MÉDÉAH
L’armée et le convoi quittèrent le lendemain Blidah à la pointe du jour, la troupe joyeuse comme la veille, les convoyeurs d’aussi mauvaise humeur qu’ils n’avaient cessé de l'être depuisla première annonce de cette campagne forcée. Ils se vengeaient amplement du gouverneur en se refusant absolument à marcher avec un peu d’ordre, ce à quoi il faut dire que le terrain ne se prêtait guère. Jusqu’àBlidah on avait eu la route; maintenant on avançait à travers champs et guérets. J’admirai là comment une armée fait son chemin lorsqu’elle marche. Pour peu que le terrain ne s’y refuse pas absolument, en un clin d’œil les sapeurs (qui ne sont point du tout les personnages vénérables que nous voyons défiler à la parade avec une hache sur l’épaule et un tablier blanc , mais bien de vigoureux et alertes gaillards, armés de pics, de pioches et de pelles), les sapeurs vous comblent un ravin, vous aplanissent une butte, vous élaguent un bosquet de bois , et les trains d’artillerie, les caissons, les prolonges, les voilures même passent avec une rapidité téméraire. Nous étions véritablement en pays ennemi, sur le territoire des Hadjoutes, et eu pays sauvage. La terre, couverte d’une végétation désordonnée, ne portait d’autres traces de la main de l’homme que quelques coupures de terrain , pratiquées
par nos sapeurs dans les expéditions précédentes et déjà recouvertes de ronces et de hautes herbes. Naguère, tout ce sol était habité eten partie cultivé. Maintenant il est trop près de nous pour que l’Arabe y travaille, et trop près de l’Arabe pour que nous y puissions semer un grain de blé. Quant aux demeures, elles ont fui comme les habitants. Lorsque les vedettes, qui sans cesse et partout nous surveillent, nous voient avancer, on réunit le troupeau , on plie la tente; un mulet et quelquefois un àne suffît pour emporter en un clin d’œil hors de notre atteinte la maison et le mobilier. Les femmes, les enfants et quelques cavaliers font cette besogne. Us n’ont pas besoin de s’éloigner beaucoup, car ils savent d'avance où nous allons , et la route que nous devons suivre est indiquée par la nature du sol. Nous choisirons toujours la ligne qui offrira le moins de difficultés au passage de nos transports. Quelquefois toute une fraction de tribu est cachée à deux portées de fusil de nos flanqueurs, dans un pli de terrain. Lorsque nous avons passé, lesfuyards reviennent, et trouvent sur la terre que nous venons de fouler la seule chose qu’ils lui demandent, de l’herbe pour leurs troupeaux. Mais malheur au soldat qui reste seulement à cent pas de la colonne! il est infailliblement pris, et la plupart du temps massacré. Les Arabes savent si bien que nous sommes forcés d’avancer et que nous ne sommes pas libres de nos mouvements , qu’ils ne craignent pas de venir tirailler à l'arrière-garde ; et c’est presque toujours ainsi que marche une armée française, insultée par les coups de fusil de quelques centaines de Bédouins , qui lui font éprouver plus de dommages qu’ils n’en ont reçu. Souvent, à l’extrême limite de l'horizon, sur le sommet d’une colline, je voyais apparaître une ou deux sil-
houettes étranges , qui disparaissaient bientôt : c’étaient des cavaliers ennemis. Derrière eux, à peu de distance, se tenait probablement une force assez considérable. Proie tentante et impossible à saisir, mais que nous verrons de plus près partout où elle croira pouvoir nous attaquer sans danger (1).
Nous arrivâmes, quelques heures avant la fin du jour, au lieu dit Haouch-Mouzaya, autrefois centre d’une grande exploitation agricole, car haouch veut dire ferme; maintenant redoute abandonnée, où quelques centaines de Français, avec une ou deux pièces de canon , tiendraient contre des milliers d’Arabes ; mais où les Arabes, qui , pas plus aujourd’hui qu’au temps de Jugurtha, ne veulent jamais se priver de la ressource de la fuite, ne consentiraient jamais à s’enfermer. Les voitures ne pouvaient aller plus loin ; on devait, le lendemain, pénétrer dans la montagne, et franchir avec le convoi , formé des seules bêtes de somme, le célèbre col ou téniah de Mouzaya, ainsi nommé de la tribu belliqueuse qui en défend les abords. Le général Bugeaud, suppléant par une nouvelle ressourceaux transports qui allaient lui manquer, fit mettre pied à terre à sa cavalerie , dont il prévoyait n’avoir pas grand besoin , et chargea les nobles coursiers de grains , de biscuit , de tout ce qu’ils pouvaient porter. Je ne sais si les chevaux furent sensibles h l’humiliation de porter ainsi les éléments delà vie au lieu des éléments de la mort, mais le changement ne flatta pas du moins les cavaliers. On leur dit
(1) « Du haut des collines Jugurtha suit les généraux romains, cherche le temps et le lieu propres au combat, infecte sur leur route le peu de pâturages et de sources qu’offre le pays, se montre tantôt à Marius, tantôt à Métellus, harcelle l’arrière-garde, et sur-le-champ regagne les colines , menace les uns et les autres, ne leur livre pas bataille, ne les laisse pas en repos, seulement arrête leurs entreprises. » (Salluste, Guerre de Jugurtha, lv. )
qu’ils servaient mieux la patrie et leurs camarades dans ce rôle nouveau, qu’ils ne pourraient le faire par une charge victorieuse sur l’ennemi. Ils le crurent, et, la discipline aidant, se préparèrent d’assez bonne grâce à devenir piétons et convoyeurs.
En même temps que le convoi et l’armée , le général Changarnier et le général Duvivier, chacun à la tête de trois bataillons, étaient partis de Blidah, le premier pour tourner le col et pour l’occuper, le second pour reconnaître une route de Médéah que, d’après les rapports de quelques Arabes , on supposait plus courte et meilleure que celle du Téniah. Les trois colonnes devaient ainsi faire diversion l’une en faveur de l’autre, et se faciliter réciproquement leurs opérations. Il n’était donc pas probable que le passage du col offrirait le moindre danger. Le général , considérant le grand nombre de convoyeurs civils qui lui restaient encore, désirait vivement n’être pas attaqué jusqu’à Médéah. Il pensait que si, par un de ces accidents de la guerre si communs dans les pays difficiles, l’ennemi avait pu s’approcher assez du convoi pour y faire tomber quelques balles, le désordre se serait mis parmi ces malheureux civils, qui, dans leur panique, n’auraient pas manqué de jeter leurs charges pour fuir plus vite. Grâce à la diversion du général Changarnier, rien de pareil n’arriva; mais je compris bien les craintes du gouverneur, lorsque nous eûmes pénétré un peu avant dans ces redoutables gorges, dominées de toutes parts. La route , pour arriver au col, n’est qu’une longue, étroite et sinueuse rampe, taillée au liane d’un précipice. De tous côtés des creux de rocher, de petites terrasses naturelles, d’épaisses broussailles entièrement inaccessibles à la cavalerie, permettent aux défenseurs du passage de s’embusquer et
de frapper à coups invisibles et sûrs, et, lorsqu’ ils sont chassés de ces positions, de s’échapper presque sans danger, grâce à la connaissance qu'ils ont du terrain. Les deux premières expéditions faites à Médéah en 1830 sont célèbres par les souffrances qu’y endurèrent nos soldats, dontbeaucoup moururent. Malgré sa constance admirable, l’armée attaquée par la pluie , par la neige , par le froid , encore plus que par les Kabyles, n’aurait jamais pu passer si ces derniers avaient eu autant d’habileté que de bravoure. Pour nous, favorisés par le temps et n’ayant à repousser aucune attaque, nous pùmesjouir tranquillement de l’àpre et magnifique laideur du pays. La pesanteur d’un ciel sombre et le souvenir du sang versé ajoutaient je ne sais quoi de plus lugubre à l'aspect déjà si sévère de cette nature souvent aride et sauvage encore jusque dans sa fécondité. Un seul coup d’œil nous en disait long sur la durée possible de la résistance, et sur les facilités de la révolte quand la résistance aurait été une première fois domptée. Ces montagnes, dont la température est celle de l’Europe, et que l’hiver, en les couvrant de neige , défend encore une partie de l’année par des torrents, sont peuplées de Kabyles, race moins intelligente, mais plus laborieuse, plus fanatique et peut-être plus fière que la race arabe, dont elle est méprisée. Comme pour montrer à quel point ils sont sûrs de leur retraite, les Kabyles, manufacturiers et sédentaires, ne craignent pas d'y constmire des maisons. Ils sont rapaces et cruels, mais sont aussi forts, agiles et sobres, et ils détestent le joug. Armés d’un long fusil dont ils savent user, toujours munis de poudre dont ils ont des dépôts dans des antres secrets, à l’abri de l'humidité, ils ne craignent pas au besoin d'affronter une invasion qui ne peut être que de courte durée, et ils ex-
posent ce qu’ils possèdent pour défendre leur religion et leur anarchique liberté.
Après quelques heures d’une marche fort lente, la tête de la colonne arriva enfin au col. C’est une ouverture de la largeur à peu près d’une porte cochère, de chaque côté de laquelle s’élèvent deux pitons dont les sommets sont couronnés d'un petit parapet en pierres sèches. Au delà s’enfonce, à travers un pâté de mamelons, le chemin pierreux et boisé qui descend vers les plateaux de Médéah . La position est vraiment formidable; les premiers Français qui l’enlevèrent furent étonnés avec raison , malgré leur courage et le nombre de ceux qui y périrent, d’en avoir sitôt fini. Cette porte naturelle n’est abordable que par l’étroit sentier dont j’ai parlé ; au-dessous s’ entr’ouvre le précipice ; de chaque côté la montagne se dresse comme un mur. Le général Changarnier nous y attendait avec ses trois bataillons. Au moyen d’une sorte de compromis avec les Mouzaya, qui, ayant été très-foulés l’année dernière, se sont engagés à ne pas tirer si l’on n’incendiait pas leurs gourbis , il était arrivé au col sans brûler une amorce, et il y avait passé la nuit. Le général Duvivier fut moins heureux; il trouva un chemin détestable, et ne put franchir la chaîne qu’avec des peines infinies ; fusillé de tous côtés par les Kabyles sans parvenir à les atteindre , il fut attaqué parle bataillon régulier du bey de Médéah, quitombaavecbeaucoupd’audacesurdeux compagniesdu 17e de ligne formant l’arrière-garde, alors embarrassées dans des broussailles épaisses. Le colonel Bedeau y courut le plus grand danger; mais, par un retour offensif, il parvint à reprendre l’avantage et à repousser définitivement l’ennemi. Cette marche nous coûta onze hommes tués et cinquante-quatre blessés, dont deux officiers du 17e.
On fit halte pour donner au convoi le temps de se réunir. En un momenttous ces mamelons s’animèrent de groupes nombreux et variés, semés dans un désordre apparent, mais où chacun était en réalité à sa place et prêt à se mouvoir par divers chemins au premier son du tambour. J’errais de côté et d’autre, ne me lassaut pas de contempler ce spectacle si pittorescpie, lorsqu’on descendant d’un cône trèsélevé, au sommet duquel avait bivouaqué le duc d'Aumale, qui commandait comme lieutenant-colonel sous les ordres du général Changarnier, j’aperçus un voltigeur étendu par terre. Je m’approchai, le cœur saisi d’une vague inquiétude. Cet homme avait son mouchoir sur la figure; je ne pouvais supposer qu’il fût blessé, puisqu’on ne s’était pas battu. « Est-ce qu'il dort? demandai-je à quelques soldats qui le regardaient. — Non, me répondit l’un d’eux, mais la nuit a été froide ! — Quoi, il est mort ! nfécriai-je. — Ah ! dame, reprit un autre, regardant d’un œil plus indifférent que triste le cadavre de son camarade, aujourd’hui lui, demain moi ; on meurt aussi de misère. — Allons, allons, cria d’une voix brève un officier de l’intendance qui passait, enterrez -moi ça! » On alla chercher des pioches, on creusa une fosse et on y jeta le corps.
Que Dieu console ta mère , pauvre soldat.
Ce lugubre épisode me fit payer cher la beauté du tableau que j’avais sous les yeux.
L’arrière-garde venait d’arriver; quelques coups de fusil retentirent. C’étaient des hommes de la tribu de Soumata qui ne voulaient pas apparemment laisser dire que les Français avaient franchi le col sans que les Kabyles eussent brûlé de la poudre. Leurs balles vinrent siffler autour du gouverneur, qui était monté jusqu’au haut de l’un des pitons qui se dressent h l’entrée du pas-
sage; elles blessèrent trois hommes. On méprisa cette insolence, et on se remit en marche. En traversant les mines de cuivre, mélange de collines et de ravins où le cuivre se trouve à fleur de terre , on me fit voir, à deux toises environ du sol, une grotte dont l’entrée est surmontée par une croix latine profondément gravée dans le roc. Je me signai en passant devant cette croix. Là , sans doute, aux siècles chrétiens de l’Algérie, vécut et pria quelque pieux anachorète. Les humbles et douces paroles qu’il adressait à ses sauvages voisins avancèrent la civilisation maintenant éteinte de ces contrées, mieux que ne saurait le faire la voix tonnante de cette artillerie que nous roulons à grand bruit au pied de sa demeure de paix. Bientôt nous arrivâmes au bois des Oliviers, où nous devions coucher. C’est une langue de terre entourée de cours d’eau qui tantôt forment torrent, et tantôt sont presque à sec. Les oliviers sauvages , qui ont donné leur nom à cet endroit , diminuent sensiblement chaque fois que l’armée le traverse : nos soldats se donnent le plaisir de faire bon feu. A peine étions-nous arrivés, quede toutes parts un bruit de bûcheronnage se fit entendre; un instant après pétillaient cent foyers joyeux qui faisaient étinceler les faisceaux. Quand le bivouac est choisi, quand les feux sont allumés, quand la marmite est mise, le soldat oublie toutes ses peiues; si le bon Dieu y ajoute un temps passable, si l’on a de quoi fumer une pipe, si l’on peut enfin se coucher à l’abri d’un bel arbre dont le feuillage rassure contre les chances de pluie, la satisfaction est au comble, et le voisinage de l’ennemi ne fait que l’accroitre, loin d’y nuire. Notre bivouac du bois des Oliviers réunissait toutes ces conditions. Le gouverneur lui-même, sur de déposer le lendemain son précieux convoi dans les mu-
railles de Médéali, oublia pour un moment les convoyeurs civils. Le mauvais chemin était franchi, et des mouvements de cavalerie, aperçus au loin, lui avaient fait concevoir l’espérance flatteuse de combattre au retour; prévision que les feux du camp ennemi apparaissant à l'horizon ne tardèrent pas à confirmer. La musique du 57e, qui devait relever la garnison de Médéali, se mit en cercle et joua très-convenablement quelques ouvertures de nos opéras modernes. La plupart de ces airs, que répétaient ainsi les échos de l’Atlas, étaient chantés à la même heure dans les théâtres de Paris. Je suis sûr que la plupart de ceux qui les suivaient en fredonnant aimaient mieux les entendre debout au bois des Oliviers que paisiblement assis sur les banquettes d’une salle de spectacle, puisque l’ennemi était là, et qu’on espérait combattre bientôt. Nos musiciens terminèrent par l’exécution vive et rapide de l’air national des Arabes. C’est une bourrée assez franche, qui, arrangée et civilisée par nous, ne manque pas d’agrément. On soupa gaiement, et on se coucha de même ; la terre était sèche et douce; on avait pour traversin les racines saillantes et moussues des oliviers, pour lampes de nuit les belles étoiles et les restes d’un bon feu. Le gouverneur, qui, se soumettant le premier à la loi par laquelle il avait proscrit les petits lits de sangle et les tentes, pour ne pas charger les transports de l'armée d’un bagage superflu, couchait, comme tout le monde, en plein air sur la dure, eut pour cette nuit une somptueuse cabane de branchages. Avant de s’y introduire , ou plutôt de s’y glisser, il nous dit gaiement :
« Savez-vous pour la gloire oublier le repos
Et coucher en plein air le harnois sur le dos ?
Je vous connais pour noble à ces illustres marques. »
C’était bon signe, car ces réminiscences poétiques n’échappent guère au vieux et illustre chef que quand tout va pour le mieux.
En effet, le lendemain, l’armée, suivie à distance par l’ennemi , dont elle ne voyait que les vedettes , qui lui criaient des injures, arriva de bonne heure à Médéah. Le colonel Cavaignac, commandant supérieur de la place, accourut au-devant du gouverneur et l’embrassa avec la double joie d’un homme qui reçoit un ami et la liberté. Bien que la garnison de Médéah eût moins souffert que ses devancières, dont l’histoire est à peu près celle des deux premières garnisons de Milianah, elle n'était pas dans une telle situation, qu’il lui fût indifférent d’en sortir. Elle ne manquait ni de pain, ni même, jusqu’à un certain point, de santé, quoiqu’elle eût un assez grand nombre de malades; mais, assiégée et séparée du reste du monde, elle manquait d'air et de vie. Ces pauvres prisonniers nous firent donc grand accueil; ils nous servirent, avec une certaine vanité, dans la plus belle chambre de leur plus belle maison (une véritable masure ! ), des œufs de leurs poules et une salade produit de leur jardinage. Médéah n’est qu’un amas de décombres : les soldats abattent eux -mêmes les maisons qui restent debout pour en tirer les poutres dont ils font du feu. J'ai entendu des gens se récrier contre leur vandalisme. Veut-on qu’ils se laissent mourir de froid? D'ailleurs ces maisons ne tarderaient pas à tomber d’ ellesmêmes : les plus solides ne sont pas en état de résister trois ans au seul effort des vents et de la pluie. Les mosquées, mieux construites, ont été conservées. La plus solide et la plus saine sert d’iiùpital : elle était pleine; les autres sont devenues des magasins.
J’ai vu dans une des rues de Médéali le spectacle le plus hideux qui ait jamais frappé mes regards. Au fond d'une de ces niches étroites et liasses que les Maures appellent des boutiques , se tenait accroupie sur un monceau d’intestins horribles, arrachés du corps des animaux égorgés, une vieille femme entièrement nue ; elle déroulait ces restes dégoûtants et les contemplait d’un œil stupide. C’est une folle qui est là depuis l’occupation de la ville. Après avoir en vain essayé de la retirer de son trou infect, on l’y laisse par pitié. Elle inspire aux Arabes une terreur superstitieuse dont tous nos soldats eux -mêmes ne sont pas à l’abri.
Médéah , bâtie sur un mamelon escarpé dans les trois quarts de son pourtour, et s'inclinant en pente douce vers le sud , est à l’entrée du vaste plateau qui conduit presque sans accident de terrain jusqu’au Sahara. Les Romains avaient là une forteresse dont les traces existent encore, et qu’ils relièrent par une route à leur ville de Malliana ( Mïlianah ). Une autre route, partant de Médéah et se dirigeant d’abord au sud, s’inclinait ensuite vers l’est, tournait le Djurjura, les Bibans, et parvenait à Constantine. L’élévation de Médéah est d’environ onze cents mètres au-dessus du niveau de la mer. L’été y est très-chaud, et l’hiver très-rigoureux . L’olivier ni l’oranger n’y croissent plus; mais le mûrier, le poirier, le cerisier, le peuplier, le chêne et autres espèces du climat de l’Europe. Les vignes y sont en grande abondance, et produisent, dit-on, un raisin excellent. Ce point serait destiné à assurer les communications et le commerce entre le Sahara et Alger. Mais, pour aujourd’hui, Médéah n’est une ville que par le nom et la situation. Si nous y restons, il faudra la rebâtir entièrement. Le soldat n’y tient
que parce qu'il est forcé de s’accommoder à tout. Une population européenne n’y pourrait exister; rien n'y est en rapport avec ses coutumes et ses besoins.
Mais d’abord, avant de mettre à Médéah une population civile, il faudrait pouvoir y faire vivre une garnison libre de ses mouvements, et c’est ce que personne aujourd’hui n'ose espérer. Pour que la garnison fût libre, il faudrait qu'on la portât à cinq mille hommes. Or il est trop évident qu'une garnison aussi considérable ne pourrait vivre dans un pays qui n’olîre aucune ressource , et dont les insaisissables habitants ,
. Défaits du seul bruit de l’armée ,
Jusqu’aux extrémités d’un désert sablonneux
Emportent leurs maisons errantes avec eux (1) ,
ne laissent sur le sol ni villes ni richesses qui les obligent absolument à revenir. Il faudrait donc, comme aujourd'hui, nourrir la garnison par des convois. C’est ici qu’une insurmontable difficulté se présente : chacun de ces convois nécessiterait un équipage de quinze cents mulets, et prendrait, pour être organisé et rendu, un temps qui ne pourrait être moindre de quinze jours, et il en faudrait faire vingt à vingt-cinq en un an ; et il n'y a que cinq à six mois dans l'année pendant lesquels on puisse aller d'Alger à Médéah sans péril ! Ainsi, ou il faut trouver le moyen de faire approvisionner Médéah par les indigènes, c’est-à-dire contraindre les indigènes à la paix, ou il faut se résignera évacuer cette possession ruineuse, ou il faut se soumettre à y garder, comme aujourd'hui , une garnison prisonnière, dont le temps et des efforts
(1) Lemoine, poëme de saint Louis.
lents et successifs parviendront seuls à améliorer un peu la cruelle position. Tout l’avantage qu'on espère aujourd'hui de Médéah et de Milianah, à laquelle le même raisonnement s'applique, c’est, je l’ai dit, d’en faire, au moyen des provisions qu’on y rassemble, une base temporaire d’action qui permettra aux colonnes françaises d’aller frapper les tribus dans leurs retraites les plus lointaines et jusqu'à la limite du désert, de ravager les champs , de détruire les établissements de l’émir, de prou ver enfin qu’il n’y a point d’asile à l’abri de nos coups, et que, si elles ne se décident pas à nourrir les Français, les Français du moins sauront se venger et les obliger à mourir de faim comme eux. Plan gigantesque , qui n’est réalisable qu’à force d’énergie, de volonté, de discipline, de sacrifices de tout genre; je dirais presque qui n’est réalisable qu’à force de désespoir, si l’intelligence et l’indomptable activité du chef, si la bravoure et la résignation du soldat n’étaient pas faites pour affronter les plus grands périls et pour triompher des obstacles les plus effrayants.