‹ Les français en AlgérieChapitre 16 sur 29 · LETTRE D’UN SOLDAT · texte numérisé non relu

LETTRE D’UN SOLDAT

Les pronostics du gouverneur se vérifièrent dès que nous eûmes quitté Médéah. Nous n’avions pas fait une lieue, que des cavaliers armés de longs fusils et couverts de burnous flottants, vinrent tirailler sur le flanc gauche de l’armée en poussant de grands cris. Ils étaient un millier environ. On les laissa faire pendant quelques instants. Pour arriver jusqu’à nous, ils avaient à franchir péniblement un ravin qui paraissait assez profond. Il fallait leur donner le ravin à redescendre, afin de profiter de leur désordre pour les fusiller. Quand le moment fut venu, trois bataillons qui flanquaient le convoi mirent leurs sacs par terre et se lancèrent à la course. Les Arabes n’affrontèrent pas le choc; en deux minutes ils eurent regagné le ravin; et, pour citer encore le père Lemoine, qui, tout jésuite et pacifique qu’il était, s’est parfaitement représenté une troupe sarrasine en dérouté ,

Comme la peur les suit, la peur aussi les chasse,

Et loin même des coups les frappe et les menace.

En vain leur chef s’écrie, il les rappelle en vain ,

La frayeur est sans front et sans cœur et sans main ,

Et , sourde à la raison , aveugle à la conduite ,

N’a de vigueur qu’au pied, n’est prompte qu’à la fuite.

Malheureusement nos bataillons s’étaient trop pressés de tirer. Lorsqu’ils furent arrivés au bord du ravin où les fuyards s’étaient entassés confusément, ceux-ci n’eurent à recevoir qu’un feu peu nourri et se mirent bientôt hors d’atteinte, laissant quelques hommes et quelques chevaux sur le terrain. Nous sûmes le lendemain, d’un déserteur, qu’il y avait eu beaucoup de blessés; mais il faut observer que les déserteurs connaissent le faible de ceux qu’ils viennent trouver: celui-ci a bien pu parler ainsi pour se rendre agréable. 11 est sûr que les fuyards ou d’autres ne tardèrent pas à se montrer de nouveau , en plus petit nombre et à une distance plus prudente; ils nous accompagnèrent de leurs vaines injures jusqu’au bois des Oliviers, où ils nous quittèrent pour aller se coucher comme nous. Le gouverneur compare ces cavaliers arabes à des guêpes, à des mouches, si l’on veut, que l’on chasse et qui reviennent sans cesse, et qui sont au moins trèsimportunes lorsqu’elles ne sont pas dangereuses. La comparaison est parfaitement exacte.

Le lendemain, au point du jour, les guêpes reparurent, au nombre de quinze cents à peu près, appuyées d’un bataillon régulier, et attaquèrent avec vivacité l'arrièregarde. On les attendait, tout était disposé pour les recevoir. Les troupes, échelonnées de manière ci protéger le convoi qui remontait la pente sud de l’Atlas , emportant cette fois une partie des malades transportables de Médéah et les blessés du général Duvivier, pouvaient en même temps faire un retour offensif vers l’arrière-garde, si elle avait besoin de secours. Ce secours ne fut pas nécessaire. Le général Changarnier, avec quelques bataillons, contint parfaitement les forces qui l’attaquaient, et le reste de l'armée continuait paisiblement son chemin au

bruit d’une fusillade assez chaude, lorsque nous vîmes déboucher de l’ouest les deux bataillons réguliers des kalifats de Milianah et de Sebaou, commandés par Abdel- Kader en personne, à ce que nous assura M. Hoches, qui le vit très -distinctement. Cette infanterie, flanquée de nombreux Kabyles, marchait au pied delà montagne, et se dirigeait sur la droite du général Changarnier, manœuvre qui nous avait fait éprouver des pertes l’année dernière. Elle s’avançait avec précaution, paraissant peu soucieuse d’avoir affaire au corps d’armée lui-même. On devina ce sentiment à un mouvement rétrograde qu’elle fit en voyant les deux bataillons échelonnés près de la mine de cuivre se disposer à la joindre; et, pour ne pas l’effraver trop vite, un bataillon du 23e eut ordre de tourner le labyrinthe de ravins au delà duquel elle se trouvait, tandis qu’un bataillon du 53e et une compagnie de sapeurs déposaient leurs sacs sur un plateau élevé qu'ils occupaient, et se précipitaient sur elle pour la prendre à revers. Ce double mouvement se fit à la course; en un instant l’ennemi fut abordé et fusillé d’assez près, au son du clairon , qui chante dans ces occasions -là un air tout retentissant et joyeux, une espèce d’en avant deux, qui, joint au bruit de la fusillade, donne vraiment envie de se mouvoir et de courir. Je voyais ceux qui, comme moi, restaient simples spectateurs de ce petit engagement, impressionnés d’une manière étrange. Les uns faisaient piétiner leurs chevaux , les autres imitaient le sifflement des balles, les autres répétaient l’air des clairons, les autres excitaient la course de nos soldats qui ne pouvaient les entendre, ou louaient l'intelligence et la bonne exécution du mouvement. Le plus beau était de voir l'ardeur des deux bataillons français ; mais cette scène émouvante

dura peu; les réguliers d’Abd-el-Kader ne tardèrent pas à lâcher pied : ils se dispersèrent dans les ravins, où plusieurs périrent, poursuivis avec acharnement par un petit corps de cavaliers indigènes qu’on appelle la gendarmerie maure. On fit aussi quelques prisonniers.

En voyant la déconfiture des deux bataillons de l’ouest, la cavalerie qui était devant le général Changarnier se porta rapidement à leur secours ; ce mouvement permit à notre arrière-garde de reprendre l’offensive contre le bataillon d’El-Berkany, qui tenait encore. Il ne résista pas longtemps, et se dispersa, laissant un assez bon nombre de morts. Cet avantage faillit nous coûter cher: une des dernières halles tirées par les fantassins arabes vint frapper à l’épaule le général Changarnier, et sur le premier moment l'on crut la blessure mortelle. Il n’en était rien par bonheur; la balle avait glissé sur l’os; elle fut extraite, et le brave général se remit à la tête de sa troupe, qu’il ne voulut pas quitter. Je le revis à cheval le lendemain et les jours suivants.

Le combat avait cessé. Peut-être aurait -on pu poursuivre encore l’ennemi; mais il restait à conduire à Médéali un second convoi aussi considérable que le premier, et il n’y avaitpoint de tempsà perdre; ilfallutdoncabandonner l’espoir de rendre plus complète la sévère leçon que l'ennemi avait reçue, et regagner le col. On y parvint sans entendre lesinjuresdes Arabesni leur tiraillement. C’était beaucoup; car telle est la nature du terrain, qu’il est toujours possible à quelques hommes d’escorter une armée à coups de fusil.

J’ai dit qu’on avait fait quelques prisonniers: l’un d’eux était un Espagnol, déserteur de la légion étrangère. Ce misérable, connaissant le sort qui l’attendait, s’était

d'abord refusé à marcher; on l’y força; mais à l'entrée du chemin creux et pierreux qui remonte au col , il lit une tentative désespérée pour s’échapper; un coup de fusil l’étendit roide mort; il tomba en travers du chemin ; les soldats l’y laissèrent, étendu sur le dos, et chacun, en passant par-dessus son corps, adressait une imprécation au traître et au renégat; quelques-uns lui crachaient au visage. « Chien! disait l’un, tu as renoncé ton drapeau !

— Tu as renoncé ta religion , disait l’autre. — Tiens ! tu voulais manger les Français , toi ! tu seras mangé par les vautours. — Allons ! rauge-toi que je passe, mauricaud !

— On ne t’enterrera pas, canaille! » C’était un homme de trente à trente-cinq ans, robuste et d’une ligure martiale. On avait trouvé sur lui des proclamations revêtues du sceau de l’émir, et qu’il était sans doute chargé de jeter sur le passage de l’armée, pour y exciter à la désertion . A quelques pas de ce cadavre, un chirurgien amputait la jambe d’un pauvre jeune soldat blessé pendant l’action, et à demi mort. Les mêmes hommes lui adressèrent des paroles de commisération ; plusieurs détournaient la tète en pâlissant.

Le second convoi se fit aussi heureusement que le premier ; on rencontra encore l’ennemi au retour, et plus fort (lue la première fois ; mais on ne put le joindre, malgré la bonne envie qu’on en avait et la résolution avec laquelle il paraissait lui-même vouloir se laisser aborder. Toutes les dispositions étaient prises : la soupe mangée, les sacs confiés au convoi en marche pour le col ; et les hommes, munis seulement de leurs cartouches, avaient chacun pour deux jours de vivres en biscuit et viande cuite. Avec ce léger bagage ils pouvaient braver les difficultés du terrain et atteindre dans sa fuite un ennemi

dont la fuite est la tactique la plus habile et la plus ordinaire. Tout à coup, au moment où , plein d’espoir, on se mettait en marche, lorsque déjà deux bataillons réguliers qui avaient campé près de nous étaient débordés d’un côté par le lieutenant-colonel Cavaignac et un bataillon de zouaves; de l'autre, gagnés de vitesse et séparés de leur cavalerie par deux autres bataillons conduits par le général Changarnier ; lorsque le gouverneur s’ébranlait lui -même avec la cavalerie et la colonne du centre, un ouragan éclate, des torrents de pluie glacée tombent, et en un instant le sol détrempé devient impraticable. Il n’ v avait plus moyen de faire un pas sans glisser, sans chanceler. Il fallut renoncer à toute entreprise, et gagner péniblement le chemin d’Alger. On avait, il est vrai, déposé quatre cent mille rations dans Médéah, et c’était un assez grand résultat pour qu’on put se consoler par la pensée des avantages ultérieurs que procurerait cette opération heureusement et laborieusement accomplie. Mais la nouvelle garnison de Médéah était prisonnière comme celle qu’elle venait de remplacer; l’ennemi, battu, était néanmoins maitre de la campagne ; on avait enterré quelques morts, dépensé beaucoup d’argent; on ramenait sur les cacolets de l’ambulance un certain nombre de blessés et plus encore de malades : cette même pluie qui nous empêchait de joindre les Arabes allait certainement peupler nos hôpitaux.

Un dernier épisode, dont je fus en quelque sorte témoin , achèvera de donner une idée du pays et de la guerre . La descente du col avait été rendue très - difficile par la pluie ; les chevaux , les hommes et les mulets glissaient sur cette pente rapide, et il fallait beaucoup de précautions pour empêcher les accidents. Le passage de l'ambu-

lance surtout avait pris du temps; il en était résulté une solution de continuité dans la colonne. L’avant - garde, marchant sans obstacle, s’était éloignée d’environ une demi-lieue du gros de l’armée, précédé lui-même de l’ambulance, encore engagée dans l’étroit chemin qui s’allonge en serpentant du premier plateau de la montagne à l’entrée du col. Je me trouvais avec un jeune lieutenant des chasseurs d’Afrique attaché comme officier d'ordonnance à la personne du gouverneur, entre l’ambulance, qu'un détour nous avait fait perdre de vue depuis quelques minutes, et l’avant-garde, que nous n’apercevions pas ; le lieutenant me racontait quelques aventures de guerre que j’écoutais avec un grand intérêt, lorsque tout à coup je vis à peu de distance des tourbillons de fumée ; je les fis remarquer à mon compagnon. « Ce sont, dit-il, des gourbis que l’avant-garde a brûlés en passant , pour punir les Soumatas d’avoir tiré sur nous: ils ne doivent pas être de bonne humeur... Mais ajouta- 1- il en regardant de tous côtés, nous sommes seuls; pressons le pas, on pourrait nous faire un mauvais parti. — Quoi ! dis-je, au milieu de l’armée? — Ou a vu des exemples, reprit-il en souriant; pressons le pas.» Nous nous mimes au trot. Au bout d’une minute ou deux nous rencontrâmes cinq sapeurs du génie conduisant deux chevaux. « L’avant-garde est- elle loin? demanda le lieutenant. — Non, répondirent ces hommes, elle vient de passer. — Pourquoi êtes-vous restés en arrière? poursuivit sévèrement le lieutenant ; il est défendu de marcher ainsi par petits groupes ; rétrogradez vers l’armée. — Mais, dirent encore ces hommes, l'avant-garde est là. »

Nous nous remîmes au pas. « C’est que, voyez -vous, continua le lieutenant, les Kabyles sont enragés quand

leurs maisons brûlent; et ces gredins-là, qui tiennent si peu devant une force régulière, sont d'une audace inimaginable quand il s’agit de faire un mauvais coup. Ils s’embusquent dans les rochers, derrière les arbres, rampent sur l’herbe, lâchent leur coup de fusil, coupent la tète de celui qu’ils ont tué ; et puis... cours après 1 Ils sont déjà loin, ou ils ont regagné leur cachette. Nous en avons peut-être une vingtaine autour de nous, en face desquels nous ferions vilaine ligure. »

Tout en causant ainsi, nous avions perdu de vue les sapeurs, et nous n'apercevions toujours pas l’avant-garde. La route que nous suivions formait une espèce d’arête entre deux vallées remplies de hautes herbes, de broussailles et de bouquets de bois. A droite et à gauche on voyait brûler des gourbis. Je remarquai, sans rien dire, que mon compagnon nous faisait reprendre le trot. J’entendis le clairon. « Ab î m’écriai-je avec une certaine joie, voici l’avant garde. — Oui, répondit le lieutenant, elle est au camp, à une petite demi-lieue de nous. Mes pistolets ne sont pas chargés ; et les vôtres? — Ils sont chargés, mais j’ai oublié d’y mettre des capsules. — Ah !. . pressez votre cheval. . . Sauriez-vous manier votre sabre?»

Je m’étais en effet affublé d'un long sabre, je ne sais trop pourquoi ; probablement par simplicité d’homme de lettre.

« Mon sabre ! il ne me sert exactement qu'à me faire trébucher quand je marche. J’ignore si je saurais même le tirer du fourreau... Franchement, est- ce que vous croyez qu’il y a du danger? — Tenez, dit le lieutenant , je ne veux pas vous effrayer, mais nous sommes dans un mauvais pas; nous nous défendrions peut-être mal contre trois ou quatre fusils, ainsi faisons un temps de galop. —

Galopons, répondis-je; il faut se plier aux coutumes du pays. » Mais nous n’avions pas ainsi fait quelques toises, que je m’arrêtai court. « Eh bien ! s’écria le lieutenant tout étonné, que faites-vous donc? — Ayez la bonté de tenir un moment mon cheval, lui dis-je, il faut que je le sangle ; la selle tourne sous moi. — Non, certes, répliquat-il avec une expression très-sérieuse; je ne vous laisserai [>as descendre; tenez-vous comme vous pourrez, et filons. — Je vais tomber. — Empoignez les crins. Nous n'irons qu’au trot, si vous voulez; mais, pour Dieu, ne descendez pas ! Je suis étonné que nous n’ayons pas déjà reçu quelque chose : ils nous croient sans doute bien montés et bien armés. » Disant cela, il trottait toujours; et comme je vis que je me tenais à peu près eu équilibre sur ma selle mouvante, je n’insistai pas. Jusque-là j’avais un peu pensé que le lieutenant voulait se divertir; comment imaginer qu’il poussât la plaisanterie jusqu’à risquer de me faire rompre le cou? Je m’affermis donc sur mes étriers, et même je me sentis meilleur cavalier que je ne l’avais été de toute la campagne. Le lieutenant tenait un oeil sur moi , un autre sur les deux côtés de la route. « Comment cela va-t-il? — Eh ! répondis-je, me rappelant l’histoire de cet homme qui tombait d’un cinquième étage, cela va bien, pourvu que cela dure. — Quand nous aurons passé ce bouquet de bois, poursuivit-il en m’indiquant un petit fourré d’où nous approchions , je réponds de vous, et je vous laisse sangler votre cheval. — Écoutez, lieutenant, lui dis-je à mon tour, faites -en ce que vous voudrez, mais, pour moi, je dis un Ave Maria. — Dites-le pour deux,» répondit-il. Nous passâmes en silence et sans encombre devant le fourré, et deux minutes après nous arrivâmes au bivouac. Au même instant, et lorsqu’à peine on avait

dessellé nos chevaux , quelques coups de fusil se firent entendre. Une vingtaine d’hommes encore en selle se précipitèrent sur le chemin : ils revinrent avec la colonne, rapportant les corps décapités des cinq sapeurs à qui nous avions parlé une demi-heure auparavant, sans avoir pu atteindre les meurtriers. J’échangeai avec le lieutenant un regard significatif que le gouverneur intercepta et comprit, ce qui nous attira de sa part une semonce militaire, contre laquelle, malgré ma qualité de civil, je me gardai bien de réclamer, rendant grâces à Dieu d’en être quitte à si bon marché.

Je pense pouvoir terminer le récit du ravitaillement de Médéah en publiant ici une lettre qui m’a paru peindre au naturel le caractère de ces soldats qu’on vient de voir à l’œuvre. Je n’ai pas besoin d’expliquer comment cette lettre est tombée entre mes mains, il suffit que je ne commette nulle indiscrétion en l’imprimant. Je n’y ai rien changé : corriger c’eût été gâter; j’ai seulement rétabli l'orthographe pour la commodité du lecteur.

« A Monsieur et Madame G***, cultivateurs à....

Alger, le 25 mars

« Cher père, chère mère, chère soeur,

« C’est à vous trois aujourd’hui que j'écris; c’est pour « vous apprendre que nous partons demain d’Alger: nous « allons à Milianah ou Médéah. Pour sûr que nous verte ronsles Bédouins en route. C’est donc lundi que nous « combattons contre l’ennemi , ou mardi, à son choix. « Quoi donc! me voilà donc bientôt au péril de ma vie !

« Reviendrai-je? Je n’en sais rien. Je puis mourir comme « je puis revivre; vous savez que c’est comme ça dans ces « affaires-là. Il y a plutôt le danger de périr. On ne fait « pas d’omelette sans casser les œufs. Enfin, c’est à la « grâce de Dieu, et attendre ce qui viendra, voilà mon « système. 11 faut ne pas avoir peur ; il faut prendre du « courage; l’insensibilité est à l’ordre du jour. Celui qui « se distingue peut espérer d’être récompensé, s’il n’en « meurt pas.

« Comme je puis mourir, et que j’ai quinze centsfrancs, « je veux, mes chers parents, que l’on donne deux cents « francs à mon oncle; c’est un pauvre vieux, ça lui fera « du bien sur sa décadence; et je veux que l’on habille « mon filleul , le fils de Thomas , et que l’on fasse dire « un service en mémoire et pour le repos de mon àme. « Bien des choses à M. le curé. Il sera fâché de ma fin « prématurée; mais quand on est soldat , on doit s’y at- « tendre ; on est sous le drapeau ; pour lors tout est dit. « Le reste, ma pauvre mère en fera ce qu’elle voudra. Il « ne faut pas croire que j’ai peur, car je suis toujours « très -gai. Cueillir des lauriers fait ma joie. Mes bons « parents, soyez sans inquiétude que je ferai mon devoir « jusqu’à la dernière minute de ma vie. Voilà ma pauvre « sœur à la veille d’être seule. Comme on ne sait pas ce « qui peut arriver, et que nous sommes tous mortels, je « vous fais mes adieux. Adieu, chers parents ! Quoi donc ! « il faut penser que nous ne nous reverrons peut-être « plus. Surtout ne prenez pas de chagrin, car tout le « monde ne meurt pas ; moi, je ne pense pas du tout à « mourir, car je veux avant parcourir cette Afrique de « malheur, et tâcher d’avoir la croix. Pour à présent je deviens sans souci. Vous pouvez croire que je ne suis

« pas fâché d’être soldat., car c’est là qu'un homme se « dégourdit et qu’il apprend l’usage du monde. Celui qui « revient raconte ce q.u’il a vu. Les Arabes ne sont pas « fantassins ; ils combattent à cheval ., d’après ce qu’on « dit, enveloppés dans une couverture qui se dit bur- « nous, lâchent leur coup et se sauvent. Bons cavaliers,

« mauvais tireurs , féroces quand ils sont les plus forts,

« ça ne leur arrive pas tous les jours. Ce qui m’étonne ,

« est que les mauricaudsd'ici,que l’on nommeles Maures,

« et q ni sont les bourgeois de l’Afrique, sont blancs comme « vous et moi. Nous sommes sous le commandement du « général Bugeaud, un vieux des anciens, connu pour « être le père de la troupe , guerrier fini , n’ayant pas « froid aux yeux. Avec lui, ce n'est pas le moment de « s’endormir. Il a fait les guerres du grand Napoléon ; « toujours le premier au feu. Tous ses grades ont été re- « cueillis sur le champ du carnage. Ainsi vous voyez que « tout le monde n’en meurt pas, car c’est une tète blanche, « et il a femme et enfants au pays, à ce que nous ajoute « un Limousin qui en est. Nous avons aussi avec nous « le brave Changarnier. Pas une affaire où il n'attrape « une balle dans son cheval ou dans ses habits, et avec « ça, va toujours ! Ainsi il ne faut pas avoir peur ; soyons « Français. Une fois qu'on se trouve en campagne, la « fusillade n’arrête pas ni le jour ni la nuit. Quand ça « ennuie les Français, ils envoient des boulets à tous ces « Bédouins, et on les voit décamper sans dire merci. Pour « quant au Français, il ne sait pas fuir. Si les Arabes « vous attrapent, quelquefois ils ne massacrent pas celui « qui veut se faire mahométan et servir avec eux. Mais « il faut renoncer Jésus-Christ et la France: plutôt la « mort ! Il y en a eu qui s’y sont décidés pour se sauver

« leur vie : on les regarde comme de la canaille et des « capons. Vous n'avez pas besoin de craindre que j'en « fasse autant, en cas de malheur. Mais il faut espérer « que nous serons les vainqueurs. Celui qui meurt doit « mourir content, mourant pour la chose qu'il meurt; et « il meurt en musique, au son des clairons et des tam- « bours. Nous emportons nos vivres avec nous; il n’v a « nulle auberge sur la route , et quand la nuit est venue , « on se couche dans son pantalon, voilà le logement: « celui qui veut un traversin met sa tête sur une pierre. « Quelquefois on est à déjeuner, le Bédouin arrive : il faut « tout laisser pour le recevoir : on a le ventre au feu , « le dos à table ; c’est le contraire que comme dans la « chanson. Le caporal nous dit un tas de farces; avec lui, « jamais de chagrin. Allons, répondez-moi de suite: où? « je ne sais pas. Je vous embrasse les larmes aux yeux.

« Votre fils pour la vie, qui sera peut-être bien courte.

« Pierre G.

« P. S. Nous fumons beaucoup pour nous distraire. Le tabac « est assez bon, et à la portée du soldat; deux sous le paquet. »

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