FIGURES HOMÉRIQUES
Un kaiddes plus braves avait une femme spirituelle et jolie nommée Mouna, et de cette femme un fils, le plus charmant enfant du monde, gracieux, intelligent, déjà brave, et l’un des meilleurs écoliers du curé de Constantine. C'était une famille heureuse. Mais, toute charmante qu’était Mouna , elle se trouva un jour avoir huit à neuf ans de mariage, et le kaid , sans cesser de l'aimer, épousa une autre femme, Loulou (qui veut dire perle), riche et de bonne famille, plus jeune que Mouna , sinon plus belle.
C’est l’usage à Constantine qu'un homme, lorsqu'il est marié à plusieurs femmes, fasse demeurer chacune d’elles dans une maison séparée; le ménage autrement ne serait pas tenable. Les femmes, en créant cette nécessité, ont ainsi élevé un petit obstacle aux débordements de la polygamie. Mouna n’eut donc pas le chagrin de voir sa rivale, mais elle ne tarda pas à connaître qu’il ne lui restait plus qu’une faible partie du cœur qu'elle avait possédé en entier. Un noir chagrin s’empara d’elle; sans se plaindre à l’ingrat, la pauvre créature, un jour (elle ne l’avait point vu de tout ce jour-là), fit un nœud à son écharpe de soie, et se pendit. Les négresses qui la servaient se mirent
à percer l'air de leurs cris, ne songeant point du reste à détacher leur maîtresse, déjà sans mouvement. Par bonheur, le soldat qui était de faction à la porte les entendit. Il appela ses camarades, et, bien qu’il soit défendu d’entrer dans les maisons musulmanes, ces hommes pénétrèrent courageusement chez le kaïd , forçant les portes qu’on n’ouvrait pas. Ils commencèrent par couper l’écharpe , d’autres coururent au médecin , qui arriva bientôt accompagné d’une sœur. On vit que Mouna respirait encore, et à force de soins on la fit revenir: le kaïd parut sur ces entrefaites.
Un peu surpris de voir sa maison pleine de soldats, de médecins, de religieuses, il s’informa d'où venait ce désordre; on le lui dit, et il ne trouva point mauvais qu’on eût empêché sa femme de mourir.
L’événement avait produit dans la ville une grande rumeur. Quelque chose en vint jusqu’aux oreilles du lieutenant général, qui, le soir même, voyant le kaïd, le questionna. « Bah! répondit celui-ci, un rien ! Une de mes femmes s’était pendue par jalousie; le factionnaire a entendu crier, il est entré chez moi et il a décroché ma femme : je vous prie de ne le point punir. » Le curé, ami de la maison, alla voir Mouna et lui offrit des consolations qu’elle reçut avec reconnaissance ; elle parut heureuse surtout de se confier à la religieuse qui l'avait secourue , et qui , parlant arabe , pouvait entendre plus au long le récit de ses douleurs. Elle déplorait amèrement le cruel usage qui permet au mari d’abandonner la mère de ses enfants pour former de nouveaux nœuds; elle enviait aux femmes chrétiennes leur liberté, leurs droits, leur sécurité. « Je ne puis être chrétienne, ajoutat-elle, mais je veux au moins que l’enfant que je porte
(elle était enceinte), si c'est une fille , soit plus heureuse que sa mère, et, si c'est un garçon, ne soit pas accusé un jour par des pleurs semblables à ceux que son père fait couler : il faut que cet enfant soit chrétien. »
Elle exprima ce désir à son mari. « Mais, répondit le kaïd, qu’à cela ne tienne! » Il alla trouver le curé. « Eh bien ! l’enlant de Mouna sera chrétien ; elle le désire, et je le veux. Nous lui donnerons ton nom si c’est un garçon ; si c’est une fille, on lui donnera le nom de la religieuse. Tu as fait du bien à ma femme en lui parlant de Dieu; j’en suis content, je t’en remercie. »
En effet, quand la Mouna fut délivrée, on porta l’enfant au curé de Constantine pour qu'il lui administrât le baptême. Le curé ne trouva point que tout cela fût assez sérieux ; il craignit de hasarder le sacrement sur la garantie d’une pareille démarche, et engagea les parents à réfléchir de nouveau. Le kaïd ne se crut point délié de sa promesse; en attendant qu'on baptise son enfant, il l'a nommé Yacoub, le curé se nommant Jacques. Puisse le baptême promis à cette innocente créature lui être donné un jour, et puissent avec le baptême descendre sur elle toutes les bénédictions du Ciel! Quant à la Mouna, toujours délaissée, toujours triste, elle s’est résignée à vivre. Quelle mère voudrait mourir lorsque la faible main d’un enfant qui vient de naître la retient captive au bord de son berceau ?
Voici d’autres histoires du même. Nommé chef (un peu in parlibus ) d’une tribu mal soumise, il fit sur cette tribu , pour la décider à payer l’impôt , une première ex pédition qui ne réussit pas. Tandis qu’on en préparait une seconde, le kaïd reçut du roi un magnifique yatagan. Il en baisa la poignée et jura qu’il ne s’en servi-
rait que pour la France. La seconde expédition partit ; les insoumis, fiers de leur premier succès, attendirent de pied ferme les collecteurs. Mais nous avions un échec à venger, et le kaïd voulait tout à la fois entrer en possession de sa charge et faire honneur au yatagan du roi. Il se précipita sur l’ennemi comme un héros et comme un fou, accompagné de son jeune enfant, qui le suit toujours à la guerre. Les rebelles ne purent résister; bientôt défaits, ils lâchèrent pied; on les poursuivit quelque temps, on leur prit du butin, ils demandèrent grâce, se montrant disposés à payer. Le kaïd voulait toujours frapper; mais, Dieu merci, nous ne savons pas frapper l’ennemi qui se met à genoux, fussions - nous cent fois assurés de son parjure. Forcé d’être clément, le kaïd envoya aux chefs amnistiés un de ses hommes pour recevoir l’impôt. Ce cavalier ne tarda pas à revenir mécontent, disant que les vaincus y mettaient de la mauvaise grâce , et que ceux qui versaient la contribution en blé ne faisaient pas bonne mesure. Le kaïd s’élance à cheval , fond sur le groupe qu’on lui dénonçait, et, sans prendre aucune information, sans regarder où portent ses coups, il en tue trois. Les autres alors reconnurent leur faute et protestèrent qu'ils mesureraient mieux. Parmi les trois tués se trouvait un scheik ; le kaïd le remplaça, et le paiement se fit sans murmure.
Tout n’était pas fini cependant. Des parents et des amis du scheik tué avaient résolu de le venger. Ils pénètrent la nuit dans la tente de son remplaçant, et lui coupent le cou. La nouvelle en fut bientôt connue à Constantine; le kaïd la reçut dans le salon même du général. Il commença par pleurer de rage; puis, tirant son sabre, il lui fit serment de ne le point remettre au fourreau avant
d'avoir obtenu par lui justice et vengeance de cet affront. II part sur - le- champ, emmène ce qu’il rencontre de cavaliers, et se lance avec cette faible escorte au milieu des rebelles. Deux jours après il revint : trois têtes étaient pendues à la selle de ses cavaliers.
Comment se trouve- t-il de T humanité dans un pareil caractère? et cependant il y en a. Un jour d'hiver, marchant avec une colonne française qui avait à franchir un torrent grossi par la pluie et fort dangereux, l’implacable chef passa successivement sur son cheval plus de trente fantassins des plus faibles et des plus fatigués, exposant en une heure plus de trente fois sa vie. D’Aceilly disait en son temps :
Je ne connais qni que ce soit,
De ceux qui maintenant suivent Mars et Bellone,
Qui (s’il ne ravageoit, voloit, tuoit, brùloit)
Ne fût assez bonne personne.
Ces traits s'appliquent assez aux zouaves, corps formé à l’origine d’indigènes et de Français, mais où les Français sont aujourd’hui en majorité : il n’y a point de meilleure troupe : terrible au feu, patiente dans les garnisons, bonne à tout, et, à ce que me disait un des olliciers, douce comme une brebis. Ayant toujours été employés aux choses les plus difficiles , les zouaves sont presque aussi admirables par leur industrie que par leur courage. 11 faut voir, par exemple , à combien d’usages ils savent employer la légère pièce d’étoffe verte qui, roulée autour d’une calotte rouge, leur forme un turban : premièrement, dans les haltes au soleil, étendue sur quelques baïonnettes habilement disposées , ou accrochée par un bout aux épines d’un buisson, et fixée, de l’autre, à
terre par une pierre ou par la crosse d’un fusil , elle sert d’ombrage: c'est l’affaire d’un clin d’œil. À peine la halle est sonnée : vous regardez où sont les zouaves ; ruais, suivant l’expression d’un tambour de zéphyrs : éclipse de ces messieurs ! ils sont sous leur verdure: vous n’en voyez plus que les extrémités. Cependant le zouave se livre aux douceurs de la sieste, et, grâce à l’abri qui le préserve de l’accablement, suite ordinaire d’un somme fait au soleil, il est toujours alerte et dispos. Au milieu de la marche on rencontre une citerne : un peu d'eau fraîche y brille, éclat plus séduisant que celui de l’or ! il ne s’agit que d’atteindre à cette onde de délices. Mais, hélas! la saison est brûlante, l’eau a baissé dans cette citerne profonde. Le pauvre fantassin regarde et passe en soupirant. Arrive le zouave, et l’utile turban devient corde à puits! Le soir, campe- 1- on près d'une rivière, on voit (merveille de l’industrie et de la nécessité ! ) des soldats pêcher à la ligne avec leurs fusils: des crins, dérobés à l’ondoyante queue d’un cheval arabe, sont attachés à la baïonnette; une épingle, précieusement conservée, forme l'hameçon ; on appâte par quelque procédé inventé sur l’heure, et le poisson est si ingénu, qu'il se laisse prendre. Le zouave, lui, pêche en grand: de son turban il fait un fdet, et sa marmite est encore la mieux garnie. Dans une razia, le turban devient licol pour mener le petit bétail : vous voyez chaque zouave tenir en laisse, comme un berger de Gessner, ou sa chèvre ou son mouton; après le combat, c’est encore une chose très -parfaite pour lier les prisonniers. Lorsque l'on prévoit un bivouac sans bois, rien n’est meilleur pour emporter de petits fagots d’épines, destinés à faire bouillir le pot. Un pauvre petit enfant malade et nu fut trouvé sur la paille d'une gourbi aban-
donnée de la veille : un zouave le roula dans son turban comme une momie, et le porta ainsi au quartier du général Mustapha. O11 est très-convaincu que , si un zouave pouvait se pendre, il se pendrait avec son turban. Enfin ce turban, qui sert à tant d'usages et à mille autres, sert aussi de turban : coquettement disposé autour de la calotte rouge, il sied à la physionomie du soldat; il peut préserver le visage d’un coup de soleil, et la tète d’un coup de yatagan.
Ce serait une longue besogne, à quoi je renonce, de décrire la cuisine du zouave : il mange et boit de tout. JNul n’assaisonne mieux l’artichaut sauvage, qui croit en abondance dansle pays de Mascara ; il fait un plat agréable d’un peu de blé vert: il se régale de tortues, de limaçons; il n’attendrait pas d'ètre pris par la famine, pour se servir, comme le fit la garnison de Lille, un chat flanqué de douze rats et de pareil nombre de souris; je ne sais s'il s’accommode du chacal, mais j’ose affirmer qu’il en a goûté ; quant au cheval, il l’estime autant que cavalier qui soit dans le monde ; s’il voit
. glisser sur la verdure
Comme sur un tapis tissu par la nature,
Sans fiel et sans venin , des serpents écaillés,
De couleurs, de vernis, de dorure émaillés’,
Qui, différents de forme et de lustre superbes.
Semblent des veines d’or qui rampent sur les herbes,
il ne s’amuse pas à les admirer, mais bien à les saisir et encore plus à les manger. Enfin que dirai- je? on vit un jour deux zouaves en discussion pour savoir à quelle sauce ils pourraient mettre un nid de cloportes qui se remuaient à leurs pieds. Voilà pourtant comment se nourrissent les héros.
Je reviens à nos alliés arabes : voici un trait d’Ismayl , neveu du général Mustapha, qui fait voir qu’on sait se battre aussi bien dans la province d’Oran que dans celle de Constantine.
A la fin d’une longue journée de marche et de combat, Ismayl aperçut au loin, presque à perte de vue, trois Arabes ennemis. Calculant la force de son cheval et la faiblesse des leurs, sans rien dire à personne, il fondit sur eux avec la rapidité de l’éclair. On pensait si peu qu’il fût possible de les atteindre, et c'était une si inconcevable témérité d’aller seul les attaquer, que personne au premier moment ne devina ce que voulait faire Ismayl. Lorsqu’il ne fut plus possible de douter, il n’y eut qu’une voix contre sa folie. On disait qu'il allait bien gratuitement se faire couper le cou. Toutefois quelques Douairs, des moins fatigués, se lancèrent sur ses traces.
l.es Arabes poursuivis ne s’éloignaient pas, soit qu’ils pensassent qu'on ne pourrait les joindre à la distance où ils étaient, soit qu'ils se crussent en force. Ismayl cependant se trouva près d’eux, et, presque au même instant, deux coups de feu partirent, un homme tomba. De loin, l’armée suivait avec anxiété ce combat inégal , ne sachant si c’était Ismayl ou un autre qui venait de tomber. Les Douairs labouraient les flancs de leurs chevaux qui volaient, et ils lcsexcitaient encore par des cris; mais Ismayl, s’il n’était pas mort, pouvait mourir cent fois avant qu'ils fussent arrivés. Le vieux Mustapha, à cheval, sa lorgnette à la main, demeurait impassible. On vit les trois hommes disparaître. Les Douairs s’avancaient toujours; les uns pensaient qu'ils voulaient au moins rapporter le cadavre d’Ismayl; les autres, qu’on l’emmenait prisonnier, et qu’ils voulaient tenter de le délivrer.
Les hommes poursuivis étaient desDouairs déserteurs. Ils avaient tiré sur l’assaillant sans l’atteindre ; plus heureux, Ismayl abattit d’un coup de pistolet celui qui venait de le viser. Voyaut un des leurs hors de combat, et saisis de crainte à l’aspect du terrible chef, les deux autres voulurent fuir ; mais, ainsi qu’lsmayl l’avait bien prévu, leurs chevaux épuisés ne purent gagner de vitesse. Les cavaliers approchaient, toute résistance était impossible. Quoique sachant bien ce qui les attendait, ils se rendirent ; on les vit tous reparaître à l’horizon, et bientôt Ismayl remit sa prise à Mustapha. Ce fut le commencement d’un autre drame.
Mustapha avait déjà reconnu les déserteurs. Il prit en silence son fusil, et tira sur l’un d’eux, qui tomba percé de balles. C'est la justice de l’agha. Le second allait subir le même sort ; mais un jeune officier qui se trouvait là, cédant à la pitié, sans calculer autre chose, le prit dans ses bras, le mit sur son cheval, et, s’enfuyant accompagné des imprécations du vieux chef, il alla se jeter aux pieds du général Lamoricière. Aussitôt que lui, arriva un cavalier hors d’haleine, qui dit que l’agha, regardant l’enlèvement de ce prisonnier comme une offense, se livrait à une fureur qui faisait trembler tout le monde. Il prétendait que personne n’avait le droit de soustraire un de ses hommes à ses châtiments, et il exigeait qu’on lui rendit le captif, pour qu'il le mît à mort. M. de Lamoricière n’avait rien à opposer à ces réclamations ; néanmoins il ne pouvait se décider à renvoyer l’Arabe. On aurait fusillé un Français, mais avant de le fusiller on l’aurait jugé. La justice musulmane déconcerte notre sévérité judiciaire, et, quand elle frappe, elle semble assassiner. M. de Lamoricière députa vers l’agha, pour l’en-
gager à se calmer, lui promettant qu’il ferait juger et punir le déserteur. Mustapha ue voulut rien entendre, et sa colère s’accrut. Il jura qu’il ne laisserait point méconnaître son autorité, qu’il ne bougerait avant que le coupable fût entre ses mains, qu’il ne rentrerait jamais dans Oran, et s’en irait plutôt à l’ennemi. De nouvelles démarches furent inutiles. Mustapha était homme à tenir ses menaces, il fallut bien céder. On lui conduisit donc lentement le déserteur, en lui disant que le général le recommandait à sa clémence. C'était tout ce que l’on pouvait faire, au point où les choses en étaient venues. Mustapha ne voulut rien promettre. Quand l’homme parut, il prit des mains d’un de ses moukalia son fusil, qu'il avait fait recharger; le cadavre de l’autre était encore là. Tout le monde était dans la stupeur et gardait le silence : en ce moment Ismayl intervint. Il se plaça devant son oncle, mais en lui tournant le dos ; et , sans s’adresser à l’agha, comme s’il n’eût point songé à ce qui se passait, il se mit à flatter le cou du magnifique cheval que montait le vieux chef. « Oh ! lui dit-il à demi -voix , en l’appelant par son nom , tu es un noble animal , et tu appartiens à un noble maître. Tu aimes l’odeur de la poudre et le bruit des fusils, mais ton maître s’y complaît davantage ; et combien n’en a-t-il pas fatigué de plus robustes que toi ! Tu sais combien il est terrible , tu ne sais pas combien il est généreux. »
Le déserteur n’était plus qu’à deux pas. Contre l’attente générale , Mustapha , au lieu de tirer sur lui , le regarda en silence, avec des yeux foudroyants. Ismayl, s’adressant toujours au cheval, sans regarder son oncle, continua :
« Le maître que tu portes au-devant de la mort, et qui
l’a bravée quatre-vingts ans, a fait trembler tous ses ennemis; dans tout le Maghreb tu n’en pouvais trouver un plus redoutable ni plus respecté. Ceux qui ont vu d’autres hommes proclament qu’il n’y en a point d’aussi vaillant que Mustapha... »
« Chien , dit le vieux chef au déserteur, pâle et tremblant, d'où viens-tu? que t’a donné Ben-Mahiddin? Comment t’a récompensé le fils de Zohra la danseuse (1)? qu’il vienne maintenant te tirer d’ici. »
Le déserteur n’eut garde de répondre. Mustapha continua d’attacher sur lui ses terribles regards. Ismayl poursuivit :
« Quel homme sur la terre pourrait sauver un autre homme de la colère de ton maître, ô noble cheval? Ce n’est ni le sultan de Fez, ni celui de Constantinople, ni celui de Paris. Mais ce qu’aucun prince ne peut faire , sa clémence et la grandeur de son àme l’ont fait souvent. Il sait que sa justice est respectée, et il n’a pas besoin du sang des misérables. Il accorde à la faiblesse et à la prière ce qu’il refuserait à la force des souverains. »
Ismayl se tut; il y eut encore un moment de silence. Mustapha parut faire un effort.
« Ya, chien, dit-il enfin au déserteur, tu devrais mourir ; mais va dire à mon ami (le général Lamoricièrejque je te fais grâce, parce que tu as eu le bonheur de toucher son cheval. »
C’est par cette sévérité que le vieil aglia a retenu et peut retenir encore beaucoup des siens dans le devoir ;
(1) C’est toujours par ces termes de mépris que Mustapha désigne Abd -el- Kader; il ne le nomme jamais par son nom. 11 aime à répéter que sa mère allait danser chez les Turcs, ce qui est très - méprisé, et que l’émir n’était qu’un petit mendiant qui venait lui lire les saintes Écritures pour quelques sous.
mais il y a bien à penser qu'il sera le dernier des chefs arabes. Avec lui mourra la tradition. Nul autre n'aurait le pouvoir de rendre ainsi la justice.
Voici une figure française. Le colonel T*** ne charge jamais assez selon ses goûts. Lorsqu'il voit un beau groupe d’Arabes, il commence par le caresser d’un œil d’envie ; puis il tourne la tête pour ne pas céder à la tentation ; puis il regarde encore, il se raisonne, il se dit qu’il ne faut pas faire d'imprudence inutile, que si le colonel n'est pas sage, les soldats deviendront fous;... puis enfin il n’y tient plus, pique des deux, vole au-devant des ennemis , et ne s’arrête que lorsqu’il est à la portée de la voix , c’est-à-dire beaucoup plus près qu’il ne faut pourètre à la portée du fusil; et alors, comme un véritable héros d’Homère qu'il est, il adresse aux Arabes un petit discours : « Ah! leur dit -il, gredins! ( ou quelque autre épithète du même genre) croyez-vous qu’on a peur? C’est moi, ! Venez donc un peu, seulement quatre ou cinq, causer jusqu’ici. » On l'ajuste, il laisse faire; et s’il voit les Arabes fondre sur lui, il se retire tout doucement, pour donner le temps de le rejoindre aux plus pressés , tenant prête sa longue lame étincelante, dont on connaît les grands coups. Ce naïf courage plaît aux soldats plus qu’on ne saurait le dire, et personne dans l’armée ne doute de ce qu’une bonne escouade est capable de faire quand le colonel T*** la conduit.
Ce noble guerrier a manqué son époque ; il aurait dû naître au temps des croisades. Son noble cœur palpite sous la croix d’honneur, qu’il a bien gagnée; avec quelle force n'aurait - il pas battu sous une autre croix , non moins glorieuse et plus sainte ! et comme ces aspirations de renommée et d’avenir qui se bornent à la terre, parce
qu’ainsi le veut notre temps, se seraient magnifiquement élancées vers le ciel !
J’estime tontes les bravoures; mais, je l’avoue, j’ai un goût particulier pour ces preux dont le caractère me rappelle si bien les vieux pourfendeurs de cimiers et les vieux marteleurs d’armures, qui, se reposant de la tactique sur la sagesse du roi Philippe-Auguste, ne s’inquiétaient que de pénétrer dans les rangs des Sarrasins aussi loin que le roi Richard.
Notre armée en renferme beaucoup de ceux - là ; c’est ma joie de le voir, et d’entendre conter leurs beaux faits. Pendant la marche, durant le repos des baltes, on se répète le récit de cent traits admirables, légende de ce peuple flottant. Les hommes ont raison de tant louer le courage, ce n’est presque jamais une vertu isolée; d’autres vertus l’accompagnent, et ce sont, pour ainsi dire, la vigoureuse racine dont le courage est la merveilleuse fleur. Celui qui est toujours prompt à l’attaque, toujours calme dans le péril, et qui sait, comme il arrive tous les jours, exposer sa vie non-seulement pour acquérir la considération et la gloire, mais parce qu'il veut au fond de l’âme honorer son drapeau, sa patrie, et dans mille occasions secourir un frère d’armes, un malheureux qui va périr, celui-là aurait fait de grandes actions partout. Quand je vois ce que deviennent sous l’uniforme ces hommes que la vie civile nous montre en France si généralement dépourvus de toute grandeur, je me reprends d’admiration pour l’espèce humaine et pour mes concitoyens. A travers les vices qu’ils gardent encore, je salue avec amour la noble étincelle que le choc d’un devoir fait jaillir de ces cœurs trop refroidis. Je pense à ces autres soldats qui, sous le conseil d’une pensée plus haute et d’un sentiment
plus généreux, partent un à un du même sol de France, sans bruit, sans armes, sans gloire humaine, pour aller à travers plus de périls conquérir à leur Roi céleste non des villes et des provinces, mais des royaumes et des inondes. O France I sans tes prêtres et sans tes guerriers, quel serait ton rang parmi les nations? O terre de gloire qui peux produire de tels saints et de tels héros, pourquoi n’es -tu pas tout entière héroïque et sainte? Pourquoi tes drapeaux n 'abritent- ils pas tes missionnaires? pourquoi la croix de tes missionnaires n'accompagnet-elle pas en tous lieux tes drapeaux? Ton sol généreux engraisse une race vile, qui annule, en les désunissant, tes deux grandeurs, et les empêche de t’assurer l'empire du monde.
F1GUKES DE PASSAGE.
Un jour, du temps que l’on parlait de donner à l’Algérie un gouvernement civil, vu le peu de fruits qu’avait produits jusque-là un gouvernement militaire, un premier ministre en disponibilité qui gênait beaucoup en France s’entendit proposer très sérieusement de devenir gouverneur, ou, s’il l'aimait mieux, vice-roi. 11 était grand partisan de la main civile, et un officier du plus haut mérite, M. le général Bugeaud lui-même, s’offrait généreusement à commander l’armée sous sa direction. « Eh ! s’écria l’homme d’État, qu’on reconnaîtra sans doute à sa vivacité, que voulez-vous que j’aille faire en Afrique? L’Afrique n’est qu’un grenier à coups de poing. »
Ce sont précisément ces coups de poing qui tentent un grand nombre de ceux qui font le voyage volontairement. Ils viennent dans le dessein de suivre une expédition , de s’y distinguer, c’est-à-dire de donner un coup de poing , au risque d’en attraper un eux -mêmes, et de gagner ainsi la croix d’honneur, facile à se procurer en France, mais qu’il est de meilleur goût de rapporter d’Alger, où elle se laisse volontiers prendre par tout individu civil , pourvu qu'il ne manque point d’amis. Le calcul est des plus simples; seulement il y a de ces affamés
de gloire qui prennent trop leur bonne volonté pour du courage. Un élégant de Paris brillant et riche en fut l’exemple lamentable. On l’avait appelé le beau un tel , et on commençait aie nommer le gros un tel : ce fut peutêtre la cause de son malheur. Tant qu’il avait été le beau , il ne s’était point aperçu que rien lui manquât ; dès qu’il fut le gros, il se sentit piqué du désir de la croix d’honneur: peut-être pensait-il que cette fanfreluche le rajeunirait. Comment l’obtenir? Il n’avait beaucoup brillé qu'à l'opéra, et beaucoup servi que les cuisiniers et les tailleurs; enfin les prétextes manquaient absolument, car on devine assez qu’un personnage de tant d’éclat n’était point dépourvu d’amis. Il avait bien un grade dans la milice nationale, mais l’anarchie courbait la tête, et les occasions de pourfendre ne se présentaient plus; il fallait attendre , cela pèse aux grands cœurs. On parlait de prendre Constantine, notre héros n’hésite point; le voilà parti. Quelques rates, dit-on, répandirent des larmes. Hélas! tout alla passablement jusqu'aux murs de la ville, quoiqu’il fit bien mauvais temps ; puis on fit retraite, et le temps devint plus mauvais encore; la neige était d’Arabes enragés, la grêle était de balles tirées à bout portant. Le pauvre un tel n’y put tenir, et fit une chose piteuse : il prit une si forte peur, que cette peur le rendit fou , et il eu mourut sans autre blessure , dans son bel uniforme de soldat citoyen. Voilà pourquoi uniquement il n’eut pas la croix d’honneur; mais il ne la manqua que d’un jour. Quelques bons compagnons, non moins effrayés, quoique plus heureux, arrivèrent le lendemain à Bone, et j’aime à croire qu’ils n’ont point perdu leurs peines. Qu’ils croient bien que je ne leur reproche nullement leur peur, je ne leur reproche que l’enfantillage de
vouloir des croix militaires lorsqu’il y eu a de civiles, vu que leurs entrailles ne sont point faites pour le métier des héros. Ce sont leurs disgrâces qui inspirèrent cette chanson des soldats , sur l’air national des Arabes :
Tu vas à Constantine,
T’auras pas beau chemin !
Du fond d’un bureau tranquille, l'Algérie vit un jour arriver jusqu’au pied de ses lauriers-roses un autre présomptueux, tout jeune, qui ne demandait point l’étoile des braves, mais qui se voulait former à l’art de gouverner les hommes, de quoi je le loue en cas qu'il y songe encore; et s’il ne réussit pas , il aura au moins l’honneur de l'avoir entrepris. Ce jouvenceau ne bornait point ses vœux à tenir un jour le sceptre, il voulait en outre grimper sur le Parnasse. 11 fit une campagne; il en naquit un feuilleton où nous lûmes qu’il avait, lui aussi , senti bondir son cœur de jeune homme lorsque son cheval avait bondi frappé par une balle arabe. Cela parut étrange : on chercha bien sur ce cheval, et il fut prouvé qu’il avait été blessé au dos, sous la selle et sous le cavalier, où l’on vit une légère écorchure. 11 a fallu que la balle arabe, pour arriver là, traversât la cuisse du conteur, qui ne s’en est point aperçu. T en connais de plus misérables. Hélas! au plus brillant de ses exploits, ce pauvre garçon se laisse prendre par la fièvre ; il s’émeut, il perd presque la tête ; il se fait saigner et se purge le même jour ; il guérit néanmoins, mais il reste frappé. Le voilà qui se répand en élégies sur le propos de sa patrie et de sa mère, dont il est , dit-il , séparé par un espace de deux cents lieues ; qui sait s'il pourra les franchir? 11 se prétend triste et
mourant à son aurore; il demande à revoir son vieux père, sa chaumière et son bureau; il maigrit, jaunit, déraisonne; il veut partir, il veut être parti. Un bateau quitte Alger, il y prend passage et s’embarque la veille du départ. Si, par quelque accident, ce fortuné bateau n’avait pu lever 1 ancre de huit jours, le nourrisson des Muses serait mort comme le beau un tel : je ne ris plus. Cette étrange maladie menace tout le monde, personne n'est maître de cela. J’en ai vu de mieux trempés qui jaunissaient tout aussi vite. Jugez des ravages que la nostalgie doit faire sur nos soldats, qui n’ont point d’éducation , point d’adoucissement , dont la misère est effroyable, que personne au monde ne console, et qui ne peuvent partir. C’est un terrible mal , en vérité.
Il y a en Algérie bon nombre d’autres individus que n’v attire point la curiosité, encore moins l'honneur, mais qui viennent sans emploi, sans argent, tout bonnement pour brusquer fortune comme ils le pourront, ou pour fuir quelques désagréments qu’ils rencontrent dans la mère patrie. Ceux-là n'ont rien à craindre de la nostalgie, ni du soleil, ni de la fatigue, ni des privations : il semble qu’ayant échappé aux recors et aux gendarmes ils soient indestructibles. On les peut mener au feu, les Arabes les peuvent prendre, les balles et les sabres peuvent leur traverser le corps, rien n’y fait; on les voit soudain reparaître bien portants , ayant toujours quelque chose à vendre, et surtout toujours quelque chose à acheter. M. Berbrugger, qui a beaucoup d'esprit et qui conte les choses d’Alger, plaisantes ou sérieuses, dans la perfection , m’a fait une peinture que je veux garder.
Pendant la paix il s’était formé aux environs du cap Matifou , sur le bord de la mer, une certaine ferme exploi-
tée par une trentaine d’individus dont le chef, assez mal portant du cerveau, savait pourtant se procurer de l’argent au moyen des petits articles dont il remplissait les journaux de France, et qui montraient sa spéculation sous un beau jour. Les employés étaient plus habiles : ils passaient pour avoir trouvé le secret de voler les Arabes. Ils prétendaient couper du bois, l’endroit étant plein de broussailles ; mais on les accusait de se mettre la nuit a l'affût des bestiaux indigènes, d’attraper des bœufs, de les tuer, de les saler et de les revendre à certaines pratiques européennes, moyennant un bénéfice clair.
M. Berbrugger, allant par là faire des fouilles scientifiques, y vit ces personnages fabuleux. L’un de ces bûcherons entre autres se présenta vêtu d’un habit noir magnifique par devant, mais qui, par derrière, souffrait d’une solution de continuité qui s’étendait depuis le collet jusqu’à la taille, où cette effroyable blessure était pansée imparfaitement par un morceau de drap gris. Il portait un débris de pantalon garance, constellé de pièces vertes, bleues, brunes, etc.; la chaussure n'avait plus déformé, le chapeau ne saurait avoir de nom : je laisse à penser quelle était la figure. M. Berbrugger lia conversation, curieux de savoir à quoi s’employait le possesseur d’un pareil accoutrement. L’homme, avec le plus grand sérieux, se déclara professeur de calligraphie. «Mais, reprit M. Berbrugger, vous ne devez trouver ici que bien peu d’écoliers. — Il est vrai, dit l'autre; j’y reste cependant pour me perfectionner dans la langue française. Tel que vous me voyez, je suis Italien, son’ Italiano . — Eh quoi ! continua M. Berbrugger, vous n’avez pour compagnons que des gens de Malte, des Espagnols, des Allemands. — C’est que, répliqua le colon, je coupe aussi du bois.
De grands malheurs, des malheurs de famille et des persécutions politiques m’ont réduit à cette condition , qui est fort au-dessous de ma naissance. Forcés de fuir, nous conlicàmes notre fortune à des dépositaires infidèles, et nous fûmes audacieusement floués. — Très -bien, dit M. Berbrugger, je vois que la langue française vous devient familière. Prenez garde aux gendarmes. » Un autre colon , lié d’amitié avec le calligraphe, se promenait couvert d’un carrick immense, chargé d’une multitude de collets. Sous ce singulier vêtement il exerçait le talent spécial d’attraper les lapins à la course, et véritablement il les attrapait. Il ne faut point se récrier; en Algérie tout est possible : on voit là des hommes qui n’existent point ailleurs.
Puisque j’en suis à cette espèce, je décrirai un genre qui s’y ratache de près, et dont le nom , de la langue des corps de garde, a passé, par droit de conquête, dans celle des affaires et des salons, du moins des salons africains. Que l’on me permette de l’écrire ici ; je n’en connais point d’autre pour désigner le fricoteur.
On appelle fricoteur, en Algérie, tout homme d’affaires qui friponne à peu près légalement, dans cette mesure où l’on a droit au mépris des honnêtes gens et à la protection de la justice.
Un directeur d’hôpital militaire n’est ni un fournisseur, ni un comptable, c’est un personnage de confiance. Il a le droit et les prérogatives d’officier, il en reçoit les honneurs , il en touche la retraite ; il peut être le plus honnête homme du monde, il peut être fricoteur. Comment volera-t-il , il n'a aucun maniement de fonds? Son mécanisme est simple. Un marché oblige, par exemple, quelque fournisseur à livrer des sangsues à trois sous la
pièce; niais une circonstance arme qui fait monter subitement le prix des sangsues à dix et quinze sous. Le directeur demande qu’on lui en livre vingt mille; le fournisseur se récrie ; ou lui répond que les malades ont absolument besoin de sangsues ; qu’il est sans doute malheureux que ce besoin se manifeste dans un moment où les sangsues sont si rares, mais qu’enfui il en faut, et qu’il n’y a pas à en rabattre d’une. Le fournisseur comprend. Il invite le directeur à diner : au dessert les besoins de l’hôpital ont changé de nature; les sangsues ne sont plus nécessaires.
Yol sur la viande , vol sur les légumes , vol sur le pain. Un sergent de planton est là, qui doit tout vérifier et peser à un décagramme près. On le traite avec une politesse recherchée, on l'appelle monsieur, on lui offre un verre de vin de Bordeaux; c'est une précaution d’hygiène : à l’hôpital on sait ce qui convient. Le planton , touché de ces raisons excellentes, va boire son verre de vin; il en accepte deux , trois, dix ; il est ivre. Alors tout est bon, tout a le poids.
Quand le tricoteur a fait fortune en Afrique , il va jouir en France d'une considération qu’on ne refuse jamais aux écus. On trouve bien parfois qu’il s’est enrichi un peu vite, mais quoi! n’a-t-il pas présenté des comptes en règle? S’il est riche, c’est qu’il est bon administrateur, dit-on.
Que de plaintes j’ai entendu faire contre cette improbité qui s’est glissée partout, et qui laisse la justice impuissante et indignée ! On est moralement et matériellement sur que tel comptable a multiplié les fraudes les plus audacieuses, et qu’il 11e l’a pu faire qu’avec le secours des plus flagrantes connivences. Cependant nul moyen de
le prouver; ses registres sont admirablement tenus, pas une rature, pas une surcharge, tout est juste à un centime près. Sous le joug d’un système de comptabilité perfectionné par le génie de la méfiance , la fraude entasse lestement ses butins illicites. A mesure qu’on perfectionne les serrures, le brigandage perfectionne les fausses clefs, et d’ailleurs il y a toujours dans la famille de Minos une Ariane pour faciliter à Thésée la sortie du labyrinthe. C’est dans la conscience des employés de l’État qu’il faudrait savoir placer les verrous de la caisse publique.