DUVIVIER. - YAHIA-AGHA
Vers le milieu du jour à peu près, nous arrivâmes sur le territoire de Blidah, ville charmante, non quant aux édifices, il n’y en a point d’autres que des maisons assez mesquines; mais charmante par sa situation, la plus agréable du monde, et par la fertilité de son sol. Blidah est bâtie à l’extrémité de la plaine, au pied des premiers contre-forts de l’Atlas. De hautes montagnes la dominent, des eaux vives l’arrosent, des orangers toujours verts, toujours en fruits, toujours en fleurs, l’entourent et pénètrent jusque dans la blanche enceinte de ses maisons. Une enivrante odeur, un air tiède et doux nous enveloppaient, nous pénétraient et berçaient les sens de je ne sais quelle langueur active qui nous fit comprendre l’antique mauvaise renommée des mœurs blidiennes. Il semble que sous l’influence énervante de ces parfums, de ce soleil, de ces eaux murmurantes, il soit plus difficile qu’ailleurs de se défendre de l’oisiveté et de ses mauvais conseils. Blidah fut plus d’une fois renversée par des tremblements de terre, où les marabouts ne manquèrent pas de voir des preuves de la colère du Ciel. A Dieu ne plaise que je les contredise ! Cependant le premier habitant de Blidah qui vint à nous n’avait point cédé à l'in-
fluence du sol. C’était le brave et très-intelligent colonel Bedeau (1), l’un des plus remarquables officiers de l’armée d’Afrique, celui de tous peut-être que la sage fermeté de son caractère appelle à exercer une plus salutaire action sur les destinées de la colonie. Nous vîmes son beau régiment (le 17e léger) bien tenu, allègre, dispos, digne en tout de son chef et de sa renommée, et toujours prêt à partir avec joie. Le canon qui saluait l'arrivée du gouverneur tonnait encore, que déjà trois bataillons avaient reçu l’ordre de se préparer au départ et l’avaient exécuté. Ils n’attendaient plus que le dernier ordre, et ils étaient là, calmes et forts sous leurs armes resplendissantes. C’était le dernier jour de plusieurs de ces hommes pleins de courage et de vie; leur vaillant chef devait lui-même, le lendemain , voir à deux pas de lui la mort , la braver et la vaincre pour la centième fois.
Il y avait encore à Blidali deux héros : Changarnier et Duvivier. Le général Changarnier, officier obscur jusqu’à cette retraite de Constantin e, où son courage et son talent militaire jetèrent un éclat si soudain , si salutaire et si consolant, n’a point du tout l’apparence classique d'un guerrier; mais quel guerrier répond par son aspect à l’idée qu’on s’en fait dans les classes ! C’est un homme de quarante -cinq ans environ , assez grand , frêle, d’une figure fine et spirituelle, de manières aimables et distinguées , peu de moustaches , une voix faible , un regard vif, mais qui pourrait appartenir à la plume ou à la robe aussi bien qu’à l’épée : voilà un des plus intrépides favoris de la guerre qui soient parmi ces quatre-vingt mille hommes de l’armée d’Afrique, tous disposés à faire sans cesse leur va-tout dans ce terrible jeu qu'ils jouent sans
(1) Aujourd’hui lieutenant-général.
relâche. On m’a dit qu'à l'époque où son nom devint célèbre, M. Changarnier, alors chef de bataillon depuis peu de temps, dégoûté non pas du péril et de la fatigue, mais du service, songeait à se retirer. Son mérite n’était point ignoré : seulement l’on trouvait qu’il en avait trop pour un grade inférieur, et la faveur lui tournait le dos ; il la força bien de prendre garde à lui. Dès ce moment on l’employa, et il sut remplir le théâtre qu’il s’était vigoureusement ouvert. L’avantage décommander fut pour lui l’avantage de courir plus de dangers qu’un autre. Il n’y a point d’affaire ou il ne montre sa capacité et où il n'attrape quelque coup; heureusement les balles le caressent plus qu’elles ne le frappent. Son cheval est tué, il en monte un autre ; ses habits sont percés, il en change ; s’il est touché lui -même, il se fait panser pendant ou après l'affaire, et il retourne au feu le lendemain ou sur l’heure, selon l’occasion.
Je ne sais si quelqu’un a fait en Afrique, depuis treize ans, un service plus dur que le général Duvivier. Il a commandé à Bone, à Bougie, à Blidah, à Glielma, à Médéah, autant de prisons où il a eu à lutter, non contre les Arabes, ce ne serait rien, ce serait un plaisir, mais contre la fièvre, contre la famine, contre le dénùment. Il s’est trouvé aux affaires les plus meurtrières, et enfin, pour compléter cette série de souffrances, blessé dans ses idées, qui sont abondantes et dont quelques-unes sont fort bonnes, il a parfois encouru la disgrâce des chefs suprêmes, ou s’est lui-même condamné à l’inactivité. Le général Duvivier a beaucoup d’instruction , une capacité militaire remarquable, encore plus de courage et un peu trop d’imagination. Ses plans, appuyés plutôt sur les qualités qu’il se reconnaît que sur la vérité des faits et sur
la réalité des moyens , effraient à juste titre l’expérience et la responsabilité de ceux à qui il les propose ; on les ajourne, on les rejette; et lui, ne pouvant remuer les hommes en Afrique comme il le voudrait, il se retire, il va en France remuer des idées; puis l’amour des combats le reprend, une ambition légitime le pousse; il revient en Afrique, sollicite quelque poste difficile, l’obtient, s’y distingue selon l'usage , renouvelle des propositions jugées inadmissibles, et voit de nouveau le chemin de la retraite, je devrais presque dire celui de l’exil, s’ouvrir devant lui. A travers ces vicissitudes, M. Duvivier est parvenu, en neuf années, du rang de capitaine à celui de maréchal de camp et de grand officier de la Légion d’honneur. Quelques personnes ont trouvé cet avancement rapide; je ne le trouve que mérité. Tel attend vingt ans et vingt-cinq ans des épaulettes de colonel qui ne les a pas payées si cher. Ces fortunes de soldat actif, si rapides qu’ elles soient, sont les plus légitimes de toutes, et il faut ajouter à l’honneur du général Duvivier que ses idées, bonnes ou mauvaises, sont honorées par la constance avec laquelle il les a proposées et défendues. On a pu faire très-sagement de ne les point accepter, il s’est montré homme de cœur en leur sacrifiant son avenir. Personne n’a mieux senti que lui le tort que nous fait l’absence du sentiment religieux et moral. Je crains malheureusement que le Coran ne l’ait un peu séduit.
Tandis que le gouverneur s’occupait des détails de l’expédition , j’allai visiter la ville. Blidah n’a qu’une rue commerçante; mais cette rue offre un tableau plein de vie et d’originalité. C’est un long berceau de vigne, sous lequel causent, fument ou trafiquent une quantité de gens qui semblent n’avoir pas autre chose à faire en ce
monde que se promener, boire le café et passer le temps. En effet, tout est si essentiellement provisoire en Afrique, surtout la vie , que , hors le moment où ils marchent et se battent, la plupart des gens qui n’y ont rien à faire, rien à attendre; ils sont des instruments placés dans une main qui les emploie sans leur demander conseil, et ils se façonnent aux nécessités de cette situation par une entière insouciance des événements passés, présents et futurs. A part les chefs militaires et quelques marchands européens, du petit nombre de ceux qui ont quelque chose (et ceux-Là n'habitent pas hors d’Alger), personne ne s'inquiète de ce qui peut arriver ; chrétiens et musulmans ont appris de longue date l’art de se résigner à toutes les aventures; et s’ils comptent sur quelque chose, c’est sur l’imprévu.
Nous allâmes nous asseoir devant la boutique d’un cafetier maure ; on nous donna des pipes , on nous mit dans les mains du café plus épais que le brouet des Spartiates, et un Maure que nous avions invité paya son écot en nous racontant la mort stoïque de Yahia-Agha, digne d’être comparée à celle de Socrate.
Sous le gouvernement du dernier bey, en 1827,Yahia était donc aglia des Arabes, c’est-ii-dire à peu près généralissime de la république , avec plein pouvoir de vie et de mort sur toute créature en dehors des murs d’Alger. C’était un homme juste et bon, qui n’usait de son autorité que pour punir les coupables et protéger les innocents. Les Arabes le chérissaient; leur amour le rendit suspect: on l'accusa d’avoir conspiré; rien n’était plus faux, néanmoins il tomba en disgrâce. Fort de sa conscience, il ne daigna point se défendre, et demanda seulement de pouvoir habiter Blidah aussi longtemps qu’il
aurait le malheur de déplaire à son maître. Ce qu’il désirait lui fut accordé, car Hussein avait assez d’amitié pour lui, et répugnait un peu à le faire étrangler sur une dénonciation que rien ne justifiait. Yahia partit ; ses ennemis le virent avec joie s'éloigner : il se mettait ainsi à leur discrétion. Bientôt ces perfides allèrent trouver le dey, et lui parlèrent de la sorte : « Oelîendy ! (titre d'honneur donné aux Turcs) Yahia t’a demandé la grâce d'habiter Blidah ; il y demeure, et c’est maintenant surtout qu'il est dangereux. Personne n'ignore que toutes les tribus de la plaine et toutes celles de la montagne qui entourent cette ville, et Hadjoutes , et Beni-Salah , et Soumetah , et Mouzaya, et tous les autres lui sont dévoués. Que fera-t-il? Pour se venger, il en formera une troupe avec laquelle il viendra vous assiéger dans Alger. Il faut qu’il meure. » Hussein les crut. Il fit venir son chaouch Hadj-Aly, qui avait été précédemment au service de l’agha; il lui dit : « Prends une troupe d’hommes sûrs ; fais-toi accompagner du mezouard ( officier de police faisant fonction de bourreau), et rends-toi tout de suite à Blidah , en calculant ta marche de manière cà arriver pendant la nuit. Tu feras cerner par ta troupe la maison de Yahia, et lorsque tu seras bien sûr que personne ne peut s’échapper, tu entreras avec le mezouard, vous saisirez Yahia, et vous l’étranglerez. Yoici mon firman. »
Aussitôt Hadj-Aly, le mezouard et plusieurs chaouehs, suivis de quelques cavaliers résolus, se mettent en route. Cependant le secret n’avait pas été si bien gardé que les nombreux amis de l’ancien agha n’eussent pu soupçonner quelque chose. On dit que Hadj-Aly, dont la triste contenance parlait assez haut, laissa échapper à dessein certaines paroles qui, sans le compromettre lui-même, révélé
laient le danger de son bienfaiteur. Un homme dévoué monta un excellent cheval qui avait été dans les écuries de Yahia, et qui n’y avait reçu que de bons traitements ; car Yahia, fidèle aux injonctions du Coran, était doux et miséricordieux envers les animaux et envers les hommes. Le cheval et le cavalier firent si bien qu’ils devancèrent la troupe de Hadj-Aly. La funeste nouvelle est donnée. On avertit Yahia que les bourreaux sont en route, qu’ils vont arriver, et on le conjure de chercher son salut dans une prompte fuite que chacun sera heureux de protéger, car il n'est personne qui ne consente à braver, pour le servir, la colère du pacha. Tl ne lui faut qu’une heure pour gagner les Beni-Salah ou les Beni-Menad. Une fois là, il peut se mettre en défense et marcher sur Alger. Certainement toute la plaine grossira son monde; il lui sera aisé de prendre la ville, où ses partisans feront un tumulte; et en s’emparant de la première place de l’État, il se vengera d’un maître ingrat et cruel et de tous ses ennemis. Yahia ne répond que par un refus, disant qu'il veut attendre les ordres de son prince, et que, s’il est vrai qu’on songe à le priver de la vie, ce n’est pas une chose à quoi il tienne tant, et qu'il saura bien mourir. Ni les raisons ni les prières ne sont épargnées pour l’amener à changer de résolution; tout est inutile.
Cependant la nuit est venue; Aly, les chaouchs, le mezouard pénètrent dans la ville. Tandis qu’en silence ils cernent la maison, les fidèles domestiques de l’agha, sans consulter leur maître, s’empressent, en silence aussi, de la barricader. Cela fait , et d’autres dispositions étant prises, ils se présentent devant Yahia et tentent un dernier effort. « Seigneur, lui disent-ils, les bourreaux sont arrivés, et ils entourent votre maison. Actuellement per-
sonne ne peut sortir d’ici; mais nous avons barricadé la porte, et personne aussi ne peut entrer. Vous ne sauriez douter qu’on en veut à votre vie. — Je n’en doute pas, dit Yahia. — Tous n’avez, reprirent -ils, qu’un mot à dire pour la sauver. Du haut de la terrasse nous avertirons un ami qui est prêt à se rendre dans les tribus; il leur fera connaître le danger où vous êtes, et en moins de trois heures elles seront ici , assez fortes pour vous délivrer : qu’elles puissent seulement voir un mot écrit par vous, elles vous emmèneront à la montagne. Si vous ne voulez pas faire la guerre au pacha , vous n’aurez qu’à rester tranquille chez ces amis fidèles ; personne ne sera si hardi que de vous y aller chercher. »
Yahia , sans changer de visage , leur répond tranquillement: « Ici ou ailleurs, connaissez-vous dans le monde un lieu où je ne doive pas un jour mourir ? Mais si je m’enfuis, je mourrai comme un lâche, puisque j’aurai craint la mort, et comme un traître, puisque je me serai révolté. J'aime mieux mourir innocent et fidèle. Plus tard on me rendra justice, et l'on dira ce que c’était que Yrahia-Agha. » Sans permettre qu'on ajoute une parole, sans prendre garde aux sanglots et aux gémissements qui éclatent autour de lui, et qu’on s’efforce d’étouffer pour ne pas donner l’éveil aux gens du pacha, Yahia, de cette voix à laquelle nul ne pouvait désobéir, ordonne qu’on ouvre immédiatement la porte de sa maison. Les bourreaux entrent et n'ont pas même eu la peine de le frapper.
Aly s’approche de Yahia, lui baise la main et présente ensuite le firman : « Effendy, lui dit -il, voici l’ordre de notre maître. — C’est bien, dit l'agha, donnez-moi seulement une heure pour écrire mon testament, embrasser ma famille et faire mes prières. — Seigneur, répond le
chaoucb, je 11e puis ; l’ordre est formel et doit être exécuté sans délai. » Yahia, toujours aussi tranquille que s’il s’agissait d’un autre, dit de nouveau: « C’est bien. » Il donne paisiblement l’ordre à ses serviteurs de placer une natte dans la cour, au pied d’un bel oranger qui étendait ses branches chargées de Heurs sur une fontaine limpide et murmurante; il fait mettre sur cette natte un tapis, et, pour ne point perdre de temps, après s’ètre purifié avec l’eau de la fontaine, tout en récitant la prière, il ôte luimême ses vêtements. Ayant achevé, il se place sur le tapis et dit : « Je suis prêt. # Alors le mezouard s’avance ; mais Yahia le repousse d’un geste dédaigneux : « Non, dit-il, que ce soit Aly . — Elfendi, s’écrie Aly en pleurant, comment oserai-je porter la main sur vous? Vous avez été mon maître, et vous m’avez comblé de bienfaits! -Est-ce toi, mon fils, lui dit Yahia, qui me fais mourir? Tu n’es qu'un instrument comme ce lacet. Mais puisque je meurs innocent, je ne veux point que ce soit la main de ce chien, habituée à ne se porter que sur de vils criminels, qui me donne la mort; je veux une main choisie par moi, la main d’un ami. »
Alors Aly, tout tremblant, lui passe le lacet autour du cou. Yahia, d’une voix ferme, dit encore: « Allah ahbar. Dieu est grand ! « et meurt avec un sourire. Il était dans la force de l’àge, de petite taille, mais agile, robuste et majestueux. 11 portait une longue barbe noire; ses traits aimables commandaient le respect et rattachement. S’il avait vécu , les Français ne seraient pas dans le pays des Arabes , car il les en aurait chassés , ou , par ses sages conseils, il aurait empêché Hussein - Pacha de s’engager dans cette funeste guerre. Voilà ce que vous diront tous les Arabes à qui vous parlerez de Yahia- Agha.