LA GUERRE SAINTE
Pourapôtresdesaloi,sisévèreaux passions de l’homme, le sauveur Jésus-Christ n’a voulu qu'un petit nombre de gens faibles, simples, désarmés, auxquels il ne permit d’employer d’autres moyens de conquête que la parole, la liberté et l’exemple persuasif de leur vertu 5 s’il y ajouta le don des miracles, le plus grand miracle dont ils étonnèrent le monde fut leur patience à supporter tous les maux , à pardonner toutes les injures, à braver tous les supplices. Ils 11’étaient pas cent lorsque, portant la besace du mendiant et le bâton pacifique du voyageur, ils sortirent de Jérusalem à pied, avec la mission d’instruire tous les peuples, c’est-à-dire de leur faire adorer les plus impénétrables mystères, de leur faire pratiquer les plus héroïques vertus, et d’apprendre à tout homme sur cette terre l’art suprême de mourir à lui-même pour conquérir dansune autre vie les chastes etincompréhensibles ivresses d’une éternelle contemplation. A la sublime folie de leur dessein, comment méconnaître l’inspiration d'un Dieu qui savait bien quels prodigieux changements opérerait sa parole , et qui connaissait la force de l'élément divin qu'il venait de rajeunir dans l’âme humaine, en brisant
par la générosité d’une expiation inouïe le formidable anathème encouru par le péché?
L’infàme parodiste du Rédempteur, comme il avait pris le contrepied de l'Évangile, a pris aussi le contrepied de la prédication, et n'a peut-être nulle part mieux trahi le sentiment de son impuissance. Homicide dès Je commencement (1), il s’en remit au sabre du soin d’établir sa religion de rapine et de luxure. « Combattez contre « les infidèles jusqu’à ce que toute fausse religion soit « exterminée; — mettez -les à mort, ne les épargnez « point ; — lorsque vous les aurez affaiblis , réduisez-les « en esclavage et écrasez-les par des tributs. » Il n'y eut point dans le Coran de loi plus sacrée ni mieux suivie que celle-là : la guerre contre les infidèles semble avoir été le but même de l'islamisme, comme elle en a été le résultat. On a admiré l’audace avec laquelle Mahomet, divisant la terre en deux parts, celle qu'occupaient les croyants et celle qu'ils n'occupaient pas encore, leur avait ordonné de ne jamais abandonner la première, et de tenter de continuels efforts pour s’emparer de la seconde; il ne pouvait faire autrement : la vénération de ses disciples et la force de sa secte en dépendaient. Il devait parler de la sorte et regarder le monde entier comme son domaine; on a vu quecette prétention ne l’empêchait pas de transiger au besoin : et qu'importaient aux souverains éloignés, tels qu’Héraclius et Kosroës, les lettres que leur adressait uu fou retiré dans ses déserts, pour les sommer d’embrasser une religion aussi inconnue qu’il l’était lui-même? Il en avait la gloire aux yeux de ses compagnons, et le mépris qu’il provoquait ailleurs le
(1) Ille liomicicla erat ab inilio. (Saint Jean, vin, hU.)
mettait à l’abri du danger. Mais ses disciples, animés d’une foi brutale et voyant leurs forces s’accroître , se crurent véritablement appelés à l’empire du monde. Encouragés par leurs étonnants succès , et forcés en même temps de donner un aliment extérieur à toutes les passions anarchiques qui , dès l’origine , fermentèrent au milieu d’eux, ils firent de la guerre sacrée leur principal et presque leur unique mode d’action. Cette guerre eut un nom spécial, el Djehad (1), et un code particulier, dont voici les dispositions :
La guerre sacrée est obligatoire; chacun est tenu de s’y rendre jusqu’à ce que le contingent nécessaire soit formé; cependant le célibataire passe avant l’homme marié. Si le danger est sérieux , le fidèle ne peut ni emporter son Coran ni emmener sa femme; cette prescription ne s’applique pas aux concubines. La femme musulmane qui tombe au pouvoir de l’ennemi doit préférer la mort au déshonneur. L’appel général n’exempte que les femmes, les enfants, les esclaves et les infirmes; mais s'il y a irruption de l’ennemi , tout ce qui peut combattre doit marcher, la femme sans le consentement du mari, l’esclave sans celui du maître.
Le combattant du djehad n’a droit à aucune rémunération. Il paie de sa personne ou de son bien la dette que Dieu lui impose. Mahomet prenait les armes et les chevaux de ceux qui restaient dans leurs foyers; il frappe d’anathème la désertion ou le refus de contribuer aux frais de la guerre.
Le djehad ayant pour but la conversion des infidèles,
(1) Les noms génériques qui dans la langue arabe s’appliquent à la guerre ( el llarb , elSeir, el Theratl) sont rarement employés lorsqu’il s’agit d’expéditions contre les non croyants.
ne peut être employé contre eux qu’autant qu’ils refusent d’embrasser volontairement l'islamisme. Avantdoncd’entrer en campagne , l’iman fait aux populations un appel religieux. Si elles se convertissent , on doit s’abstenir de les combattre; dans le cas contraire, un second appel les somme de payer le tribut jusqu’à ce qu’elles soient converties. Refusent - elles et l’islamisme et le tribut, il faut alors les combattre par tous les moyens, sans trêve, sans miséricorde, avec le fer, avec le feu et l’eau. Daus le cas où les infidèles essaieraient de se couvrir comme d’un bouclier des enfants ou des prisonniers musulmans, que ces obstacles n’arrètenl pas la flèche ni l’épée des croyants; qu’ils visent aux infidèles, ils sont absous du résultat. Néanmoins les musulmans doivent épargner les femmes, les enfants, les vieillards, les infirmes et les insensés, à moins qu’ils n’aient pris part à la guerre, ou que la femme ne soit une reine. Tout ce que le vaincu possède est la proie légitime du vainqueur ; le vainqueur détruira ce qu'il ne pourra emporter. Il inflige à son gré au vaincu l’esclavage ou la mort; mais la loi proscrit toute espèce de cruauté , et notamment toute mutilation sur les prisonniers. On sait comment ces prescriptions ont été mal observées.
Une disposition expresse interdit, sous les peines les plus rigoureuses, la vente aux infidèles de munitions de guerre, d’armes et de chevaux, même en temps de paix. On ne peut vendre non plus les armes prises sur les ennemis, ni les donner comme rançon pour les prisonniers musulmans. Quelques jurisconsultes admettent cependant ce dernier cas ; tous s’accordent à proscrire le don pur et simple.
Le Prophète a déclaré que la guerre serait éternelle. Il
peut y avoir des trêves, jamais de paix. Dans les accommodements temporaires que la force des choses amène avec les infidèles, la foi donnée doit être gardée scrupuleusement. Quand la trêve est expirée , il est bien de reprendre les hostilités, car la guerre est essentiellement la volonté de Dieu ; mais l’iman doit préalablement en faire la déclaration à l’ennemi. Dans le cas où celui-ci fait, pendant la paix, acte de perfidie ou de trahison, l’attaque peut être commencée par surprise, sans déclaration. Le prétexte pour en agir ainsi n'a jamais manqué, et Mahomet, d’ailleurs, autorise le mépris des serments.
Pour soutenir le courage de l'homme devant cette perspective d’éternels combats, les lois du djehad garantissent à tous les guerriers une part positive dans le fruit de la victoire. Tous les objets pris sur l’ennemi vaincu sont mis en commun et répartis ensuite par l’iman. Un cinquième est d'abord prélevé pour les besoins généraux de l’islamisme ; les quatre autres cinquièmes sont partagés entre les vainqueurs ou leurs veuves et leurs orphelins. Le cavalier a deux parts, le fantassin n’en a qu’une; il n’y a point de part pour le demmi (infidèle payant le tribut, proprement client). L’iman le rétribue s’il le juge à propos. Le musulman qui a tué un ennemi en combattant corps à corps peut prendre sa dépouille en sus de la part qui lui revient dans le partage. Ces règles s’appliquent également à la répartition des terres conquises.
A l'appât du gain s’ajoutait l’espérance des récompenses éternelles, fermement attendues par une foi aveugle. Partout le Coran répète que le paradis est le prix de celui qui combat pour la foi, que le lâche et le déserteur seront précipités dans l’enfer, que nul n’évite sa destinée , que le terme est également près pour le brave
et pour le fuyard; que tomber sur le champ de bataille ce n’est pas mourir, mais vivre; que le martyr ( chaed ) trouvera dans la mort bien plus qu’il ne laisse en ce monde inférieur, etc. Telles sont les assurances du livre redoutable au moyen duquel nos docteurs français entreprennent d’argumenter aujourd’hui contre les Arabes, où les interprètes vont prendre les devises qu’ils insèrent dans les cachets officiels de nos gouverneurs, et qu’une ineptie qu’on ne sait par quel mot caractériser nous fait honorer devant les musulmans eux -mêmes comme un livre sacré.
Sous l’empire de cette législation, de cette croyance et des premiers succès de l’islamisme , le djehad déploya une force qui parut longtemps indomptable. Lorsque enfin le grand revers de Poitiers eut marqué la limite que l'islamisme ne pourrait franchir, l’amour du butin resta le même et s’accrut, le zèle religieux diminua, et la rigueur des principes commença de fléchir. Les lois fondamentales de la guerre sainte furent souvent violées dans leurs commandements ou dans leurs défenses; on vit se multiplier des alliances que le rigorisme des premiers croyants aurait certainement réprouvées, mais que la politique et la nécessité dictaient impérieusement. Une institution si violente ne pouvait longtemps subsister, elle devait se détruire elle-même en se modifiant, ou briser l’islamisme tout entier sur les obstacles que lui opposait l’énergie des autres peuples, revenus de leur premier accablement. Le fatalisme fut impuissant contre l’instinct de la vie. A deux siècles de sa naissance l’islamisme pactisait déjà avec les infidèles, et ne cherchait plus à leur imposer la foi, mais seulement à les dépouiller lorsqu’il se trouvait le plus fort. Trois siècles après l avé-
nement du Sauveur, les chrétiens n’étaient pas encore las de renoncer à tous les biens de ce monde , d’ètre persécutés, de mourir et de prier pour leurs bourreaux.
Après l’expulsion des musulmans d’Espagne, le djehad devint plus particulièrement maritime , et , sous cette nouvelle forme, cessa tout à fait de tenter à l'envahissement et à la conquête. On sait comment il finit par n’ètre plus qu’une piraterie mesquine, et de temps en temps durement punie. Néanmoins les musulmans d’Alger, comme les autres Barbaresques , croyaient faire une œuvre pie en donnant la chasse aux navires chrétiens , et en ramenant esclaves dans leurs repaires quelques malheureux que parfois l’on forçait encore, le pistolet au poing, d’opter entre l’abjuration et la mort. Le fanatisme, excité par l’ardeur du pillage, engagea le dey Hussein dans la résistance insensée qu’il opposa aux réclamations du gouvernement français; et ainsi le fait immense de la prise d’Alger, dont les dernières conséquences, déjà visibles, seront la chute et le complet anéantissement de la puissance musulmane en Afrique , eut pour causes déterminantes les deux éléments primordiaux de la grandeur de l’islamisme : la brutalité d’une foi folle et la soif du butin. Dès que la flotte française fut en vue d’Alger, Yel Djehad, proclamé dans toute la régence, fit accourir sous les murs de la ville une multitude de combattants. Les Turcs et les Arabes en étaient encore aux souvenirs de Charles- Quint, et ne doutaient pas de leur triomphe ; mais la journée de Staoueli ayant montré la force des chrétiens, ces croyants se dispersèrent aussi vite qu'ils s’étaient rassemblés ; les Turcs seuls résistèrent, ils défendaient leurs foyers ; l’intérêt de la religion ne parla pas assez haut, pour retenir les autres. Cet abandon ne
prouve pas seulement que les Turcs étaient liais, car les Maures d’Afrique ont liai tous leurs maîtres; il prouve aussi l’affaiblissement de la foi.
Cependant le gouvernement des Français ne tarda pas à ranimer cette foi languissante. J’ai dit comment; et pourquoi les Arabes avaient appris à nous mépriser : d’autres fautes s'ajoutèrent à cette faute radicale. L’opinion que nous ne voulions pas garder l’Algérie s’étant accréditée, non sans motif, parmi les indigènes, mit en mouvement toutes les ambitions, et fit concevoir l’espérance de nous dégoûter plus vite en nous opposant une résistance armée. Les marabouts, ces agents actifs de toute révolte contre le pouvoir établi, multiplièrent leurs prédications et leurs intrigues. Une première coalition se forma en 1831, et n’eut pas une grande importance; une seconde éclata en 1832, et détermina la défection du chef que nous avions donné aux Arabes d’Alger, l’agha El- Hadj Mahi-Eddin-ben-Embarrack, qui d'abord avaitrésisté au mouvement, et qui céda plus encore peut-être à la crainte d’ être arrêté par les Français qu’à celle d’être maudit par les musulmans. Peu de temps avant d'abandonner notre cause, il écrivait aux ministres pour les engager à ne pas céder l’Algérie à une autre puissance européenne, et à lui donner plutôt un roi indigène, si la France voulait se retirer. « Songez donc à notre sort, disait-il; occupez-vous de notre bien; pensez à tous les maux auxquels vous livreriez tant d’êtres faibles et dignes d’intérêt. Maintenant nous ne faisons qu'un avec vous. l)e même que vous avez en France la tranquillité et le bien-être, vous devez désirer que nous jouissions aussi de ces avantages dans notre pays. » Ce n'est pas là le langage d’un fanatique. Plus tard il prêcha la guerre sainte
avec énergie. Le gant était jeté; il fallait parlerai! peuple un langage propre à l’émouvoir et à nous créer le plus d'ennemis possible. Mais Mahi-Eddin, tout fds, frère et neveu de marabouts qu’il était, songeait aux biens de sa famille, qui régnait véritablement à Coléah , aux magnifiques appointements que lui donnait la France, à sa mosquée enrichie par les offrandes des pèlerins, à sa Zaouia ( sorte de séminaire ) florissante , à ses maisons , à ses champs, à ses fermes, qui allaient être saccagés; il n’avait pu se résoudre aisément à sacrifier tant de biens. Parmi les pauvres Arabes des tribus, beaucoup plus fervents que tous ces grands seigneurs attachés à leurs richesses, qui ne se disputaient la gloire de nous combattre qu’après s’être disputé le profit de nous servir, existaient deux partis : l’un voulait la guerre, et mettait en avant les intérêts ou plutôt les commandements de la religion; l’autre désirait la paix, et ne nous reprochait que de ne savoir pas la maintenir. Le parti fanatique, puissamment aidé par notre faiblesse, par notre ignorance, par nos fautes, et, je le répéterai sans cesse, par le dégoût qu’inspiraient l’impudence de nos mœurs et notre évidente impiété, l’emporta comme il arrive toujours; néanmoins Abd-el-Kader seul put imprimer au djehad un peu d’ensemble et d’énergie. Cet homme si remarquable, qui est en toutes choses le premier parmi ses compatriotes, le meilleur cavalier, le guerrier le plus habile, le plus savant docteur, le politique le plus délié, le prédicateur le plus éloquent, le musulman le plus pieux, le seul organisateur, ne doit pas seulement à ses qualités la force qu’il nous oppose. Nul plus que lui n’était capable de réveiller le zèle de la foi, et il l’a fait avec un succès étonnant ; mais son éloquence et ses réelles vertus au-
raient échoué contre l’apathie des niasses , contre la jalousie des autres chefs, contre l'influence du fatalisme, qui nous montre comme une nouvelle race d’hommes devant lesquels les enfants d'Ismaël lutteront en vain, si, par la création de ses bataillons réguliers, il ne s'était mis en position de lancer sur nous les tribus que nous ne pouvions défendre de ses coups et de sa colère.
L’appel au djehad se fait en Algérie de deux manières: par lettres et par la prédication. Abd-el-Kader et ses lieutenants, non-seulement parcourent les tribus, mais leur écrivent sans cesse et envoient jusque dans nos villes des émissaires porteurs d’exhortations destinées à réchauffer le zèle des croyants. L’émir s’est mis en outre en relation avec les puissances musulmanes du Caire , de Constantinople et de Maroc, et s’efforce d’en obtenir quelques secours. Je ne sais si ses prières sont parvenues jusqu’au vice-roi d’Egypte, et je doute que le vieux pacha les écoute jamais. La Porte lui envoie des derviches qui ont pour mission de le féliciter, de contribuer à entretenir parmi les populations la haine du nom chrétien , et de soutenir leur courage en leur faisant espérer une assistancequ’elleest hors d’état de leur donner. Pertew-Pacha tient dans ses mains le lil de ces intrigues; un couvent de derviches, fondé par lui à Scutari, en 1836, sert de point de réunion à tous ceux qu’enflamme le zèle de la cause musulmane; les derviches missionnaires sont embarqués comme par charité, au nombre de deux ou trois, sur un navire qui porte un officier destiné à tromper l'attention de nos agents diplomatiques, et débarquent ci Tunis, d’où ils se rendent dans les tribus et jusqu’à Alger même. Ce renfort, bien que faible, n’est pas méprisable, à cause du grand crédit dont les derviches jouissent auprès de
tous les musulmans. L’empereur du Maroc admire et craint Abd-el-Kader, dont les exploits, grossis par larenommée , émerveillent les populations guerrières de son empire. 11 lui donne quelques munitions, quelques arm es, parfois quelques soldats. Il ferait sans doute davantage, car il est plus fanatique encore qu’il n’est avare, si, d’une part , la popularité d’Abd - el - Kader ne l’effrayait avec raison, et si, de l’autre, il ne redoutait le mécontentement des Français. Sa contribution pour la guerre sainte se borne donc à de maigres offrandes. Vainement les derviches de Constantinople, les marabouts du Caire, ceux de l’Algérie, ceux du Maroc plus que les autres, le pressent de se montrer et lui promettent la victoire; vainement Abd-el-Kader le flatte , lui envoie en cadeaux les présents qu'il a reçus naguère des Français, lui rend compte des avantages qu’il remporte, et semble se regarder comme son lieutenant; Muley-Abder-Ahman,plus importuné que satisfait d’un tel honneur, résume en lui les deux partis contraires, désire en tremblant le succès du héros dans lequel il craint de rencontrer plus tard un usurpateur, et seconde à regret, le moins qu’il peut, pour satisfaire son peuple, une lutte qui menace de devenir le plus grand de ses embarras. Certes il est difficile de reconnaître à de tels caractères le djeliad primitif, et ces fiers Kabyles, apôtres forcenés, uniquement préoccupés du triomphe du Prophète , qui marchait devant eux répétant toujours, dans la défaite comme dans la victoire, et sans jamais fléchir devant l’infidèle: « La conversion, le tribut ou la mort. » Abd-el-Kader luimème , qui a ressuscité la guerre sainte autant qu’elle pouvait l’ètre , et sous la conduite duquel il est probable quelle aura jeté son dernier éclat; Abd-el-Kader a
oublié la rigueur des préceptes jusqu’à payer le tribut aux chrétiens.
A cette infraction près, il faut reconnaître que le jeune émir a observé, plus qu’on ne l'avait fait depuis des siècles, ce qu’il y a de religieux, d’humain et de loyal dans le code de la guerre sacrée. Il est ambitieux , sans doute, et lui -même l'avoue, mais personne ne peut assurer que ce n’est pas sa foi autant que son ambition qui lui a mis les armes à la main. Autant qu’il l’a pu , il a empêché qu’on ne maltraitât les prisonniers; et si ce 11e sont pas les Français qui ont les premiers coupé les tètes, ce n’est pas Abd-el-Kader qui a renoncé le dernier à cette coutume barbare; enfin nul n’a autant que lui contribué aux frais du djeliad : lors de la rupture de la paix , il fit vendre jusqu’aux bijoux de sa femme sur la place publique de Mascara.
On trouvera dans les notes à la suite de cet ouvrage quelques-unes de ces exhortations à la guerre sainte que l’émir et ses lieutenants envoient continuellement dans les tribus, et qui, même pendant la paix , exhortaient les Arabes établis dans le voisinage de nos villes d' émigrer chez les vrais croyants. J’y ai joint les lettres curieuses d’un marabout du Caire, Mohammed-Llïendi-el-Ivadiry, qui voulait détacher de notre cause l'agha des Douairs, Mustapha-ben-Ismayl, et le réconcilier avec Abd-el-Kader. Le même personnage écrivit à l'empereur du Maroc pour le louer de l’appui qu’il donne à l’émir. C'est toujours le même langage; on devait parler ainsi du temps des khalifes; mais ce n’est plus la même foi qui écoute. Quelque grand que soit le nombre des fidèles qui ont obéi, celui des rebelles a été plus grand encore, et les pèlerins qui se rendent à la Mecque vont répéter dans les villes saintes
que les croyants du Maghreb, non-seulement se refusent en majeure partie à combattre l’infidèle, mais encore, scandale plus terrible, font alliance avec lui et tournent leurs armes contre leurs frères. En effet, une tribu jadis puissante, celle des Douairs, aujourd’hui bien diminuée par la famine et la désertion , sert sous nos drapeaux, et dans la mosquée de Constantine on a rendu de solennelles actions de grâces à Dieu pour la victoire du Scheik-el- Arab, remportée à notre profit contre les partisans d’Achmed-Bev. Au récit de ces faits lamentables, les docteurs se voilent la tète et devinent que les derniers jours sont venus. Ils gémissent, ils exhortent les croyants à prendre les armes; mais eux- mêmes, exemples éclatants de la décadence commune, ils négligent de s’armer, ils ne connaissent plus la route frayée par leurs pères : pas un guerrier n’est venu de l’Orient pour grossir les faibles bataillons de l’iman du Maghreb.
Bénissons Dieu de cet affaiblissement dont il a frappé l’antique fureur de nos ennemis. Assez forts pour nous vendre chèrement leur défaite et nous faire expier nos fautes, ils ne peuvent nous résister avec succès. Que ferions-nous si cette foi musulmane qui jadis, des confins de Tripoli aux déserts les plus reculés du Maroc , aurait armé jusqu’aux femmes et aux enfants, maintenant attiédie et presque indifférente, n'abandonnait sa destinée aux mains de quelques braves qui devront bientôt se soumettre ou périr?
Le djehad n’est déjà plus, en quelque sorte, que le souvenir d’une institution disparue. Néanmoins ne nous bâtons pas de croire que cette ombre, chaque jour plus légère, se dissipera promptement et nous laissera paisibles possesseurs des contrées où nous la combattons. La
nature du sol algérien permet d'y prolonger la guerre ; le caractère arabe est mobile et vindicatif ; à la haine contre les chrétiens succédera la haine contre l’étranger ; la conscience musulmane est sujette à des retours prompts et terribles, et le désert enfin sera toujours là pour recéler des ennemis et pour en vomir. Tel qui nous sert aujourd’hui, se trouvant mal recompensé, ou même se repentant de notre amitié comme d’un crime, ira s’absoudre à la Mecque et reviendra pour nous trahir. Nous verrons se relever tout à coup des tètes longtemps soumises; et ces révoltés, après avoir brûlé nos maisons, fatigué nos armées, maltraité ou séduit peut-être les populations nouvelles, ne succomberont que pour laisser des vengeurs.
LA LITTÉRATURE ALGERIENNE.
A M. ED. L
Mon cher ami ,
La littérature des Algériens confirme le célèbre axiome de M. de Donald, quoiqu’elle semble, au premier coup d'œil, le contredire. En effet, ce peuple qui, sous les Turcs, dormait entre la potence et le bâton, et qui, sous les Français, s’agite entre la domination inGdèle, la famine et la guerre; ce peuple abaissé, opprimé, ruiné, 11e manifeste sa vie intellectuelle que par des chansons de table et d’amour, mieux tournées, mais non pas plus viriles ou plus dévotes que celles de nos poètes de cabaret et de salon. C’est qu’au fond ils n’ont pas plus de religion qu'ils n'ont de patrie, pas plus de courage qu’ils n’ont de lumières; et leur littérature, chanson efféminée que font éclore les fumées de l’ivresse et les sourires des courtisanes, est bien réellement l’expression de leur société. Les poètes algériens ont leurs analogues chez nous. Tout ce qui, depuis des siècles, fait en Europe, et particulièrement en France, de la poésie amoureuse et légère , offre avec eux de frappants rapports de caractère, de pensée et
d’expression : c’est le Temple, c’est le Caveau, c'est cette école que, depuis si longtemps, nous entendons fredonner au milieu de toutes les angoisses de la patrie, et à qui jamais un malheur public, jamais une bataille perdue n’a fait manquer une partie de plaisir ; gens de bon appétit, que rien ne distrait d’aiguiser uneépigramme ou de tourner un couplet pour le prochain repas où ils se réuniront. En un mot, les poètes d’Alger sont des épicuriens. Je leur reconnais pourtant une supériorité sur les nôtres: ils n’ont point de prétentions et ne font pas imprimer. Voici comment ils composent. Dans un lieu public, dans une fête donnée à l’occasion de quelque solennité de famille, circoncision ou mariage, au milieu de la fumée des pipes, dont l'agréable odeur se mêle à la vapeur du café et à la senteur pénétrante des essences , une ou plusieurs femmes apparaissent et se livrent à des danses que vous me permettrez de ne vous point décrire, car, sur ce qui m’en a été dit, je n’ai point jugé à propos de les voir. Ces danseuses ont le privilège infamant de paraître devant les hommes à visage découvert. Elles inspirent des improvisations poétiques qui restent dans la mémoire des assistants lorsqu’elles ont quelque mérite, et qui, dans le cas contraire, sont oubliées aussitôt. Voilà l'origine fort peu respectable de cette littérature assez abondante. 11 n’y est question ni des tyrans ni des infidèles; on y célèbre des boissons très-hétérodoxes (1), et ceux qui l'alimentent
(1) Il est rare (le trouver un poëte oriental, arabe, turc ou persan, qui n’ait pas chanté le vin. Plusieurs, et les plus célèbres, l’ont fait même avec un certain accent d’impiété. Le fameux Avicenne ( Abou-Ali-Sina), qui avait, comme beaucoup d’autres savants, la manie de faire des vers médiocres, a rimé l’éloge du vin. «C’est , dit-il, une liqueur aussi âpre, mais non moins salutaire que les con- « seils d’un père à son fils. L’homme de bon sens ne se ferait pas scrupule d’en u boire : l’hypocrite seul la proscrit. La raison en autorise l’usage, la loi ne la « défend qu’aux sots. »
ou qui la conservent ne sont pas nos ennemis. M. deToustain, jeune homme très-versé dans la connaissance de la langue arabe et des coutumes mauresques, a bien voulu me traduire quelques-unes de ces chansons. Je vous les envoie.
« Lève-toi, la nuit a fui... Tiens! prends cette coupe.
« Vois! c’est l’aurore. Respire les douces senteurs du matin.
« Lève-toi : les premiers feux du jour font briller la liqueur enivrante ;
« Le souffle du zéphyr fait pencher la branche de l’amandier,
« Les fleurs s’épanouissent , l’odeur du musc pénètre nos sens,
« L’oiseau chante... Entends le rossignol dans ces bocages!
« Regarde ces limpides ruisseaux, dont les eaux fraîches s’enfuient loin de nous :
« Le jasmin et la fleur d’oranger, la rose et le myrte s’épanouissent sur les rivages.
« Bois... bois encore ! au son de la quanitra.
« La brise du matin te caresse; réjouis-toi; remplis, fais déborder la coupe ,
« Et verse à la sultane qui t’aime , la sultane aux yeux noirs. »
Voici deux petites pièces qui ue me paraissent être audessous d’aucune de celles qu’on trouve dans toutes les anthologies. M. de Toustaiu dit qu elles ont, en arabe, une grâce toute particulière. L’hôtel Rambouillet les aurait certainement applaudies.
« Je lui dis bonjour, alors qu’il faisait nuit. Es-tu fou, s’écrie-t-elle, ou pris de boisson ?
« Hélas ! tel est le vif éclat de sa beauté, que j’avais pris le soir pour le matin ! »
« Prends ton essor, 6 pigeon, et vole à tire-d’aile; Avec l’aurore, et sur les premiers rayons du soleil. Pénètre dans la demeure de Zohra.
Et dis-lui: Tues belle comme la nouvelle lune. Tes joues brillent de l'éclat d’une lampe.
Tes yeux m’ont ravi mon cœur. »
Tl ne reste plus qu’à crier, comme Mascarille : Au voleur ! au voleur ! au voleur !
Vous savez que la lune est l'astre des poètes orientaux, comme le soleil est celui des nôtres. La lune leur envoie la fraîcheur, et le soleil nous réchauffe un peu. Affaire de climat. On vante ce qui flatte les sens. Quand les gourmands essaient de chanter, ils ne célèbrent que le feu de la cuisine ou le flambeau céleste qui fait mûrir les melons. La lune, la nuit, le printemps, le matin, voilà les décors delà poésie orientale. Il ne lui échappe jamais de louer le plein soleil, ni la tempête, ni de jeter un regard d’envie du côté du travail, de la fatigue et du danger ; l'esprit chrétien seul est capable de ce sentiment, source de la grande poésie, absolument fermée à l’islamisme. Il y a un proverbe alepin qui résume admirablement tous les vers que l’Orient a faits et pourra faire : Toujours printemps, toujours clair de lune, toujours jeune. C’est le paradis de Mahomet. Quand la chanson parle de larmes, de douleurs inconsolables, de mort, il ne s’agit que des larmes, que des douleurs de l'amour, que de la mort occasionnée par l’amour. On s’en console, et l'on en revient plus vite encore que dans les salons de Paris; du reste la tristesse n’y est pas moins éplorée.
« Les premiers rayons du soleil ont pénétré sur ton guerguaf (métier à broder).
« Que ne puis-je, comme eux, mourir à tes pieds!
« Ces beaux yeux, ces noirs sourcils se sont joués de moi :
« Ils ont amené l’amour dans mon cœur et se sont éloignés.
« Celui-là qui prétend que l’amour ne tue pas,
« Expirera bientôt sous ses coups , haletant , éperdu.»
Si vous n’ètes pas ennuyé de ces fadeurs, voici une
autre pièce qui vous donnera une idée des métaphores que l’on peut employer pour peindre une taille agréable.
« O toi, Lella Yumena, dont la taille flexible ne peut être comparée qu’au rosier, entends mes sanglots.
« Ma douleur attendrirait les rochers, elle ferait pleurer les murailles.
« O toi, Lella Yumena, dont la taille flexible ressemble au bananier, sais-tu bien que je ne songe qu’à toi ?
« Pour attirer tes regards, je mettrais mille trésors à tes pieds.
'< O toi, Lella Yumena, dont la taille flexible est semblable au roseau, penche-toi vers moi.
« Cette goélette qui se rend à Stamboul ne se balance pas plus coquettement que toi.
« O toi, Lella Yumena, dont la taille flexible ressemble au palmier, tu m’as fait perdre la raison.
« Tes sourcils sont des arcs, tes yeux servent de flèches et percent les cœurs.
« O toi, Lella Yumena, dont la taille flexible ressemble au jasmin, tes joues ont l’éclat de la rose.
« Je saisirai une hache, et je ferai disparaître les murs que tu as élevés entre nous.
« O toi, Lella Yumena, dont la taille flexible ressemble au laurier, de l’occident à l’orient, de Tunis à Stamboul,
« 11 n’est rien de comparable à toi. »
La pièce suivante renferme une description du costume des femmes mauresques dans leurs maisons. On la dit fort jolie en arabe ; elle est d’un cavalier des Beni-Khrelil, et fut faite à la reprise des hostilités :
« Lune des colombes, je t’en supplie ,
Vole auprès de celle qui a blessé mon cœur ;
Entre toutes les branches de jasmin, elle est la plus gracieuse.
« Les mécréants sont vigilants depuis la guerre ;
Ils gardent les passages, personne encore
N’a pu m’apporter de ses nouvelles.
« Je t’en conjure donc, ô sultane aérienne!
Pars... Déploie tes ailes... Rapide et légère,
Dépasse les ponts, ne repose qu’àSidi Yaga-el-Djebbar.
« Sois prudente, ma belle , méfie-toi des traîtres :
Tu sais combien ils sont cupides et trompeurs.
A la pointe du jour, cherche des vrais croyants.
« Tu en trouveras qui te conduiront au café d’el-Biar,
Bientôt après au fort de l’Empereur,
Puis à la Porte-Neuve. Alors une jeune vierge
« Au doux regard, à la démarche aisée,
S’avancera vers toi et te dira : D’où viens-tu ?
Réponds-lui : Je suis sa messagère... Tiens, lis cette lettre.
« — Ah ! dira-t-elle, il t’envoie auprès de Fatma... Sois la bienvenue, Jolie colombe. Voilà les clefs de sa maison.
Sa maison ! séjour heureux qu’ornent le jasmin enivrant,
« L’œillet aux mille couleurs, et la treille joyeuse.
Et la rose parfumée, et le kromia grimpant,
Et le myrte épais, et l’éclatant cassis.
« Belle entre ces fleurs, tu verras sa noire et soyeuse chevelure, Ses jambes ornées d’anneaux d’or,
Les signes qui font ressortir la blancheur de son teint ,
« Et dont l’aspect brise les cœurs les plus durs ;
Ses joues brillantes comme l’étoile matinale, [écrivain.
Ses sourcils qu’on prendrait pour le trait de plume d’un savant
« Elle est vêtue d’une gaze de mousseline et de soie ;
Sa tète est couverte d’un mouchoir bigarré,
Fabriqué dans le pays des infidèles.
« Son sarmat est orné de perles et de pierreries ;
Les rubans qui l’enlacent flottent sur ses épaules.
Tu la verras arrosant un fel aux fruits rouges.
« Dis-lui : Son cœur souffre de l’absence ;
Son amour ne finira qu’avec sa vie.
Sa vie avec ton amour. »
Les Maures ne se donnent pas toujours autant de peine qu’il en faut prendre pour composer les morceaux que
vous venez de lire. Écoutez ce qui suit, et ne vous inquiétez pas du sens.
« O oiseau de Nubia, — salue mon amie. — La table est couverte — de vins et de verres.
« Oiseau du rivage, l'amour me rend éperdu. — Guerre! fusils! — Ils s’apprêtent à me tuer.
« O oiseau de mon pays, salue l’objet de mes désirs. — La poudre s’enflamme sans être allumée.
« O oiseau des forêts , — salue Bône. — Une aimable fille — s’est jouée de moi.
« O oiseau rapide, — salue Àïchounah. — Ses vêtements sont parsemés d’or — et de sultanis.
« O oiseau de l’œillet, — salue la branche de jasmin, dont la fleur s’épanouit, — et prend une teinte rosée.
« O oiseau de la tresse de cheveux, je suis égaré dans l’amour, — je veux aimer. — Je n’oublierai pas mon oncle.
« O oiseau de Douéra, salut sur le scheik Médina. — 11 est dans sa campagne — et veille sur nous. »
Cette chanson , en grande faveur à Alger, compte encore beaucoup de couplets sans suite ni raison, et dont je vous fais grâce. Son succès vient du rhythme et de l’air, qui plaisent beaucoup aux Maures. Chacun y ajoute à sa fantaisie : on ne demande au poète que des rimes et de la mesure. Ce sont des syllabes. Il me semble que si cette mode pouvait prendre en France , le public y gagnerait.
J'ai prié M. de Toustain de me donner quelque pièce qui expriment d’autres sentiments, ceux d’un mari, d'une épouse ou d’une mère. Il n’en connaissait point; les musulmans ne chantent point ces choses-là. Mais il connaissait et il a bien voulu me traduire deux pièces politiques, l’une sur la prise d’Alger, l’autre sur laprisedeConstantine. La première, composée en 1831 par un uléma, a été très- populaire. On la chante moins aujourd’hui. Ceux
qu’elle pouvait émouvoir ont quitté la ville pour aller chez Abd-el-Kader.
« Mozghranna (1), qui guérira tes blessures?
Certes, à celui-là je consacrerais ma vie !
« A celui qui fermera les plaies de ton cœur,
Et chassera les chrétiens loin de tes murs.
« Tes défenseurs t’ont trahie.
Sans doute ils étaient ivres.
« Des larmes jaillissent de mes yeux ;
Mon cœur est oppressé de soupirs.
« En tous lieux de noirs soucis me suivent.
Partout mon âme est en proie au désespoir.
« L’attente ne m’est plus possible ;
Je succombe... Le sommeil a fui ma couche.
« L’homme de bien reste stupéfait, éperdu...
La ville entière est anéantie sous ses maux.
« Le Juif, au contraire, se livre à la joie.
Il rit; son cœur ne connaît plus de peines.
« Le mien ne peut supporter tant de désastres :
O Mozghranna! je vais quitter tes rivages...
« O patrie que j’abandonne,
Vois comme je t’arrose de mes larmes !
« Tu vas appartenir à d’autres.
Qui désormais posera le pied sur ton sol ?
« Certes la trahison fait changer ton sort...
Mes nuits ne sont plus suivies de jours.
Mon cœur pourra-t-il se séparer de toi ,
Séjour qu’habitaient mes pères?
« Ta vue seule embrase mes sens...
Les larmes ont creusé profondément mes joues. »
(1) Nom ancien et poétique d’Alger; c’est comme lorsque nous disons Lutèce.
« L’infidèle remplit tes rues...
Que ne puis-je rejoindre mes pères !
« Il occupe violemment tes maisons...
Mon cœur est abreuvé de fiel.
« Le désespoir déchire mes entrailles ,
C’est en vain que j’essaie à soutenir ma vie.
« O mes yeux! oh ! pleurez sans cesse !
Pleurez sur la chute d’Alger.
« Ils ont pénétré dans tes forts ;
Us les ont détruits et pillés.
« Joyeux, ils ont ravi tes richesses.
Que nous arrosions de nos pleurs.
« Ils ont détruit les boutiques de tes marchés ,
Et en ont jeté les marchandises au vent.
« Ils ont rempli et fait circuler la coupe ,
Et les infâmes se sont livrés à eux.
« Le Juif a bu, et s’est enivré ;
Il nous a humiliés de ses dédains.
« Ils ont arraché tes arbres.
Ils ont dispersé tes habitants.
« Les hommes de cœur se sont retirés ,
Les uns par mer, les autres par terre.
« Dieu, un jour, mettra fin à tes maux.
Car il est miséricordieux, et il est maître des deux mondes. »
La complainte sur la prise deConstantine est en même temps une provocation à la guerre sainte adressée à tous les princes musulmans.
« Mon cœur est consumé par une flamme ardente,
Car les chrétiens ont pris Constantine.
« O feu de mon cœur, comme mon âme est triste !
Je pleure, je gémis, mes sanglots m’oppressent.
Ils se sont emparés des jardins, de la ville...
Et pourtant la poudre éclatait, nos fusils se chargeaient.
O feu de mon cœur, dévore ma vie !
Car les chrétiens ont pris Constantine.
« O feu de mon cœur, laisse couler mes larmes!
Alger est tombée dans leurs fers; Bône est entre leurs mains,
Rien ne leur a résisté, leurs armes sont maîtresses...
Et pourtant la poudre éclatait, nos fusils se chargeaient.
O feu de mon cœur, dévore , etc.
« O bey de Tunis, élégant, gracieux Hamouda,
Comment peux-tu supporter l’abaissement des cbérifs?
Vite! réunis tes troupes, fais un appel aux hommes libres,
Et que la poudre éclate, que les fusils s’emplissent!
O feu , etc.
« O sultan de ^ez, toi si noble , toi si saint !
Comment vois-tu d’un œil calme l’avilissement des Arabes? Aime ton peuple ; viens à nous sur les nuages ,
Et qu’alors la poudre éclate, que nos fusils se chargent!
O feu, etc.
« O bey d’Égypte... Méhémed Ouali !...
Applaudiras-tu à la honte du Croissant!
Rassemble tes forces, quon dit incalculables.
Et marche! L’heure de la guerre sainte a sonné...
O feu , etc.
« Et toi , sultan de Stamboul , dont les sens s’énervent , Réveille-toi, ou ton sceptre t’échappe!
Réunis tes vaisseaux, qu’ils fendent les ondes,
Et que la poudre éclate, que les fusils se chargent.
O feu, etc.
« O bey de Tripoli! pourquoi feindre d’ignorer Que Constantine est au pouvoir de la croix ?
Tu sais la prophétie! Viens donc à nous,...
Car la poudre éclate, les fusils se chargent...
O feu , etc.
« O feu de mon cœur, ils détruisent les mosquées. | geur
Où donc est le croyant qui vaut dix hommes, et dont le bras ven- Brandirala lance, ceindra l’épée ,
Fera éclater la poudre et charger nos fusils? »
Ces provocations sont restées sans résultat, du moins
à Alger et clans les autres villes. Ce n'est point là que sont les hommes énergiques , la vie y est trop douce. Aucun soulèvement, aucune tentative de soulèvement contre les chrétiens n’ont été faits par ces chanteurs de gaudrioles , et ceux qui, cédant à un premier mouvement d’enthousiasme, sont allés rejoindre Ahcl-el-Kader, n’ont pas tardé à s’en repentir. M. de Toustain, ayant eu à remplir une mission chez les Hadjoutes, y vit quelques-uns de ces citadins imprudents, qui lui demandèrent avec avidité des détails sur les cafés, sur les bains, sur les constructions nouvelles. Us l’écoutaient en poussant de profonds soupirs, et M. de Toustain prenait plaisir à leur retourner le poignard dans le cœur en leur faisant le tableau de l’abondance et des plaisirs dont jouissent leurs anciens amis. Nul doute que si la paix leur permet de revenir un jour, ceux-là ne repartiront plus. Aussi les Arabes professent-ils pour eux un profond mépris. Le titre de citadin ( hadar , badaud, bavard), déjà peu en honneur chez ces fiers nomades, y est plus que jamais le synonyme de femmelette et de poltron.
Je voudrais avoir des poésies purement arabes à vous envoyer; je n’ai pu m’en procurer, et je le regrette, car elles sont inspirées par un sentiment plus naïf et plus mâle. Voici seulement quelques proverbes ou dictons que j’ai recueillis du commandant Daumas (1), qui a été consul de France à Mascara, après le traité de la Tafna.
« La tortue aux yeux de sa mère est une gazelle.
« Mange à ta fantaisie , mais habille-toi au goût du monde.
(1) Aujourd’hui lieutenant-colonel et chef du bureau arabe. Le lieutenant-colonel Damnas, brave et intelligent militaire, continuellement en rapport avec les Arabes depuis de longues années, les fera mieux connaître que personne s’il veut publier les noies excellentes qu’il a recueillies.
« La montée pour aller à un ami parait toujours une descente.
« Quand celui qui parle est insensé, celui qui l’écoute doit être sage.
« Que celui qui dit que le lion est un âne aille le museler.
« La femme se sauve du vieillard comme la brebis du chacal.
« Le son ne devient jamais farine, et l’ennemi ne devient jamais ami. »
C’est une politesse d’étendre son burnous par terre pour faire asseoir quelqu'un, mais c’est une témérité d’accepter; de là un proverbe qui conseille la discrétion en toutes choses.
« Sage celui qui étend son burnous, mais fou celui qui l’accepte. »
Les proverbes suivants sont plus spécialement arabes :
« Le lit des chrétiens , la cuisine des Juifs, la société des musulmans.
« Les Juifs à la ligne, les chrétiens à la broche.
« Fais la guerre aux impies, quand même tu devrais y perdre tout.
« Baise le chien sur la bouche, jusqu’à ce que tu en aies obtenu ce que tu désires.»
Ce dernier aphorisme est la réponse ordinaire de ceux à qui l’on reproche d’avoir fait alliance avec les Français.
Voilà, mon cher ami, tout ce que je puis vous dire aujourd’hui sur la littérature actuelle des Arabes. Il n’y en a pas beaucoup plus long , car ils sont fort peu soucieux de toute culture intellectuelle: on est savant lorsque l’on sait écrire et lire, on est poète lorsqu’il plaît à Dieu, et on ne s’en montre pas plus fier. Je vous donne ce que j’ai trouvé de mieux, et maigre est le cadeau; mais, pour finir par un mot du vieux général Mustapha : Une pierre de la main d'un ami, c'est une pomme.
Voulez-vous maintenant du style épistolaire? Je n’ai point sous la main de lettre arabe à vous envoyer, mais
j’en ai lu assez pour pouvoir à peu près vous en fabriquer une; écoutez, c'est à vous, s'il vous plaît, que ce discours s’adresse :
« Louangeà Dieu, qui amis de nobles sentiments dans l’àme humaine!
« Louis, fils de François, à notre ami en Dieu , au seigneur Edmond, fleur des talebs de Frangistan : il est brave à la guerre, il est sage dans les conseils ; sa taille est celle du palmier, et sa parole en est le fruit très-doux. Salut à lui , salut sur lui , mille saints ! Que Dieu le garde et prolonge ses jours.
« O notre ami ! tu n’as pas quitté le pavé de ta tribu pour aller porter ton ennui dans tous les coins du monde , et tu as sagement fait. Sache que celui qui s’éloigne pleure bientôt la patrie, car il ne contemple les joies de l’étranger qu’à travers l’amère solitude de son cœur. Si tu nous demandes de nos nouvelles, voilà ce que j’ai à te dire. Je me plais ici, mais il me semble que je serais mieux où je ne suis pas ; ainsi nous traînons partout l’inquiétude humaine! Cependant, au milieu de mes peines, Dieu, très-bon, m’accorde encore cette petite part de joie dont l’homme a besoin. Ma joie aujourd’hui c’est un cheval noir, duquel je pourrais dire tout ce que le poète persan Ahmed Ghefouri nous dit de son coursier : « 11 est si « fringant , que l’on croirait que le vibargent coule dans « ses veines. A la vue de ses formes élégantes, l’antilope « baisse modestement les yeux ; le belliqueux léopard « voudrait échanger contre ses sabots les griffes redou- « tables dont il est armé; semblable à la terre, toujours « en équilibre dans ses mouvements; non moins rapide « que l’eau d’un torrent débordé, il égale le feu en arec deur, et le vent en légèreté. Son front, ombragé d'une
« touffe que l’aurore semble avoir pris plaisir à peigner « de sa main délicate, est le siège delà fierté: l’audace « brille comme l’éclair dans son regard; ses naseaux sont « enflammés; il a le courage du lion, la docilité du chien, « et la force de l’éléphant (1). Le chrétien qui l’a pris dans une bataille, après avoir tué le vaillant Arabe qui le montait, l'a nommé Jugurtha. Lorsqu’il me porte dans la campagne, la poussière que ses pieds soulèvent, n’ayant pour nous suivre que l'aile trop lente du vent, reste loin derrière nous. L’aloès nous regarde passer, les baies de cactusetles buissons de palmiers nains nous sont de faibles obstacles. Oh ! que la mer étend loin son royaume d’azur! Oh ! que le ciel est splendide ! Oh ! que la terre et les montagnes sont belles! Sur l’amandier le fruit succède à la fleur; le lentisque égaie les sentiers, le citronnier se charge de fruits d'or, des étoiles d’argent étincellent dans la sombre verdure de l’oranger. Qui dira combien de suaves odeurs embaument le Sahel? Qui saura vanter la majesté du palmier, la fraîcheur qui sommeille à l’abri du platane, la grâce touchante du saule-pleureur?
« Bientôt vont chanter les rossignols, mais bientôtaussi va retentir le clairon de guerre. Le doux printemps est ici la saison des combats. Loin de ces beaux chemins que je parcours, J ugurtha me portera vers les arides plaines où l’ange de la mort se prépare à frapper les musulmans et les chrétiens. Tu as la boue, maintenant que j’ai le soleil et les roses, et les fleurs de l’oranger; mais quand fleuriront pour toi les lilas, j’aurai la soif des courses poudreuses, les feux du jour, les rosées froides de la nuit. Aux gens de Paris on ouvrira Versailles et Meudon , aux
(1) Parnasse oriental, par le baron A. Rousseau.
soldats d'Afrique on ouvrira le désert; sous vos pas écloront les marguerites, sous les nôtres se rencontreront les tètes coupées; on vous adressera des sourires, on nous tirera des coups de fusil, et ainsi d’avril en mai, à notre tour, nous subirons ces giboulées dont vous jouissez maintenant, qui sont de neige et de pluie pour vous, qui seront pour nous des balles sifflantes et des rayons de feu. Nos soldats sontdans l’impatience : ilsveulentse comporter de telle sorte que, selon l’expression de l’illustre docteur Kascbefi- Hassan -ben- Ali, si estimé de toi, le jardin de l'espérance publique soil embelli des fleurs de la satisfaction.
« Tu demandes, avec ton poète, ce que je vais faire dans cette galère, moi qui ne suis point soldat? Je vais voir combien de pierres humaines il faut jeter dans les fondements d’un empire, à quel prix l’homme arrive au but de ses desseins, et me convaincre un peu plus que je ne le suis déjà, de la vanité de la gloire et de la vanité de la vie. Sois du reste bien persuadé que je désire te revoir; puisque ce n’est point mon métier de montrer le courage du lion, je ferai en sorte d’avoir la prudence du serpent. Rester sur un champ de bataille entre l’Ouen-Sedni et l’Oued-Fadah, serait- ce, je te le demande, ô homme sensé, une aventure raisonnable pour ton ami, dont le trafic est de feuilles volantes (1) et de mots bien ou mal assemblés? Certes il se trouve déjà très-singulier de monter un cheval arabe.
« Voilà ce que je t’écris, moi, l'ami que tu as dans Alger, la ville bien gardée. Je te prie de m’écrire à ton tour, car tes lettres affectueuseset charmantes me plaisent
(1) Shakespeare.
comme une fraîche corbeille toute pleine des fleurs et des fruits de la terre où je suis né. »
Maintenant, très-cher ami, supposez que ce galimatias est peint en caractères arabes; figurez-vous un cachet portant mon nom et quelque devise tirée du Coran , que j’ai apposé au revers du papier pour vous témoigner mon respect et mon infériorité, ou que j’ai mis au bas eu signe d’amitié amicale, et rien ne s’oppose à ce que vous vouscroyiez en correspondance avec un des rares naturels de l’Algérie qui savent écrire. J'ai à peu près attrapé leur style fleuri et emphatique. Quelquefois la kyrielle des compliments , que nous nommions autrefois salamalecs, est beaucoup plus longue que je ne l'ai faite, et toute propre à lasser la patience deM. Jourdain : on vous envoie des saluts parfumés de jasmin, de rose et d’ambre, des bénédictions interminables, des louanges à faire tourner la tète, et l’on vous demande ensuite n’importe quoi; caries Arabes, qui écrivent beaucoup, n’écrivent jamais que pour demander quelque chose. Ces fleurs de rhétorique, ces protestations d'amitié, leur servent à tirer du chrétien quelque cadeau, quelque somme, ou à lui tendre des pièges. Lorsque nous administrions les tribus de la Mitidja, tous les jours arrivaient de ces lettres aimables, qui brouillaient les affaires admirablement. La moindre aventure devenait un prétexte de paperasser, dont nos amis se servaient de manière à rendre jaloux tous les chefs de bureau du ministère, lesquels pourtant s’y entendent. l)e ce commerce résulta le style oriental des Français , dont il faut que je vous dise un mot.
Les Arabes, soit qu’ils écrivent, soit qu’ils parlent, font grand usage du nom de Dieu. Toutes leurs lettres commencent par une devise qui renferme d’ordinaire la
profession de foi de l’islamisme , non pas dans les termes sacramentels, mais à peu près: Louange à Dièu, l unique; louange à Dieu, seul adorable { paroles qui, dans l'esprit des musulmans, sont une négation du dogme de la trèssainte Trinité) ; que la bénédiction de Dieu soit sur Mahomet et sur ses compagnons , etc. Nos gouverneurs ou plutôt leurs interprètes et le peuple des bureaucrates, ont voulu se mettre sur le même pied de foi et d’hommage en-
vers l’Etre suprême, à qui jusque-là ils n’avaient guère songé; et c’est une chose triste et plaisante de voir la petite chancellerie algérienne se montrer aussi vigilante que pourrait l’être une pensionnaire des Oiseaux ou du Sacré- Cœur, à marquer tous ses messages arabes d’un dicton pieux quelconque, pourvu, bien entendu, qu'il ne soit pas exclusivement chrétien. On date de l’hégire, on dit louange à Dieu, cela est bien, et il serait à désirer que ce ne fût pas seulement une formule. On dit aussi nul n'est adorable que Dieu : ce qui serait plus grave si l'on connaissait l’esprit du Coran et si l’on avait étudié l’Evangile; heureusement les Arabes n’y entendent pas plus malice que nous, et ne pensent point que les Français se veuillent par cette formule rendre complices de l'impiété de Mahomet ; mais il y a des interprètes et des habiles qui vont plus loin, et qui croient préparer une fusion des deux cultes en ajoutant: « Que Dieu bénisse ses prophètes et ses envoyés. » Les prophètes et les envoyés sont tout simplement Mahomet et Jésus-Christ qu'on se hasarde à mettre ainsi sur un pied d'égalité, en demandant à Mahomet, prophète régnant, pardon de la liberté grande ! Je sais ce que ma foi pense de cet arrangement; mais jugez-le au seul point de vue du bon sens et de la dignité française. N’est -ce pas quelque chose de honteux et de
douloureux que cetle ignorance ou cette impiété de chrétiens qui ne feignent un peu de religion que pour blasphémer horriblement contre la foi chrétienne? Les musulmans, lorsqu’ils sont ennemis, répondent à ces avances en nous appelant impies et infidèles : ils ne savent pas combien ils ont raison ! Quant à eux, jamais, même sur le pied d’amitié, même lorsqu’ils nous servent, même lorsqu’ils nous sollicitent , ils ne commettent l’indigne lâcheté dont nous leur donnons l’exemple. Ils parlent quelquefois de Jésus, et toujours avec respect; mais je n’ai vu d'eux ni lettre ni billet où ils aient consenti à l’élever au niveau de Mahomet. Mahomet est leur prophète; ils ne lui reconnaissent point d’égal, et nous en sommes pour notre hypocrisie.
LE RAVITAILLEMENT. — MAUVAISE VOLONTÉ DES COLONS. — NUIT A L’HÔPITAL. LE K AÏD EL- MAJOR.
On dit qu'il est beau de voir une grande âme aux prises avec le malheur ; il est aussi très-beau de voir une volonté forte aux prises avec les difficultés qui s’opposent à son action. Depuis un mois que je suis en Afrique, j’ai ce spectacle sous les yeux, et je n’en connais point de plus intéressant, car il fait naître des péripéties nombreuses; ni de plus encourageant, car il montre combien il y a peu d’obstacles dont l’énergie d’un seul homme ne puisse triompher. Il fallait absolument, et en toute hâte, relever les garnisons de Milianah et de Médéali , et introduire dans ces deux places des approvisionnements suffisants pour en faire les bases d’opération de la colonne qui doit ravager les rives du Chélif et aller détruire Taza et Boghar, tandis qu’une autre colonne ira frapper Abd-el-Kader à Tegdempt et à Mascara. Pour aller à Médéah , qui n’est pas à vingt-cinq lieues d’Alger, il faut une armée ; pour porter des vivres et des munitions, il faut des moyens de transport. Le gouverneur, en regardant autour de lui, trouva peu de troupes disponibles, et encore moins de moyens de transport. Il fit d’abord évacuer quelques-uns des camps ou postes disséminés dans la plaine, entre
autres celui de Foudouk, dont j’ai vu les malheureux soldats , noircis par le soleil , minés par la fièvre et l’ennui, se réjouissant de leur délivrance. 11 n’est pas de fatigue , pas de danger qui ne leur semble préférable au supplice qu’ils viennent d’endurer. En réponse aux clameurs que ces évacuations soulevaient de toutes parts, le gouverneur s’occupa de mettre la milice citoyenne en état de garder elle-même les postes de la banlieue : nouvelles réclamations, nouveaux succès. Yoilà des hommes ; mais le convoi, comment le former? Quatre cents mulets à peu près étaient tout ce dont le gouverneur pouvait disposer : ce n’était pas le quart de ce qu’il lui fallait. On attendait d'autres mulets de France, ils n’arrivaient pas ; les bureaux de Paris n’avaient point terminé leurs petits arrangements. Cependant le temps s’écoulait; on allait perdre un mois. Un mois perdu, c’est presque une année perdue, et sans compensation, caries approvisionnements se consomment; si l’ennemi tue moins de monde, plus large pâture est faite à la maladie : ce n'est pas la guerre qui est meurtrière, c’est l’inaction. Le gouverneur n’y tint pas. Il mit en réquisition tous les moyens de transport civils de la province d'Alger, chevaux, ânes, mulets, chameaux, charrettes, tout ce qu’il put trouver! Pour le coup, on jeta les hauts cris : c’était une contribution de guerre levée sur les bénéfices des propriétaires de bêtes de sommes; c’était la ruine des colons, de ces pauvres intéressants colons ! On menaçait de s’adresser aux tribunaux, à la presse surtout, de quitter l’Algérie. Point de raisons ! l’autorité militaire se déploya sans miséricorde et continua de. faire main basse sur tout ce qui pouvait porter ou traîner un certain fardeau; et en définitive, après des peines inouïes, avec le secours d’une
vigilance de tous les instants, et d’une fermeté qui eut , à la vérité, souvent besoin d’être dure, on se trouva en mesure de partir d’Alger le 30 mars convenablement pourvu. M. Bugeaud ne remportera peut-être pas, dans toute la durée de son gouvernement, un succès qui lui ait autant coûté que celui-là.
Ce convoi présentait bien le plus confus et le plus bizarre assemblage qu’il soit possible d’imaginer. C’était une multitude de charrettes et d'animaux conduits de fort mauvaise humeur par des hommes appartenant à dix nations différentes. On y entendait blasphémer dans toutes les langues du monde. On arriva le soir à Douéra, premier bivouac. J’avais, fort heureusement pour moi, dans l’état, major du gouverneur, d’excellents amis, qui m’aidèrent à passer cette première nuit militaire. M. Roches, interprète principal, et M. Vergé, capitaine d’ordonnance, vieux Algériens quoique jeunes tous deux, ont acquis, par une longue expérience, l’art de se coucher par terre et de dormir à la belle étoile. Je m’étais naïvement étendu au beau milieu de l’herbe, à l’endroit où je l'avais trouvée plus épaise. « Que faites-vous donc? me dirent-ils; vous ne songez pas à la rosée. On ne se couche sur l’herbe que quand le pavé manque. » Et ils me firent place à côté d’eux, sur une chaussée voisine, où la terre nue et battue me paraissait plus dure que le pavé. La cérémonie de mon coucher ne se fit pas sans toutes sortes de plaisanteries amicales : l’un me roulait comme une momie dans mon manteau, l’autre m’enseignait l’art de me faire un bonnet de nuit d’un coin de couverture, et me demandait s’il appellerait maman pour border mon lit. Je me trouvais fort bien néanmoins de leurs conseils, encore mieux de leur amitié; et après avoir fait une courte prière, je commen-
çais à m’endormir en songeant à ces vers de Théophile :
Si je couclie sur le pavé.
Je n’en suis que plus tôt sur pié :
Parmi les troubles de la guerre,
Je n’ai point un repos en l’air;
Car mon lit ne saurait branler Que par un tremblement de terre.
Tout à coup une main robuste vient nous secouer ; nous reconnaissons un autre bon compagnon, également officier du gouverneur, qui nous dit mystérieusement de le suivre, et qui marche devant nous, sans autre explication. Nous entrons à sa suite dans un vaste bâtiment; il nous ouvre une longue pièce mal éclairée par une chandelle fumeuse, et il nous montre... des lits! « Je ne suis pas de ceux, dit-il sérieusement, qui méprisent une paillasse lorsqu’ils la rencontrent, ou qui la refusent parce qu elle est accompagnée d’une paire de draps. Couchezvous là, jeunes gens; il sera temps demain de cueillir le rhumatisme dans la prairie. » Mais la joie qu’avait produite en nous ce discours fut grandement tempérée, pour moi du moins, lorsque j’appris que nous étions dans la plus belle salle et sur les meilleurs lits de l’hôpital de Douéra. Hélas! ces lits, à peine élevés de six à huit pouces au-dessus d’un sol humide, sont ceux de nos officiers blessés ou malades, et heureux encore ceux qui en ont de pareils ! Quant aux soldats, je laisse à deviner quels sont les leurs! Je pensai à la longueur de ces nuits d’hôpital, loin de la patrie, sans consolation, sans amis et si souvent sans espérance. Le sommeil s’écarta longtemps du lit qu'on m'avait offert, et des rêves pénibles fatiguèrent encore mon repos sur ce chevet , siège habituel du morne désespoir et de l’agonie.
Mais il n’est pas de mauvaise nuit dont les rayons du soleil levant , la splendeur des campagnes et l’éblouissement des spectacles nouveaux n’effacent bientôt le souvenir. Nos agiles chevaux, qu’animaient le son des trompettes et l’air vif du matin, nous portaient joyeusement h travers ces collines verdies et fleuries par le précoce printemps de l’Afrique. De tous côtés étincelaient les armes, les clairons sonnaient , de joyeux propos couraient sur le front des bataillons. Dans le groupe de l’état-major, tandis que le gouverneur, l’œil sur toute l’armée, contemplait avec joie la marche difficile, mais à peu près régulière de son pesant convoi, les jeunes officiers s’entretenaient de mille choses, et particulièrement de l'espoir de rencontrer l’ennemi. Nous arrivâmes ainsi d’assez bonne heure à Bouffarik. « N’est-ce pas ici, dis-je à un capitaine de trente ans , votre ancien royaume ? — Pas tout à fait , me répondit-il ; mais c’était ici mon marché et l’endroit où ma diplomatie avait besoin de multiplier ses efforts. »
Il faut que j’interrompe en cet endroit le récit de la campagne, pour raconter l’histoire de mon ami El-Major, kaïd des Ben-Khrélil.
Le kaid El-Major a commencé par naître au milieu de la Lorraine; il fit ses classes dans un collège, comme tout le monde , et à l’âge de vingt ans il étudiait le droit à Paris. C’était un de ces jeunes gens que l’instinct des armes fait palpiter au milieu des travaux tranquilles que leur imposent leur famille et la paix. Aux premiers coups de tambour de 1830, il quitta ses professeurs, ses gros livres, son officine de procureur, où il apprenait l’art de multiplier les frais , et se rendit en Afrique. On l’incorpora dans les zouaves, corps formé en partie d’indigènes.
Vivant avec les Arabes, et toujours aux avant-postes, il apprit vite la langue et la guerre du pays. On le remarqua , il devint bientôt sergent-major.
Sur ces entrefaites, Bouzéid-Ben-Cbaoua , kaïd de la forte et turbulente tribu des Beni-Khrélil, établie dans la Mitidja, aux environs de Boulfarik, fut assassiné comme ami des Français. L’anarchie se mit dans la tribu. Elle y était plus redoutable qif ailleurs : les Beni-Kbrélil avoisinaient les Beni-Moussa, toujours remuants, et les Hadjoutes, toujours insoumis; il y avait à craindre qu’ils n’échappassent, eux aussi, à la main débile de l’administration. Pour faire acte d’autorité, le fils du kaïd assassiné, Hadj-Allal-Ben-Bouzéid-Ben-Chaoua, fut nommé à la place de son père ; mais il fallut l’installer et le faire accepter. C’était un enfant de seize ans, faible et craintif. Or toute la force, toute la résolution, toute la ruse d’un véritable Arabe n’eussent pas été de trop pour commander aux esprits. Hadj-Allal n'avait pour lui que son droit et la vénération dont on entourait depuis longtemps sa famille. A Ben-Cbaoua, résidence ordinaire des kaïds, était la zaouia des marabouts de ce nom. Dans les circonstances actuelles, ces titres ne suflisaient pas ; mais notre sergentmajor des zouaves , qui faisait des vers et lisait Racine à ses heures de loisir, aimait beaucoup ce Joas bédouin, et plus encore les aventures. Il offrit d’aller tout seul , sans autre force que celle de son bras et de son esprit, restaurer la dynastie de Ben-Cbaoua. Il s’était si bien montré jusqu’alors, qu'on lui accorda la gloire et le danger de cette entreprise. Il partit avec son pupille, et, malgré de grandes et périlleuses difficultés , mena tout à bonne fin. Le sergent-major de vingt-trois ans sut habilement manier les rudes fourbes à qui il avait affaire ; il flatta ,
menaça, promit; enfin un jour, au grand marché de Bouffarik, la tribu reconnut pour son kaïd Hadj-Allal- Ben-Bouzéid-Ben-Chaoua. On apporta au jeune chef les viandes rôties, le couscoussou, la dya (amende pour le meurtre de son père), et il rendit la justice à la satisfaction des justiciables et même des justiciés.
Cette première révolution terminée , la tribu en vit bientôt une autre. Au bout de quelque temps on reconnut, du côté des Arabes et du côté des Français, que décidément le descendant des Ben-Chaoua manquait de courage et de capacité. Je ne sais qui s’en aperçut d’abord, et j’aime à croire que le cœur du sergent-major était à l’épreuve du sceptre. Toujours est-il que l’adolescent fut remplacé , et que ce fut son protecteur qui le remplaça ; mais du moins il le remplaça certainement à la satisfaction générale : à cet égard il n’y a pas de meilleure preuve que l’obéissance des sujets. Son intronisation eut lieu dans les formes les plus solennelles ; il rendit à son tour la justice , entouré des anciens , dont il prenait conseil , et qui sont dépositaires de la tradition. S’il se souvient des leçons de M. Ducaurois, je l’ignore ; il est probable qu’il put s’en passer : la connaissance du droit romain n’est pas nécessaire aux juges des Beni-Khrélil. On le vit du reste si jeune , et quoique chrétien , s’acquitter parfaitement en toutes choses de sa charge , conclure la paix , déclarer la guerre, s’aventurer au milieu de la plaine entre les tribus dont l’hostilité n’était pas douteuse, et dont la bonne foi n’était rien moins que sûre, sans autre appui que son autorité morale sur une population où il devait rencontrer beaucoup de jaloux et de compétiteurs. Etrange enchaînement d’aventures! ce clerc d’avoué qui, trois à quatre années auparavant, se préparait à devenir
avocat ou notaire dans quelque petite ville de France, qui ne savait d’Alger rien de plus que ce que nous en savions tous alors, se trouvait maintenant, sous le costume des scheiks, prince de trois à quatre mille nomades de la Mitidja. Qu’on se figure ce qu’étaient pour nous, en 1829, les Arabes, et les Arabes cl’Algcr! Notre étudiant, qui avait certainement lu les Mille et une Nuits, vivait donc en plein conte arabe. Il y devait trouver quelques lacunes : mais il habitait sous la tente, il avait une garde, des hommes d’élite attachés à sa personne ; quand il disait, comme les rois de tragédie : « Hola ! gardes, à moi ! » huit ou dix gaillards des mieux barbus se présentaient, la main sur le cimeterre; cinq cents braves cavaliers le suivaient au combat, et après avoir mis l’ennemi en fuite, exécutaient devant lui les jeux sauvages de la victoire, portant au bout de leurs fusils les têtes sanglantes des vaincus. Quel changement, quel renversement, quel bouleversement de toutes choses! L’avenir, les habitudes, le costume, le langage, la patrie, tout était changé, même le nom..., et même la religion! Hélas ! pourquoi faut-il que ce dernier trait assombrisse la brillante et poétique aventure de mon ami, et nous montre par où s’est affaibli le caractère français, si généreux, si intelligent et si beau! Ce brave soldat, le meilleur garçon du monde, s’est fait un jour de chrétien mahométan, sans presque y songer, sans que cela fût le moins du monde nécessaire ; parce’qu’il avait, je crois, le projet d’aller à la Mecque. Dieu lui fasse miséricorde; il n’a guère, je pense, mesuré la portée de son action. Était-il chrétien? j’en doute. Est-il musulman? je suis sur du contraire. Il était, il est resté ce que sont tant d’autres : une pauvre àme hors de voie; ce que sont les savants, les philosophes, la plupart
des hommes d’État qui gouvernent la France; ce que sont les professeurs qui l’ont élevé; ce que sont les trois quarts de ses condisciples. Il a aimé son pays, il a servi la gloire; il ignore après cela s’il y a un Dieu à aimer ou à servir. On ne lui en a rien dit, ou on lui a dit que les formes du culte sont indifférentes... Et un jour, avec son excellent cœur, avec un excellent esprit , avec une lime incapable de la moindre bassesse, avec un sentiment religieux même capable , si on l’avait éclairé et cultivé , de s’élever aux vertus les plus généreuses, il a fait une action à laquelle n’aurait pu le décider nulle menace de mort. Je le connais trop et je l’aime trop pour n’ètre pas convaincu qu’il n'a point songé à se faire musulman en vue de justifier à ses yeux des penchants mauvais de la nature humaine , car il ne hait point et ne connaît point le Dieu qu’il a quitté ; il ne sait pas ce que Dieu condamne ; mais je ne puis regretter assez amèrement cette ignorance , cause principale de son malheur; je ne puis flétrir assez énergiquement la fausse et indigne politique d'un gouvernement qui a toléré de pareils actes, et qui les a peut-être encouragés.
El-Major (on comprend pourquoi je continue à lui donner ce nom, qu’il ne porte plus) resta deux ans dans la tribu. Il y rétablit à peu près, et non sans peine, la paix au dedans et au dehors ; il y gagna valeureusement ses épaulettes de capitaine et la décoration. C’est un officier d’avenir. Si j’étais gouverneur général de l’Algérie, je le renverrais certainement en France, pour lui donner le temps de faire oublier sa folie, qui lui nuit auprès des indigènes beaucoup plus quelle ne le sert, car ils se doutent bien qu’il ne fera jamais un vrai croyant, et je lui donnerais ensuite à gouverner des Arabes. Il est ferme et
modeste, du petit nombre de ceux qui ne se proposent jamais que pour les choses difficiles, et qui se tiennent à l’écart après avoir bien fait ce qu’ils avaient à faire. Il a pris aux musulmans leur stoïcisme sur les coups de la destinée. L’autre jour, comme nous passions sur le territoire de son ancienne principauté , maintenant déserte , il me récita des vers de sa façon , adressés à une tragédienne de Paris, et de fort jolis vers.
XYII