ARMÉE FRANÇAISE
La pierre se chargeait de conserver à la postérité le souvenir et la date du premier passage des Portes de ier par les Européens.
Le maréchal Valée, jugeant que les Portes de fer ne pouvaient être une route militaire, déclara qu'on devait chercher ailleurs la communication régulière et habituelle d'Alger avec Constantine.
La première division franchit en neui jours les soixantehuit lieues qui séparent Sétif d'Alger; elle livra deux combats, et exécuta quinze passages de rivière à gué. Le con
voi se composait de neuf cents animaux très chargés. Dans des montagnes affreuses, sans chemins, quoique nos fantassins eussent six jours de vivres et soixante cartouches, la colonne ne laissa en arrière ni un mulet, ni un homme.
A la Maison-Carrée, dernière étape avant d'arriver à Alger, le prince royal réunit les officiers, demandant que les sous-offlciers et soldats pussent approcher; il leur adressa à tous les plus nobles paroles. Les régiments se formèrent ensuite en colonne, et le prince, mettant l'épée à la main, défila devant le maréchal Valée, lui témoignant par là sa déférence pour la haute dignité dont il était revêtu. La noblesse de race s'inclinait devant l'illustration militaire !
Les habitants d'Alger avaient ignoré cette expédition, en sorte qu'ils en apprirent à la fois et le projet et l'exécution. Aussitôt la population se mit en habits de fête, pavoisa les maisons, et accourut au devant de nos braves soldats qui venaient de déployer le drapeau français là où les Turcs n'avaient osé montrer le leur et où « les Romains n'avaient jamais porté leurs aigles ».
Deux iours après, le duc d'Orléans offrait un banquet aux troupes de sa division, sur l'esplanade Bab-el-Oued, où depuis a été bâti l'arsenal d'Alger. Au dessert, après une salve d'artillerie, le maréchal Valée, qui présidait cette fête de famille, porta la santé du roi; puis le prince, montant sur une table, fit entendre une de ces improvisations chaudes et émues pour lesquelles il avait un vrai talent.
Le côté romanesque de l'expédition des Portes de fer frappa le public, souvent injuste pour la prudence, toujours enthousiaste des témérités heureuses. Mais personne ne pressentit d'abord que si la France était grandie en Afrique, Abd-el-Kader était diminué. Il ne pouvait s'y résoudre. Ses bataillons réguliers étaient organisés, son matériel de guerre en état, ses approvisionnements au complet, ses projets arrêtés. Il ne lui restait rien à espérer de la paix.
Il se décida à la guerre, poussé par une nécessité implacable, car il n'y avait plus de place sur le sol algérien pour la France et pour lui. L'expédition des Portes de fer fut le prétexte qu'il invoqua pour rompre le traité de la Tafna, arguant que le fort de Hamza, que nous avions occupé, était compris dans les possessions que nous lui avions laissées. La prétention n'était point fondée, cependant la presse opposante essaya de la justifier, en accusant le gouvernement de mauvaise foi.
Ainsi que nous venons de l'exposer, la marche militaire des Portes de Fer, si souvent qualifiée de faute, fut en réalité une démonstration qui augmenta le prestige de la domination française; cette démonstration, Abd-el-Kader ne put la tolérer. L'émir avait attiré à lui presque toutes les tribus qui peuplaient le territoire que nous nous étions réservé entre la Chififa et l'Oued-Kaddara ; sans nous déclarer officiellement la guerre, il les lança en armes dans la plaine de la Mitidja. Tous nos établissements furent saccagés, nos postes isolés surpr-is et massacrés, et nos convois enlevés. La panique fut immense en Algérie et en France, et le maréchal Valée fut accusé d'imprévoyance, avec quelque fondement peut-être.
Abd-el-Kader écrivit, le 18 novembre 1839, au maréchal la lettre suivante :
« Le Seigneur El Hadj (1) Abd-el-Kader, prince des croyants, au maréchal Valée.
» Saluts à ceux qui suivent le chemin de la vérité.
» Votre première et votre dernière lettre nous sont par- Ci) Tout musulman qui a fait le pèlerinage de la Mecque fait précéder son nom da mot Hadj ou Hadji (pèlerin).
venues; nous les avons lues et comprises. Je vous ai écrit que tous les Arabes, depuis Ouelassa jusqu'au Kef, sont décidés à faire la guerre sainte. J'ai fait ce que j'ai pu pour combattre leur dessein ; mais ils ont persisté. Personne ne veut plus la paix, chacun se dispose à la guerre. Il faut que je me range à l'opinion générale poiu* obéir à notre sainte loi. Je me conduis loyalement avec vous et je vous avertis de ce qui se passe. Renvoyez mon consul qui est à Oran, afin qu'il rentre dans sa famille. Tenez-vous prêt. Tous les musulmans déclarent la guerre sainte. Vous ne pourrez, quoi qu'il arrive, m'accuser de trahison. Mon cœur est pur, et je ne ferai jamais rien de contraire à la justice.
» Ecrit à Médéah, le 11 de Ramadan 1255 (18 novembre 1839). »
Cette lettre n'est elle pas un chef-d'œuvre de duplicité? La guerre nous était déclarée officiellement, lorsque depuis huit jours elle était commencée.
Les hostilités devaient durer sept ans ; mais en réalité elles prirent fin en 1844 après la bataille de l'isly, à la suite de laquelle Abd-el-Kader fut réduit à courir le pays comme un vulgaire chef de bandes, et finalement à se réfugier au Maroc.
Après le traité de la Tafna (1), l'émir disait à M. Léon Roches :
« Je redoute bien moins les Français depuis que je les connais. Je les croyais encore semblables à ceux qui allèrent combattre Souleyman (Soliman) pour reconquérir la ville où ils supposent qu'a été enseveli Sidna-Aïssa (Jésus-Christ).
» Malgré la haine que tout musulman doit nourrir contre les infidèles, j'ai souvent admiré leur courage, leur générosité, leur fidélité à tenir leur parole et leur observance des pratiques de leur religion ; mais ceux qui ont conquis
(1) En 1837.
Alger ne ressemblent en rien à leurs ancêtres. J'entendg dire que quelques-uns ne reconnaissent pas de Dieu : en efl'et, ils n'ont construit aucune église, et les ministres de leur religion sont peu respectés par eux-mêmes.
» Ils ne prient jamais Dieu les abandonnera, puisqu'ils l'abandonnent ! »
Et il ajouta :
» En laisant la paix avec les chrétiens, je me suis inspiré de la parole de Dieu qui dit dans le Coran : La paix avec les infidèles doit être considérée par les musulmans com?ne une trêve pendant laquelle ils doivent se pj^eparer à la guerre.
» Lorsque l'heure de Dieu aura sonné, les Français
me fourniront eux-mêmes des causes plausibles de recommencer la guerre sainte. »
Abd-el-Kader tint parole. Mais il ne pouvait nous combattre sérieusement avec le semblant de forces régulières qu'il avait organisé si péniblement, et d'une façon tout-à-lait rudimentaire ; dans sa pensée elles ne devaient être que le noyali de la levée en masse des Arabes. Or, cette levée en masse, il ne pouvait l'obtenir que par la proclamation de la guerre sainte et l'exploitation du sentiment religieux chez les populations indigènes. L'enthousiasme guerrier se répandit donc dans les tribus, soufflant le feu à travers les montagnes, les sables et les forêts de l'Algérie.
Mahomet avait déclaré que la guerre sainte était la volonté même de Dieu, et qu'en conséquence elle devait être éternelle. Des trêves, jamais de paix. L'émir entendait bien se conformer sur ce point aux prescriptions du Coran. Il s'en autorisa pour conunencer l'attaque sans déclaration de guerre ; le Coran sur ce point est tormel et permet dans certains cas le mépris des serments et des traités, tout en spécifiant hypocritement que la loi donnée doit être observée.
Mahomet s'en était remis au sabre pour établir une reli-
gion qiié l'on a justement qualifiée de religion de rapine et de luxure. « Combattez, dit-il, contre les infidèles jusqu'à ce que toute fausse religion soit exterminée ; mettez-les à mort, ne les épargnez point ; lorsque vous les aurez aff'aiblis, réduisez-les en esclavage, et écrasez-les par des fributs. »
La guerre sainte ou Bj'ehed (1) fut donc obligatoire dans le principe, chez les musulmans. Elle eut d'abord pour but la conversion des infidèles avec la perspective du pillage, lequel était autorisé après la victoire ; puis elle changea de forme, devint maritin 3 au temps des corsaires barbaresques et disparut en se modifiant. Deux siècles après sa naissance, l'islamisme pactisait avec les infidèles. En Algérie le Djelied proclamé par Abd-el-Kader ne fut qu'une des formes de la résistance des indigènes contre la conquête ; il n'eut en aucune façon le caractère de la persévérance.
Chose singulière, c'est nous-mêmes qui avons, à l'époque d'Abd-el-Kader, ranimé la foi languissante des Arabes. Ceux-ci étaient encore religieux et affichaient un profond mépris pour notre scepticisme grossier ; l'on a vu plus haut, parla conversation d'Abd-el-Kader avec M. Léon Pioclies, quel dégoût nous Im inspirions sous ce rapport. Les Arabes ont le Christ en vénération et s'indignent de notre indifférence pour un prophète qu'ils mettent au-dessus de tous les autres. Sidna-Aïssa, disent-ils, a été conçu sans péché dans le sein immaculé de la vierge Meriem (Marie) et les Juifs ont crucifié un des leurs qui lui ressemblait ; Dieu avait pris soin de leur ravir leur sainte victime, en l'enlevant au ciel en corps et en âme. La légende musulmane ajoute que Jésus-Christ, précurseur de Mahomet, n'est pas fils de Dieu, mais a reçu en tant que prophète une mission divine qui est la confirmation du Pentateuque ; il doit revenir à la fin des temps convertir par le sabre
(1) La langue arabe écrite ne comporte pas de voyelles; celles-ci sont marquées jiar des points. Selon les lieux, les Arabes prononcent donc indifféremment les voyelles fies noms. Ainsi Djehed est écrit Djeliad, ou Djihad, ou encore Djahad.
tous les peuples à la vraie religion, c'est-à-dire à l'islamisme, après quoi il sera enterré à Médine dans la même tombe que son continuateur Mahomet.
A ce moment les griels religieux n'auraient pas suffi à soulever les Arabes contre nous, mais les débats de nos Chambres, les polémiques de la presse avaient accrédité parmi eux l'opinion que la France ne voulait pas conserver l'Algérie. Us conçurent donc naturellement l'espérance de nous laire abandonner notre conquête en nous opposant une résistance armée, à jet continu.
L'émir profita de ces dispositions. Afin d'imprimer à la guerre sainte plus d'ensemble et d'énergie, il s'agissait pour lui d'être le premier parmi les siens. Il ne se contenta pas d'être le guerrier le plus habile, le meilleur cavalier, le plus savant docteur, le musulman le plus pieux, lô prédicateur le plus éloquent ; il voulut être le mieux informé de ce qui se passait en France. Des agents secrets à Oran lui achetaient nombre de .journaux français qu'il faisait traduire par ses déserteurs ou ses prisonniers. C'est ainsi que le résumé de nos discussions politiques, si pénibles souvent pour notre amour-propre national, si dangereuses quand nos ennemis s'en emparent, était répandu et discuté passionnément dans les tribus arabes.
Avec Abd-el-Kader la guerre snnte a jeté son dernier éclat; Turcs et Arabes font maintenant leur prière quelque peu pour le décorum ; beaucoup boivent du vin blanc, du Champagne, de l'absinthe, toutes choses qui ne sont pas du vin, disent-ils hypocritement, car le vin est rouge. Le proverbe : Le vin est le savon des soucis, ne manque pas d'admirateurs.
Dans ces dernières années, le Mahdi (l'ange) du Soudan n'a pu réussir à organiser la guerre sainte et à provoquer un soulèvement parmi les tribus riveraines du Nil inférieur.
La houri est démodée, et il faut croire que la certitude de faire un jour la connaissance de ce fameux produit de l'imagination orientale n'est plus absolue. Au temps d'Abd-
el-Kader, cette incrédulité se manifestait déjà. Peu d'Arabes, disait-il tristement à M. Léon Roches, sont disposés à mourir pour leur loi.
L'œuvre la plus méritoire, au dire de Mahomet, est le pèlerinage à la Mecque; une seule chose, ajoute-t-il, est encore plus méritoire : la mort dans la guerre sainte. Aujourd'hui, les Arabes préfèrent aller à la Mecque; c'est infiniment moins dangereux, et quelquefois lucratif, car presque tous les pèlerins sont des curieux, ou des individus cherchant à faire du négoce.
Ce qui contribua le plus à rendre impossible la prolongation de la lutte entreprise par l'émir fut la fettoua (consultation) que M. Léon Roches, interprète du général Bugeaud , obtint des ulémas de la zaouïa de Kaïrouan et de la mosquée d'El-Ashar au Caire. Déguisé en Arabe, se disant envoyé par les confréries religieuses, en particulier par celle du marabout Tedjini, rival d'Abd-el-Kader dans le sud algérien, il rapporta de Kairouan, du Caire, et de la Mecque jusqu'où il eut l'audace de se rendre, la fettoua dont il nous donne la conclusion dans son beau livre : Trente -deux ans à travers /'/^/«m, conclusion ainsi conçue :
« Quand un peuple mulsuman, dont le territoire a été envahi par les infidèles, les a combattus aussi longtemps qu'il a conservé l'espoir de les en chasser, et, quand il est certain que la continuation de la guerre ne peut amener que misère, ruine et mort pour les musulmans, sans aucune chance de vaincre les infidèles, ce peuple, tout en conservant l'espoir de secouer leur joug avec l'aide de Dieu, peut accepter de vivre sous leur domination à la condition expresse qu'ils conserveront le libre exercice de leur religion et que leurs femmes et leurs filles seront respectées. »
Cette fettoua fut répandue à des milliers d'exemplaires parmi les Arabes et contribua puissamment à diminuer l'influence religieuse de l'émir. Les marabouts, tels que Tedjini, ialoux de leur pouvoir, cherchaient par tous les
moyens à le confiner dans le temporel, et prêchaient les doctrines suivantes :
« La révolte des musulmans n'est un devoir que si le peuple dominateur, chrétien ou idolâtre, voulait les forcer à renier leur rehgion ou à ne plus en observer les préceptes.
M Un peuple musulman doit résister autant que possible à la domination d'un peuple chrétien ; mais quand il est certain que la résistance ne peut plus amener que la ruine et une effusion de sang inutile, le peuple musulman doit se soumettre à la domination du peuple chrétien et le servir fidèlement.
» Les musulmans doivent exécuter scrupuleusement les conditions des traités conclus entre eux et les chrétiens. Toute trahison serait aussi condamnable qu'elle le serait envers un gouvernement musulman. »
C'était dire aux Arabes : Soumettez-vous. Après Isly, ils commencèrent à se résigner. L'empereur du Maroc était le premier à leur donner l'exemple ; il écrivait à son fils : « Puisque l'islamisme n'a ni les armées, ni les vaisseaux, ni les places fortes, ni surtout la foi qui enflammait nos ancêtres, que faire sinon mettre notre espoir en Dieu, et accepter les conditions de paix que le chrétien nous impose? »
Le marabout Tedjini, en apprenant que l'émir avait été ejeté dans le Maroc, dit le dernier mot :
« Puisque les armes d'Abd-el-Kader n'ont pas été bénies du Très-Haut, les Arabes n'ont plus qu'à se soumettre. »
Dans la province d'Alger, les hostilités avaient commencé par l'ancienne tribu maghzen des Hadjoutes, anéantie aujourd'hui; sorte de colonie militaire, reiage des aventu-
riers de toutes les tribus, elle ne laissait aucun repos à nos avant-postes du Sahel ou campagne d'Alger. Les Hadjoutes, vrais flibustiers à cheval, tenaient du Cosaque par leur habileté à l'aire la guerre de partisans, et du Gomanche par leur adresse à rapiner. Ces guérilleros faisaient quelquefois trente lieues dans une nuit et paraissaient toujours là où on les attendait le moins. Abd-el-Kader leur donna pour caïd un nommé El-Hadi-Ould-Baba, le plus effronté voleur du pays ; mais ce voleur était aussi un hardi partisan que l'on voyait pariois suivi de plus de mille cavaliers.
L'armée irançaise allait avoir à combattre des adversaires fanatiques. Les moualin el kebda (1), pullulaient depuis la proclamation de la guerre sainte. Les prédications des marabouts ennemis d'Abd-el-Kader ne les avaient pas encore calmés, et ils se laissaient aller à toute la fougue sauvage et à l'enivrement du premier moment.
La levée en masse des Arabes se composait de troupes qui se déplaçaient avec une incomparable et merveilleuse facilité. I " rair et ses heutenants n'avaient point à traîner de lourds convois, non plus qu'à s'occuper de la nourriture et du campement des rassemblements armés qu'ils commandaient; ceux-ci mangeaient ce qu'ils trouvaient, et bivouaquaient à la belle étoile. C'est à peine si en campagne on distribuait quelques biscuits aux réguliers ; quant aux auxiliaires iournis par les tribus, c'était à eux à emporter leur provision de rouïna. La rouïna est un mets des plus primitifs. On jette un peu de blé dans l'eau; ensuite, aiiràs l'avoir broyé, on le sèche, et on le iait griller sur une dalle brûlante, ou encore sur une pelle rougie au feu, à défaut de four. Les grains ainsi préparés sont moulus et la farine grossière et noirâtre que l'on obtient est assaisonnée avec quelques grains de sel.
(1) Litléralemcnt ceux qui possèdent du foie. C'est dans le foie que les Arabes placent le siège du courage. Moualin el Kebda signifie donc hommes de courage o« hommes de cœur.
La provision de roiiïna est mise dans un m'zoued, petit sac en peau de chèvre, et l'Arabe partant en giiorro ou en voyage est ainsi approvisionné pour plusieurs jours. Souvent la farine d'orge remplace celle de blé.
Dans son charmant volume : Zouaves et chasseurs à pied, le duc d'Aumale a dépeint la vie de cauipagnc.
« Voyez-les, dit-il en parlant des zouaves, voyez-les approcher du bivouac : quelques hommes sortent des rangs et courent à la source voisine pour remplir les bidons d'escouade avant que l'eau ait été troublée par le piétinement des chevaux et des mulets. Les fagots ont été laits d'avance et surmontent déjà les sacs. La halte sonne, le bataillon s'arrête et s'aligne sur la position qui lui est assignée ; la compagnie de grand'garde est seule en avant. Tandis que les officiers supérieurs vont placer les postes eux-mêmes, les faisceaux se forment sur le Iront de bandière, les petites tentes se dressent, les feux s'allument comme par enchanteni( nt. Les corvées vont à la distribution des vivres, des cartouches ; les hommes de cuisine sont à l'œuvre ; d'autres coupent du bois, car il en laut faire provision pour la nuit ; d'autres lourbissent leurs armes ; d'autres encore réparent leurs effets avec cette inévitable trousse du soldat français qui d'abord laisait sourire, dit-on, nos alliés de Crimée. Cependant la soupe a été vite faite ; on n'y a pas mis la viande de distribution, destinée à bouillir toute la nuit pour ne figurer qu'au repas de la diane. La soupe du soir se fait avec des oignons, du lard, un peu de pain blanc, s'il en reste, ou, si Vordinaire est à sec, elle se fait au café, c'est-à-dire que le calé liquide est rempli de poussière de biscuit et transiormé en une sorte de pâte (1) qui ne serait peut-être pas du goût de tout le monde, mais qui est tonique et nourrissante ; ou bien encore le chasseur, le pêcheur de l'escouade, ont pourvu la gamelle qui d'un lièvre, qui d'une tortue, qui
(i) Les soldats l'appellent turlutina.
d'une brochette de poisson ; nous ne parlons pas de certains mets succulents savourés parfois en cachette, une poule, un chevreau, dont l'origine n'est pas toujours orthodoxe. La soupe est mangée, on a fumé la dernière pipe, chanté le joyeux refrain. Tandis que les camarades de tente s'endorment entre leurs deux couvertes, la grand'garde change de place en silence, car sa position aurait pu être reconnue. Le factionnaire qu'on voyait au haut de cette colline a disparu ; mais suivez l'officier de garde dans sa ronde, et, malgré l'obscurité, il vous fera distinguer, sur la pente même de cette colline, un zouave couché à plat ventre tout près du sommet qui le cache, l'œil au guet, le doigt sur la détente. Un leu est allumé au milieu de ce sentier qui traverse un bois, et qu'un petit poste occupait pendant le jour ; mais le poste n'est plus là. Cependant le maraudeur, l'ennemi qui s'approche du camp pour tenter un vol ou une surprise, s'éloigne avec précaution de cette flamme autour de laquelle il suppose les Français endormis ; il se jette dans le bois, et il y tombe sous les baïonnettes des zouaves embusqués, qui le frappent sans bruit, afin de ne pas fermer le piège et de ne pas signaler leur présence aux compagnons de leur victime. » L'illustre auteur a présenté le beau côté du tableau ; c'est le côté pittoresque, mais hélas ! la guerre d'Afrique n'a pas eu toujours l'aspect facile du récit qui précède. Elle est loin de ressembler à la guerre d'Europe, guerre où l'on combat des nations qui se lont une loi de l'humanité, où le blessé, toujours secouru, peut être laissé en arrière, où le prisonnier est bien traité. En Algérie, pendant la période des grandes guerres, la souffrance était de chaque heure, et nous éprouvons une sorte de respect attendri pour les vaillants soldats qui ont écrit avec leur sang des pages immortelles au livre de nos annales. Dans l'histoire de la conquête algérienne, tout fut grand, les calamités et les erreurs, les souffrances et les illusions. Là, les troupes du camp de la Talna, immobilisées sur une
plage stérile, se nourrissent de la chair des chevaux tués à l'ennemi; là, les zéphyrs du 3* bataillon d'Alnque, enfermés à Djemilah, réduits à une poignée de riz par jour, boivent leur urine relevée avec un peu de poudre, livrent des combats furieux pour conquérir une mare d'eau bourbeuse, et, quand les cartouches manquent, leur commandant les voit tomber un à un. Là, les défenseurs de Médéa, rongés par la vermine, glacés par le froid, attendent en se battant tous les jours qu'une colonne expéditionnaire vienne leur apporter un peu de nourriture.
Attaquer, marcher en avant, qu'était-ce, qu'est-ce encore pour l'armée française? Mais ceux qui n'accordent à nos soldats que l'impétueux et théâtral courage de l'attaque, ceux qui leur contestent la patience et la fermeté dans les privations et les revers, eussent changé d'avis s'ils les avaient vus à la première expédition de Constantine, conservant leur discipline, leur énergie, tout leur ressort, jusqu'au terme d'une lutte soutenue non seulement contre un ennemi implacable et acharné, mais encore contre la famine et la maladie.
Que de scènes de deuil! Que d'épreuves subies avec une admirable constance par des hommes auxquels il ne restait d'entier que le cœur, et qui manquaient de tout, excepté du sentiment du devoir militaire ! Que d'effroyables fatigues supportées avec une nourriture insuffisante, et en ayant la perspective que le lendemain devait amener les mêmes labeurs et les mêmes souffrances !
Et nos braves ofiîciers ! Comme ils payaient de leur personne et savaient donner l'exemple ! Quelle suprême injure cfiie de paraître douter de leur courage ! Un lieutenant de zouaves, commandant une compagnie de flanqueurs, voit ses hommes pher sous le nombre ; il allait ordonner un mouvement offensif, quand arrive au galop le général Changarnier, monté sur son grand cheval allemand. Le général, qui ne se rendait pas compte très exactement de ce qui venait de se passer, apostrophe vivement les zouaves et
leur commandant : « Qu'est-ce donc, Monsieur, lui crie-t-il ? Vous avez donc peur, que vous reculez ainsi?» A ces mots, le brave officier, qui se nommait Beugnot, pâlit, jette, par uu mouvement convulsil, son sabre au milieu des Arabes, se précipite au milieu d'eux, et tombe percé de coups.
Le général Bedeau était en expédition autour de Tlemcen. Son avant-garde composée d'une demi compagnie de chasseurs à pied commandée par le sous-lieutenant Collet se heurta à un assez grand marabout, que les Arabes avaient crénelé et d'où partaient des coups de fusil. Le sous-lieutenant déploya sa section, fit commencer le feu, et envoya un des siens prévenir le général : « Que signifie votre démarche ? dit Bedeau en accourant. C'est la peur qui vous empêche de marcher à l'ennemi ? » Collet, sans répondre un mot, s'élança en avant ; quelques-uns de ses hommes le suivirent par dévouement. Il n'avait pas fait dix pas qu'il était mortellement frappé. Les braves chasseurs qui l'avaient accompagné furent tous tués en essayant de ramener le corps de leur officier.
Le général Bedeau reconnut alors qu'une poignée de soldats n'était pas suffisante pour s'emparer du marabout. 11 fut obligé d'employer le canon, et les Arabes n'évacuèrent la situation que lorsqu'ils virent la porte céder sous les obus.
Notre tableau ne serait pas complet si nous négligions d'ajouter que dans cette guerre où l'on brisait le corps du soldat, chacun savait que fait prisonnier et abandonné à la barbarie des Arabes rendus semblables aux bêtes fauves par l'ivresse du sang, c'était pour tous la mutilation, les tortures les plus épouvantables.
Certes, si le succès a couronné les efforts de l'ancienne et vaillante armée d'Alrique, cette armée l'a dû au caractère vigoureusement trempé de ses officiers et de ses soldats, à cette gaîté vraiment française mêlée d'énergie qui les portait à rire et à plaisanter au milieu des soufi'rances et des misères les plus écrasantes.
Mais se battre n'était pas assez pour le troupier. On l'employait à tout ; il faisait tous les métiers par tous les temps, par toutes les saisons, sans autre salaire qu'une légère augmentation de nourriture, aumône donnée à la faim. Le soldat français, seul des soldats des armées européennes, dépose ainsi son fusil pour prendre la truelle du maçon, la hache du bûcheron ou la pioche du terrassier. Notre armée d'Algérie a résolu le problème de l'application des troupes aux travaux publics. On vit jadis des régiments entiers, sous-officiers en tête, hisser au sommet des montagnes des blockhauss ou des maisons fortifiées servant de télégraphes aériens, des bataillons ouvrir des carrières et en extraire des matériaux servant à la construction de redoutes ou de casernes. Le travail en commun, fait observer le duc d'Orléans, est la pierre philosophale de la science économique. Pendant de longs mois, le soldat était abrité derrière des remparts qu'il avait contribué à élever ; le camp était pour lui une prison, un tombeau souvent, et il ne connaissait pas les plaisirs énervants de la cité.
Pendant les années 1838 et 1839, tant de coups de pioche furent donnés dans cette terre d'Afrique qui n'avait pas été remuée depuis des siècles et dont le sol dégageait des miasmes mortels, que sur un effectif d'un peu plus de quarante mille hoimnes, six mille moururent dans les hôpitaux. La paix était plus meurtrière que la guerre !
Et dans ce climat dévorant, où l'été et l'hiver sont excessifs, le soldat, pendant des mois et des années, ne couchait pas sur un matelas, ne se déshabillait jamais. Tant de fatigues, tant de misères, épuisaient à la longue les organisations les plus fortes, et quand il tombait malade, sa condition ne faisait qu'empirer. Les Chambres ne distribuaient les fonds qu'avec parcimonie, ne paraissant pas se douter qu'il est du devoir du législateur de ne jamais lésiner pour les étabhssements hospitaliers. Quand le duc d'Aumale commandait la division de Constantine, il eut toutes les peines du monde à faire bâtir un hôpital ther-
mal aux bains d'Haramam-Eskoutine ; il dut y contribuer de ses deniers personnels, et y consacrer une partie des fonds secrets qui lui étaient alloués comme à tous les généraux commandant les provinces. L'Algérie n'était pas comme aujourd'hui dotée d'hospices où rien ne manque, et les malades ou les blessés n'entraient qu'avec terreur dans ces cages construites en planches de caisses à biscuit, où ils retrouvaient les colons que la fièvre dévorait. Quelquefois même les caisses à biscuit manquaient, et le service hospitalier se faisait sous la tente; or, la tente est trop mince, conséquemment trop chaude ou trop froide. Alors la paille, sur la terre humide, était la seule ressource des mourants.
Les masses aveugles sont toujours disposées à rendre les chefs responsables des soufifrances de leurs inférieurs. Les anciens soldats de la France, qui n'étaient pas, comme à l'heure actuelle, victimes de clabauderies intéressées et d'excitations coupables, n'attribuaient qu'aux implacables nécessités de la guerre leurs misères inexprimables.
« Que pouvez-vous donc faire ici ? disait un jour un général, pénétrant dans la baraque servant d'ambulance à sa brigade.
— Nous mourons, mon général, répondit un malade avec une calme simplicité. »
Le pauvre soldat était loin de penser que sa réponse était simplement héroïque !
Si le maréchal Valée, en 1839, avait perçu clairement les difficultés de notre situation, il aurait constaté qu'il avait devant lui trois tâches si étroitement confondues, qu'elles ne pouvaient être successives : 1° ravitailler les villes et postes fortifiés, en trop petit nombre hélas ! où nous avions des
garnisons, et qui étaient comme des îlots disséminés dans l'immensité du pays arabe ; 2" nous emparer des points où la puissance d'Abd-el-Kader était fixe et sédentaire ; 3* enfin s'accrocher à lui malgré l'extrême mobilité de ses troupes, détruire son prestige en lui infligeant défaite sur défaite, détacher par là les tribus de son influence et délier le redoutable faisceau qu'il avait noué autour de nous.
Le maréchal ne vit que la première tâche, sans bien se rendre compte que nous usions nos forces dans une défensive perpétuelle.
Le général Bugeaud, son successeur, devait accomplir les deux autres avec la merveilleuse ténacité qui formait le lond de son caractère.
Il serait trop long de faire ici l'historique scrupuleux des expéditions entreprises par le maréchal Valée en 1840, à Médéa et à Miliana. A la première annonce des hostilités, le duc d'Orléans était accouru avec d'importants renforts. La prise du col de Mouzaïa par sa division , appuyée par celle du général Rulhières, est un des plus beaux exploits de la carrière militaire du prince qui était, de l'aveu de tous, un homme de guerre remarquable. Abd-el- Kader avait lait élever sur le col de Mouzaïa des redoutes armées de batteries se flanquant mutuellement et dont l'emplacement avait été choisi avec ce coup d'œil qui manque si souvent aux Arabes. Le duc annonça le 11 mai 1840 que l'attaque du col aurait lieu le lendemain, et qu'il se trouverait avec le régiment lormant tête de colonne. Tous les régiments de la division, zouaves, 2° léger, 23° et 24^ de ligne, prétendirent à l'honneur de marcher les premiers. Pour les mettre d'accord, le prince dut laire tirer au sort le numéro du régiment.
« Vous me revaudrez cela », dit en riant le colonel de Lamoricière à son rival en gloire, Changarnier, colonel du 2° léger, favorisé par le sort.
Le 12 mai, à trois heures du matin, le prince donna le
signal de l'attaque : « Allons, mes enfants, dit-il en montrant la crête de Mouzaïa tapissée d'ennemis, les Arabes nous attendent et la France nous regarde. » Et le 2° léger prit le pas de course aux cris cent fois répétés de Vive le roi! Vive le prince royal! A midi, le combat était acharné; entouré pendant un instant, le 2," léger fut dégagé par les zouaves. « Je vous avais bien promis de me venger, dit le colonel de Lamoricière à son ami Changarnier. »
Le duc d'Orléans avait dû quitter le 2° léger pour se mettre à la tête de la deuxième colonne d'attaque, avec laquelle il se proposait de tourner les Arabes. Mais il fut accueilli par un feu d'une intensité extraordinaire ; à ses côtés, plusieurs officiers furent atteints et son chef d'étatmajor, le commandant Grosbois, eut son cheval tué. Le général Schramm, mort il y a quelques années presque centenaire, fut blessé en parlant au prince. Avec une remarquable promptitude d'esprit, ce dernier fit défendre de répondre au feu de l'ennemi, et ordonna une brusque attaque à la baïonnette. L'effet fut décisif; du coup les Arabes furent abordés vigoureusement et la position enlevée.
Les troupes acclamèrent le duc d'Orléans et son frère le duc d'Aumale aux cris de : Vivent les princes ! Vive la France !
Comme la deuxième colonne, formée par le 23° de ligne, gravissait le mamelon le plus raide de ceux qui dominaient le col, le duc d'Aumale accourt auprès du colonel GueswUler qui marchait péniblement appuyé sur un de ses sapeurs, et sautant à bas de son cheval, il l'offre au vieillard ; celui-ci refusant, le prince s'échappe, met la bride entre les mains du sapeur, court se mêler à une compagnie de grenadiers, et arrive un des premiers sur la position attaquée.
Cette marque de déférence du jeune duc pour un brave colonel respecté de tous toucha profondément nos officiers et nos soldats. C'est par des actes multipliés de
délicatesse que les fils du roi Louis-Philippe devinrent populaires dans cette armée dont ils venaient courageusement partager les périls et les souffrances.
En revenant de cette expédition de Médéa, le maréchal Valée avait à se préoccuper de Miliana, où étaient entermés douze cents hommes de la légion étrangère, avec le lieutenant-colonel d'Illens. Miliana, quand on l'enleva au fameux Ben-Allal-ben-Embark, khaliia d'Abd-el-Kader, n'était plus qu'un monceau de ruines dans lesquelles on découvrit trois :arres d'huile rance, que l'on partagea entre l'ambulance et les compagnies pour l'entretien des armes. Une odeur infecte y régnait, et nos troupes durent boucher à la hâte les brèches ouvertes dans l'enceinte. On reconnut après quelques jours que les vivres de l'armée étaient avariés , et si un de ces criminels lournisseurs , qui n'hésitent pas à frauder l'Etat au détriment de la vie de nos soldats, s'était trouvé dans la ville, nul doute que les légionnaires ne l'eussent impitoyablement lusillé. Bientôt , par suite d'une nourriture atrocement mauvaise . la masure servant d'hôpital fut remplie de malades, la plupart couchés sur la terre, les plus souffrants sur des matelas lormés avec de la laine arrachée aux égouts où les Arabes l'avaient noyée avant l'évacuation, et qui avait été lavée avec plus ou moins de soin.
Grâce à un moral de fer, la garnison de Miliana se soutint Jusqu'au mois de juillet; mais une chaleur accablante fit alors éclater les maladies avec une formidable violence.
Sur douze cents hommes, le lieutenant-colonel d'Illens n'en pouvait réunir cent cinquante capables de remplir un service actif. Il fallait donner le bras aux soldats que l'on conduisait en faction, et il leur était permis de s'asseoir. Le fusil entre les jambes, ils contemplaient l'espace avec ce morne regard qui déjà ne voit plus. Souvent le factionnaire mourait à son poste ; le sergent de garde allait en rendre compte à son officier en disant d'une voix sombre :
« Mon lieutenant, un tel vient de monter sa dernière garde ; il faut un homme. »
La nostalgie d'abord fit les premières victimes, puis le colonel d'Illens perdit presque tous lesfum- urs. Un Kabyle étant venu de temps à autre vendre quelques livres de tabac, fut aperçu entrant en ville par les Arabes qui la bloquaient étroitement ; il eut la tête tranchée en vue de nos postes.
On avait abandonné ces douze cents Français à Miliana avec une si cruelle imprévoyance, que dès les premiers jours les souliers manquèrent à la plupart des hommes. Il fallut distribuer des peaux fraîches de bœufs et de moutons aux compagnies qui en firent des espadrilles. La légion contenait heureusement beaucoup d'Espagnols.
Et tous les jours il fallait se battre ! Les balles venaient tuer ceux que la maladie n'avait pas entamés ; les fiévreux enviaient le sort de leurs camarades qui mouraient d'une blessure, et se faisaient raconter leurs exploits. Un carabinier nommé Georgi se précipita seul au milieu d'un groupe ennemi qui attaquait un petit poste de huit hommes dont cinq ne pouvaient se tenir sur leurs jambes et faisaient le coup de feu assis sur leurs sacs. Il tua sept Arabes à la baïonnette, mit les autres en fuite, et les obligea d'abandonner trois des leurs qui étaient blessés. Ce fut une fête dans la ville et à l'hôpital ; l'action d'éclat de Georgi fit plus que tous les médicaments.
Des exploits de ce genre étaient fréquents; mais les forces mancj[uaient à nos soldats pour poursuivre l'ennemi. Le ravitaillement des postes avancés devint de plus en plus difficile à mesure que le nombre des hommes valides diminuait. Il vint un moment où officiers, médecins, personnel des ambulances et de l'administration, durent s'armer et soutenirlespetites colonnes sortant pour ravitaillerlespostes ^xtôrieurs. On vit le lieutenant-colonel d'Illens en personne conduire un de ces ravitaillements, un fusil à la main.
Quand la colonne Ghangarnier vint relever la garnison
de Miliana, celle-ci avait enterré huit cents et quelques aommes 3ur douze cents ; les survivants entrèrent presque ious aussitôt à l'hôpital de BJidah. Les journaux officiels et officieux de l'époque écrivirent alors cette phrase épique dont toute l'armée s'indigna : « La garnison de Miliana, éprouvée par le climat, a été relevée. »
Ce silence de commande empêcha qu'aucune récompense ne fût accordée à cette poignée de héros. Le lieutenantcolonel d'Illens seul reçut un témoignage d'estime, et ce témoignage consista dans le désir que lui fit exprimer le maréchal Valée de lui voir conserver le commandement supérieur de la nouvelle garnison. Ce désir était de ceux auxquels un mihtaire ne se soustrait jamais, et le lieutenant-colonel accepta, quoique brisé par la maladie. Cet officier supérieur se borna à dire tristement au colonel Changarnier qui l'appelait un héros: « Tout n'est pas roses et lauriers dans le métier de héros. »
Le brave d'Illens fut tué six mois après dans une rencontre de la colonne Changarnier avec les réguhers d'Abd-el- Kader. Il fallut l'enterrer de nuit dans le lit d'un torrent dont on détourna le cours pendant quelques instants ; les Arabes profanaient les tombes de nos morts.
On s'étonnera peut-être de voir le colonel Changarnier chargé du ravitaillement de Miliana, alors que pour celui de Médéa le maréchal Valée avait cru devoir employer deux divisions : il nous suffira de dire que, au retour de l'expédition de Médéa, ses troupes, exténuées, s'arrêtèrent à une journée de marche de Blidah : le maréchal reçut des chefs de corps et des généraux des rapports alarmants sur leur état d'épuisement. C'est alors qu'il appela près de lui le colonel Changarnier pour lequel il avait une estime toute particulière, et l'interrogea longuement sur le moral de son régiment, le 2" léger.
« J'en réponds, dit fièrement celui-ci. Donnez à mes hommes huit jours de repos pour leur détendre les nerfs,
et vous les verrez marcher pour faire tout ce que vous leur commanderez.
— Réfléchissez bien, dit le maréchal, à ce que vous venez de me dire, et venez me voir demain. »
Changamier se présente le lendemain dès la première heiu'e et le vieux héros de Constantine lui demande brus- (juement :
<c Persistez-vous dans ce que vous m'avez dit hier, et croyez- vous que vous entraînerez partout votre 2" léger?
— Certainement.
— Partez alors pour Miliana. Vous laisserez ici tous vos hommes malades ou fatigués ; à votre régiment j'ajouterai deux bataillons de marche formés de tout ce qu'il y a de plus valide dans la colonne. Abd-el-Kader a reçu des renforts, mais j'organiserai votre troupe avec un effectif assez fort pour que vous puissiez passer partout. Je suis mal portant ; je vous donne toute ma confiance. »
Et comme le colonel surpris observait qu'il y avait des généraux dans l'armée expéditionnaire :
« Peu m'importe, dit brusquement le maréchal ; les généraux resteront ici avec moi pour vous attendre. »
Et Changarnier partit le lendemain. Il sut dérober deux marches à Abd-el-Kader en faisant simuler par son arrière-garde une marche dans la direction de BHdah; l'émir tomba dans le piège, et dirigea de ce côté toute son infanterie. La colonne française atteignit Miliana sans avoir le moindre engagement et ne fut attaquée que faiblement à son retour. L'expédition avait duré cinqiours.
Abd-el-Kader était battu, mais il était loin d'être soumis. Il était vaincu sans qu'on eût encore trouvé le genre de guerre qui devait user sa puissance. Le maréchal Valée, malgré son incontestable mérite, n'était pas fait pour une guerre de surprises, pour un système de marches et de contre-marches dont l'exécution rapide fait tout le succès. Son âge avancé, le mauvais état de sa santé, les habitudes de toute sa glorieuse carrière, ne lui permettaient guère
de commander une série de razzias et de coups de main où les Arabes le prévenaient presque toujours (1).
Pendant que le maréchal Valée guerroyait dans la province d'Alger, celle d'Oran (saut quelques coups de main contre nos alliés les Douars et les Smalas), jouissait d'une tranquillité relative que vint brusquement troubler une tentative dirigée contre Mazagran.
Cette très petite ville est voisine de Mostaganem et peut en être considérée comme la citadelle. Les Français l'avaient fortifiée tant bien que mal ; elle était d'ordinaire détendue par une seule compagnie d'inianterie. Cette compagnie, quand Mazagran fut attaquée, était la 10' du 1" bataillon d'Afrique, forte de cent vingt-trois hommes, commandée par Lelièvre, vieil officier qui avait passé par tous les grades, et nommé capitaine depuis huit mois.
Le matériel de guerre attaché à la petite place se composait d'une pièce de 4 de montagne, approvisionnée à cent coups d'obus et vingt coups de mitraille, avec une réserve de quarante mille cartouches d'inianterie, et un petit baril de poudre.
Dans la matinée du T' février (2), un petit poste avancé signala l'approche de l'ennemi, et tirailla avec lui toute la nuit. Le 2 au matin, le capitaine Lehèvre, constatant la présence de contingents arabes considérables, rappela son avant-poste et se prépara à la résistance.
Ces contingents avaient été fournis par quatre-vingtdeux tribus et formaient environ quinze mille hommes. A la suite de cette masse confuse et barbare, marchait un bataillon régulier avec deux pièces de canon ; le tout était commandé par le célèbre Mustapha-ben-Tahmi, khalila de Mascara, le bras droit d'Abd-el-Kader, son cousin et beaufrère.
(1) Lui-môme se rendait justice, et, sentant son inaptitude, avait plusieurs fois demandé à rcDlrer en France ; il finit par obtenir cette faveur ; son successeur fut nommé le 23 décembre 1840.
Dès le 2 février au soir, les deux pièces de canon ennemies ouvrirent le feu à cinq cents mètres contre la chétive lortification. Le lendemain dans la matinée, les Arabes se lancèrent à l'assaut, et vinrent planter quatorze étendards au pied des murs en terre de Mazagran. Pendant quatre jours et quatre nuits, l'assaut fut continuel ; les masses succédant aux masses se ruaient sur la pauvre bicoque, avec cette sauvage fureur qu'excite chez les Arabes le fanatisme musulman.
Mais l'héroïsme de la défense fut égal à la fureur de l'attacpe et le capitaine LeUèvre à la hauteur de sa noble tâche. Le soir du premier jour, la moitié des cartouches avaient été brûlées ; il ordonna en conséquence de ne plus faire feu qu'à bout portant et de résister ensuite à la baïonnette. 11 fut religieusement obéi.
On lit dans le rapport officiel du capitaine Lelièvre :
« Le 3 février, un peu avant la pointe du jour, je fis placer quinze hommes, sous les ordres de M. le sous-lieutenant Durand, au-dessus de la porte pour la défendre. Avant de l'enfermer dans ce taible réduit, je serrai la main à cet officier en lui disant : Adieu, il est probable que nous ne nous reverrons plus, car vous et vos hommes devez mourir en défendant ce poste. — M. Durand et ses hommes s'écrièrent : Nous le lurons ! »
Nous venons de citer le nom du sous-lieutenant Durand ; nous n'aurons garde d'oublier celui du heutenant Magnien, qui n'abandonnait la brèche que pour porter secours aux blessés ; ayant lui-même reçu jadis une blessure, il les soigna tous avec une certaine expérience.
Dans la soirée du 4 février, le capitaine Lelièvre réunit sa troupe, et lui adressa la coiu^te et énergique allocution suivante :
« Nous avons encore un tonneau de poudre presque entier et douze mille cartouches ; nous nous défendrons jusqu'à ce qu'il ne nous en reste plus que douze ou quinze ; puis, nous entrerons dans la poudrière pour y mettre le
feu, heureux de mourir pour notre pays. Vive la France ! Vive le Roi ! »
Et les zéphyrs jurèrent de se faire sauter dans la poudrière plutôt que de se rendre.
Le drapeau tricolore flottait au-dessus de Mazagran. Plusieurs fois, ce noble symbole de la patrie fut abattu et eut son support brisé ; chaque lois il fut relevé avec enthousiasme, sa flamme criblée de balles s'agitant dans l'air comme par un défi chevalesque.
Le chef de bataillon Dubarail , commandant à Mostaganem, ne disposait que d'une garnison extrêmement laible et ne pouvait songer à porter secours à l'héroïque petite troupe du capitaine Lelièvre. Dans la nuit du 6 au 7 février, celui-ci lança plusieurs fusées en disant gaiement : « Le commandant verra que petit bonhomme vit encore, »
Le 7 au matin, la plaine était déserte ; les Arabes, honteux, s'étaient retirés.
La garnison de Mazagran, composée entièrement de zéphyrs, sans même un artilleur pour servir la pièce de canon, eut trois hommes tués et seize blessés. L'auteur des Annales algériennes, un peu porté au dénigrement et auquel on reproche de mettre une certaine passion dans ses récits, essaie de démontrer qu'il y eut beaucoup d'exagération dans la manière dont fat présentée la défense du capitaine Lelièvre. « La vérité historique, dit-il, nous oblige de dire que le gouvernement et le public firent en plus pour les défenseurs de Mazagran ce qu'ils avaient fait en moins, en 1838, pour ceux de Djemilah, dont on s'occupa à peine. »
Nous avons glorifié le fait d'armes de Djemilah ; pour celui de Mazagran, nous dirons que ce n'est pas toujours à la quantité de sang répandu que se mesure l'honneur militaire. L'histoire de la défense de Mazagran est restée populaire et a toujours été considérée comme l'une des plus glorieuses pour nos armes.
Les soldats qui avaient à Mazagran accompli un magnilique exploit étaient des hommes atteints par la justice de leur pays.
Une ordonnance royale de 1832 avait prescrit la formation de deux bataillons d'inianterie légère d'Aiririue, composés de tous les militaires qui, après avoir été condamnés à des peines non inlamantes, rentraient dans les rangs de l'armée, par expiration ou remise de peine (1).
Aussitôt la formation achevée, le 1" bataillon prit le nom de Flore, le 2^ celui de Zéphyr. Cette dernière désignation, qui seule est restée, s'applique d'ailleurs à tous ces bataillons indistinctement.
Il ne laut pas iuger trop sévèrement les soldats appartenant aux corps disciplinaires de l'armée ; ces hommes, excessiis dans le bien comme dans le mal, s'améliorent par les preuves d'estime et de confiance, et ont soit de réhabilitation. Que l'on prenne l'un d'eux ayant subi une condamnation, qu'on l'enierme dans un établissement pénitenciaire, qu'on l'interne ou qu'on l'exile, on ne réussira qu'à procurer à l'armée du mal une recrue de plus ; qu'on lui mette un lusil à la main en lui disant que la réhabilitation se trouve sur les champs de bataille, il lera merveille comme à Djemilah ou à Mazagran. Ceux qui ont vu les zéphyrs à l'œuvre savent que leurs chefs en obtiennent des prodiges. C'est à peine si aujourd'hui la tradition commence à s'altérer, depuis qu'ils reçoivent directement les
(1) Le ministre delà guerre a le droit d'envoyer d'office dans les bataillons d'Afrique
certains soldais ayant commis des délits non prévus par le Code de justice niiltaire, tels que cris séditieux, oulrages aux mœurs et à la morale publique, etc. C'est pour ce dernier délit que l'on vit arriver au 3« bataillon d'Afrique, en 1868, la preS4ue totalité de It musiqnc du régiment des lanciers de la garde impériale.
jeunes gens du contingent ayant fait un stage dans les prisons.
Le maréchal Clauzel jugeait bien les condamnés militaires lorsqu'il remit à quatre cents d'entre eux le convoi et l'ambulance de l'armée avec laquelle il cherchait à gagner Médéah en 1836. 11 fit plus; dans un second voyage, il leur confia des Ibnds et une batterie d'artillerie. Ces quatre cents hommes, commandés parle vieux chef de bataillon Marengo, ancien soldat du premier Empire, brave, sévère, et en même temps humain et juste, se retranchèrent au bas du col de Mouzaïa dans un méchant poste entouré de murs en terre, dominé de près par un bois d'oliviers d'où l'ennemi faisait un feu incessant, et détendirent courageusement pendant plusieurs jours ce que l'armée avait de plus précieux, ses blessés, son artillerie, son trésor. Quand le maréchal Clauzel revint à Mouzaïa, il trouva la défense improvisée par les zéphyrs entourés de cadavres ennemis. On baptisa ces quatre cents braves, qui venaient de se réhabiliter de façon si éclatante, du nom de chamborans du père Marengo.
Les blessés et malades confiés aux chamborans furent évacués sur l'hôpital le plus proche ; avant de quitter la redoute de Mouzaïa, ils bénirent à la fois les condamnés qui les avaient soignés et défendus avec un admirable dévouement, et le vieux et digne chef qui avait su rendre au bien ces hommes flétris par la justice.
Le duc d'Orléans ne put faire gracier que la moitié des délenseurs de Mouzaïa ; l'un d'eux fut même décoré et versé aux zouaves où il devint un soldat modèle.
Les zéphyrs s'étaient signalés dès 1835. Le maréchal Clauzel, voulant alors en im[)0ser au Maroc qui avait pris à notre égard une attitude hostile, envoya un de ses aides de camp, le chef d'escadron Sol, occuper avec cent cinquante hommes du 1" bataillon l'ilot de Rachgoun à l'embouchure de la Tafna. Sans autre abri que quehiucs mauvaises tentes qui avaient fait les campagnes de la République
et du premier Empire, sans paille, sans bois, sans médicaments, privés de la distraction du combat, ayant juste assez de place pour faire quelques pas sur la crête rocheuse de l'îlot, réduits à un peu de biscuit, de viande salée et à un litre d'eau par jour, puisée à des tonneaux que venait remplir tous les quinze jours un bâtiment envoyé d'Oran, les soldats du commandant Sol ne se laissèrent pas abattre. Ils mangèrent les serpents, les crapauds et les lézards, seuls êtres vivants qu'on rencontrât sur ce rocher pelé de Rachgoun qui n'offrait pas trace de végétation. Pendant quatre mois ils ne perdirent jamais cette gaîté spirituelle qui est la compagne habituelle du troupier français dans ses misères.
Nous avons montré les zéphyrs à la première expédition de Constantine où ils formaient la compagnie franche du capitaine Blangini, surnommée la compagnie des tirailleurs à poil, à cause de leurs habits déchirés et du désordre de leur tenue ; toujours à l'extrême avant-garde, elle fit l'admiration de l'armée ; celle-ci battit des mains quand elle la vit se jeter dans le Rummel débordé au chant de la Marseillaise pour s'élancer ensidte à l'assaut du Coudiat- Aty.
Non seulement ils se battaient bien, mais ils étonnaient chacun par leur entrain et leur résistance à la fatigue. Pas de cris ; à peine quelques murmures sans fiel. « Plus de bonne volonté que de souliers , a dit d'eux le colonel Trumelet, plus d'insouciance que de chemises, plus de cartouches que de vivres. »
Et plus loin le colonel ajoute (1) :
« Ces pauvres déguenillés ont employé tous les artifices pour retenir à leurs flancs un pantalon délabré qui crache le linge par mille ouvertures ; quelques-uns en ont complètement perdu le fond : il a été ingénieusement remplacé par celui du caleçon, qu'ils ont enté sur les jambes
(1) Il parlait en 1854.
du pantalon au-dessus des genoux. Tant que la capote reste fermée, les infortunés sont en tenue ; mais qu'un coup de vent indiscret vienne en relever les pans, leurs inexpressibles mi-partie blancs, mi partie rouges s'éloignent alors sérieusement des exigences de l'ordonnance. Les débris du vêtement inférieur ont été religieusement employés à cicatriser les blessures de la capote que, depuis plus de deux mois, les malheureux n'ont quittée ni jour ni nuit. Quant aux souliers, on comprend que, dans un pays où il faut ferrer les chevaux des quatre pieds, leur résistance n'a pas dû être longue ; aussi, plusieurs paires se rapprochent-elles sensiblement du cothurne antique par la combinaison des moyens d'attache. »
Ce débraillé par trop pittoresque a souvent été reproché aux joyeux parce qu'il n'était pas toujours le fait des événements de guerre ; mais ce qu'on pardonnait moins, c'était leurs habitudes invétérées de chapardage ou de rapine. Quelquefois leurs tours prêtaient à rire ; le plus souvent ils étaient loin d'être inoffensifs. Un Maltais arriva un jour à Milah avec deux mulets chargés de victuaille et de vin ; ils mirent tant d'obligeance à l'aider que le soir il lui manquait un tonnelet de vin. Le mercanti n'était pas au bout de ses peines ; quelques moments après, un de ses mulets disparaissait ; il promenait son désespoir par tout le camp, lorsqu'il fut abordé par deux hommes complètement ivres qui lui proposèrent de lui vendre à très bon compte un excellent mulet. C'était le sien !
Quand Bougie, après l'audacieuse reconnaissance du capitaine de Lamoricière (1), fut occupée par le commandant Duvivier, tous les habitants, sauf quelques juifs, abandonnèrent la ville. Les maisons vides étaient donc nombreuses et l'on prit une des plus convenables pour en faire la salle de police. Une corvée de zéphyrs vint balayer et nettoyer le local choisi. L'adjudant, une fois la besogne en train,
(1) En 1833. *
se retira ; ses hommes avisèrent alors un Maltais arrivant avec un énorme ballot de marchandises. Ils l'abordèient d'un air engageant, et apprirent de lui qu'il venait s'établir comme marchand à Bougie. « Seulement, dit le Maltais, je cherche une boutique.
» — Gomme cela est heureux, voici juste une maison que nous venons de nettoyer et qui ne vous coûtera pas cher. On dirait que nous avons prévu votre arrivée. »
Le Maltais enchanté fit son prix ; les vendeurs discutèrent pour la l'orme, et la maison fat payée à beaux deniers comptants. Les zéphyrs disparurent; et le négociant préparait l'installation de ses marchandises, lorsqu'il vit arriver le capitaine adjudant-major du bataillon d'Afrique conduit par l'adjudant. Ce dernier s'arrêta tout interloqué en voyant occupé le local qu'il avait lait approprier.
« Et cette salle de police, dit le capitaine, où est-elle donc?
— Mon capitaine, je n'y comprends rien; j'aurai fait nettoyer une habitation appartenant déjà à quelqu'un.
— Eh, mon ami, dit le capitame au Maltais, n'as-tu pas vu des soldats nettoyer une maison dans cette rue ?
— C'est celle-ci, répondit le marchand étonné ; il y avait cinq soldats qui me l'ont vendue. Elle est à moi. »
On parla, on s'expliqua, et le capitaine lui fit comprendre qu'il avait été volé. Il protesta, mais dût déguerpir. Il avait à peine achevé son déménagement, qu'il aperçut ses vendeurs avec une escorte cette fois ; ils venaient étrenner la salle de police.
Si les zéphyrs avaient peu de soin de leurs vêtements et affectaient le débraillé, ils soignaient encore moins leurs autres fourniments. Un grand bidon, une marmite, sont choses lourdes ; aussi ne se gênaient-ils pas pour les jeter pendant les marches ; pour les remplacer ils allaient ensuite en dérober aux voisins. Aussi étaient-ils la terreur des régiments de ligne nouvellement débarqués. Comme les capitaines sont pécuniairement responsables des objets
de campement délivrés aux compagnies sous leurs ordres, il ne iaut pas s'étonner si un zéphyr trop aventureux recevait d'habitude une correction mémorable.
L'histoire du rat à trompe est devenue légendaire dans l'armée d'Afrique. En 1836, le gouvernement envoya en Algérie une commission scientifique composée de géologues, de botanistes, d'archéologues, etc. Un de ces savants avait lu dans Pline que dans la Mauritanie césaréenne (capitale Césaréa, aujourd'hui Cherchell, au sud-ouest d'Alger) existaient des rats ayant au bout du nez un appendice flexible, c'est-à-dire des rats à trompe. Les zéphyrs s'abattirent tous sur la commission et lui jouèrent quantité de tours pendables, lui lournissant des 1er à cheval travaillés de iaçon à ressembler à des armes antiques, de vieilles pierres sur lesquelles ils avaient gravé des inscriptions indéchiffrables, de vieux sous transformés en mtidailles : ces soi-disant antiquités leur étaient payées lort cher. L'un d'eux qui avait su capter la confiance du savant amateur des rats à trompe, s'engagea à lui en procurer, affînnant qu'il en avait vu.
« J'ai trouvé votre affaire, vint-il lui dire deux ou trois jours après d'un air radieux ; mais il faudra aller loin, je risquerai de me iaire couper le cou. »
Le savant, enchanté, promit d'être généreux et de ne pas marchander, chose qui lui était d'autant plus facile que le gouvernement seul payait.
Le zéphyr apporta d'abord un rat à trompe ; puis les jours suivants, il en augmenta le nombre sensiblement. L'acquéreur réunit ses collègues qui furent d'abord stupéfaits ; chaque rat, avec son appendice au bout du nez, ressemblait à un éléphant en miniature. Tout à coup, ô surprise, un rat perd sa trompe et redevient un vulgaire rat d'égout ; tous les autres, maniés d'un peu près, perdirent successivement leur appendice nasal.
Les joyeux avaient simplement coupé la queue d'un rat pour la coller sur le nez d'un autre, après une préalable
et légère incision. Au bout d'un jour ou deux, colle et cicatrisation réunies faisaient adhérer la queue au nez, mais à condition de ne pas tirer trop fort.
Les membres archéologues de la commission scientifique, aussi mystifiés que leur collègue naturaliste, n'eurent pas le droit de rire des rats à trompe de la Mauritanie césaréenne. Ils venaient en eff'et de pâlir plusieurs jours sur une grosse pierre que leur avaient apportée les zéphyrs, et couverte d'une longue inscription commençant ainsi :