendide que sa dépouille mortelle, ramenée en France, trouva plus tard sous le dôme des Invalides, n'est pas plus noble que le catafalque en sacs à terre et en pierres de revêtement, que l'armée lui éleva devant le minaret (1) du Coudiat-Aty. Ce catafalque se dressa pendant quelques jours en face de la brèche, où était arboré le drapeau en deuil du 47° de ligne, le régiment de l'héroïque colonel Combes.

Le 17 octobre, trois jours après la prise de Constantine, arrivait le 61" de ligne, avec le prince de Join ville et un immense convoi. Le prince était lieutenant de vaisseau à bord de ['Hercule; il avait eu l'espoir de partager les dangers et la gloire de son frère. Plus tard à Saint-Jeand'Ulloa, à Tanger et à Mogador, il devait montrer une égale vaillance.

Les princes passèrent le surlendemain une grande revue. Us s'arrêtèrent longuement devant le bataillon de zouaves.

Cl) Aujourd'hui disparu.

dont les six compagnies décimées avaient été réunies en une seule. Devant la compagnie de voltigeurs du 2° léger, le duc de Nemours s'arrêta en disant à son frère : « Tu vois, ils ne sont plus que vingt-cinq ; avant-hier ils étaient cent. »

Le général Valée cita entre autres dans son rapport :

Du génie, le capitaine Niel, maréchal et ministre de la guerre, sous Napoléon 111 ;

Le lieutenant Wolff, plus tard intendant général ;

De l'artillerie, le capitaine Lebœuf, plus tard maréchal et ministre ;

De l'état-major, le capitaine de Mac-Mahon, le lieutenant de Cissey, dont on connaît les glorieuses destinées ;

Et de l'infanterie, le commandant Bedeau, les capitaines Levaillant, Canrobert, Marulaz, etc., qui devaient tous atteindre les premiers échelons de la carrière des armes.

Rappelons qu'un premier traité, conclu en 1834 par le général Desmichels, avait pour ainsi dire créé la fortune militaire d'Abd-el-Kader ; un second, celui de la Tatna, signé en mai 1837 par le général Bugeaud, devait mettre le dernier couronnement à la grandeur de cet homme, et donner à sa souveraineté factice sur les Arabes le prestige moral attaché à la sanction de la France.

Au commencement de 1836, le général d'Arlanges venait d'éprouver à l'embouchure de la Tafna un échec déplorable égal à celui de la Macta. C'est alors que le général Bugeaud, avec trois régiments, fit sa première apparition sur la terre d'Afrique ; il dégagea le général d'Arlanges bloqué au bord de la mer, et courut ensuite ravitailler le bataillon du capitaine Cavaignac enfermé dans le Méchouar de Tlemcen.

Ce dernier pays a toujours été le théâtre de grandes luttes . Un écrivain arabe , Mohamed-el-Medjeboub (Mahomet bouche d'or), disait jadis : « Tlemcen est l'aire raboteuse dans laquelle se brise la fourche du moissonneur. » L'histoire de cette ville n'est qu'un long récit de guerre : fondée sur les ruines d'une grande cité romaine, elle fut la capitale d'un important royaume qui s'étendait de Fez à Constantine. Un poète arabe écrivait au siècle passé :

Tlemcen, berceau des preux chevaliers,

Quels ennemis ont pu se mettre à l'abri de tes atteintes ?

A l'époque dont nous parlons, elle n'était guère qu'un amas de ruines, au milieu desquelles se dressait ce fameux Méchouar abritant les Coulouglis et le bataillon franc du capitaine Cavaignac, qui vit tristement le général Bugeaud rentrer à Oran ; il eut la consolation toutefois d'entendre le canon de la colonne française, infligeant un sanglant échec à Abd-el-Kader sur les bords de la Sickah. L'émir perdit douze cents hommes, six drapeaux , cent vingt prisonniers , sept cents fusils ; ses bataillons réguliers furent dispersés. Le général Bugeaud retourna à Oran sans qu'il lui fût permis de poursuivre ses avantages ; inattentive et distraite, la France laissait une fois de plus s'échapper l'occasion de terrasser un pygmée dont elle se plaisait à faire un géant.

Le général Létang, successeur du général Bugeaud dans le commandement de la province d'Oran, ravitailla encore Tlemcen ; mais les besoins de la première expédition de Constantine ayant réduit à trois ou quatre mille hommes l'effectif des troupes de la province, il fallut renoncer à ce genre d'opération qui exigeait chaque fois la formation d'une colonne expéditionnaire de plusieurs miniers d'hommes. On dut demander à Abd-el-Kader lui-même de ravitailler nos soldats à Tlemcen. Des juifs, entre autres le fameux Ben-Dram. dont nous avons francisé le nom et fait

Ben-Durand, se chargèrent de la honteuse négociation ; le chef arabe consentit à donner deux mois de vivres à la garnison du Méchouar, comme à des tigres en cage, mais à la condition qu'on lui rendît les prisonniers arabes faits à la Sickah et qu'on le payât en fer et en soufre, c'est-àdire en munitions de guerre. En d'autres termes, il nous demandait les moyens de continuer la lutte entreprise contre nous.

C'était trop. On renvoya le général Bugeaud à Oran, avec mission de combattre Abd-el-Kader à outrance ou de traiter avec lui. Mais combattre n'était guère facile, car la deuxième expédition de Constantine absorbait la plus grande partie de nos ressources militaires. Le général Bugeaud parvint toutefois à ravitailler TJemcen, et, par sa fière contenance, intimida Abd-el-Kader au point que celui-ci fit des ouvertures de paix. C'était, il faut le dire, tout ce que l'on désirait. Le général français, qui avait reçu des instructions secrètes, signa un traité désastreux : l'émir devenait souverain de l'ancienne régence d'Alger, moins quelques villes et territoires de la province d'Oran, moins Alger et sa banlieue, moins aussi la province de Constantine que nous nous réservions de conquérir. Le texte par lequel Abd-el-Kader reconnaissait la souveraineté de la France, seul point sur lequel notre négociateur avait été invité à insister, était des plus équivoques ; en effet, le texte arabe voulait dire mot pour mot : « Abd-el-Kader reconnaît qu'il y a un sultan des Français. »

L'émir ne nous payait aucun tribut ; nous lui abandonnions Tlemcen et le Méchouar, et nous livrions les Turcs à sa vengeance. C'était plus qu'une faute, c'était un crime. Abd-el-Kader enrôla de force trois cents de ces pauvres gens, prétendant que la France les lui avait vendus. Par la suite il fit combattre le bataillon turc ainsi levé contre d'autres Turcs, et nos seuls alliés en Algérie finirent par s'exterminer ainsi les uns les autres.

Comme on le voit, le traité de la Tafna ne ressemblait

guère à ces traités que les fiers Romains dictaient aux peuples barbares. « Nous voilà réduits, écrivit le coloûel de Lamoricière à un de ses amis, à acheter la paix. » Le brave de Damrémont, auquel on avait eu soin de ne pas subordonner le général Bugeaud, caractérisa le fatal traité de la Tafna en trois mots : Il n'est pas avantageux, il n'est pas honorable, il n'est pas nécessaire.

Le général Bugeaud fit la paix en sacrifiant l'intérêt de sa gloire personnelle. Il ne fut pas désavoué comme le général Desmichels, quoique l'annonce du traité fût accueillie en France avec la même répulsion ; le gouvernement se consola en pensant qu'il était utile d'avoir la paix dans l'ouest de la colonie pendant qu'on frapperait un grand coup à Constantine et se contenta, pour calmer l'opinioa publique, de faire déclarer par le comte Mole que le traité ne serait probablement jamais ratifié.

Le général Bugeaud eut avec Abd-el-Kader, à trois lieuos des bords de la Tafna, une entrevue dans laquelle ce dernier eut une attitude qui scandalisa l'état-major français. A neuf heures du matin, il se trouvait à l'endroit indiqué, mais Abd-el-Kader ne s'y était pas rendu. Cinq heures s'écoulèrent sans que personne se présentât ; enfin , vers deux heures de l'après-midi, des cavaliers arabes vinrent annoncer que l'émir malade avait quitté son camp tardivement et que peut-être il serait convenable que le chef français s'avançât encore. Toutes ces excuses satisfaisaient peu le général Bugeaud, mais il était tard, et comme il ne voulait pas retourner dans son camp sans avoir vu Abd-el-Kader, il monta à cheval et poussa plus loin. Après avoir franchi des vallons et des collines sans rien rencontrer encore, on signala, au détour d'une gorge étroite, le chef de la tribu des Oulassahs ; il venait avertir le général français que l'émir se trouvait près de là, sur un mamelon, et offrit de l'y conduire. La condescendance du général Bugeaud était à bout; cependant il consentit à suivre le chef arabe.

Pendant ce temps, Abd-el-Kader, au repos, disait à son entourage ; « J'attende l'hommage que le sultan de France vient me rendre. »

Pour qui connaît le caractère des Arabes, ces petites choses ont une importance incalculable. Le général Bugeaud aborda enfin l'émir entouré d'un groupe considérable de cavaliers; les contingents arabes, au nombre d'environ dix mille hommes, couronnaient les hauteurs environnantes. Abd-el-Kader précédait de quelques pas son escorte, guidant avec une supérieure adresse un magnifique cheval noir : tantôt il enlevait sa monture des quatre pieds à la fois, tantôt il la faisait marcher sur les deux pieds de derrière, et tous ces mouvements, il les exécutait avec la plus grande aisance.

Dès qu'il fut à portée de la voix, le général Bugeaud, lançant son cheval au galop, arriva sur Abd-el-Kader en lui tendant cavalièrement la main ; l'émir la prit, la serra avec un air de condescendance affectueuse, et demanda au général des nouvelles de sa santé. « Fort bien, lui répondit celui-ci, et toi? » puis, pour abréger les longs préambules du cérémonial arabe, il mit pied à terre et engagea Abd-el-Kader à en faire autant. L'émir saute à terre avec une prestesse sans égale, et s'assied immédiatement : il voulait ainsi établir sa supériorité aux yeux des siens. Devinant sa pensée^ le général français se plaça aussitôt auprès de lui. Alors la nouba ou musique d'Abd-el- Kader, composée de tamtams et de haut-bois, criarde et assourdissante, commença à préluder ; comme elle eût rendu toute conversation impossible^ le général Bugeaud la fit retirer et commença la conversation en ces termes :

« Sais-tu qu'il y a peu de généraux qui eussent osé signer le traité que j'ai conclu avec toi? Je n'ai pas craint de t'agrandir et d'ajouter à ta puissance, parce que e suis assuré que tu ne feras usage de la grande existence que nous te donnons que pour améliorer le sort de la nation

arabe et la maintenir en paix et en bonne intelligence avec la France.

— Je te remercie de tes bons sentiments pour moi, répondit Abd-el-Kader ; si Dieu le veut, je ferai le bonheur des Arabes, et si la paix est jamais rompue, ce ne sera pas par ma faute.

— Sur ce point, je me suis porté ta caution auprès du roi des Français.

— Tu ne risques rien à le faire ; nous avons une religion et des mœurs qui nous obligent à tenir notre parole ; je n'y ai jamais manqué.

— Je compte là-dessus, et c'est à ce titre que je t'offre mon amitié particulière.

— J'accepte ton amitié. Mais que les Français prennent garde à ne pas écouter les intrigants.

— Les Français ne se laissent conduire par personne, et ce ne sont pas quelques faits particuliers qui pourront rompre la paix ; ce serait l'inobservation du traité ou un grand acte d'hostilité. Quant aux actions coupables des particuliers, nous nous en préviendrons, et nous les punirons réciproquement.

— C'est très bien ; tu n'as qu'à me prévenir, et les coupables seront punis.

— Je te recommande les Coulouglis qui resteront a Tlemcen.

— Tu peux être tranquille, ils seront traités comme les Hadars (Maures). Mais tu m'as promis de mettre les Douars dans le pays de Hafra (entre la mer et le lac Sebkah ou lac salé).

— Le pays de Hafra ne serait peut-être pas suffisant ; mais les Douars seront placés de manière à ne pouvoir nuire au maintien de la paix.

— As-tu ordonné, reprit le général Bugeaud après un moment de silence, de rétablir les relations commerciales autour d'Alger et de toutes nos villes ?

— Non, ]e le ferai dès que tu m'auras rendu Tlemcen.

— Tu sais bieu que je ne puis rendre Tlemcen que lorsque le traité aura été approuvé par mon roi.

— Tu n'as donc pas le pouvoir de traiter ?

— Si, mais il faut que le traité soit approuvé : cela est nécessaire pour ta garantie, car s'il était fait par moi tout seul, un autre général qui me remplacerait pourrait le défaire. Au lieu qu'étant approuvé par le roi, mon successeur sera obligé de le maintenir.

— Si tu ne me rends pas Tlemcen comme tu le promets dans le traité, je ne vois pas la nécessité de faire la paix; ce ne sera qu'une trêve.

— Cela est vrai; mais si nous n'avons qu'une trêve, c'est toi alors qui y gagneras, car pendant ce temps je ne détruirai pas les moissons.

— Tu peux les détruire, cela nous est indifférent, et à présent que nous avons lait la paix, je te donnerai par écrit l'autorisation de le faire : tu ne peux en détruire qu'une bien faible partie, et les Arabes ne manquent pas de grains.

— Je crois que les Arabes ne pensent pas tous comme toi ; quelques-uns m'ont remercié d'avoir ménagé les moissons depuis la Sickah jusqu'ici. »

Abd-el-Kader sourit d'un air dédaigneux, puis demanda combien de temps était nécessaire pour avoir la réponse du roi des Français.

(c Trois semaines.

— C'est bien long.

— Tu ne risques rien ; moi seul pourrais y perdre. » Un des khalifah d' Abd-el-Kader, Ben Allai ben Embarek,

qui venait d'approcher, dit alors au général :

« C'est trop long trois semaines ; il ne faut pas attendre cela plus de huit à dix jours.

— Est-ce que tu commandes à la mer? répliqua le général.

— Eh bien, en ce cas, reprit Abd-el-Kader, nous ne rétablirons les relations commerciales qu'au moment où l'ap-

probation du roi sera parvenue et quand la paix sera définitive.

— C'est aux Arabes que tu fais le plus de tort, car tu les prives du commerce dont ils ont besoin; et nous, nous pouvons nous en passer, puisque nous recevons par la mer tout ce qui nous est nécessaire. »

Jugeant superflu de prolonger plus longtemps l'entretien, le général se leva brusquement : mais comme Abdel-Kader continuait de rester assis, mettant une sorte d'affectation à échanger quelques paroles avec son khalifah, Bugeaud, pénétrant son intention, le saisit par la main, et l'enleva en lui disant d'un ton familier :

« Parbleu, lorsqu'un général français se lève, tu peux bien aussi te lever, toi. »

Ainsi se termina cette curieuse et inutile entrevue.

Inutile, car le général Bugeaud avait écrit : « L'exécution du traité ne repose que sur le caractère religieux et moral de l'émir. »

Que valait cette garantie ?

Nous venons de terminer l'historique de la première phase de notre domination en Afrique (1830 à 1S37). C'est la période des aventures militaires, des expérimentations hasardées, des tâtonnements administratifs et politicpies.

En 1837 s'ouvre une deuxième phase, celle-ci de paix relative; elle finit en 1839. Abd-el-Kader essaie de jeter les fondements d'un gouvernement arabe dans les provinces d'Oran et d'Alger; les progrès toujours croissants de sa domination obligeront la France à rompre le traité de la Tafna et à détruire par la force cet empire naissant, sous peine de nous voir expulsés de l'Algérie.

Le traité de la Tafna est rompu définitivement de part et

d'autre en 1839. Alors s'ouvre une troisième phase (1), qui est la grande lutte de la France contre Abd-el-Kader.

Il est temps de faire connaître au lecteur l'organisation des forces militaires de l'émir.

L'armée régulière d' Abd-el-Kader se recrutait par voie d'enrôlements volontaires et pour la durée de la vie de ceux qLÙ le contractaient. Lorsqu'il n'y avait pas nécessité de retenir tous les soldats sous les drapeaux, ceux qui étaient autorisés momentanément à ne pas servir touchaient la solde, mais ne recevaient pas de vivres.

L'unité militaire était le bataillon, contenant un nombre de compagnies variable suivant les besoins ou plutôt les caprices des différents khalilas ou lieutenants de l'émir. La compagnie s'appelait miah (cent) ou centurie (2) ; cette compagnie se subdivisait elle-même en trois sections nommées kheha (tente), parce qu'il y avait ordinairement une tente pour les trente-trois hommes qui formaient chacune d'eDes.

Le bataillon était commandé par un agha (prononcez ar'a), qui touchait trente boudjous (cinquante-quatre francs) de solde mensuelle. L'uniforme de l'agha se composait d'un pantalon, d'un gilet et d'une veste amarantes avec le chéchia (calotte rouge), entouré d'un turban sur la couleur duquel Abd-el-Kader ne se montrait pas bien difficile ; ce commandant de bataillon était armé d'un sabre à fourreau d'argent et d'une paire de pistolets. Ses insignes étaient les inscriptions suivantes :

1° Sur la manche droite, en lettres d'argent : La -patience est la clef de la victoire;

2° Sur la manche gauche, également en lettres d'argent : Il n'y a de Dieu que Dieu et Mahomet est son prophète ;

3° Sur le côté droit de la veste, à hauteur du sein, en lettres d'or : Allah (Dieu) ;

(1) Cette troisième phase prendra les trois derniers chapitres du présent volume.

(2) Ainsi dénommée parce qu'elle comprenait habituellement cent hommes.

4° Sur le côté gauche, au-dessus du cœur, également en lettres d'or : Mohammed (Mahomet).

L'agha était assisté, dans la partie administrative de ses fonctions, par un khodja (homme de plume) espèce d'intendant qui portait écrit sur la manche droite : Nasser ed din (celui qui fait triompher la religion), et dont la solde était de vingt boudjous (trente-six francs) par mois.

Enfin il avait encore à sa disposition un cliaouch et asker, mot que l'on peut traduire par : le donneur de coups de bdton aux soldats.

Le capitaine de la compagnie était appelé \eciefoM siyef (celui qui porte le sabre). Deux petits sabres brodés sur ses épaules faisaient l'office d'épaulettes ; sa solde montait à douze boudjous (vingt-un francs soixante centimes) par mois. Son uniforme, pantalon, gilet et veste, était écarlate; c'est dire que cet officier servait avantageusement de cible à nos tirailleurs. Sur le petit sabre qu'il portait brodé à l'épaule droite, on lisait en découpure : // n'est rien de plus profitable que la piété et le courage; et sur celui brodé sur l'épaule gauche : // n'est rien de plus nuisible que la discussion et le manque d'obéissance.

C'était un bien grand luxe de devises et d'inscriptions dans une armée où presque personne ne savait lire.

Le commandant du bataillon avait le droit de faire campagne à cheval. Au capitaine, on tolérait une monture pendant les marches, mais il devait mettre pied à terre au moment du combat.

Ce dernier avait sous ses ordres trois khébir el khéba (au pluriel khoubar el khéba) ou chefs de peloton ; c'étaient des sortes de lieutenants, ou chefs de tente, car la section, de trente-trois hommes, formait une tente, comme nous l'avons dit plus haut.

Le sous-officier, veste bleue, pantalon et gilet bleus, répondant à peu près à notre sergent, avait pour insigne l'inscription suivante sur la manche droite : Celui qui obéit à son chef et craint Dieu obtiendra tout ce qu'il espère et

tout ce qu'il désire. Il est à croire qu'il prenait cette inscription pour une pure plaisanterie ; il eut désiré sans doute une solde plus forte, la sienne n'étant que de huit francs par mois.

Mais il était habillé. Le soldat Vasker ou fantassin, s'habillait à ses frais^ mais il recevait neuf francs de solde par mois, un franc de plus que son sous-offlcier.

Un sous-khodjah remplissait les doubles fonctions d'aumônier et de sergent-major ; enfin un tambour dji ou tambour, et un tebbakh ou cuisinier complétaient le cadre de la compagnie.

Vasker ou fantassin régulier était tenu de se présenter avec une veste à capuchon de couleur brune en étoffe de laine faite au métier, une culotte bleu de ciel, un chéchia rouge, et des babouches jaunes.

Singulier assemblage de costumes dans les bataillons réguliers de l'émir. On y voyait le commandant en tenue amarante, les capitaines en tenue écarlate, les sous-offlciers en tenue bleue, et les soldats en tenue brune. Nos tirailleurs prirent l'habitude à chaque combat de démolir les cadres, c'est-à-dire de tirer exclusivement sur ceux qui n'avaient pas le capuchon brun.

L'asker était armé autant que possible avec un fusil de fabrication française. Les traités Desmichels et de la Tafna avaient donné à cet égard toutes facilités à Abd-el-Kader auquel du reste, comme nous le verrons plus tard, le sultan du Maroc faisait parvenir des convois d'armes, de munitions et d'effets. Le fantassin avait en outre la permission de porter des pistolets et autant de yatagans ou couteaux que bon lui semblait ; mais alors il achetait lui-même ces armes.

La cavalerie d'Abd-el-Kader était organisée en escadrons de cinquante hommes. Les khiélas ou cavaliers rouges acquirent une certaine réputation d'audace et de bravoure. Chaque escadron comprenait deux khebas,ouiei\\Q's,, ou pelotons. Le capitaine avait donc sous ses ordres deux

lieutenants, avec l'inévitable khodja, le sous-khodja ou aumônier-sergent-major, et le tebbakh ou cuisinier.

Deux escadrons étaient commandés par un agha en uniforme amarante qui ne se distinguait du commandant d'ua bataillon d'infanterie que par la devise portée en lettres d'argent sur la manche droite : Allons, combattant, élancetoi si tu veux jaire prise ; ne songe pas à ce qui peut f arriver, car tu fuirais.

Sur la manche gauche du capitaine et des lieutenants de cavalerie, on lisait : Le bonheur est attaché aux crins des chevaux^ expression tirée du Coran.

L'émir fournissait aux khiélas ou simples cavaliers un uniforme écarlate, leur laissant le souci de se pourvoir à leurs frais d'un burnous blanc ou noir.

L'artillerie ne formant pas une arme spéciale , l'artilleur était au besoin sapeur du génie, fantassin, cavalier. Le chet des canonniers, le bach-tobdji, était assimilé à l'agha pour le rang et la solde. Les insignes de cet officier différaient de ceux des aghas d'infanterie et de cavalerie par l'inscription de sa manche droite : Je ne lance rien par moimême, et si je lance quelque chose, c'est Dieu qui l'a lancé. Il n'avait qu'un lieutenant, plus le khodja de rigueur et autant de kebir et medfaâ ou chefs de pièce que de canons.

Abd-el-Kader se souciait fort peu de son artillerie, sachant bien qu'elle ne pouvait nous nuire ; il n'avait d'autre pensée que d'inspirer confiance à ses soldats. Ses mauvais canons ne tiraient le plus souvent qu'un ou deux coups au hasard, et au premier obus français qu'ils recevaient, on les chargeait prestement sur des chameaux, tant bien que mal, avec des bâts improvisés. Les Arabes n'avaient aucune idée de ce que pouvait être un caisson ; leurs munitions étaient dans de simples paniers en alfa ou en feuilles de palmier-nain.

Quand l'émir entreprit d'élever la forteresse de Tegdempt pour remplacer celle de Mascara, il l'arma de sept canons do six ou de huit. C'étaient de vieilles pièces

espagnoles, montées sur des affûts de fabrication arabe, portés eux-mêmes sur des roues exclusivement en bois. Jadis enclouées, leurs lumières avaient en conséquence une circonférence trop grande et leur maniement présentait beaucoup de danger.

En 1842, la seule batterie qu'Abd-el-Kader avait pu conserver, se composait de trois canons de campagne avec un bach-tobdji et douze artilleurs. La manœuvre était devenue tellement périlleuse pour les canonniers, que ceux-ci préférèrent déserter. Officier et soldats amenèrent leurs pièces au général commandant à Médéa.

La nourriture du soldat arabe se composait réglementairement d'un demi-kilogramme de biscuit le matin, et le soir d'un kilogramme de chichah ou blé concassé. Chaque tente de trente-trois hommes faisait cuire sa chichah dans le même chaudron, et il lui était alloué trois quarts de kilogramme de beurre. Tous les jeudis, une compagnie recevait cinq moutons.

Quand Abd-el-Kader dut renoncer à la guerre régulière, la plupart du temps deux ou trois cuillerées de blé pilé, cuit avec un peu d'huile et de l'eau, furent la seule ration quotidienne de ses troupes; il y avait distribution de viande, quand une razzia avait réussi.

Un cafetier, sorte de vivandier, fournissant toute espèce de marchandises et de comestibles, était attaché à chaque bataillon régulier. Il vendait un exécrable marc de café que les soldats arabes avaient peine à boire. Un jour, M. Léon Roches, lors de son séjour auprès de l'émir, entendit l'un d'eux s'écrier: « Je suis persuadé que l'eau de l'enfer n'est ni plus noire, ni plus brûlante, ni plus amère. »

Une garde particulière était attachée à la personne de l'émir; elle comprenait trente esclaves nègres, excellents cavaliers, grands et forts, qui avaient dû faire, antérieurement, preuve de bravoure et de fidélité. Ils étaient vêtus d'une veste rouge et d'une culotte bleue, et Dortaient

l'un sur l'autre deux burnous, l'un blanc et l'autre brun. Armés de sabres, de fusils et de pistolets, ils couchaient à la belle étoile, aux pieds de leurs chevaux sellés et bridés à toute heure et en tout temps, la moitié d'entre eux veillant à l'entour de la tente de leur maître, qu'ils avaient le privilège de monter et de démonter. Lorsque unchaouchou bourreau avait trop de têtes à couper, ce qui arrivait souvent, ils l'aidaient dans sa sinistre besogne, très flattés et très empressés.

Des soldats prisonniers nous ont dépeint l'armée d'Abdel-Kader se mettant en marche.

Dès trois heures du matin, l'émir se mettait à prier. Vers quatre heures, un premier roulement de tambours donnait le signal du réveil du camp. Une demi-heure après, un second roulement annonçait le départ de l'infanterie ; alors seulement l'on abattait les tentes, et Abdel-Kader ne cessait ses prières qu'au moment où ses nègres lui annonçaient que la sienne allait tomber. On chargeait pêle-mêle les bagages et les objets de campement sur des chameaux, des mulets, des ânes, des chevaux de bât ; le désordre était inimaginable. Enfin, un troisième roulement de tambours avertissait que le convoi était prêt à partir; puis on amenait à l'émir son cheval sur lequel il se hissait à l'aide d'un tabouret de velours. Quelquefois un nègre lui offrait son dos. Cette prévenance s'explique parce que les étriers arabes sont peu longs. Ajoutons à cela qu'il avait lui-même les jambes fort courtes ; mais comme il était d'une force musculaire remarquable, on le voyait souvent s'élancer d'un bond sur la selle ; c'était un véritable tour de force, car la palette de la selle arabe s'élève à trente ou trente-cinq centimètres au-dessus du siège.

Une fois l'émir à cheval, les chefs donnaient le signal du départ. La musique [nouba), composée de huit à neuf musiciens, était en tête suivie par huit Arabes portant dans des fourreaux de cuir rouge autant de fusils appar-

tenant à Abd-el-Kader. Puis venaient quatre porte-drapeaux portant le drapeau de la cavalerie, soie rouge, celui de l'infanterie, soie jaune avec deux bandes bleues horizontales, et deux drapeaux particuliers au chef suprême, l'un Tert et bleu, l'autre jaune et rouge. Tous lés vendredis (dimanche des musulmans) les drapeaux étaient exposés et déployés devant la tente de l'émir.

Après les porte- drap eaux venait Abd-el-Kader lui-même au milieu d'un groupe d'ofticiers. Suivaient immédiatement les trente nègres de la garde particulière et enfin la cavalerie pêle-mêle, les réguliers mêlés aux irréguliers, selon la convenance de chacun.

L'Arabe a la haine de la contrainte ; de là une marche sans ordre. L'infanterie régulière se maintenait à peu près à son rang; mais à peine avait-on fait un kilomètre ou deux, que les auxiliaires prenaient un espace énorme. Ces soldats irréguliers avaient ordre de ne rien dérober, mais comme l'indigène est pillard de sa nature, il ne se passait pas de jour que les chaouchs n'arrêtassent quantité de délinquants. On les amenait à Abd-el-Kader, qui arrêtait son cheval un instant, et les faisait bâtonner sans pitié ; le même manège recommençait une ou deux heures après. Un lièvre était-il levé ? Une centaine de cavaliers se lançaient à sa poursuite. Cette armée en marche n'était qu'une cohue désordonnée ; le bruit était indescriptible, chaque bataillon jouant du tambour pour son compte, et les musiciens débandés jouant chacun de son côté.

Après le traité de la Tafna, il y eut une recrudescence dans les désertions. La plupart de ceux qui allèrent rejoindre les Arabes étaient des Allemands de la légion étrangère ou des hommes appartenant à des corps disciplinaires. Ces misérables, gens sans aveu ni moralité, devaient tous en arrivant faire une abjuration solennelle ; mais les indigènes ne se faisaient aucune illusion sur les sentiments religieux de ces nouveaux convertis, et sachant parfaitement qu'ils ne changeaient aussi facilem^ent de

religion que parce qu'ils n'en avaient aucune, ils les méprisaient et même les maltraitaient. On était donc parfaitement édifié sur ces déserteurs, lie de notre armée, qui ne quittaient nos rangs que pour échapper aux conséquences judiciaires de quelque mauvaise action. Mais comme après tout Abd-el-Kader avait besoin de ces êtres méprisables pour instruire ses soldats et obtenir des renseignements, il cherchait à les attirer par de belles promesses. Ces promesses, il est bien entendu qu'il ne les tenait jamais. Pendant son séjour près de lui, M. Léon Roches rencontra un jeune Polonais, officier d'artillerie ; séduit par un de ses agents à Oran, celui-ci était venu avec la mission convenue d'organiser son artillerie. Mais les belles espérances qu'avait formées le Polonais furent bien vite déçues. Le bach-tobdji, ou commandant de l'artillerie, le desservit, craignant avec raison d'être convaincu d'ignorance et par suite supplanté par lui, et on l'enrôla comme simple canonnier. Quand le pauvre jeune homme, qui était frêle et délicat, se vit affublé d'un uniforme malpropre, dépouillé de tous les effets et instruments qu'il avait apportés, il n'eut plus qu'un désir, celui de revenir à Oran. Heureusement pour lui il fit la rencontre de deux déserteurs français ; ceux-ci n'ayant pas un passé trop chargé, étaient résolus à rentrer au bercail et à se remettre entre les mains de l'autorité militaire. Ils l'emmenèrent avec eux et tous trois arrivèrent sains et saufs à Mostaganem.

Les déserteurs avaient fabriqué à leur usage un verbe qui a disparu du vocabulaire de l'armée d'Afrique et qui n'a jamais figuré dans le dictionnaire de l'Académie. Abjurer, c'est-à-dire faire la profession de foi : Il n'y a de Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète, voulait dire chêter. L'abbé Suchet, en 1841 (1), rencontra un zéphyr que l'on venait d'incorporer dans une compagnie à!eldj ou renégats; à certains bataillons réguliers était attachée

(1) Lorsque au nom de Mgr Dupuch, il traita avec Abd-cl-Kader de l'échange dea prisonniers français.

une de ces compagnies de coquins. Celle que vit le digne prêtre comprenait, sur une centaine d'individus, à peine une douzaine de Français.

Ces malheureux, dont Abd-el-Kader ne voulait pas parmi ses soldats réguliers, étaient naturellement fort à plaindre. Il fallait toute la sobriété arabe pour se contenter de la maigre solde et des prestations en nature encore plus maigres qui étaient allouées à ses troupes ; mais certains déserteurs étaient hommes de ressource. Le zéphyr dont parle l'abbé Suchet avait imaginé de se mettre médecin et de soigner les indigènes. Le voyant un soir occupé à enlever avec beaucoup de soin les bavures d'une bougie, il lui demanda ce qu'il prétendait faire de cet ingrédient : « C'est pour fabriquer un remède, répondit-il. J'étends cela sur le premier chiffon venu, et ça fait l'effet du diachylum. » Et il ajouta : « J'en emploie bien d'autres, ma foi : dernièrement il m'est venu un Arabe qui avait mal aux yeux. Je me suis mis à piler du charbon avec de la terre, et j'ai fait du tout un emplâtre que je lui ai appliqué sur les quinquets. Ce qu'il y a de plus drôle, c'est que le gaillard a été parfaitement guéri ! Vous sentez bien qu'il m'est égal de les guérir ou de les tuer ; l'essentiel, c'est qu'ils me donnent de l'argent. Lorsqu'ils viennent se faire traiter, je leur dis d'abord : Donar boudjou, donne-moi un boudjou. Ils se font un peu tirer l'oreille, mais ils finissent par payer. Après quoi, je leur montre mon remède, et avant de le livrer, je répète : Donar encore boudjou. Alors ils crient beaucoup ; mais comme je ne comprends pas leur jargon, ça m'est totalement indifférent. Quand ils sont las de se mettre en colère, ils me donnent un deuxième boudjou, et alors je leur applique la chose : car enfin il est bien juste, puisque je suis en même temps médecin et apothicaire, qu'ils paient la consultation et le remède. »

Un déserteur de la légion étrangère, nommé Mardulin, se fit à Mascara, au temps où cette ville était la capitale de l'émir, une grande réputation comme oculiste. On venait

le consulter depuis le Maroc. Son remède était simplement une mixture d'huile et de brique pilée qu'il vendait cinq francs le flacon.

Il ne faut donc pas s'étonner si les déserteurs ne tenaient pas à rester avec Abd-el-Kader, et s'ils préféraient revenir à nous, quitte à passer devant les conseils de guerre ; mais s'échapper n'était pas chose iacile. Quelques-uns réussirent pourtant à passer au Maroc.

Un jour le colonel Cavaignac, pendant le blocus de Médéa en 1840, vit arriver à lui un déserteur du nom de Glockner.

C'était un jeune Allemand d'excellente lamille, neveu du ministre de la guerre de Bavière et déserteur de l'armée bavaroise ; il était venu s'enrôler dans la légion étrangère ; puis il était passé aux Arabes. L'odyssée de cet aventurier est bizarre. D'abord soldat, il voulut fuir, fut arrêté, et par punition vendu comme esclave. Dans cette situation pendant quelques mois, il apprit un peu l'arabe, puis s'échappa de la tente de son maître, et alla devant lui jusqu'au désert, s'arrêtant chaque soir auprès d'une tribu et s'y annonçant par le salut habituel du musulman : « Eh! le maître du douar, un invité de Dieu ! » Il mangeait, se reposait et repartait le lendemain sans que jamais un indigène lui ait dit : « Où vas-tu ? »

Glockner parvint ainsi à Aïn-Mahdi, au sud-est de Laghouat. Le marabout Te djini, chef de cette oasis, ennemi acharné d'Abd-el-Kader, recevait à bras ouverts les hommes échappés du camp de son rival ; voulant faire de l'oasis d' Aïn-Mahdi un centre de résistance, il avait réussi à débaucher à grands frais un ancien soldat du génie de l'armée autrichienne au service de l'émir. C'est ce personnage, déserteur également de la légion étrangère, que Glockner rencontra à Aïn-Mahdi ; mais le Bavarois et l'Autrichien ne purent s'entendre sur la question des fortifications de l'oasis, et le premier se remit à courir la campagne. Ayant été ramené à Abd-el-Kader, celui-ci lui pardonna à condition de se bien conduire, et l'incorpora dans les

réguliers de son khalifa El Berkani. Glockner fit dans les rangs de l'armée arabe les campagnes de 1839 et de 1840. Il fut même décoré par l'émir (l)à la suite d'une blessure reçue, à ce qu'il raconta plus tard, d'un capitaine français adjudant-major du 2° léger.

Après d'autres aventures, l'incorrigible aventurier songea enfin à sa famille, et se constitua prisonnier à Médéa, demandant en grâce à être enrôlé parmi les zouaves au titre indigène. Cavaignac le fit inscrire sur les contrôles sous le nom de loussef (Joseph). Il n'avait que vingt et un ans, et, chose incroyable, était timide comme une jeune fille.

Il se conduisit d'abord admirablement et devint caporal, puis sergent ; son père écrivit de Bavière qu'en considération de sa bonne conduite il pardonnait à son fils. Mais, étant en garnison à Tlemcen, il déserta de nouveau, gagna le Maroc en compagnie d'un prisonnier politique ; de ville en ville il parvint à Tanger, où le consul français le fit arrêter. Renvoyé à Oran, il allait être traduit devant un conseil de guerre, quand le général Bedeau intervint, rappela ses anciens services et obtint de faire engager son protégé comme spahis au titre indigène. Quelque temps après, Glockner fut tué par un cavalier rouge d'Abd-el- Kader.

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Nous venons de voir Abd-el-Kader rompre avec les traditions du précédent régime algérien, et substituer au maghzen et aux divisions des tribus, par son organisation militaire, cette fraternelle égalité qui dans un autre temps fit

(1) Celui-ci, en eft'et, avait complété son imitation des usages militaires des nations européennes en créant une décoration. C'était une espèce de griffe en argent qui s'attachait au turban et dont les branches plus ou moins nombreuses indiquaient le degré de mérite.

la grandeur de l'Islam. Mais s'il créa, il ne corrigea rien. Logique dans ses convictions, implacable dans ses rancunes, il poursuivit avec une cruauté excessive les restes encore nombreux de la race turque à Tlemcen, à Médéa, à Miliana, voulant anéantir les auxiliaires des Français en Afrique. Il ne craignit pas d'être le bourreau de ces malheureux Coulouglis, qui mouraient fièrement comme le maître assassiné par son esclave révolté, crachant leur mépris au visage de ces Arabes qu'ils avaient si longtemps dominés par la terreur.

Personne en Algérie ne s'y trompait ; la guerre sainte s'annonçait, non plus cette guerre sainte proclamée par l'émir en 1832, mais la guerre sainte avec une armée régulière servant de noyau à la levée en masse des tribus. Le maréchal Valée, nommé gouverneur général de l'Algérie (1), ne voulut pas être pris au dépourvu; il se hâta d'organiser la province de Constantine et entreprit d'en relier le chef-lieu à la mer par une route plus courte que celle de Bône. Dès le printemps de 1838, le général de Négrier, commandant la province, alla reconnaître Stora, et fonda à quelque distance la ville de Philippeville, sur les ruines de l'ancienne cité romaine de Russicada. Puis le maréchal relia Constantine à Alger par une ligne allant de Sétif aux Portes de fer. Au mois de décembre, le général Galbois , successeur du général de Négrier, entra à Sétif, l'ancienne Sitifis des Romains ; au retour il laissa le 3'' bataillon d'Afrique, moins de six cents hommes, sous les ordres du chef de bataillon de Chadeysson, à Djemilah, l'antique Cuiculum Colonia, réunion de grandes et belles ruines situées au fond d'un entonnoir (2) ; ce pays est hérissé de telles difficultés, que Bélisaire n'avait pu s'y frayer un chemin. A peine la colonne française étaitelle rentrée à Constantine, que des nuées de Kabyles attaquèrent la brave garnison de Djemilah, qui fournit pendant

(1) Après la prise de Constantine.

(2) Entre Milah et S6tif.

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SIX jours et six nuits une résistance trop peu connue, et qui mérite d'être citée parmi les plus beaux laits d'armes. Elle allait succomber, car l'eau manquait absolument et les soldats en étaient réduits à boire leur urine ; mais les tribus kabyles voulurent d'avance se partager les dépouilles des vaillants défenseurs de la place, et se prirent si violemment de querelle, qu'après en être venus aux coups de fusil, elles se dispersèrent, et le bataillon fut ainsi délivré.

Envoyé au secours de la garnison, le général d'Arbouville prit sur lui d'évacuer Djemilah. En compensation, le maréchal Valée établit un poste à Djigelly, le Gigel des Barberousse. Nous occupions donc dans la province de Constantine Bougie (Bou-Djaia), Djigelly, Stora, Philippeville (Sguigda), Bône (el Hannaba) et la Galle (el Khal) sur la côte, et dans l'intérieur Constantine, Guelma et Milah.

En 1839, le général Galbois retourna à Sétif, cette fois-ci définitivement, et fonda un établissement sur les ruines de la citadelle de Sitifis relevée par Bélisaire. Cette ville, qui devint une des clefs de l'Algérie, était à cette époque la tête de la digue opposée à Abd-el-Kader dans la province de Constantine. Les plus importants des chefs arabes se groupèrent autour de nous : c'étaient entre autres Ben-Aïssa, ancien lieutenant d'Ahmed-Bey, qu'il avait abandonné, plein de mépris pour la lâcheté de son maître, Ben-Ganah, surnommé le serpent du désert, chef des oasis du Ziban ou pays de Biskra, Mokrani, chef des tribus de la Medjana, pays à l'ouest de Sétif. Les Mokrani prétendaient descendre d'un Montmorency venu en Algérie avec le duc de Beaufort sous Louis XIV ; ils nous furent fidèles jusqu'en

A côté d'eux, tous de familles illustres excepté l'ancien forgeron kabyle Ben-Aïssa, se montrait Caïd-Ali, soldat parvenu, ancien canonnier dans la mihce turque. Il disait en montrant sa croix de la Légion d'honneur : « Elle est rouge du sang des ennemis de la France ; voilà ma généalogie. »

L'occupation de Sctif nous permettait de former une barrière compacte, opposée à l'empire d'Abd-el-Kader, car elle unissait la province d'Alger à celle de Constantine. Mais il Idllait trouver une route pour relier ces deux provinces. C'est alors que fut décidée la lameuse expédition des Bibans ou Portes de fer.

A cette fin trois divisions furent organisées. La première, commandée par le duc d'Orléans et le maréchal Valée, devait aller de Sétif à Alger; la deuxième, formée des troupes de la province de Constantine, appuierait le mouvement ; et enfin la troisième, composée des troupes de la division d'Alger, partirait de l'Oued-Kaddara quand la première approcherait d'Alger, pour la soutenir au besoin.

En passant à Djemilah, le prince visita les magnifiques ruines romaines au milieu desquelles était campée la division Galbois. L'arc de triomphe, encore debout aujourd'hui, excita surtout son admiration. On sait que le duc d'Orléans avait un goût exquis, une vive passion pour les arts ; il désira faire transporter cet arc de triomphe en France. Par son ordre, toutes les pierres en furent numérotées, afin que le monument pût être élevé sur une des places publiques de Paris. Comme il aimait passionnément l'armée qui avait contribué à sa gloire et qui l'avait en adoration, cette inscription : L'armée d' Afrique à la France, devait être gravée sur l'arc de triomphe.

Il ne fut pas toutefois donné suite à la généreuse pensée du prince.

L'armée se mit en marche vers la fin du mois d'octobre 1839. Le but de l'expédition avait été soigneusement caché aux soldats qui pensaient aller à Bougie. Le convoi organisé uniquement avec des mulets, de façon à pouvoir passer partout, assurait dix jours de vivres à la colonne. Mais les obstacles naturels étaient immenses ; tourner les Portes de fer par le sud, était se jeter dans les pays réservés à Abd-el-Kader ; en les traversant directement on allait dans des montagnes inconnues, coupées par des rivières qu'une

pluie pouvait grossir en une nuit, et habitées par des populations flères et indépendantes.

L'état-major n'était éclairé ni par des cartes ni par des reconnaissances ; il fallut se guider sur l'itinéraire d'Antonin;un vieux Turc, doué d'une admirable mémoire locale, nous fut très utile ; on marchait le plus souvent à la boussole.

Le maréchal Valée avait senti que le succès de l'expédition ne pouvait être assuré que par la célérité de la marche, qui rendrait tardive l'action de l'ennemi. Mais il n'eut pas besoin de faire appel à la bonne volonté des soldats ; ceux-ci, dont l'imagination était vivement surexcitée par ce nom retentissant et mystérieux : Portes de fer, cheminaient à l'allure la plus vive.

Un lieutenant d'Abd-el-Kader, Omar, essaya bien de nous devancer. Mais le maréchal Valée se hâta d'envoyer contre lui toute sa cavalerie qui fit une marche forcée de vingt lieues en un jour. Omar n'osa point se mesurer avec nos braves cavaliers et abandonna son bivouac et ses vivres.

Mais donnons la parole au prince royal (1).

« Ce défilé célèbre, et plus difficile encore que la renommée ne l'avait dit, est la seule entrée donnant accès, vers l'est, dans l'agglomération confuse de montagnes sauvages et amorphes dont le Djuriura est le pic principal, et qui couvre près de douze cents lieues carrées de pays entre Bougie, Ouennougha, et l'Oued-Kaddara.

» Un phénomène géologique extraordinaire a relevé verticalement, sur une vaste surface, les couches horizontales des roches calcaires dont cette partie de l'Atlas est formée. L'action des siècles a détruit les couches plus friables qui remplissaient les intervalles de ces stratifications parallèles, en sorte qu'aujourd'hui ces murailles naturelles, distantes de quinze à trente mètres, se succèdent pendant près d'une lieue, s'élevant jusqu'à une hauteur de cent à deux cents mètres.

(1) Campagnes de l'armée d'Afrique de 1833 à 1839.

» La seule brèche pratiquée à travers ce feuilleté de montagnes grandioses a été frayée par l'Oued-Biban, ou Bou-K'ton, torrent salé dont le lit, encombré de cailloux roulés et de débris de toute espèce, n'a parfois qu'un mètre ou deux mètres de large. 11 n'a point sillonné en ligne droite les iaces verticales des rochers qui le surplombent, et il n'y a pas un recoin de ce sombre défilé où l'on ne soit à la fois vu de plusieurs de ces remparts, qui se donnent ainsi un flanquement mutuel, et dont le sommet, dentelé par une incroyable bizarrerie de la nature, est percé d'ouvertures ovales disposées comme des meurtrières. »

Les précautions militaires d'usage étaient absolument superflues. Le duc d'Orléans réunit les compagnies de voltigeurs de tous les corps, les confia au lieutenant-colonel Drolenvaux du 2" léger, et les lança à toute course dans le défilé ; nos braves soldats en occupèrent l'issue, et revinrent ensuite par les hauteurs le plus loin possible au devant delà colonne, qui dut cheminer plus de quatre heures dans un coupe-gorge effroyable, enfer respecté parles Romains eux-mêmes.

Entre la première et la deuxième porte, des sapeurs du génie, sur l'ordre du prince, gravèrent ces mots sur un rocher abrupt :

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