POUVAIT-ON CONVERTIR LES MUSULMANS
La foi chrétienne et l’expérience de dix-huit siècles ne nous permettent pas de croire qu’il puisse exister jamais un peuple inconvertissahle. L’Évangile régnera sur le monde; tous les peuples l’ont reçu, toutes les passions l’ont subi, toutes les ignorances se sont laissé pénétrer à sa douce lumière. Si une société quelconque devait à jamais échapper à son amour, rester éternellement sourde à sa voix et demeurer insaisissable à l'abri d’un obstacle plus fort que lui , ce serait assurément le spec tacle le plus étonnant et le plus effrayant qu’on eût encore vu sur la terre. La société musulmane ne peut être cette société-là. Le christianisme, qui un moment a paru plier devant elle, a fait dans son sein les conquêtes qu’on lui a vu faire partout; les musulmans n’ont pas été plus invincibles que les idohàtres du Japon et de la Chine, que les fétichistes et les sauvages de l'Afrique et de l’Océanie, que les philosophes de l’Europe. Tous les jours, à Constantinople, nos sœurs de charité leur apprennent à croire en Jésus- Christ, avant même que les progrès de la civilisation les aient mis dans l’impossibilité de croire en Mahomet. Je sais que l’erreur des nations est retranchée derrière des remparts autrement
forts que celle des individus. L’individu n’est défendu que par ses passions, il est seul, il est libre; pour lui porter la conviction, il suffit d’un homme. Les nations se défendent par la multitude, par l’ignorance, par les coutumes et les mœurs, enfin par la violence, et le missionnaire voit s’opposer à lui des armées. Néanmoins quand un individu raisonnable et de bonne foi a pu abjurer l’erreur, tout un peuple peut l’abjurer à son tour, et les nations chrétiennes ont aussi la force pour y pourvoir. Toute tyrannie en matière de religion est impolitique et impie ; mais quand la conquête, déterminée par une raison humaine, est opérée, le meilleur moyen de la justifier, de la rendre plus douce et de la consolider, est de diriger la force de telle sorte quelle aide aux conquêtes de la religion. Sans dire au vaincu : Crois, ou meurs; ni même, ce qui est moins dur et plus excusable : Crois , ou va-t’en; sans lui demander en aucune façon l’abandon de son culte , la simple politique du bon sens conseille de lui faciliter tous les moyens d’y renoncer ; et quand la religion du vainqueur est la religion chrétienne, c’est-à-dire la vérité divine; quand la religion du vaincu est l’islamisme , c’est-à-dire un amas de dogmes abrutissants et sauvages, ces efforts que le bon sens conseille, l’humanité ne l’exige-t-elle pas? N’est-ce pas le premier des devoirs de mettre la religion chrétienne à même de travailler par les moyens qui lui sont propres , par la prédication et les bonnes œuvres, à la conversion des vaincus? Serait-ce une perfidie d'ajouter à son action les mesures d’administration qu’elle pourrait indiquer, d’ouvrir des écoles religieuses, d’accorder quelques faveurs aux néophytes, de combattre dans les mœurs et dans les coutumes ce qui s’opposerait le plus à un changement
désirable sous tant de rapports? Voilà tout ce que j’entends par la force. Je n’en exige pas d’autres secours. Son œuvre principale, c’est la conquête; lorsque cette œuvre est accomplie, je ne lui demande que de croire en Dieu et de se montrer le moins possible.
La conversion des musulmans de l’Algérie aurait, dans ma pensée, rencontré d'autant moins d’obstacles, que leur croyance, aujourd’hui dépouillée de l’àpre fanatisme qui la caractérisa, s’est réduite, pour le plus grand nombre, à une sorte de déisme, bien grossier il est vrai, mais non pas enfiellé de philosophisme et de secrète incrédulité. Ils ont une foi naïve et profonde; aucun mystère n’étonne leur esprit; ils ne refusent pointa Dieu une puissance que l'homme ne peut avoir, et des qualités qu’il ne peut comprendre ; la vénération dont ils entourent leurs marabouts montre qu'ils sauraient estimer la vertu , puisqu’ils honorent tant les simples apparences de la régularité. Nos ordres religieux auraient excité je ne dis pas seulement leur respect, mais leur admiration et leur enthousiasme, et bientôt leur reconnaissance. De la main des moines ils auraient reçu les bienfaits et les vérités que nos gouverneurs et nos fonctionnaires civils ne sauraient leur faire accepter, et songent encore moins à leur offrir. En tous cas, c’était une œuvre à tenter, et n’eût-on laissé à la religion que les orphelins, que les pauvres, que les prisonniers, tous les misérables seraient devenus autant de voix qui auraient publié dans la langue des vaincus les générosités de la France , les œuvres miséricordieuses de son culte, l’inépuisable charité des ministres de son Dieu.
Mais nous avons été loin d’agir ainsi. La première des conditions à remplir pour convertir les hommes, c’est la
foi ; elle nous a manqué, elle nous manque encore. Comment amener les musulmans au christianisme, lorsque nous ne sommes pas chrétiens nous -mêmes? L’absence de toute conviction, de toute idée religieuse, nous a empêchés de comprendre que le mahométisme pouvait être vaincu, elle nous a empêché de vouloir le vaincre, elle nous a fait faire des fautes qui ont réveillé son fanatisme assoupi, qui l’ont fortifié. La religion de l’Évangile, commentée par nos œuvres, a paru inférieure à la religion du Coran. C’est une chose digne, loyale et habile comme tout ce qui est loyal, d’abaisser la puissance des vainqueurs devant l’inviolable sanctuaire de la conscience des vaincus; mais il faudrait que les effets répondissent en tout à la théorie : or nous n’avons respecté chez le vaincu que les préjugés qui s’opposaient à ce qu’il devînt plus heureux et meilleur; nous n’avons jamais reculé quand il s’est agi de l’opprimer et de le corrompre ; nous avons redouté de paraître chrétiens, nous n’avons pas craint de nous montrer débauchés, cruels, impies, perfides même. Tel de ces musulmans dont nous respections la croyance au point de rougir de l’Évangile, a vu un officier lui prendre sa fille , et l’ Etat lui prendre sa maison. « Oui êtes-vous? disaient les Arabes à un brave officier qui m’a confié que son séjour parmi ces barbares l'avait ramené aux idées religieuses; que nous apportezvous ? quelle est votre religion ? Jamais vous voit-on prier, jeûner, rendre hommage à Dieu? Quand nous allons à Alger, nous trouvons dans les rues des chrétiennes dont les actions publiques nous font rougir; nous passons pardessus vos soldats ivres dans la boue ; vovez-vous chez nous rien de pareil? Au contraire, vous nous voyez honorer Dieu, et vous ne l’honorez pas. Sachez que le dernier
d’entre nous n’est pas ébloui des merveilles de Paris qu’on nous a fait voir, et dont nous parlons en nous moquant. Vous avez des pièces de canon, des bateaux à vapeur, des ponts de fil de fer, des maisons où vous êtes enfermés : c’est bon pour vous ; vous vous établissez dans le monde comme des gens qui voudraient y rester toujours. Les musulmans dédaignent ces richesses. Ils savent que l’homme n’est dans la vie qu’en passant et pour en attendre une meilleure; et ils ne craignent pas de mourir. Vous autres, vous avez peur de la mort. Quand vos ivrognes tombent entre les mains d’Abd-el-Kader, ils se font musulmans pour être mieux traités, et Abd-el-Kader les méprise. Nous ne voulons être rien de ce que vous êtes, allez-vous -en. » Les douaires mêmes qui nous servent sont tourmentés de scrupules religieux. Le lendemain d’un avantage remporté par les Français, on entend toujours quelques-uns de ces sauvages cavaliers s’écrier: « Que n’étais-je parmi les Arabes, au lieu d’être ici, avec ces chiens qui ne prient pas! Peut-être serais -je mort pour la religion. » Ils disent: pour la religion, et non : pour la patrie. « Enfin poursuivait cet officier, qui malheureusement n’était pas en état de venger le christianisme, qu'il ne connaissait pas, lorsque nous combattons les Arabes, lorsque je sais qu’avant de nous attaquer ils ont fait la prière , lorsque je sais que ceux qui meurent récitent en mourant la profession de foi et meurent martyrs, je me demande à qui Dieu s'intéresse, et je ne suis pas surpris de la stérilité de ces victoires que nous procurent la discipline, la tactique et le canon. »
Tel est donc le véritable effet de cette indifférence que nous avons décorée du beau nom de respect pour la conscience d’autrui. Non, nous ne respectons pas la religion
des Arabes, nous nous contentons d’insulter à la nôtre, et en même temps que nous nous privons par là du bien particulier qu’elle pourrait nous faire, des services qu’elle aurait rendus dans nos hôpitaux et dans nos garnisons, de la moralité qu’elle aurait introduite dans nos populations civiles, des respects qu’elle nous aurait attirés de la part des indigènes , des avantages de la conduite plus humaine et plus scrupuleuse quelle nous aurait inspirée dans nos rapports avec eux , nous avons relevé l’orgueil et le courage de ceux-ci en leur donnant de justes raisons de se proclamer meilleurs que nous. Tl nous ont d’abord haïs comme infidèles, ils nous méprisent comme impies.
Chose étrange et lamentable ! aujourd'hui que l’islamisme, ayant accompli sa mission , meurt abruti sur les ruines des plus belles contrées du monde, des exemples frappants nous montrent encore comment il a pu s’établir. Vers la fin du dernier siècle, des philosophes français trouvaient la religion de Mahomet moins impure que le christianisme (1), et de nos jours la France, maitresse d’un pays musulman, y oublierait qu’elle est chrétienne, si ses ennemis ne le lui rappelaient pour l’insulter et justifier leur haine 11 y a plus : l'islamisme, si fort ébranlé à Constantinople par le peu de lumières qu’il a pu recevoir, fait en Afrique, sur les vainqueurs, les conquêtes qu’ils ne font pas sur lui. Des chrétiens, les uns par contrainte, les autres volontairement, ont embrassé l’islamisme , et je ne crois pas qu’aucun laïque ait essayé sur les musulmans un prosélytisme qui certainement n’aurait pas été encouragé, ni peut-être même souffert par l’autorité supérieure, dont les principes tolé-
(1) Bergier, Dict. tliêol Mahométisme.
rants ne pardonneraient rien de pareil, même au clergé. Or, pourquoi ces chrétiens ont-ils embrassé l’islamisme, sinon parce que l’ignorance de la religion dans laquelle ils sont nés les a livrés sans défense ou à la séduction de leurs désirs, ou à la crainte des mauvais traitements et de la mort (1)? Certes , ni l’évidence de la vérité , ni l’éloquence des imans et des muftis n'ont pu déterminer de pareilles résolutions. L’homme intelligent et instruit
(1) Pendant longtemps les Arabes faisaient abjurer leurs prisonniers civils et militaires, et ces derniers n’ont pas toujours résisté. Voici ce que je lis dans la déposition d’un nommé Thoumen , potier à Bouffarik, enlevé parles Arabes le 10 février 1800: «Thoumen, Guchs, et le fils de ce dernier, âgé de huit ans ,
« furent enlevés par un parti d’IIadjoutes. Ils n’eurent point à subir de mauvais « traitements; le fils de Guchs fut même l’objet d’attentions particulières. Les « Arabes ne coupent plus la tête; ils ne cherchent qu’à faire des prisonniers. « Ceux-ci, après avoir abjuré le christianisme, sont enrôlés, s’ils sont mili- « taires, dans les troupes de l’émir; s’ils sont colons, on les envoie dans l’intérieur « pour travailler. Thoumen vit un soldat et un tambour du bataillon d’Afrique, « enlevés la veille; trois Espagnols arrivèrent le lendemain. Après trente -six « heures de captivité, Thoumen put s’échapper. Son compagnon Guchs refusa de « le suivre , ne voulant point abandonner son fils. »
On voit par la phrase que nous avons soulignée combien l’abjuration des prisonniers est une chose ordinaire et devenue insignifiante. Citons quelques faits plus honorables. Le 23 mai 18â2, trente hommes, commandés par un officier, furent attirés dans une embuscade aux environs de la Maison - Carrée, et massacrés impitoyablement. Au nombre des assaillants se trouvaient dix déserteurs de la légion étrangère, dont la cruauté dépassa celle des Arabes. Un seul soldat, nommé Waguener, échappa à la mort. Emmené en captivité, il put s’évader, et fut rencontré mourant de faim et de fatigue par une patrouille, auprès de l’un des camps de la Mitidjah. 11 raconta que sou détachement, entouré par plusieurs centaines d'ennemis, avait à peine eu le temps de se défendre, et que ses malheureux camarades étaient tombés presque tous à la fois. Blessé luimême et étendu à terre, il avait vu son brave officier et le tambour, restés seuls debout, refuser la vie, que les chefs leur offraient s’ils voulaient embrasser la loi du prophète, et succomber aussitôt. Pour Waguener, il n’avait pas eu le même courage; il s’était rendu et avait été circoncis. Sa captivité fut extrêmement douloureuse, mais Dieu laissa la vie au renégat pour qu’il pût connaître la vertu des martyrs.
Dans une autre circonstance, un prisonnier français avait consenti à prononcer la formule; ce n’était pour lui qu’une parole vide de sens. Il lui restait à recevoir l’espèce de tonsure usitée chez les musulmans. A ce moment il vit la honte de l’apostasie et résista. On lui dit de choisir: «Qu’on me coupe la tête! s’écria -t -il sans hésiter; je suis chrétien! » Il eut la tête tranchée. Abd-el-Kader avait fini par défendre qu’on exigeât l’apostasie des prisonniers. Il fit sévèrement punir un de ses agents qui avait voulu contraindre à cet acte infâme quatre-vingts malheureux qui tous étaient décidés à mourir le lendemain.
qui ne peut croire à la mission de Jésus- Christ ne croit pas davantage à celle de Mahomet; si le miracle des pains multipliés répugne à sa raison , elle ne peut davantage accepter le miracle de la lune fendue en deux. Aujourd’hui donc, comme au vu® siècle, ce n’est pas le Coran qu’on accepte lorsque l’on pense, c’est l’Évangile qu’on nie.
Je rencontre des gens d’esprit éclairés par un long séjour en Afrique, qui, sans tomber dans l’excès des encyclopédistes, et sans vouloir inutilement renoncer au titre de chrétien , ce qui est d’ailleurs une mauvaise spéculation, trouvent cependant que l’islamisme est après tout une religion aussi bonne qu’une autre, et à beaucoup d’égards plus commode , si l’on prend soin d’en élaguer certains préceptes superstitieux, tels que l’interdiction du vin et l’obligation de la prière. Ils le pensent et le disent, en présence de ces deux rives de la Méditerranée, qui proclament si haut l’abjection de la doctrine de mensonge et la gloire de la doctrine de vérité ! Ils savent que, quand l’islamisme est venu fondre sur l’Afrique, celle-ci, malgré les récentes dévastations des Vandales, était plus civilisée que l’Europe, dont plusieurs contrées s’agitaient encore dans les ténèbres de l’idolâtrie ; ils voient l’Europe lumineuse , forte et prospère, l’Afrique sauvage, sanglante et dépeuplée, et ces destinées si contraires ne les instruisent pas! On les entend reprocher à l’Église son intolérance, ses dogmes surannés, l’asservissement où elle retient la raison humaine, l’obstacle qu elle oppose cà l’esprit de progrès: bref, toutes les sottises mal digérées qu’on ramasse dans les collèges, et contre lesquelles la grande voix de la raison et des faits proteste vainement. Tl ne faut pas hausser
les épaules, il faut gémir, car ces hommes ne sont pas des fous, et parmi ceux qui les écoutent ils passent encore assez volontiers pour savants. Ils ont d'ailleurs rendu quelques services; on croit à leurs lumières, à leur expérience, et beaucoup de mesures importantes sont prises ou inspirées par eux. Or, la vérité est que , désespérant de montrer aux Arabes une foi et des vertus supérieures à celles dont ils se targuent, ils pensent à les imiter bien plus qu'ils ne songent à les convertir. S’étant aperçus de ce mépris sans bornes que la foi musulmane ressent pour l’incrédulité des chrétiens, une espèce d’ému-
lation s’est éveillée dans leur âme. Ils se sont mis à parler de Dieu aussi; ils se sont dit bientôt qu’il fallait croire, qu’il était bon de prier; et, préparés par leur éducation, entre les deux croyances qui s’offraient à leur esprit, ils ont naturellement donné la préférence à celle qui ne leur demandait ni sacrifice, ni changement, ni pénitence. Qu’est - ce que l'islamisme dépouillé de ses pratiques ridicules et de ses insoutenables fables? Un vain aveu de l’existence de l’Être suprême, au niveau de tous les enseignements de la philosophie, c’est-à-dire de toutes les leçons que nous donnent les révoltes et les corruptions du cœur.
A côté de ces mystiques , qui ne jugent pas à propos de se faire circoncire, mais qui ne verraient pas de mal à ce que les Français en masse devinssent musulmans, il y a les hommes d’affaires. Le spectacle de la foi ne les touche que d’uue façon : ils en ont peur, voyant là une force qui n’est point en nous. Sans se mettre en peine de décider lequel vaut le mieux de l’Évangile ou du Coran , travail théologique au-dessus de leurs forces , ils ne s'occupent ni de l’un ni de l'autre, et craignent seulement de
compliquer les affaires en irritant ce fanatisme qui leur semble un des caractères les plus fâcheux de la barbarie, et qui est moins barbare assurément, moins sauvage et moins honteux que leur matérialisme. Pour assurer la soumission du pays ils comptent sur le sabre d’abord, et ensuite sur les avantages que notre commerce procurera aux indigènes. 11 n’est pas de momeries musulmanes, et je dirais presque de lâchetés, s’il ne fallait avoir pitié de leur ignorance, que n’obtienne d'eux l’espérance d'adoucir ce fanatisme intraitable et désespérant. Ce sont eux qui, renouvelant autant qu’ils le peuvent la comédie jouée lors de notre expédition d’Égypte, ont employé les mains d’un prince français, d'un descendant de saint Louis, à poser la première pierre d’une mosquée, lorsqu’ils demandaient à la pitié des musulmans de leur faire cadeau d’une église; ce sont eux qui, dans les expéditions, ne se contentent pas de respecter les chapelles élevées en l'honneur des marabouts, mais encore y font des offrandes; ce sont eux qui tirent le canon pour célébrer le mois de ramadan; ce sont eux qui ont autorisé la folie de quelques jeunes gens qu’on a vus embrasser l'islamisme. S’ils l’osaient, ils feraient publiquement la prière du maghreb avec autant de zèle qu’ils en auraient montré dans le cas où il faudrait empêcher les soldats français de réciter Y Angélus. Ils savent parfaitement que, pour nous combattre, les Maures ont quitté en foule Alger, où beaucoup d’entre eux étaient misérables (en grande partie par notre faute), mais où du moins leur religion était plus honorée qu’inquiétée; ils savent qu’Abd-el-Kader doit, avant tout, l’influence qu'il exerce sur ses compatriotes à son titre de marabout et à sa réputation de sainteté; que, pour le suivre, un grand nombre de tribus ont tout sacri-
lié , tout souffert; que les Kabyles mêmes ont abandonné leurs montagnes pour attendre les Français dans les camps de l’émir, où, manquant de pain , ils mangeaient de l’herbe; ils savent enfin que le reproche qui nous est fait n'est pas de combattre la religion des musulmans, mais de n'avoir pas de religion nous-mêmes. Toutes ces circonstances sont comme non avenues; ils persistent à singer la piété musulmane, à penser qu'il est malheureux que nous soyons chrétiens, à craindre que l’évêque, s’il venait à convertir un Maure, ne nous fit du même coup des milliers d'ennemis.
Sur quels faits, sur quelles raisons se fondent-ils? C’est ce qu’il m’a été impossible de découvrir. Arabes et Maures n’ont jamais témoigné que beaucoup de respect pour nos prêtres, et beaucoup d'estime pour les rares chrétiens qu’ils ont vus s'acquitter du devoir religieux. Lorsque la France voulut avoir dans Alger une église, ce qui n’eut lieu que deux ans après la conquête , les ulémas , qui ont montré en toute occasion plus de fanatisme que le reste du peuple, nous concédèrent avec joie la mosquée que nous avons appropriée à cet usage , et nous félicitèrent , peut-être avec un peu d'ironie, de la résolution qui nous venait enfin d’honorer notre Dieu (1). L’évêque a reçu de tous les musulmans l'accueil le plus cordial et le plus respectueux ; les malheureux sont venus à lui ; Abd-el-Ivader %
et seskalifats, lui supposant une autorité qu'il n’a pas et une influence qu’on lui refuse, ont eu recours à son
1) «L’église catholique fut établie dans une mosquée : cette mesure choqua beaucoup moins les musulmans qu’on n'aurait pu le croire, car notre indifférence religieuse était ce qui les blessait le plus. Ils furent bien aises de voir que nous consentions enfin à prier l)icu. » ( M. Pélissier, Annales algériennes , t. in. ) On remarque dans le même ouvrage que la population d’Alger ne s’émut nullement de la conversion d’une Mauresque, qui occasionna cependant la destitution et le remplacement du mufti.
intervention; la ville de Constantine tout entière semblait vouloir se jeter dans ses bras; les rares conversions qui se sont faites n’ont soulevé aucune réclamation , aucune plainte. Que craint-on? J’ai peur quelquefois qu’on ne craigne le bien, et qu'une incompréhensible jalousie, s’ajoutant aux préjugés de l’éducation et de l'ignorance, ne fasse considérer comme ravi à la gloire du sabre tout ce que la soutane pourrait accomplir d’heureux et de grand.
fl est certain du moins qu’après avoir installé la religion avec une sorte de pompe, on nourrit contre elle, au moins dans les basses régions du pouvoir, sinon dans les plus hautes, je ne sais quelle hostilité qui ne se déguise pas toujours. On la gène , on la taquine , on a mille raisons de politique et d’économie pour s’opposer à ses développements : il est facile de voir que les empiètements du clergé ne sont pas moins redoutés à Alger qu’ils ne le sont à Paris. On entoure l’évèque de plus d’honneurs qu’il n’en réclame; il a rang de maréchal de camp, un factionnaire est à sa porte et lui présente les armes lorsqu'il passe ; mais il n’est d’aucune commission , d'aucun conseil ; on le considère, lui ministre de Dieu, comme une superfétation au milieu de cette société qu’il s’agit d'organiser : heureux lorsque , voyant la population civile s’agglomérer autour d’un camp ou d’une garnison, il peut faire porter au budget la modique rétribution nécessaire pour y entretenir un prêtre. S’il proposait d’en donner un à ces garnisons lointaines enfermées par l’armée ennemie, on lui répondrait peut-être, comme ce ministre de la marine à qui l'on proposait de mettre des aumôniers sur les vaisseaux: « A quoi bon, puisqu’il n'y a point de femmes? » Bref, en matière de religion, c’est le mauvais
côté, le côté officiel de l’esprit français qui règne sur l’Algérie. Faut- il maintenant s'étonner des obstacles que nous oppose l’islamisme? Malgré nos églises, malgré nos prêtres, déjà si impuissants par leur petit nombre, et garrottés encore par une politique hostile lorsqu'elle n’est pas indifférente, les Arabes sont restés dans cette conviction que nous sommes un peuple athée (1). « Observez la foi de vos pères, écrivait Ben-Salem, kalifat d’Abd-el- Kader, à un Arabe qui lui demandait pardon d'avoir demeuré chez nous. Si vous voulez vous séparer de moi ou de notre seigneur et maître le sultan , retournez à votre ferme avec la paix de Dieu , ou réfugiez-vous dans les montagnes protectrices, telles que Fissah, Beni-Ratel : les terres musulmanes sont grandes; mais ne restez pas chez ceux qui doutent de leur religion et de la nôtre. » Ainsi nous avons soufflé sur un feu qui s'éteignait, et la guerre sainte prêchée contre nous fut aussi véritablement religieuse que nationale; elle eut autant pour but d’attaquer des impies que de défendre un territoire dont nous ne réclamions qu’une petite part, et une croyance que nous respections jusqu'à manquer de dignité.
(1) Quelques-uns, voyant les prêtres et les fidèles s’incliner devant la croix, nous accusent d’idolâtrie; et ils appellent la religion catholique Dinel-lihâlob, religion de bois. Il était nécessaire de les tirer de cette erreur, et on le pouvait facilement ; mais on ne saurait imaginer à quel point toute espèce de prosélytisme était encore redouté en 18âl. Le simple bruit de la prochaine arrivée d’un prêtre parlant arabe mit en émoi le gouvernement de la province de Constantine, et l’ordre fut donné de l’arrêter à son débarquement. J’espère qu’il n’en est plus de même aujourd’hui ; toutefois je ne voudrais pas en jurer.