A TOULON. — UN OFFICIER D’AFRIQUE — LE COURAGE
18 février 18fil.
Cher frère, tu lis dans les journaux qu’il y a eu de grandes tempêtes sur la Méditerranée, et je me trouve dans la ridicule nécessité de te rassurer. Nous jouissons du plus beau temps que tu puisses rêver ; aux portes de Toulon, présentement, les amandiers sont en lleur, les orangers en fruit, les champs en herbe, et il fait trèschaud sur le port. Notre traversée sera de deux jours. C'est le capitaine Laederic, un des meilleurs vaporiers (je ne sais si le mot est français, il faut qu’il le devienne) de la marine royale, qui nous mène sur son bâtiment renommé. Cette marine à vapeur est un véritable pont jeté entre Toulon et Alger. Lorsque l’on songe qu’il suffit de deux jours pour aborder de France en Afrique, il faut conclure que les derniers jours de l’islamisme sont venus, du moins sur tout le littoral de la Méditerranée,
que les chrétiens appelleront à leur tour mare nostrum. Voilà comment Fulton, qui probablement ne s’en doutait guère, a plus efficacement servi l’Évangile que son compatriote Richard Cœur-de-Lion. Je ne sais quelle fut la croyance de cet inventeur. J’espère pour lui qu'il était bon chrétien ; mais il aurait été hérétique ou athée , que cela n’empêcherait pas le bon Dieu d’utiliser sa machine. Elle est au service des catholiques, et, bien que ceux-ci ne se pressent pas d’en user pour la foi, tu verras que ce sera là le résultat final. Rien ne me console et ne me réjouit autant que ce spectacle de toutes les entreprises et de toutes les puissances humaines, toujours forcées de contribuer à l’avancement de l’Évangile et à la gloire de Dieu. Quand notre vue sera nette; quand, délivrés de ce corps de mort qui nous attache maintenant à la terre par tant et de si déplorables liens, nous contemplerons les plans divins dans toute leur étendue, ce que nous savons actuellement par la foi, nous le saurons par l’évidence, et nous admirerons comment le monde, en dépit de ses criminels desseins , n’a jamais pu sortir de l'ordre sans y rentrer aussitôt. Quel beau prologue aux merveilles de l’éternité!
Je nage ici dans un océan de satisfaction pure, et cependant tout m’y rappelle une époque malheureuse. Je visitai ces pays il y a trois ans, et je les parcourus ayant sur les yeux ce que l’on appelle le prisme enchanteur de la première jeunesse; mais je ne songeais point à Dieu, et que de folies dans mon esprit! que de folies dans mon cœur! Pour quelques éclairs de je ne sais quelle joie furibonde, qui bientôt me faisaient honte, combien de noirs ennuis qu’il fallait traîner toujours! Doutes sur ma destinée en ce monde et dans l'autre, doutes sur les
principes les plus sacrés de la morale, mépris des hommes, mépris de soi-même, ténèbres de toutes parts. Je combattrai toute ma vie les incrédules, mais je ne leur rendrai jamais ce qu'ils m’ont fait souffrir de dix- huit à vingt -trois ans. Ma raison, sans boussole et sans point d’appui, était le jouet des moindres accidents. Je ne connaissais plus ni le vrai , ni le faux ; ballotté en tous sens, et ne sachant à quoi me prendre, ne trouvant de repos que dans un sommeil lâche, cherchant à dessein la nuit pour m'y plonger, le suprême effort de ma sagesse était de hair brutalement le monde et de blasphémer contre le Ciel. A présent il me semble que je vogue à pleines voiles dans la lumière, et je m’y sens bien. Tout s’est ouvert à mon esprit. Je connais ma route, et je sais ce que je verrai quand j’aurai atteint les limites de l'horizon. Les hommes sont vraiment mes frères ; je les aime et je les plains, et il ne me viendrait jamais à la pensée d'en accuser un seul, si je n'espérais par là servir tous les autres et le servir lui -même. Les objets ont d’autres couleurs : ce qui était morne est animé; là où je voyais le caprice du hasard, je vois un clair témoin de l’existence et de la puissance de Dieu ; il y a dans la nature une voix que j’entends; je sens au fond de mon âme d'inépuisables flots d’amour. Ah! ce prisme de la jeunesse que je redoutais de voir hriser, et dont je calculais avec angoisse le graduel affaiblissement, quel triste voile, quand je le compare à ce beau jour de la foi qui d’heure en heure et d’instant en instant éclaircit l’espace immense où il m’a conduit! Je vois se dissiper en vaine fumée les plus ardus problèmes de mon ancienne ignorance. Les portes d'airain, partout fermées sur moi, s’ouvrent d’elles-mêmes et disparaissent. J’ai le mot magique qui
renverse les murailles du monde invisible et triomphe des monstres de l’esprit. Cette mer que je regarde m’offrit la stérile peinture de mon inquiétude éternelle; aujourd'hui elle est le beau miroir, la sereine image de ma profonde paix ; mon àmepeut, comme elle , porter sans efforts les pesants fardeaux de la vie, et les regarder passer avec cette indifférence qui ne s’émeut ni d'envie lorsqu'ils sont riches, ni de colère lorsqu’ils sont injurieux ; une ombre légère peut la traverser un instant, mais cette ombre ne sera jamais qu’une tache dans son immensité qui réfléchit le ciel; elle sera troublée par l'orage, mais elle retrouvera la paix, et il ne restera nulle trace de l’orage.
Je t’avoue que, depuis que je suis chrétien, je ne sais plus ce que c'est que craindre un événement quelconque, pourvu que je n'aie pas sur la conscience de trop gros péchés. Je ne me défends pas d’éprouver, en quelques circonstances extraordinaires et périlleuses, une certaine inquiétude , naturelle à toute créature ; mais cette inquiétude elle-même ne résiste pas à deux minutes de réflexion. Le Dieu que j'adore et qui me protège règne sur la mer aussi bien que sur la terre, parmi les champs de bataille aussi bien que dans nos rues et dans nos maisons. 11 peut toujours nous laisser la vie ou nous la prendre , il est tout-puissant toujours et partout, et la mort n’est pas plus à craindre en un lieu qu’en un autre ; elle n'est inévitable qu’en vertu de ses lois, elle ne Irappe pas avant qu’il l’ait voulu. U sulïitde pensera la fragilité de l’existence pour acquérir la certitude qu'on ne l’a conservée jusqu’au moment où l'on est parvenu, que grâce à une succession de miracles qui peut durer encore longtemps.
Un olïicier à qui je parlais ainsi prétendit que j’étais
fataliste. Un mot est bientôt prononcé, et l'accusation (le fatalisme est volontiers portée contre les chrétiens par des gens de bien, qui du reste sont pleins de sympathies pour les dogmes mahométans. Je répondis à mon officier que nous ne nous soumettions pas à l’arrêt d’un stupide et irrévocable destin , mais à l’arrêt d’un Dieu souverainement bon et sage. « J’ai connu, poursuivit-il, des musulmans qui l’entendent ainsi. — Eh bien! repris-je, ces musulmans ont raison. Faut-il que nous nous abstenions de prier Dieu parce qu’ils le prient? Vous trouverez chez eux beaucoup de choses qui sont chez nous, puisque Mahomet a pillé l’Évangile. — Cependant, continua l'officier, l’on vous voit tout comme d'autres prendre soin d’éviter le danger et de préserver votre vie : pourquoi , si vous pensez que Dieu se charge d’y pourvoir? — Nous croyons aussi, lui dis- je, que Dieu sera fidèle à la promesse qu'il a faite de nous nourrir, et cependant tous les ans, avec beaucoup de peine, nous labourons et nous ensemençons la terre; pourquoi? C’est que nous avons une intelligence et des forces dont nous devons user. Dieu nous a donné la vie, donc elle est bonne; nous l'avons reçue pour l’user aux emplois auxquels il l'a destinée ; il veut que nous la défendions, comme il veut que nous cultivions notre champ; cependant c’est lui qui fertilise les champs et qui conserve la vie, et nous savons d’avance qu’il ne l’éteindra qu’à l’heure marquée par sa miséricorde ; sur ce point il juge souvent autrement que nous , mais toujours mieux que nous. »
Cette petite difficulté éclaircie , je demandai à mon tour à l’officier de me définir le courage. 11 réfléchit un peu, prétendant que cette définition n’était pas l'affaire d'un mot ni d'une phrase, quoiqu’il eût vu dans sa vie
beaucoup d’hommes courageux et beaucoup d'exemples de courage. « Le courage, me dit-il enfin, c’est la force, c’est l’ambition , c’est la colère, c’est la brutalité, c’est l’eau-de-vie, c'est la vanité, c’est le délire, c’est la peur, c’est même le courage. — Un homme, poursuivis-je, qui n’affronterait pas le danger par goût naturel, mais qui ne le fuirait pas parce qu’il aurait la confiance que Dieu saura bien le défendre, et qui n'aurait besoin d’ailleurs ni de vanité, ni d’ambition, ni de colère, ni d’eau-de-vie, le jugerez-vous courageux? — Oui, dit-il. — Et si cet homme, qui se contentait de ne pas fuir le danger, venait à le chercher par obéissance et pour remplir son devoir? — Très -courageux. — Et si, son devoir étant rempli, cet homme savait se consoler dans la défaite, supporter paisiblement son affront, son malheur, dire que Dieu l'a voulu ainsi et que Dieu est juste, et par conséquent bénir Dieu? — Courage de premier choix, courage admirable, vrai courage! — Connaissez-vous beaucoup d’hommes, lieutenant, qui aient ce courage-là? — branchement, non? — Eh bien! mon officier, je vous affirme que sur dix chrétiens, hommes ou femmes, vous en trouverez au moins neuf capables de faire preuve de cette dernière espèce de courage ; mais il faut choisir parmi ceux qui sont exacts à dire leurs patenôtres. »
Il me déclara qu’aussitôt notre arrivée en Algérie, il me proclamerait brave sur toute la ligne, et nous allâmes nous promener du côté de la mer en causant de nos futurs exploits , c’est-à-dire des siens , car il se promet de faire mille prouesses où je ne prétends en aucune manière. Ces militaires sont en général d’excellents cœurs. Ils ne paraissent guère meilleurs chrétiens que nos bourgeois; et c’est dommage, car ils ont l’esprit plus droit,
plus simple, et l'àme incomparablement plus généreuse. Ils mènent la vie rude et sobre des moines; dévoués comme eux, ils obéissent comme eux jusqu’au mépris de la vie; pourquoi n’ont-ils pas la même foi? Un militaire chrétien, cela me paraît une des formes idéales de la majesté humaine; aussi suis-je bien du goût de l’Église, qui a toujours eu une affection particulière, une sorte de tendresse maternelle pour les soldats. Ce n’est pas en vain qu’elle glorifie le Dieu des armées.
Nous partons; sois exact à m’écrire. Fais -moi de ces lettres trop longues qu’on adresse aux voyageurs et aux exilés, qui prennent intérêt à tout. Songe que mon cœur est en vedette sur le bord de la mer africaine, et que tout ce qu’il verra de vous lui fera plaisir.