ABD- EL-KADER
Un homme résume en lui toutes les forces que l’Algérie nous oppose; il centuple les difficultés du sol et du climat, l'énergie des individus, la force agonisante du fanatisme religieux; s’élève enfin tellement au-dessus de ses compatriotes, que nous ne pourrons rien tant que ce seul homme ne sera pas abattu, et que, lui abattu et les autres soumis, nous ne serons sûrs de rien, s’il n’est mort. Cet homme est Abd-el-Kader-Oulid-si-Mahhi-ed- Din(l), marabout et petit gentilhomme de la puissante tribu des Hachems, dans la province d’Oran. On dit que la France, qui rencontre en lui un digne adversaire, l’a créé. Sans doute, tout envahisseur crée, dans le pays qu’il veut conquérir, un homme en qui se personnifie, pour ainsi dire, le sol envahi. Mais on ne crée de cette façon que ce qui est déjà susceptible d’être, et d’être trèsgrand : Abd-el-Kader ne nous a laissé qu’une faible part dans l'œuvre de sa grandeur. Lorsque nous avons, pour la première fois, traité avec lui, il avait mérité cet honneur par des preuves de courage et d'habileté. Vingt chefs orgueilleux, vingt tribus remuantes s’étaient, de gré ou
(1) Abd-el-Kader signifie serviteur du Tout-Puissant; Oulid, fils; Mahhi-ed- Din, celui qui vivifie la religion.
de force, soumises à l’autorité de celui qui, deux années auparavant, n’était, pour nous servir de sou expression , qu’un des fils de son père. Le fils de Mahhi-ed-Din , à peine âgé de vingt-trois ans, reçut, à la tête d’une petite armée, les plénipotentiaires que lui envoya, en 1833, le général Desmichels. Ainsi nous ne l’avons pas pris dans la poussière pour le couronner; il vint à nous comme le principal, on pourrait dire comme l’unique représentant de la nationalité arabe. Dans le court exposé que je vais tracer de l’origine et des développements du pouvoir d’Abd-el-Kader, reconnu par nous émir, ou prince des Arabes, et salué par les Arabes eux-mêmes sultan, c’està-dire empereur, je me servirai de renseignements puisés dans les documents officiels, inédits ou publiés, que j’ai pu compléter, pour le temps où il n’y avait pas de relations entre Abd-el-Kader et nous , en questionnant plusieurs personnages qui l’ont approché, particulièrement Hadj-Mohammed-ben-Schà, iman de la mosquée d’Oran. Cet Arabe, de la tribu des Douairs, un peu marabout, a toujours connu Abd-el-Kader; il a fait avec lui, lorsque ce dernier étaiteucore enfant, le pèlerinage de la Mecque, et plus tard, avant de se soumettre à nous, il a combattu sous les drapeaux de l'émir, qui voulut enfin le faire tuer comme traître à la patrie et à la religion.
L’établissement des Français à Oran, dont leur autorité ne dépassait pas les murs, fut dans toute la province le signal d’une effroyable anarchie. Chaque tribu un peu puissante, aspirant pour son compte à la domination, se mit en hostilité contre ses rivales, et entreprit de contraindre les tribus plus faibles à embrasser son parti. Delà des guerres intestines, amèrement déplorées par quelques hommes clairvoyants sincèrement attachés à la
cause de la religion et de la patrie, et qui devinèrent (pie cette désunion finirait par tourner au profit des chrétiens. Mahhi-ed-Din, déjà avancé en âge, mais encore vigoureux de corps et d’esprit, conjura les Arabes de faire trêve à leurs inimitiés et de tourner leurs forces contre l’ennemi commun. Chasser les chrétiens d’Oran ne devait pas paraître alors une œuvre impossible. Les belliqueuses populations de cette contrée n’avaient pas encore senti le poids de nos armes; ils se souvenaient d’avoir affamé les Espagnols; enfin il existait dans ce conflit d’ambitions, surtout parmi le menu peuple, beaucoup de sentiments religieux et patriotiques. Mahhi-ed-Din était d’ailleurs un marabout considéré, un homme de cœur et de ressource, qui avait longuement réfléchi sur la situation de ses compatriotes, et étudié, durant son voyage à la Mecque, l’organisation donnée à l’Égypte par Méhémet-Ali. Son appel fut entendu ; les Arabes accoururent par milliersde toutes les parties de la province, et se ruèrent sur les remparts d’Oran, après avoir sommé le général Boyer de leur en ouvrir les portes. Repoussés, ils ne comprirent que mieux la nécessité de se réunir et d’avoir un chef. Ils offrirent à Mahhi-ed-Din de prendre d’une manière définitive l’autorité qu’il exerçait temporairement. Soit qu’il se sentît trop vieux et trop fatigué pour un pareil rôle , soit qu'il voulût assurer une plus longue durée à son œuvre en la remettant à de plus jeunes mains, Mahhi-ed- Din refusa le pouvoir, et désigna, comme plus capable de l’exercer, son jeune fils Abd-el-lvader, déjà signalé par sa science et sa piété, orateur éloquent, cavalier parfait, et qui venait de montrer une bravoure audacieuse.
Trois tribus consentirent à recevoir les ordres de ce jeune homme: les Hacheras, voisins de Mascara, parmi
lesquels il était né, les Gharabas et les Beni-Ammer. Bien entendu qu’il n’était pas question de se donner un dev, encore moins un sultan; c'était un chef militaire qui devait conduire les croyants à la guerre sainte, et dont le pouvoir, essentiellement temporaire, finirait avec la nécessité.
Même ainsi limitée, l’autorité naissante d’Abd-el-Kader rencontra des rebelles. Plusieurs tribus protestèrent , entre autres celles des Douairs et des Smélas, dont le territoire touchait aux murs d'Oran, et qui, aussi baie que puissante, avait été en toute occasion, sous le gouvernement turc, l’auxiliaire des beys, qu'elle accompagnait dans les expéditions entreprises pour lever l’impôt, presque toujours acquitté de mauvaise grâce. La situation des Douairs et des Smélas était difficile : iis voulaient bien entrer dans une coalition dont ils auraient eu la conduite: mais, outre que leur orgueil répugnait cà obéir à l'un de ces scheiks qu’ils avaient si longtemps fait trembler, ils ne se dissimulaient pas que les propriétés qu'ils possédaient dans Oran seraient perdues, et que leur territoire, placé sous la portée du canon chrétien, deviendrait inhabitable. Nul moyen pour eux de se porter plus loin dans l’intérieur. Ces vastes espaces, incultes, arides, dépouillés, ne contiennent pas un pouce de terrain qui n'ait un maître, disposé à le défendre avec toute l’énergie du besoin. La plupart des guerres que se font les tribus sont des guerres de territoire: elles se battent pour se ravir un pâturage, un champ de blé ou d'orge : chacune d’elles se trouve à l'étroit dans le cercle où elle promène ses troupeaux et ses tentes. Les Douairs, sous le coup de ces intérêts qui étaient vraiment pour eux l’intérêt de la vie, ne pouvaient faire la guerre que pour arriver à la paix , si
les premiers efforts des Arabes ne parvenaient pas à chasser les Français. Cette seule considération aurait sulli pour empêcher les autres tribus de leur donner la conduite des affaires, malgré les avantages que pouvaient d’ailleurs procurer leurs armes, leur courage, et l'expérienee militaire de leur agha Mustapha-ben-Ismaël (devenu depuis notre allié). A cette occasion de vives inimitiés se réveillèrent entre les Douairs et les Gharabas, pillards, insoumis, souvent châtiés par les Douairs. Abd-el-Kader, élevé par les Gharabas, prit naturellement parti contre les Douairs; mais il temporisa, et n’étant pas encore en mesure de s’attaquer à de tels ennemis, il entreprit d’établir son autorité par d'autres moyens. Sur ces entrefaites, Mabbi-ed-Din, s’étant retiré àTlemcen, y mourut. On accusa le kaïd de cette ville, Ben-Nouna, de l’avoir empoisonné. Le fait est douteux; car Abd-el-Kader, qui chérissait son père, a toujours traité Ben -Nouna avec considération et faveur, et ce ne peut être par crainte: il s'est défait d’ennemis plus puissants.
Le jeune chef, à peine élevé sur le pavois, forma, dans les trois tribus qui l’avaient élu, une assez forte troupe de cavaliers, à la tète de laquelle il se rendit à Mascara. Il se présenta devant cette ville en ami, et sa première demande fut humble; il ne réclama qu’un logement, qui fut donné de bonne grâce au vaillant soldat de la guerre sainte. Il se mit immédiatement à prêcher l’union entre les musulmans, la haine aux chrétiens, la fidélité aux préceptes et aux pratiques de la religion, toutes choses (pii devaient être et qui furent écoutées avec plaisir. Au bout de quelques jours, il fit comprendre qu’il convenait que son logement fût meublé. Il avait déjà des partisans: on lui apporta donc nattes et tapis, et le peu d'objets
FN ALGÉRIE
qu’il faut pour composer un mobilier arabe. Il convoqua ensuite les chefs et les marabouts , afin de s’occuper avec eux des affaires du pays. Mus par le patriotisme, par la curiosité, quelques-uns, peut-être, déjà poussés parla jalousie, ces notables se rendirent en grand nombre à sa demeure. 11 les reçut, son chapelet à la main, modestement accroupi sur une des nattes qu’on lui avait données, sans aucun insigne de commandement, de richesse ou de puissance, et leur parla longuement de la nécessité de faire la guerre aux chrétiens, appuyant, selon l’usage, son discours par de nombreuses citations du Coran. Touchant ensuite à sa position personnelle, il déclara que, puisqu'on l'avait élu chef, il ne le serait que pour se montrer le plus dévoué des défenseurs de la religion ; qu'il ne voulait rien pour lui, se défendant d'imiter les Turcs, dont Dieu les avait délivrés; qu'il ne prétendait enfin commander que pour faire la guerre, la finir et assurer la liberté du pays.
Cette harangue fut bien accueillie. Cependant, pour s'assurer plus particulièrement le concours désirable des personnages saints, Miloud-ben-Arach et quelques autres * allidés prirent à part les marabouts. « Voyez -vous, leur dirent-ils, tout ceci est fort heureux pour la religion. Laissez faire Abd-el-Kader ; les marabouts régleront tout avec lui, et feront refleurir parmi le peuple la sainte loi de notre seigneur Mahomet. » Les marabouts entendirent par là, selon la pente de leur esprit et la vivacité de leur foi, tout ce qu’ils voulurent : les uns, qu’en effet ils verraient, par leurs soins, la religion refleurir; les autres, et ce fut le plus grand nombre, qu’ Abd-el-Kader se proposait d’établir une sorte de gouvernement théocratique, et qu’ils allaient agir en maitres absolus. Ce qu’il y a de
bien certain, c’est qu’ils y furent tous pris. Mohammedben-Sclià lui - même, personnage d’une grande finesse, de qui je tiens ces détails et qui faisait partie de l'assemblée, en crut bonnement Ben-Arrach, et me l'avoua. Abdel -Kader, d’ailleurs , outre l’importance réelle que lui donnait l’élection des trois tribus, outre la protection des souvenirs et des travaux de son père, et l’estime que l’éclat de son courage inspirait aux guerriers , était accrédité auprès des marabouts par son intelligence qui plaisait aux ambitieux, par son savoir qui charmait les savants, par son zèle musulman et par l’irréprochable pureté de ses mœurs, qui exaltaient les plus pieux, lesquels étaient aussi les plus influents. Sur ce chapitre des mœurs, Mohammed -ben- Scbà m'a dit encore qu’avant ces événements, lorsque l’émir n’était qu’un jeune et joli cavalier, à qui rien ne présageait la hauteur de ses destinées prochaines, « lui ayant quelquefois parlé de choses dont , à la vérité, il aurait mieux fait de ne pas l'entretenir, » ce dernier, baissant les yeux , avait toujours répondu qu’il convenait de laisser de pareils discours, et que Dieu leur offrait d’autres sujets de conversation. « Etait-ce, ajoutait Ben-Schâ, assez incrédule aux vertus des marabouts, quoique marabout lui-même, était-ce pour me tromper dès lors? ne se donnait-il pas carrière en secret? c'est ce que je ne puis vous apprendre. On sait bien ce que dit Abd-el-Kader; mais (posant le doigt sur son front et secouant la tète) ce qu’il pense,... magache ! personne que lui ne le sait. »
Le jour même de l’entrevue , lorsque les chefs se dispersaient , les uns dans la plaine, les autres dans la montagne, pour en porter partout la grande nouvelle, des crieurs se répandirent par la ville, répétant partout à
haute voix : « Dieu est grand ! Dieu est grand! Arabes, sachez que le hadj Àbd-el-Kader, fils du seigneur Mahhied-Din, est notre iman pour la guerre sainte ( TJjead ) contre les chrétiens maudits. Il n’imitera point les Turcs, il ne lèvera point de contributions pour lui ; il est votre frère, Arabe comme vous. C’est notre iman pour la guerre sainte. Dieu est grand ! Dieu est grand ! Amen ! Amen ! »
Et tous les Arabes, tant ceux de la ville qui entendaient les crieurs , que ceux de la campagne , à qui les cavaliers portaient des lettres conçues dans les mêmes termes, connaissant déjà, pour la plupart, le jeune marabout, répondaient : « Louange à Dieu ! Amen ! »
C’est ainsi qu'Ab-el-Kader fut proclamé.
Chez les Arabes , la légende pousse vite sur 1 histoire. C’était une chose merveilleuse et qui battait singulièrement l’amour-propre du menu peuple de voir un Arabe à la tète des Arabes et par l’élection des Arabes. Rien de pareil n’avait eu lieu depuis l’avénemeut des Turcs. Abdel-Kader et ses familiers virent combien ces sentiments favorisaient le nouveau pouvoir, et ils ne négligèrent aucun moyen de les fortifier. On se mit donc à publier mille histoires étranges, mille prophéties, mille récits de personnages saints qui avaient entouré le berceau et l’adolescence du jeune chef, et prédit ses hautes destinées. Ces fables, accueillies et répétées avec une crédulité parfaite, contribuèrent puissamment au prestige qui entoura presque aussitôt l’émir, et qui lui permit d’étendre ses entreprises.
Bien que les Douairs et les Smélas se tinssent éloignés, Abd-el-Kader avait aussi parmi eux ses partisans; les Smélas surtout étaient assez disposés à le suivre, et quelques-uns de leurs chefs obéirent presque immédiatement
à son appel : le reste hésitait entre les avantages que leur offrait l'alliance des Français et l'horreur que leur inspirait le nom chrétien, tantôt voulant traiter avec le gouverneur d’Oran pour conserver leurs propriétés et les profits du commerce, tantôt voulant tout sacrifier, tout abandonner pour obéir aux préceptes de la religion. Mais d'une part Abd-el- Kader était bien faible et bien nouveau ; de l’autre le pouvoir des chrétiens était bien précaire; tout était incertitude et danger. Sur ces entrefaites, Abd-el-Kader, comme chef de la guerre sainte, ayant une autorité de droit sur tous les musulmans, leur intima de ne plus envoyer ni hommes, ni chevaux, ni vivres aux marchés des chrétiens. C’était le point délicat de la question. On délibéra; mais, au milieu de ce conseil agité de doutes si graves , un cri se fit entendre : « Voici les mécréants! » En effet, le général Desmichels, qui avait succédé au général Boyer, averti , Dieu sait par qui et comment, qu’une tribu se trouvait à sa portée, était sorti d’Oran et investissait les Arabes avec une force imposante. « On se battit , me dit Mohammed , et j’étais là. Les Français tuèrent des Arabes, les Arabes tuèrent des Français ; et , quand ce fut fini , il n’y avait plus à délibérer; il y avait la guerre et des morts à venger. » Les Smélas grossirent donc les forces d' Abd-el-Kader. Cependant celui-ci ne crut point à la sincérité de leur concours, et jugeant d’un ferme coup d’œil l’avenir par le passé, craignant aussi d’avoir en eux des alliés peu dociles, il les tint en suspicion, ne cessant de dire que les Smélas et les Douairs finiraient par aller aux Français.
Depuis le jour où il était entré à Mascara, y sollicitant un logement comme par charité, Abd-el-Kader n’avait pas laissé passer une heure sans s’occuper d’augmenter
son pouvoir, et à force d'accroissements imperceptibles, ce pouvoir était devenu très-grand. 11 travaillait surtout à s’attacher le peuple; nous avons vu comment il avait su s’y faire aider par les grands et par les marabouts, comment ses familiers lui attiraient les hommages d’une vénération superstitieuse. Connaissant mieux que personne la fibre populaire, il la caressa avec autant d'assiduité que de succès et d’adresse. Ne perdant aucune occasion de prêcher, soit à la mosquée, soit en public, il rappelait les musulmans à la sévère observation de la doctrine, et ne manquait jamais, surtout, de commenter les nombreux passages du Coran qui recommandent de faire la guerre aux infidèles; il écrivait aux tribus, il allait les visiter, toujours environné de livres et ne quittant les livres que pour dire son chapelet, particulièrement exact à prier en public aux heures consacrées. Séduits par cet extérieur de dévotion, les Arabes venaient de tous côtés baiser sa main, et l’on ne savait déjà plus si l’honneur était rendu au marabout ou au sultan. Peu à peu Abd-el- Kader s’entendit donner cedernier titre, il n’en a jamais eu d’autre. En effet, c'étaient les kalifesdu sultan des chrétiens qui venaient gouverner la côte ; le défenseur du pays pouvait-il être moins que le sultan des Arabes? Dans ces prédications, si Abd-el-Kader faisait intervenir le nom et l’autorité de l’empereur du Maroc, Muley-Abd-er-Ahman, chef spirituel des musulmans malékis; s'il faisait la prière en son nom, il avait soin de dire pourtant, hors de la mosquée, qu’en ce qui concernait le gouvernement du pays il n’y avait point d’autre empereur que le fils de Mahhied-Din. Ce titre flattait plus la vanité nationale qu’il ne blessait le goût de l’indépendance. Le sultan ne négligeait pas d’ailleurs de répéter aux moindres paysans qu’il était
leur frère; pauvre comme eux et le plus pauvre (l’entre eux, n’acceptant rien pour lui-même que leurs aumônes, dont le modique secours suffisait à ses modestes besoins, faisant tout le reste pour la chose publique. Son costume restait celui des pauvres, jamais il ne portait de burnous brodé; on savait qu'il avait repris un de ses proches parents sur un manteau orné de franges d’or, et que ces futilités, dont on pouvait faire des ressources pour la guerre sainte, étaient sévèrement condamnées par lui. Il se montrait accessible à tout le monde, se prêtait de bonne grâce à juger les différends qui lui étaient soumis. Ceux qui le voyaient tirer du livre précieux ces équitables sentences, émerveillés de sa sagesse, de sa piété, de son zèle, se disaient : « Certes, celui-là est bien un envoyé de Dieu, » et tous les cœurs étaient à lui.
Cependant il avait levé des contributions; les marabouts s’apercevaient qu'ils n’étaient pas tous du conseil, les grands remarquaient que ce sultan des pauvres, qui proscrivait le luxe et se contentait d’avoir un bon cheval et de bonnes armes, ne rendait pas toujours compte de sa pensée lorsqu’il commandait, mais voulait toujours être obéi, même des plus puissants et des plus fiers. Réflexions dangereuses, car déjà personne n’était plus assez fort pour désobéir. Il y eut néanmoins quelques murmures, quelques pourparlers de gens qui cherchaient à s’entendre et à se liguer. Abd-el-Kader le sut; il jeta au milieu de ces trames ébauchées le yatagan de son bourreau. Les hautes tètes qui tombèrent apprirent à tous qu'il y avait un maître. Ceux des grands qui s’étaient trop compromis cherchèrent leur salut dans la fuite, les autres acceptèrent le joug. Abd-el-Kader avait bien été proclamé chef, mais en usant du bourreau il semblait qu’il se fût sacré.
F, N ALGÉRIE
Nous allons maintenant le voir marcher en prince, châtier les tribus, exiger les impôts, faire la paix, faire la guerre, organiser ses réguliers à pied et à cheval, et s’agrandir par tous les moyens. Les préparatifs de cette puissance, aujourd'hui certaine, lui avaient coûté un an de soins et de dissimulation.
Les tribus avaient fait le vide autour d’Oran, et la garnison française, mal approvisionnée, y languissait , trop faible pour aller à vingt à trente lieues détruire la puissance naissante qui déjà l’affamait, et en tout cas paralysait son action. Nos sorties n’avaient d’autre résultat que de faire tuer quelques hommes et de fatiguer les autres, qui venaient au retour encombrer les salles, les corridors et jusqu’aux cours des hôpitaux. On commençait à parler d’Abd-el-Kader comme du maître du pays. Le général Desmichels, tenté par des Juifs qui espéraient de grands profits , et désirant surtout se faire rendre quelques prisonniers français , résolut de traiter avec le jeune chef, qu’on appelait alors chez nous le bey de Mascara. Il fit les premiers pas. Une lettre où il n’était question que du rachat des prisonniers, fut écrite à Abd-el-Kader, qui se montra tout d'abord fin politique en recevant mal une ouverture si flatteuse pour lui. Il répondit, mais pour nous reprocher le sang répandu, les femmes, les enfants victimes de nos surprises, et tous les malheurs de la guerre. Sa lettre ne satisfit pas le général Desmichels, mais elle le séduisit : nous n’étions pas alors familiarisés avec les grands sentiments delà diplomatie arabe. Une seconde dépêche, plus explicite que la première, partit d’Oran : elle commençait cà disserter sur les avantages et les douceurs de la paix. Abd-el-Kader ne se montra pas plus empressé. Sans s’expliquer catégoriquement au sujet
des prisonniers , il laissa percer dans sa réponse , longtemps attendue, l’intention de les rendre. Le général crut avoir affaire à Malek-Adel ; il poussa la négociation avec une ardeur visible. La paix, était certainement désirable, et nous ne nous trouvions guère en état de faire autre chose ; néanmoins les Juifs qui entouraient le général français , profitant d'une inexpérience trop naturelle pour qu’on ait besoin de l’excuser, lui firent commettre quelques fautes de conduite assez graves, en exagérant à ses yeux , et la force d’Abd-el-Kader, qu’ils avaient fini par mettre à la tête de dix -sept cent mille hommes, et la difficulté de traiter avec un pareil potentat. Abd-el-Ivader, encore mal assis, sans autorité sur les riches tribus du Chélif, inquiété par Mustapha et ses Douairs, avait grand besoin d’une trêve; les Juifs en savaient là-dessus plus long qu’ils n’en dirent au général Desmichels, homme intègre et brave officier, mais diplomate novice. Enfin l’Arabe voulut bien s’expliquer en termes plus clairs ; il demanda qu’on lui soumît les termes d’une convention , et chargea de ses pouvoirs ce même Miloud -ben-Aracb dont nous avons déjà parlé, que nos généraux et nos ministres ont depuis vu plus d’une fois à l’œuvre, et qui cache sous des dehors ordinaires beaucoup de ruse et de sagacité. Comme les Arabes naissent cavaliers, on dirait qu’ils naissent diplomates. Quelques articles furent rédigés en hâte, et cinq Français allèrent sans escorte les porter à Miloud , qui était resté à deux lieues de la ville avec cent cavaliers gharabas. Nos Français se fiaient complètement à la loyauté des Arabes; à force de bravoure, leur démarche avait de la dignité. Deux J uifs influents se joignirent en qualité d’interprètes à ces coureurs d’aventures. Ils flairaient des bénéfices ;
la paix leur en procura véritablement d’assez gros , sans compter ceux qu’ils tirèrent de la négociation.
Deux jours après, Miloud se rendit lui-même à Orau. 11 éleva très-haut les prétentions de son maitre, demandant qu’on lui remit Arzew d’abord, et ensuite Mostaganem. Le général Desmichels ne pouvait pas et ne voulait pas y consentir; cette demande fut écartée. On sait quels autres avantages il lit à l’émir : l’alliance de la France contre ses ennemis, les fournitures d’armes et de munitions de guerre, le monopole de l’exportation des grains par le port d’ Arzew, etc. Abd-el-Kader reçut ce traité sur le bord de l'Habra, où il s’était tenu pendant, la négociation.
La première entrevue du général Desmichels avec Miloud fut signalée par une conversation qui fit voir que les Arabes connaissaient dès lors parfaitement la limite de nos efl’orts. « Ma résolution était bien arrêtée , dit le général ; je demandais des renforts pour avoir dix mille hommes; avec ces forces je serais sorti et j’aurais tenu la campagne pendant un mois. N’ètes-vous pas convaincu, Miloud , qu’Abd-el-Kader devait être alors nécessairement anéanti? » Miloud hocha la tète; et, après quelques instants de silence, il répondit avec une certaine dignité : « Je conviens que nous n’étions pas en état de vous tenir tète; aussi n’aurions-nous pas engagé une lutte inégale. Nous aurions reculé, s'il l’avait fallu, jusqu’au désert, en y poussant nos femmes et nos troupeaux; sans cesse nous vous aurions harcelés sans vous combattre; et ensuite, quand le mois se serait écoulé, quand vous n’auriez plus eu de vivres, qü’auriez-vous fait à votre tour, général? C’est alors que nous vous eussions attaqués de tous côtés. »
L’exécution du traité, particulièrement dans sa partie commerciale, devint la source de difficultés inextricables : elle lésait les intérêts des négociants français et ceux des Arabes. Quand les Arabes se plaignaient, les gens d’Abdel-Kader leur donnaient des coups de bâton; quand les plaintes venaient des Français, il fallait bien les entendre, mais on ne pouvait y faire droit sans se brouiller avec l’émir : de là un malaise et des réclamations continuelles. On put dès lors prévoir que la paix ne serait pas de longue durée. On eut recours à quelques ruses pour détruire le monopole imprudemment créé en faveur de l’émir; il fut plus rusé et plus hardi pour le maintenir en effet.
Aux termes du traité, Abd-el-Kader pouvait envoyer et envoya un consul à Oran. Lorsqu’il lui a fallu des agents pour traiter directement avec l'autorité française, il a choisi des Arabes civilisés, des diplomates capables de se conduire habilement et poliment, comme Miloud; lorsqu’il a dù se faire représenter parmi les populations, dans nos villes , il a pris des fanatiques , qui , sans jamais vouloir rien concéder à nos usages , se sont appliqués à manifester au contraire leur haine et leur mépris pour nous. Le consul d’Oran fut un marabout d'ordre secondaire, ignorant, emporté, mais pèlerin de la Mecque et zélé pour l’islamisme, Hadj -Habib. Les Juifs le circonv inrent et tirent son éducation consulaire : dans les mains d’un Juif, un Arabe, si grossier qu'il soit, fait toujours des progrès rapides. Habib s’empara de plusieurs attributions dont il pouvait abuser, et ses prétentions n'eurent plus de limites. Abd-el-Ivader lui avait enjoint, ainsi qu’à ses autres agents, d’empêcher le retour à Oran et à Mostaganem des musulmans émigrés, dont le nombre, pour Oran seulement, s'élevait à plus de dix mille. Hadj-
Habid ne négligea pas ce devoir. Non content de s’opposer à la rentrée des émigrés, il travailla fort activement à faire partir le peu d’ouvriers maures qui s'étaient fixés chez nous: Abd-el-Kader projetait de grands travaux pour lesquels il avait besoin d’eux. La mairie d’Oran refusant de prêter son concours aux vexations qu’imaginait le consul, on vit alors une chose bien étrange. Cet homme, contrairement à nos lois de police, mais surtout contrairement à la loi de notre honneur, reçut directement de l'autorité militaire le pouvoir de faire écrouer les Arabes à la prison civile, sans autre forme que le bâton de quatre nègres h son service , qui allaient par les rues et les maisons arrêter ceux qu’il leur avait désignés. Ainsi Abd-el- Kader n’était pas sultan uniquement dans les tribus, il l’était bel et bien chez nous. On conçoit quelles idées les indigènes qui voyaient tous ces événements devaient se faire du pouvoir de l'émir et de la faiblesse de la France.
Pendant que ces choses se passaient à Oran, une petite légation française, à la tète de laquelle se trouvait un chrétien de Syrie nommé Abdallah , ancien mameluk devenu chef de bataillon, arrivait à Mascara sous le titre un peu trop pompeux d’ambassade. Le rapport des faits et gestes de cette ambassade, rédigé en forme de journal avec une extrême naïveté, fait voir que l’engouement du général Desmichels pour Abd-el-Kader étaitgénéralement partagé. Aussitôt qu'elle eut mis pied à terre, l’ambassade alla visiter l’émir, qui la reçut dans la salle du trône, où se trouvaient rangés les fusils français dont on avait fait présenté Abd-el-Kader lors de la conclusion du traité. Assurément le fils de Mahhi-ed-Din lui-même ne se doutait pas du nom dont on baptisait la chambre blanchie à
la chaux où, accroupi sur une natte, il daignait accueillir poliment l’hommage de ses vainqueurs.
Les fonctions du commandant Abdallah étaient loin d’être aussi étendues que celles de Hadj -Habib. On lui faisait des visites, on lui en rendait , et il était témoin de l’activité d’Abd-el-Kader sans en prendre le moindre ombrage; au contraire, il y applaudissait: c’était le vœu de ceux qui l’avaient envoyé de voir toutes les tribus françaises soumises à l’autorité du sultan. On croyait encore avoir fait une paix avantageuse, tant l’homme s’abuse aisément sur la portée de ses œuvres et répugne à connaître qu’il s’est trompé.
Un mouvement extraordinaire régnait à Mascara. Tous les jours quelques grands personnages arrivaient ou partaient pour divers points de la province. Les uns allaient surveiller, prêcher, combattre des tribus encore insoumises; les autres, apaiser les dissensions qui s’élevaient entre celles qui s’étaient attachées au parti de l’émir. Les envoyés de l’empereur du Maroc apportèrent des présents (30 mars 1834), et en remportèrent d’autres, probablement ceux qu’Abd-el-Kader avait reçus de nous, objets de luxe peu nécessaires sous la tente. Ils emmenèrent aussi des déserteurs espagnols de la légion étrangère , dont Abd-el-lvader fit cadeau à son auguste allié, sans se mettre en peine de la présence de notre ambassadeur, qui était justement là pour faire rendre les déserteurs, et qui ferma les yeux.
Au milieu des soins de la politique et du gouvernement, la justice de l’émir fonctionnait avec régularité. Le journal de l'ambassade note, à la date du 6 avril, l’exécution d’un Arabe pendu à la porte du marché pour avoir volé. Lorsque la corde, attachée à une pièce de canon qui dépas*
sait le mur, fut passée au cou du condamné, les bourreaux lui firent faire la prière, puis le poussèrent au bas du rempart. Le cadavre resta exposé pendant trois jours.
C'était surtout dans l’accomplissement des devoirs religieux qu’Abd-el-Kader se montrait exact. Tous les vendredis il sortait du palais pour se rendre solennellement à la mosquée. Huit chaouchs l’escortaient, un kaid marchait devant lui. Le peuple ne manquait jamais de l'attendre à sa porte et de le suivre respectueusement jusqu’au temple, où, après avoir prié comme fidèle, il enseignait comme prêtre, traitant des affaires publiques dans le sens qui convenait aux nécessités du moment. Aucun cri n'était jeté sur son passage; mais la dignité de son maintien, la simplicité de son costume charmaient toute cette foule, lin jour, comme la sécheresse désolait les champs , il sortit tète et pieds nus pour aller faire des prières, afin d'obtenir qu’il tombât de l'eau; et il ordonna que les Juifs, précédés de leur rabbin , joignissent leurs supplications à celles des musulmans. Au retour de la mosquée, ayant reçu la visite de l’ambassade, il se montra plus familier qu'il ne l’était d’ordinaire. 11 interrogea le commandant Abdallah sur la religion chrétienne, se faisant expliquer, dit le journal, dans le moindre détail et ses bases et ses coutumes. Dieu sait comment le digne commandant se tira de l'entretien. « Abd-el-Kader lui demanda s’il avait vu Dieu, et de quelle couleur il était ; comment il se pouvait qu’il fût partout et qu’il vit tout. Le commandant le lui expliqua, et il parut fort étonné, ajoutant une foule de questions auxquelles le commandant ne put répondre , autant pour conserver sa dignité que par respect pour l’autorité du sultan. » Je croirais volontiers, d'après ce passage, qu’Abd-el-Kader a tout simplement voulu se
moquer de l’ignorance de l’ambassadeur. Il est probable que le vendredi suivant les réponses de ce dernier auront servi de thème , en pleine mosquée, aux railleries et aux imprécations du marabout contre l’idolâtrie et l’impiété des chrétiens.
Mais le commandant avait d’autres connaissances dont l’émir tirait meilleur parti : il l’employait à la formation et à l’instruction du premier noyau de ses troupes régulières, composées alors de quelques centaines d’hommes, infanterie et cavalerie. L’idée même de posséder une force permanente lui venait de nous: c’étaient des déserteurs de la légion étrangère qui apprenaient aux Arabes le maniement du fusil, et l’ambassadeur les faisait manœuvrer pour occuper ses loisirs. Le général Desmichels, àqui l’on rendait compte de tout, écrivait à Abd-el-Kader pour le féliciter des heureuses dispositions de ses sujets , et lui promettait de lui donner, lorsqu’il le verrait et qu’il aurait pu apprécier les dispositions de ses troupes, des conseils qui pourraient leur convenir, et qui seraient dictés par une longue expérience de la guerre : cette incomparable bonne foi décourage le blâme. Abd-el-Kader en riait sans doute, et ne négligeait pas d’en profiter. Le commandant Abdallah trouvait en lui un élève remarquablement apte à profiter de ses leçons.
Deux ennemis sérieux luttaient encore contre Abd-el- Kader dans l'intérieur du pays : les Douairs avec une fraction des Smélas, commandés par Mustapha; et les tribus du Cliélif, ayant à leur tête Sidi-Lareby, personnage influent, jaloux de la puissance nouvelle, et résolu à la renverser. Le 10 avril Abd-el-Kader partit de Mascara pour détruire ces rebelles. Sa sortie fut brillante. Il montait un superbe cheval ; à sa gauche un officier portait le
parasol, emblème de la dignité souveraine; à sa droite se tenait l’agha ou généralissime, Abi-Boualem. Plusieurs étendards de diverses couleurs, au milieu desquels se déployait l’étendard vert de l’islamisme, l'entouraient; il était accompagné de sa musique, autre attribut de commandement; à sa suite marchait une cavalerie nombreuse. 11 rencontra d’abord les Douairs, les mit en fuite et se dirigea sur Tlemcen, dont il voulait enlever la forteresse, occupée par des Turcs et des Coulouglis; mais, enflé de sa victoire, il campa sans précaution sur un terrain peu susceptible de défense; il s’y endormit vainqueur, et se réveilla vaincu. Aumilieudela nuit, Mustapha, qui avait eu le temps de réunir tous ses alliés, tomba sur le camp sans défense et le mit en déroute: il s’en fallut de peu que cette nuit ne terminât les destins de l’émir. Malgré le courage héroïque avec lequel il combattit, il ne put rallier son monde, et tous les cavaliers d’une tribu importante l’abandonnèrent. Ceux qui étaient restés à côté de lui, voyant le danger, le pressaient de se retirer; il les traita de lâches et continua de se battre : on crut un moment que, désespéré, il voulait mourir sur le champ de bataille. Enfin son cheval ayant été tué, il prit la fuite, abandonnant ses bagages, ses trésors, ses armes et une pièce d’artillerie. Le lendemain, il revint à Mascara, et, bravant la fortune contraire, il voulut que son entrée fût aussi brillante que l’avait été sa sortie. Le canon du fort le salua comme s’il avait triomphé. En effet, déjà Mustapha, n’espérant rien du côté des Français, qui avaient naguère repoussé toutes ses avances, et attendant moins de secours encore des tribus, avait demandé pardon de sa victoire. 11 offrait à l’émir de lui rendre tout ce qu’il lui avait enlevé, et d’y ajouter un cadeau de trente mille
boudjoux. Abd-el-Kader ne daigna pas même entendre les envoyés qui venaient, protégés par le drapeau d’un marabout, le solliciter d’agréer les excuses et d’accepter les offrandes du rebelle; mais il poussa avec activité les préparatifs d’une nouvelle expédition. Au bout d’un mois il reprit la campagne, à la tête d'une nombreuse cavalerie que de nouveaux contingents ne cessèrent d’accroître pendant sa marche; s’attaquant d’abord au parti de Sidi- Lareby, il prit la petite forteresse d’El -Bordj , s’empara de la ville deKalaah, et ruina, par plusieurs autres avantages et par la mort de plusieurs chefs, les espérances de son compétiteur. Toutes ses mesures furent bien prises et hardies, toutes ses marches rapides; des tribus importantes res’ées neutres jusque-là se réunirent sous son commandement et lui jurèrent fidélité. De son camp, devenu si nombreux qu’il était obligé de le diviser en cinq parties, il envoyait à la légation française, restée à Mascara, le bulletin de ses succès. De nouveaux ambassadeurs de Muley-Abd-er-Ahman étaient venus le rejoindre et l’accompagnaient partout. Ils admiraient son courage, son talent, sa piété, et peut-être que les dépêches où ils racontaient tant de triomphes étaient commentées avec plus de soucis dans les murs du Maroc que dans ceux d’Alger ou d’Oran,où l’on se réjouissait naïvement de voir Ahd-el-lvacler « consolider son pouvoir, étendre son influence et affermir une paix qui nous permettrait de multiplier nos relations avec les Arabes et de les amener graduellement à la civilisation. » Certainement le moindre chef-d'œuvre de la diplomatie du jeune émir n'est pas d’avoir fait concourir à la formation et à l’accroissement de sa puissance deux empires qui devaient également la redouter, et entre lesquels, à ne considérer
que le caractère des peuples et la marche naturelle des choses , il occasionnera un jour des querelles que l’un et l’autre ont le plus grand intérêt cà éviter.
Mustapha n’était pas encore vaincu, mais il était seul ; l’empereur du Maroc lui ordonnait, comme pontife, de se soumettre, et il reculait devant Abd-el-Kader, en renouvelant chaque jour la demande cl'un pardon que celui-ci ne voulait pas accorder. Enfin l’émir l’atteignit, le mit en déroute, et lui pardonna alors. Néanmoins Mustapha ne se fia pas à cette clémence. Battu, blessé, pillé après sa défaite par le plus grand nombre des siens, qui l’abandonnèrent aussitôt et passèrent à l’ennemi, il se jeta eu toute hâte dans la citadelle de Tlemcen, et fit bien.
Vingt et un coups de canon annoncèrent à Mascara ce dernier succès. Le peuple, convoqué par les crieurs publics, se rassembla sur la place, où vingt têtes de Douairs étaient exposées. Hommes, femmes, enfants, vieillards se pressaient pour considérer de plus près, pour toucher ces dégoûtants trophées, qu’ils chargeaient d’imprécations, maudissant cà la fois les instruments de la tyrannie ancienne et les adversaires du maître nouveau. Le cadi vint ensuite, et lut cà haute voix une lettre d’ Abd-el-Kader, qui rendait compte lui-même du triomphe de ses armes. La foule écouta dans un silence profond; mais chaque fois que le lecteur faisait une pause, toutes les voix, s’élevant ensemble, répétaient avec enthousiasme le même cri, le même vœu : Amdullah! Que Dieu lui donne la victoire !
Tels furent les commencements d’Abd-el-Kader. Le serait faire une histoire de la domination française en Algérie que de le suivre plus longtemps dans le détail de ses continuelles entreprises. Nous en avons dit assez pour
montrer qu'il n’est pas un ennemi vulgaire. Son système à l’égard des tribus fut de réduire par la force celles qui hésitaient à le reconnaître, et plus tard à le servir; et de les punir, après les avoir vaincues, par de lourds impôts. 11 employa contre elles, il emploie toujours les armes et la ruse; mais la persuasion et le sentiment religieux l’ont encore mieux aidé. Qui forçait tant de Maures, tant d’Arabes, à l’abri de ses coups dans nos villes (j’en excepte celle d’Oran , oii tout pouvoir semblait être laissé à sou consul), d’abandonner leurs familles, leurs biens , à quoi ils sont si attachés, pour aller le retrouver, soit pendant la paix, soit pendant la guerre? Lorsqu’en 1834 le choléra eut dépeuplé Mascara , Abd-el-Kader enjoignit aux habitants de Mazagran de venir s’établir dans sa capitale : tous obéirent. On l’a regardé comme un saint ; là fut, et sera tant qu'il aura vie, le principal élément de son pouvoir. Aucun de ses chefs ne l'a trahi ; parmi ces populations, dont beaucoup sont lasses delà guerre, et qu’il oblige à combattre toujours, il y a des révoltes, il ne s'est pas trouvé un assassin. Abd-el-Kader, au milieu de ces barbares pour lesquels sa gloire est devenue un fléau, et dont il a fait périr sur le champ de bataille ou parla main de ses bourreaux, les amis, les frères et les enfants, est plus en sûreté que le roi des Français dans les rues de Paris : il est vraiment sacré.
Aussi ce levier de la foi religieuse, dont il connaît la puissance, est-il sans cesse entre scs mains. On peut dire que chez lui tout se fait au nom de Dieu. Le règlement qu’il a donné à ses troupes régulières est presque un catéchisme, tant le Coran y est invoqué. Chaque chapitre est précédé d’un préambule théologique, ou terminé par une prière; une profession de foi est gravée
sur sa monnaie (1); chaque jour il prêche dans son camp ; ses lettres aux tribus ne parlent, n’avertissent, ne commandent qu’en s'appuyant sur un texte sacré. Dans les traités qu’il a faits avec nous, jamais il n’a manqué de stipuler pour la religion.
Ses mœurs sont conformes à sa croyance, ou, pour mieux dire, meilleures que sa croyance. Il est fidèle époux , exact observateur de toutes les pratiques ; il a su même se montrer ennemi généreux. La plupart des Français qui ont été ses prisonniers se sont loués de lui. Peu à peu il a renoncé à les convertir par la force , et , chose étrange, on l’a vu contraindre ses agents à leur laisser observer le repos du dimanche , qui est violé chez nous.
Ces qualités réelles ont fait de l’émir le prophète, on pourrait dire l’idole de tous les musulmans. La vénération qu’il leur inspire ne va pas chez tous jusqu’à se sacrifier pour lui, mais elle a jusqu’à présent suffi à nous tenir en échec. Si nous parvenons à détruire Abd-el- Kader, on pourra dire non-seulement que nos armes ont fait un grand prodige, mais aussi que la foi musulmane s’est immensément affaiblie, et que ce peuple, fanatique encore, ne l’est plus assez pour fermer ses yeux et son oreille aux lumières et aux accents de la vérité. Puissions-nous le comprendre, et ne pas laisser retourner de nouveau ces populations à leur faux culte, moins par estime pour lui que par besoin de croire et par mépris de notre incrédulité !
(1) Abd-el-Kader avait fait faire une misérable monnaie de cuivre, grossièrement frappée, dont la valeur est nulle. Sur les fels on lit : La religion aimée cle Dieu est l'islamisme; sur les mouzounas: Je remets tout à Dieu, car il est le meilleur des oukils (chargés d’affaires ).
l’évêque et le clergé.
M. Dupuch avait été destiné par sa famille à la magistrature. Ses études achevées, on le laissa à Paris pour faire son droit. Il employa saintement sa jeunesse, uni à des amis de son âge qu'animait un zèle admirable, et dont plusieurs sont entrés depuis dans les ordres sacrés et sont devenus évêques, entre autres Mgr l’évêque actuel de Langres , Mgr de Blanquart , archevêque de Rouen, etc. Tous s’occupaient gaiement de bonnes œuvres. Ils priaient en commun, allaient en commun visiter les malades, exhorter les prisonniers, faisaient ensemble des pèlerinages, l’hiver, à pied, surtout pendant le carnaval. Au nombre de cent et plus, le chapelet à la main, ils se rendaient jusqu’au mont Valérien, où ils priaient pour Paris plongé dans ses saturnales. Après avoir passé une partie de la journée devant l'autel, ils faisaient un modeste repas composé des provisions emportées dans les poches. Au milieu de tout cela un geste, un mot provoquaient des rires sans fin: et en vérité quelle raison avaient ces âmes innocentes d’être tristes I la gaieté allait parfois jusqu’à l’espièglerie. Les réunions se tenaient chez de bons missionnaires qu’on s’amusait à réveiller en se pendant à la clochette du monastère, ou à effrayer en descendant du cénacle à cheval sur la rampe de l’escalier.
Ces beaux coups se faisaient le lendemain du jour où l’on avait été entendre deux ou trois prédicateurs, et quelquefois le jour même : ce qui n’empèchait pas qu’on ne fût chaste, sobre, dévoué, et qu’on ne donnât aux pauvres la plus grande partie de la petite rente que la famille accordait pour les menus plaisirs et même pour les strictes nécessités.
Dès ce temps-là le jeune Dupucli se sentit une commisération infinie pour les pauvres enfants abandonnés, particulièrement pour les petits Savoyards, en faveur desquels il fit depuis de si belles œuvres. Il les recueillait, formait des associations pour venir à leur aide, s’engageait à tout, acceptait tout, et ne savait plus comment sortir des embarras qu'il s’était créés. Mais l’aspect d'un de ces malheureux enfants était plus fort sur lui que tous les conseils de la raison, et, déjà chargé outre mesure, il prenait encore celui-là, et celui qui venait ensuite.
Cette tendresse pour les Savoyards lui inspira le désir d’aller vénérer à Annecy les reliques de saint François de Sales. Il voulait en même temps, par l'intercession de ce grand saint, obtenir quelques lumières sur sa vocation encore obscure. Son dessein était bien d’entrer dans les ordres, mais tantôt il le désirait plus, tantôt il le désirait moins. Sa famille lui demandait de rester dans le monde.
Arrivé à Genève, toujours si solitaire pour le voyageur et l'étranger, il s’y enferma pour y réfléchir plus sérieusement sur l’emploi qu'il ferait de sa vie. Ainsi ce fut dans une chambre d’auberge, au milieu de la ville de Calvin, que le jeune homme qui devait être plus tard et bientôt même évêque d’Alger (qui pouvait alors penser qu’ Alger allait avoir un évêque 1 ) commença à regarder en face les redoutables obligations du ministère sacerdotal.
Après quelques jours donnés à ces méditations, dirigées par les conseils de l’illustre curé de Genève, M. l’abbé Yuarin, instrument d’une résurrection plus difficile peutêtre que celle de l’Algérie, le jeune voyageur se rendit à Annecy, Par je ne sais quelle erreur, assez justifiée alors, la police sarde le prit pour un commis voyageur chargé de répandre les idées libérales. A peine arrivé, il reçut l’ordre de partir, s’il ne voulait être reconduit à la frontière par la gendarmerie. 11 y avait dans cette rigueur de quoi faire peur à un bon et naïf jeune homme. M. Dupucli ne manqua pas de s’effrayer, il promit de s’en aller sur l’heure. Pourtant il lui paraissait bien dur de ne pas voir le tom beau du saint : il courut remettre au curé d’ A unecy des lettres de recommandation dont il était chargé. Nouvel embarras: ce curé, par une méprise plus étrange que celle de la police, le prit à son tour pour un aventurier, le reçut fort mal , et finalement, refusant de l’écouter, le mit à la porte. Le pauvre jeune pèlerin, le cœur gros, comme on pense, se hasarda néanmoins jusqu’à franchir le seuil de l’église, et, n’osant plus parler à personne, chercha tout seul le tombeau de saint François. Hélas! il ne le put trouver ! Alors il perdit patience, et, voyant qu’il faudrait s'enfuir non-seulement saus avoir entendu la sainte messe comme il se l’était proposé, mais encore sans pouvoir se prosterner devant les reliques bienheureuses qu’il était venu voir de si loin, il se laissa tomber à genoux dans un coin obscur de l’église, fondant en larmes. En ce moment passa un prêtre qui lui demanda ce qu’il avait à pleurer ainsi. M. Dupuch conta son aventure. Touché du chagrin qu’il laissait voir, ce prêtre le conduisit aux reliques de saint François, et le laissa les vénérer tout à son aise. Après quoi, le cœur bien remis,
notre pèlerin reprit en hâte le chemin de Genève, croyant avoir à ses trousses le corps entier de la gendarmerie sarde.
Cependant les doutes de M. Dupuch n’étaient pas dissipés, ou du moins il ne sentait pas qu’ils le fussent. Il avait besoin , pour se décider, de l’autorité du prêtre qui gouvernait sa conscience. C’était feu M. Borderies, depuis évêque de Versailles. 11 alla le trouver à la veille d’une grande fête, et l’entretint pins longtemps encore que de coutume de ses anciens désirs. M. Borderies le renvoya à un an. Ce long terme assigné à la décision d’un point si important désola le fervent jeune homme. Sa vocation, si incertaine encore la veille , se manifestait maintenant de manière à ne plus lui laisser de repos. Il alla , pour se calmer, entendre àSaint-Étieune-du-Mont un pieux et illustre missionnaire, M. Bozan. Au moment où M. Dupuch entrait dans l’église, le prédicateur prononçait ces mots : « Lorsque les saints arriveront au ciel , ils pous- « seront un cri d’étonnement, d’admiration et d’ivresse, « et ce sera toujours ainsi ! » Il n’écouta pas davantage ; il revint troublé de regrets, de désirs et d’attente; il craignait que dans l’intervalle d’un an ses parents ne lui fissent faire vers le monde un pas qui lui serait décisif. Il passa la nuit dans ces angoisses , et ne retrouva que le lendemain, à la sainte table, un peu de calme, qui fut de courte durée ; car, étant allé ensuite à la grand’messe à Saint-Sulpice, une émotion si vive le saisit, que, s’agenouillant à l’entrée de l’église, sous l’orgue, il fut obligé de couvrir son visage de ses deux mains pour cacher ses larmes et contenir ses sanglots. Oubliant tout au monde dans cette effusion d’amour, il ne s’aperçut que l’office était fini que quand la plus grande partie du jour fut écoulée. O grâce de la prière et des larmes ! là où la force
de l'homme s’épuise, grandit la force de l'amour. Le jeune chrétien alla retrouver son confesseur. « Non , lui dit-il , mon père, je ne dois pas attendre une année encore! »> Et, tout ému de son espérance, tout baigné de ses inépuisables larmes, il lit une vive peinture de ce qui se passait en lui. 3F. Borderies le regarda un moment en silence; puis tout à coup : « A genoux, mon fils, lui ditil, et souviens-toi ! L’autre jour je t'ai renvoyé, je devais le faire alors. 3Iaintenant je ne t’arrête plus. Ya où Dieu t'appelle; va en paix. » Le surlendemain 31. Dupuch entra au séminaire d’Issy. Il y retrouva ses confrères, ses camarades de l’école de droit et des réunions de charité : l'un d’eux était 31. de Ravignan. C’était en 1822, un mois après le voyage d’Annecy.
Un jour, dans une de ces récréations du séminaire qui sont si franches et si gaies, on se renvoyait mutuellement des accusations bouffonnes. « Dupuch, dit quelqu'un, veut être pape. — Non, répondit- il, évêque d'Alger. » C’est qu’en effet il voulait être missionnaire, et quelle est la terre si funeste, si meurtrière et si bien défendue où le missionnaire ne puisse être appelé à souffrir et à mourir !
La vie sacerdotale de l’abbé Dupuch fut celle d'un bon prêtre, c’est assez dire. Missionnaire, il apprit ce que Dieu peut faire, et veut faire, et fait souvent pour sauver les hommes. Si l’impiété savait (mais que sait -elle?) ce qu’est la vie d’un missionnaire, elle ne s'étonnerait plus d’en voir toujours, d'en voir partout, malgré les fatigues qu’ils s’imposent, malgré les déboires don ton les abreuve, malgré les supplices par où l’on veut les épouvanter et les détruire. Des événements miraculeux les entourent ; les coups multipliés de la grâce frappent autour d’eux la multitude des âmes; ils sont habitués cà voir les pécheurs les
plus endurcis sortir de leur endurcissement, et les populations les plus féroces s’adoucir sous leur main qui bénit. Ils bravent les difficultés pour les avoir toujours vues disparaître, car c’est les faire disparaitreque d’en triompher; ils bravent les menaces, parce qu'ils ne craignent point la mort, ou la désirent comme un succès. Ainsi s’entretient et s’anime en eux cette foi qui transporte les montagnes.
Ce fut par une lettre de Mgr Garibaldi , internonce du saint-siège, que Mgr Dupuch apprit à Bordeaux son élection; bien étonné surtout du siège où on l’appelait, car il n’avait pas encore été question d’un évêché à Alger. On le pressait d’accepter; il se hâta de consulter son archevêque, Mgr Donnet, et le surlendemain, à la nuit, dans une pauvre maison de campagne où il s’était réfugié pendant un orage, en proie à des émotions écrasantes , il écrivit, à genoux, au saint- père, qu’il obéissait. A peine était -il de retour à Bordeaux, qu’une dépêche télégraphique le demande sur-le-champ à Paris. Il part, arrive chez l’internonce, qui le conduit aussitôt à M. Molé, président du conseil, à M. Bartlie, ministre des cultes; lui fait ensuite chercher des témoins pour ses informations, écrire la profession de foi, prêter serment à l’Église, et ne le laisse partir qu’après l’accomplissement de ces formalités. Les informations furent promptement adressées à Rome, un consistoire tenu, Mgr Dupuch préconisé, et les huiles expédiées de Borne à Paris avec la même célérité (1).
(1) Voici un passage de la bulle d’institution canonique adressée à l’évêque d’Alger. Les enfants de l’Église entendront avec joie la douce majesté de son langage.
«Grégoire, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à notre cher fils
Lorsque ce nouvel évêque de l’Afrique, ce premier évêque de l’Algérie, ayant reçu à Rome les plus amples bénédictions du père commun des fidèles, qui le chargea de pieux présents, aperçut de loin les minarets de sa ville épiscopale; lorsque au bruit du canon (l’église d’Alger n’avait pas de cloches encore) il toucha le sol de son diocèse; lorsque entouré des flots de ce peuple étrange, qui était son peuple, il franchit le seuil de la mosquée où fou adorait Jésus-Christ, quels impétueux mouvements d’amour, de crainte, de foi, d’espérance, durent envahir son âme! 11 me disait tout à l'heure, causant avec
Antoine - Adolphe Dupuch, élu évêque de l’Église de Julia - Césarée ou d’Alger, salut et bénédiction apostolique.
« . Après avoir attentivement délibéré avec nos vénérables frères les car¬
dinaux de la sainte Église romaine, sur les moyens de préposer à cette Église de Julia - Césarée ou d’Alger, une personne utile et capable de produite des fruits ftp salut, nous avons enfin tourné les yeux de notre âme vers vous. Nié dans la ville de Bordeaux de parents catholiques et honorables , parvenu à la trente -neuvième année de votre âge, depuis longtemps prêtre et vicaire général au spirituel de notre vénérable frère l’archevêque de Bordeaux, vous avez ouvertement professé la foi catholique, conformément aux articles depuis longtemps définis par le siège apostolique; Louis- Philippe , roi, vous a présenté à nous par ses lettres pour occuper ce siège , et des témoignages dignes de foi nous ont fait connaître votre gravité, votre prudence, votre science, vos habitudes vertueuses et votre expérience éclairée des fonctions ecclésiastiques.
« Toutes ces choses étant pesées avec l’attention qu’elles méritaient, nous vous avons agréé, nous et nos frères les cardinaux de la sainte Église romaine, à cause de votre mérite , qui nous en faisait un devoir; et, d’après le conseil de ces mêmes frères, par notre autorité apostolique, nous pourvoyons à l’Église de Julia -Césarée ou d’Alger, nous vous préposons à elle comme évêque et pasteur, et nous vous remettons pleinement le soin, le gouvernement et l’administration de cette Église de Julia - Césarée ou d’Alger, tant au spirituel qu’au temporel. Nous confiant en celui qui donne la grâce et accorde la récompense, nous espérons que, le Seigneur dirigeant vos actes, l’Église de Julia- Césarée ou d’Alger sera utilement conduite sous votre heureux gouvernement, et que, dirigée avec bonheur, elle prendra d’heureux accroissements au spirituel et au temporel.
« Recevez donc avec une émotion empressée le joug du Seigneur qui est mis sur vos épaules, et efforcez- vous de vous acquitter de cette administration et de ce gouvernement avec tant de sollicitude, de fidélité et de prudence, que l’Église de Julia-Césarée ou d’Alger puisse se réjouir de la prévoyance de son chef et de son administration féconde en heureux résultats, que vous - même vous méritiez de plus en plus, outre l’éternelle récompense, notre bénédiction, notre bienveillance, et la reconnaissance de votre Église. >t
moi sur la terrasse de son palais, dans le frais silence d’une de ces belles soirées d’Afrique, en face de cette mer soumise à la France, en face de cette même église dont le minaret, maintenant surmonté d'une croix, se montrait cà nos yeux à la lueur des étoiles; il me disait qu’il avait pensé à tout cela avec un mélange de sentiments inexprimables: qu’il était à Alger, qu’il y était dans sa cathédrale, qu’il succédait à saint Augustin ; que le premier, comme évêque, il revenait sur cette terre après quatorze siècles; et que, répétant cette parole du psaume: Qui habüare facil slerilem in domo, matrern fiUorum lœtantem, il avait béni Dieu et pleuré de tout son cœur. Hélas! que d’autres larmes il a dû verser !
Évêque sans clergé , au milieu d’un peuple infidèle ou incrédule, un des premiers actes de son autorité épiscopale dut être d’interdire deux des rares prêtres dont il pouvait disposer. Appuyé par les autorités les plus hautes : à Paris, par le roi, par la reine, par le ministre ; à Alger, par le gouverneur général ; mais ayant contre lui une bureaucratie intraitable, qui, soit à Alger, soit à Paris, est la même partout; repoussé par l'indifférence des riches; trop pauvre, malgré les dons nombreux des fidèles de France, pour pouvoir assister tant de pauvres qui venaient frapper à sa porte; soigneusement tenu en dehors de tout conseil administratif, et n’étant lui-même que le plus tracassé de administrés; séparé des soldats, comme nous l’avons vu; bientôt suspect de nuire h nos progrès auprès des musulmans, à qui l’on veut absolument que sa mission fasse ombrage, il ne tarda pas à s’apercevoir que l’évêque d'Alger n’était que le curé d’une de ces paroisses de France où le conseil municipal, regardant le culte comme une charge inutile du budget, ne veut jamais
ni rebâtir le presbytère, ni réparer l’église, ni surtout permettre que le pasteur paraisse hors de la sacristie, dans laquelle on se réserve d’aller le tourmentera plaisir.
Cependant M. le maréchal Valée avait compris que la religion était appelée à faire quelque chose en Afrique, et que là où la France planterait une croix , elle resterait plus longtemps que là où elle porterait seulement un drapeau. C’est lui qui a fait mettre des croix sur la cathédrale; c’est lui qui a donné l’église de Blidah, et qui l’a fait surmonter d’une croix : sans lui le croissant dominerait peut-être encore ces édifices (1). M. le général Bugeaud, gouverneur actuel, semble vouloir entrer dans la même voie : il ne s'est pas opposé à ce que l’on élevât une croix sur la petite église de la Casbah , et il a permis que des prêtres suivissent nos colonnes expéditionnaires, ce qui n’avait pas encore été autorisé jusqu’ici. Mais que peuvent l’intelligence et la bonne volonté du chef, occupé de tant d’autres soins plus importants à ses yeux, contre les étroites passions des sous- ordres et les rébellions
(1) Le h novembre 18â0, M. le maréchal comte Valée écrivit, de Blidah, à Mgr l’évêque d’Alger la lettre suivante , qui a été rendue publique :
« Monseigneur,
« Je me suis empressé, à mon retour de Médéah , de m’occuper de la nouvelle « colonie de Blidah. J’ai pensé, comme je le devais, à donner à ses habitants les u moyens généralement désirés de pouvoir remplir les devoirs de leur religion , a et j’ai affecté au culte catholique une mosquée, la plus belle de la ville et heu- « reusement placée dans la limite de la ville française. Celte mosquée , employée o en ce moment comme magasin, a reçu sa nouvelle destination, à la grande « satisfaction des indigènes.
o Je donne des ordres pour que le minaret soit immédiatement surmonté d’une « croix, qui, annonçant le règne de la religion chrétienne, constatera mieux « que toute autre chose l’occupation définitive.
« Vous aurez, Monseigneur, à désigner un ecclésiastique pour desservir cette « nouvelle église , et à pourvoir aux objets nécessaires à l’exercice du culte.
« Un petit bâtiment faisant partie de la mosquée sera un logement commode « pour le curé, et un autre bâtiment également dépendant et attenant sera affecté « à une école d’enfants.
« Quartier général , Blidah , â novembre 18t»0.
« Valée. »
sourdes de la bureaucratie? Après deux ans, et malgré des fonds accordés dans ce but, l’évêque n’a pu obtenir encore qu'on agrandît sa cathédrale, ni qu’on lui donnât une autre église. Vainement la population européenne et catholique augmente tous les jours, vainement la population musulmane va décroissant; il faut, le dimanche et les jours de fête, prêcher en cinq langues différentes, multiplier les catéchismes eu ces diverses langues, faire tout ensemble offices de paroisse et de cathédrale, offices publics et particuliers dans un édifice beaucoup trop étroit. Les réclamations de l’évêque n’y servent de rien, pas plus que les fonds alloués, pas plus que la volonté royale ou ministérielle. J’ai déjà dit qu’il n’est d’aucune mission, ni pour les prisons ni pour les hôpitaux. 11 avait soumis des plans pour certaines œuvres de charité que la générosité des fidèles l'aurait mis à même d’accomplir presque sans frais: on ne l’a pas honoré d’une réponse ; mais en même temps qu’on l’éloigne de la sorte, toute son administration à lui, toutes ses actions ecclésiastiques sont sévèrement contrôlées, et souvent bouleversées: l’inspecteur de l’université vient compter les enfants de la maîtrise, et l’accuse d’ouvrir illégalement une école. Demande-t-il au ministre de la guerre, duquel il relève, quelque chose pour le bas-chœur, en lui expliquant ce que c'est, le ministre lui répond gravement qu’il se trompe, et qu’il faut par bas-chœur entendre telle chose : discussion où l’évêque, pour en finir, se résigne à avoir le dessous. Quelquefois on lui a tracé le texte de ses sermons, indiqué à quels saints il devait dédier des églises en projets, etc. On nomme des desservants pour des cures dont le curé est déjà en fonctions ; et puis , là où il n’y a pas de curé, on nomme un vicaire. À Blidah, le sacristain
est reconnu, il exerce, on paie les menus frais du culte, il y a une église : le curé seul n’est pas agréé. Cherchell a un curé nommé par le gouvernement , et pas d’église. Pendant longtemps le curé de Philippeville n’a rien reçu du gouvernement, ni traitement, ni vivres. Arrivé dans la cure le 15 octobre 1839, sept mois après le digne général Galbois le recommandait à la charité du gouverneur, sollicitant pour lui au moins une ration de vivres. Ce curé payait de sa poche cent francs par mois pour le loyer de la baraque qui lui servait d’église, et trente francs par mois pour le galetas où il se réfugiait. Tous les habitants le voyaient faire, sans se plaindre, son unique repas d’un morceau de pain. Pendant ce temps on projetait de construire à Philippeville , où il n’y a pas un Maure, une mosquée et d’y appeler un iman. Il est à croire que la mosquée sera bâtie avant l’église, dont on a posé la première pierre, et dont il n’est plus question. Dans une autre ville, le commissaire civil exigea qu’un frère des écoles envoyé par l’évêque pour aider le curé et, instruire des enfants pauvres abandonnés dans les rues comme des pourceaux, fût porteur d'un certificat de moralité: c’était probablement le premier habitant de la colonie à qui l’on eût demandé une pièce de ce genre. Il faut subir ces avanies et bien d’autres! Faites donc comprendre les plus simples exigences du culte à des gens qui ne le connaissent point et qui ne le veulent pointconnaître ! Certain fonctionnaire élevé, entendant dire qu’on allait confirmer une petite fille dont il venait d’être le parrain, demanda ce que c’était que la confirmation : il s’était toujours contenté de croire qu’il savait cà peu près ce que c’est que le baptême.
Aux tracasseries des bureaux se joignent les tracas-
ËN ALGÉRIE.
sériés de la loi, niais d une façon particulière. Quand l’évêque invoque quelque droit, la loi n’existe pas; s’il demande une faveur, la loi s’y oppose. En vertu de la loi de germinal, on prétend viser ses mandements; en vertu de la loi de germinal, il réclame alors un grand et un petit séminaire : la loi de germinal est abrogée. Veut- il faire une procession, la loi de germinal reparaît et défend la procession. Le jour de la Saint- Philippe, on avait fait dire une messe en plein air; il semblait donc que le jour de la Fête-Dieu le saint Sacrement put sortir : on lit quelques pas hors de l’église, le ministère s’en alarma; on craignit que cette cérémonie n’eùt blessé les musulmans , les Juifs, les Turcs... Eh ! si vous craignez tant de blesser les musulmans, retirez votre drapeau, votre Hotte, votre armée, et allez-vous-en, car c’est là ce qui les blesse. Dans le fait, les musulmans avaient seulement trouvé la cérémonie fort belle, fort touchante, et y avaient applaudi. Qui donc s’en était blessé? quelques malheureux esprits qui, n'ayant point de Dieu, voudraient qu’il n’y en eût pas. lin commis important s’était mis en tète d’établir à Paris un collège arabe, et d’y avoir une quinzaine de jeunes gens des principales familles de Constantine et d'Oran. — Le projet le plus impolitique, pour le dire en passant, la dépense la plus folle qu’on put imaginer. — On répandit des annonces qui semèrent partout l’inquiétude: elles étaient mal faites, en mauvais arabe bon pour l’Égypte, disaient les indigènes , et qu’on n’entendait pas bien. Les familles crurent qu’on voulait enlever leurs enfants pour les garder en otage ; enlin le projet tomba complètement. Pas un mot dans les correspondances de Constantine et de Bone, seuls arrondissements où l’on put se procurer des élèves pour le collège arabe; pas un
mot qui fasse mention de l’évèque, et attribue à des craintes pour la foi musulmane la paniqueoccasionnée par ces ridicules annonces. N’importe, on trouvacommode de mettre cet échec sur le compte des prédications et du zèle exagéré de l’évêque, et on l’avertit d’être plus réservé.
Nous avons cru en France que la religion catholique, depuis la nomination d’un évêque, était entourée d honneurs par les Français, qu’on aidait cet évêque, qu’on lui rendait sa mission facile. C’est tout le contraire; et la vérité à cet égard est d’autant plus navrante, qu'on voit le bien qui pourrait se faire et qui ne se fait pas. L’évêque a été accueilli par les indigènes avec une véritable tendresse. Les riches lui ont ouvert leurs maisons, les pauvres ont bientôt connu le chemin de la sienne; les muftis, les imans, les rabbins sont avec lui dans d’excellents rapports ; Abd-el-Kader et ses kalifats lui ont donné des témoignages de respect ; tout ce qui a le cœur brisé, tout ce qui souffre, tout ce qui n’a plus d’espérance vient à cette main épiscopale, toujours ouverte, toujours vide, et qui trouve moyen de donner toujours. Mais quelques employés français ont eu peur de sa mission, et nous n’en retirons pas les fruits.
S’il était vrai, ce qui n’est pas, que la prépondérance de la religion catholique offusquât les Maures, quel meilleur moyen aurait-elle de se faire pardonner cette prépondérance nécessaire, qu’en répandant parmi les Maures beaucoup de bienfaits? Quoi! ils lui reprocheraient de recueillir les orphelins , de soigner les pauvres, de protéger les opprimés, et de leur dire à eux vaincus, dans leur langue, qu'ils sont comme nous les enfants de Dieu !...
Au milieu des épines de sa situation, MgrDupuch garde le silence, ou se loue de tout le monde; et, reconnais-
ËN ALGÉRIE.
sant du peu de bien qu’on lui permet de faire, il attend qu'on lui permette d'en faire davantage. Il a raison : que lui servirait de se plaindre ! Il faudra bien qu’on s'aperçoive à la fin que la religion est une force dont il n’est pas possible de se passer, à moins qu’on ne veuille laisser toujours l’Afrique aussi barbare qu’on l'a trouvée. Au sein de cette population mêlée , que d’hommes il faudra donner au prêtre, si I on ne veut les donner au bourreau ! Les événements seront plus forts que les paperassiers : tout passe, l’Église et la vertu demeurent. L’évêque, puisqu'on le regarde comme un fonctionnaire, est au moins le seul fonctionnaire de l'Algérie qu’on ne puisse arracher de son siège. ny restera, il y mourra, et il y sera remplacé par un autre qui priera , qui agira comme lui. On peut donc retarder son œuvre, on 11e peut l’étouffer; on n’empêchera pas, si c’est à quoi l'on vise, que les musulmans 11e finissent par savoir ce que c’est qu’un évêque; déjà ils savent et disent de celui-ci qu’il est vraiment un homme de Dieu, parce que sa charité est sans bornes, et que, suivant le proverbe arabe, le morceau même qu’il a dans la bouche n’est pas à lui. Quelques-uns ajoutent à la vérité : « Comment peut -il être chrétien! » Ils en diront autant de son successeur, et déjà ils s’étonneront moins d’apprendre qu'il est des vertus chrétiennes.
L’évêque a autour de lui quelques prêtres excellents. J'ai entendu souvent louer les talents et le zèle de M. Montéra, de M. Daidou, de M. Crozat, curé d’Oran, de M. le curé de Bone. Je connaisplus particulièrement ceux qui demeurent auprès du pieux pontife: M. Pelletan, doyen du chapitre, prêtre de Bordeaux, venu en Algérie avec Monseigneur, et que j’ai vu pour la première fois s’occupant des recherches sur l’antiquité chrétienne de
l’Afrique, dans une petite chambre de ce palais qui était, il y a dix ans, le palais des beys; M. G’Stalterest accouru du fond de l’Alsace pour évangéliser les Allemands qui abondent dans la colonie, et qui souffrent extrêmement, dans les villes un peu éloignées, de la privation des secours religieux (1); M. Suchet, le premier curé de Constantine, est un de ces dignes missionnaires qui unissent la charité du prêtre au courage du soldat (2).
Avant de quitter Bordeaux et la France, MgrDupuch alla faire un pèlerinageà Notre-Damede Verdelais. Après avoir prié devant la vénérable image, il demanda au curé, en plaisantant, s’il ne pourrait pas lui donner cette précieuse statue. « Non, répondit celui-ci , mais je puis vous donner le curé. » Mgr Dupuch accepta, et l’excellent M. Dagret , faisant ses adieux à ses ouailles, à ses enfants dont il était chéri, partit aussitôt. Eamus et nos ! 11 est aujourd'hui vicaire général d’Alger, et travaille au grand catéchisme du diocèse, que, par une inspiration de piété liliale envers l’illustre patron de l’Afrique régénérée, il a voulu tirer tout entier des œuvres de saint Augustin. C’est la chère occupation de ses journées. Je vais le voir, dans ce même palais des heys , réservé à de si étranges hôtes, et je le trouve plongé dans les in - folios du saint docteur, qu’il compulse et traduit avec amour. Il veut bien m’en lire quelques passages, et nous admirons ensemble cette profonde sagesse qu’il sait si bien appliquer à
(1) M. G’Stalter est un jeune homme plein de courage , qui, dans la campagne tle Tagdempt et de Mascara, se tint toujours à l’arrière-garde.
(2) Les lecteurs de la bibliothèque éditée par MM. Marne connaissent les Lettres édifiantes et curieuses sur l’Algérie publiées par M. Suchet, et savent avec quelle intrépidité ce bon prêtre, accompagné de M. Toustain, qui avait bien Voulu se joindre à lui comme interprète, s’est rendu pendant la guerre au camp de l’émir pour réclamer les prisonniers français.
la conduite de l ame humaine la science de Dieu. Ce sera un beau livre, plein de solutions, surtout pour ce tempsci, car Augustin vivait au milieu d’une époque agitée comme la notre; toutes les erreurs que la foi rencontre maintenant à combattre, il les a combattues et vaincues. Puisse le Catéchisme d’Alger être Indu peuple flottant qui vient lutter et souffrir sur cette terre ensanglantée! Dans ces pages inspirées par une foi sublime, nos braves officiers apprendraient à connaître un héroïsme plus grand et plus vivifiant que le leur, et, au lieu de souhaiter d’éteindre leur raison, comme la fatigue et l’ennui les y poussent quelquefois, ils élèveraient leur âme à la hauteur de tous les sacrifices qu’on exige d’eux (1).
Peu de jours après mon arrivée, je vis à l’évêché un prêtre que je ne connaissais pas; mais dans son air, dans son langage, je croyais saisir ce je ne sais quoi de plus doux, de plus patient, de plus recueilli, qui distingue le religieux parmi les prêtres. Nuance imperceptible que l’œil chrétien s’habitue à deviner, et qui est comme la marque du cloître, le pli mieux marqué de l’obéissance et du renoncement. « Cet abbé, dis-je lorsqu’il fut sorti, ressemble à un jésuite. — On se ressemblerait de plus loin, me répondit l’un des grands vicaires; c'est un jésuite en personne. — Quoi ! m’écriai-je, il y a des jésuites à Alger? — Où voudriez-vous, me dit-on, qu’il y en eût? C’est ici la terre du travail et du sacrifice. — - Mais, ajoutai-je en souriant, si quelque jour on sait cela , le clergé algérien y perdra sa popularité. — Le clergé algérien ,
(1) Le Catéchisme du diocèse d'Alger, expliqué par saint Augustin, a paru. 11 forme trois volumes in-8°. C’est un des meilleurs livres de religion et de philophie qu’on ait mis depuis longtemps entre les mains des simples fidèles. Il serait à souhaiter qu’il fût connu.
poursuivit mon interlocuteur, voudrait faire beaucoup de bien , et n’a pas autant de mains et de cœurs que de désirs. Ce qu’on dira de lui n'importe guère, pourvu que quelques bons ouvriers de plus l’aident à remplir sa tâche immense. Il y a ici trois jésuites; nous voyons combien de malades ils visitent et consolent chaque jour ; à combien d’œuvres on peut les appliquer sans que leur courage et leur dévouement s’épuisent, sans que leur vertu, qui se fortifie dans le labeur, faiblisse un seul instant... Du reste, les pères ménagent la délicatesse publique; ils n’affichent point un nom odieux, et nous -mêmes nous n’écrivons pas sur nos chapeaux que nous employons des jésuites; personne, par conséquent, n’est blessé de tant d'audace. Les malades eux-mêmes, à qui l’on ouvre le ciel au moment de la mort, apprennent seulement lorsqu’ils sont là -haut qu’un jésuite les y a fait entrer. Je ne pense pas qu’ils s’en offensent , et demandent à redescendre. »
Je m'informai de l’adresse des jésuites, et je ne tardai point à les aller voir. La rue Salluste,où ils demeurent, est un de ces innombrables corridors percés dans l’immense pâté de bâtiments qui forment l’ancien Alger, dont la physionomie commence à changer. Leur maison , tout à fait mauresque, offre par conséquent la véritable image d’un cloître, moins la chapelle et le jardin. Les pères ont pourvu à la chapelle, je vous dirai comment ; quant au jardin, il n’en est point question. L'homme qui m’ouvrit la porte me regarda d’un œil étonné. Je reconnus qu’il n’était pas accoutumé à recevoir beaucoup de visiteurs laïques; mais moi, je ne pouvais me tromper; à la simple inspection de sa personne : ces vieux habits si râpés et si propres, son air de déférence mêlé de fermeté , caractère qui accom-
pagne l’homme de devoir dans les actions les plus communes de la vie, me révélaient assez qu’à cet humble poste je voyais un religieux, c’est-à-dire un homme à qui je devais le respect comme étant attaché de beaucoup plus près que moi au service de mou souverain Maître et Seigneur. « Mon bon frère, lui dis-je, je suis un ami; je viens visiter nos pères: peuvent-ils me recevoir? » Il me conduisit avec empressement au petit parloir disposé dans une des salles du rez-de-chaussée. Un humble crucifix de cuivre en faisait le plus riche ornement. Les autres chambres qu’on me fit ensuite visiter sont encore moins parées: un pauvre lit, deux pauvres chaises, qui seraient quelquefois bien embarrassées de montrer leurs huit pieds, une table boiteuse, forment le mobilier des cellules; mais partout règne l'image de CELUI qui naquit dans une étable, et n’eut pas une pierre où reposer sa tète. Je félicitai le supérieur de cette pauvreté. « Oh ! me dit-il, nous avons ce qu’il faut. D’ailleurs nous n’habitons guère nos chambres. » En effet, les dignes religieux ne s’épargnent pas, et on ne les épargne pas. Lorsqu'ils ont par hasard un instant de loisir, l’étude le remplit.
La maison se termine, comme toutes les maisons d'Alger, par une terrasse entourée de parapets. Les femmes qui habitaient jadis cette demeure y venaient prendre le frais et se récréer. Les hommes n’y montaient jamais qu’à la nuit close : c’était une loi que les mœurs et les coutumes du pays rendaient nécessaire. Les Européens l’enfreignent, mais beaucoup de Maures la respectent encore scrupuleusement. Grâce à la terrasse, les pauvres femmes pouvaient respirer le grand air sans conserver leur voile. Elles s’appelaient et causaient d’une maison à l’autre, et se faisaient des signes. Celles qui attendaient le retour
d’un mari livré aux hasards de la mer, doublement dangereuse pour un Algérien, puisqu’il y bravait les hommes et les flots, cherchaient à deviner si le petit bâtiment qu’elles apercevaient au loin luttant contre les ondes était celui qu’appelaient leurs vœux. L’aspect de ce vaste escalier de terrasses, orné çàet là de myrtes et de jasmins, animé par toutes ces femmes vêtues de couleurs éclatantes, égayé par tous ces babils, était fort pittoresque et présentait une ressource importante contre l’ennui de la vie de prison à laquelle les musulmanes sont condamnées, sans savoir se distraire par la prière ou par le travail. Aujourd’hui les terrasses, beaucoup moins nombreuses, sont aussi beaucoup moins animées à cause de l’indiscrétion des Européens logés dans le cœur de la ville. Quant à nos jésuites, ils ne gênent personne. L’ancien propriétaire du couvent , plus jaloux peut - être que les autres, avait élevé les murs de sa terrasse à une telle hauteur, qu’ils empêchent absolument de voir et d’être vu. C’est un cloitre extérieur ajouté au cloître intérieur. Seulement quelques larges trous percés dans cette muraille permettaient de regarder chez le voisin et sur la mer. On les a bouchés, et la terrasse est devenue un cabinet pour lire le bréviaire.
J'ai vu aussi la chapelle, tout nouvellement bénite. Un iconoclaste en serait content: il n’y a pas la moindre peinture. C’est un corridor qui peut bien tenir trois ou quatre personnes, outre le prêtre et son clerc. J’ai admiré le bénitier, formé d’un verre posé sur une planche,... et c'est tout ce qui mérite d’être décrit dans ce temple où, parmi les sectateurs vaincus de Mahomet, quelques prêtres à demi proscrits adorent presque en secret le Dieu des vainqueurs.