LA PREMIÈRE GARNISON DE MILIANA
Notre départ est retardé d’un jour; j’en profite pour t’envoyer un petit tableau du genre africain qui m'a été présenté à Marseille.
Tu sais que nous occupons, dans l’intérieur des premiers gradins de l’Atlas, une ville nommée Miliana. C’est, une conquête de l’an dernier. Déjà deux garnisons, relevées l’une et l’autre dans l’espace des six à huit premiers mois, s’y sont succédé; une troisième y séjourne en ce moment, dont on a peu de nouvelles. Les communications sont loin d’être libres entre Miliana et Alger, ces deux possessions étant séparées par une distance de quinze à dix -huit lieues. Des bruits sinistres se sont répandus, on n’y a pas pris garde: qu’importe à nos conquérants de France, et même à quelques-uns de nos conquérants d’Alger, la situation d’une petite troupe enfermée dans ces murailles, que d’ailleurs elle garde fort
bien? Voici, mon frère, ce que c’est que la garnison de Miliana. Je tiens ce que je vais te dire d’un homme que j’ai vu il y a trois jours, encore tout jaune et tout faible de la fièvre qu’il en a rapportée, et cet homme n'est autre que le commandant supérieur de Miliana, le lieutenant-colonel chiliens, un vieil officier de l’armée d’Espagne, un petit homme à l’air doux et bénin, que son costume et toute sa mine m’ont fait prendre pendant un quart d’heure pour un bon négociant de Marseille, de ceux qui n'attendent que d’avoir ramassé un peu de rentes et marié leur fille, pour se retirer dans une bastide, et là, jardiner jusqu'au dernier soupir. Tu vas voir quel bourgeois c’était.
« Je faisais, me dit-il, partie de l'expédition qui chassa de Miliana Mobammed-ben-sidi-Embarrak, kalliffa (lieutenant) d’Abd-el- Kader. L’armée ne savait pas si l’on occuperait cette petite ville, dont la situation est agréable, mais que les Arabes avaient saccagée avant de se retirer, et qui n’était qu’un monceau de ruines. On m’y laissa avec douze cents hommes. Je ne m'y attendais point, je n’avais pu faire aucune disposition, et l'armée, qui partit aussitôt, n’en avait pris aucune. Des vivres entassés à la bâte, quelques munitions, quelques outils, et c’était tout. J'avoue que je ne pusvoir sans un certain serrement de cœur nos camarades s’éloigner et disparaître derrière les collines qui entourent Miliana. Le sentiment de ma responsabilité pesa douloureusement sur mon àme. Heureusement que je ne pus pas mesurer d'un coup ni toute notre faiblesse, ni tous nos dangers. Si j’avais connu le sort qui attendait mes malheureux soldats, je crois que j'aurais perdu la tète.
« Je me mis sur-le-champ à examiner notre séjour, je
puis bien dire notre prison, car nous étions cernés de toutes parts, et l’armée n’était pas à quatre lieues qu'on nous tirait déjà des coups de fusil. Je voulais savoir quelles ressources le lieu pouvait offrir. Le mobilier des Arabes est léger : lorsqu'ils s’en vont , il leur est facile de tout emporter avec eux ; ils n’y avaient pas manqué. Ce qu’ils s’étaient vus forcés de laisser était brisé ; toutes les maisons offraient des traces récentes de l’incendie. Nous ne trouvâmes rien que trois petites jarres de mauvaise buile,qui furent partagées entre l’hôpital et les compagnies pour l’entretien des armes, et deux sacs contenant quelques centaines de pommes de terre. On découvrit aussi, dans un silo (1), des boulets et des obus. Du reste, pas un lit, pas une natte, pas une table, pas une écuelle. Abandonnés au milieu du désert, nous n’aurions pas été plus dépourvus. Chaque pas que je faisais à travers ces funestes masures, chaque instant qui s’écoulait me révélait les périls de notre situation. Une odeur infecte régnait dans la ville; de toutes parts elle offrait des brèches ouvertes à l’ennemi. L’on vint me dire que les spiritueux manquaient pour corriger la crudité de l'eau, que les vivres étaient avariés, et que l’on doutait qu’il y en eût, assez pour suffire au besoin de la garnison ; mais cette dernière circonstance m’inquiétait peu. Déjà je ne pouvais que trop sûrement compter sur la mort pour diminuer le nombre des bouches. Plusieurs des soldats que l’on m'avait laissés étaient déjà souffrants. Je les voyais silencieux, tristes, promener autour d eux un œil abattu. Je n’ignorais pas ce que m’annonçaient cette attitude et ces regards.
(1) Les silos sont des trous où l’on cache le blé.
« On était au milieu de juin. Sous un soleil qui marquait 30 degrés Réaumur, il fallait assainir la ville, réparer la muraille, faire faction, se battre, garder le troupeau, notre unique ressource et le perpétuel objet de la convoitise des Arabes , qui tentaient sans cesse de l’enlever. La masure que nous appelions l’ hôpital fut bientôt remplie de fiévreux , la plupart couchés sur la terre, les plus malades sur des matelas formés de quelques débris de laine ramassée dans les égouts, où les Arabes l'avaient noyée avant de s'enfuir, et que nous avions tant bien que mal lavée. Cependant, tout alla passablement jusqu'aux premiers jours de juillet. Le moral et la santé se soutinrent; nous pûmes à peu près suffire aux fatigues excessives qu’exigeaient les travaux les plus urgents. Mais le mois de juillet nous amena une température de feu; le thermomètre monta au soleil jusqu’à 58 degrés centigrades, le vent du désert souffla et dura sans relâche vingt-cinq jours; les maladies éclatèrent avec une violence formidable; la diarrhée, la fièvre pernicieuse, la fièvre intermittente, enlevèrent beaucoup de monde et n’épargnèrent personne. Plus ou moins, chacun en ressentit quelque chose : tous les officiers , excepté uu capitaine du génie (1), tous les officiers de santé, tous les administrateurs et employés, tous les sous -officiers et soldats anciens et nouveaux en Afrique ont payé leur tribut. A peine aurais -je pu trouver, en certains moments, cent cinquante hommes capables d’un bon service actif. Il fallait, en les menant à leur poste, donner le bras aux hommes que l’on mettait en faction. Ces pauvres soldats, dont le visage maigre et défait s’inondait à
(1) Le capitaine Bonafoux.
chaque instant de sueur, pouvaient à peine se soutenir sur leurs jambes tremblantes ; n'ayant plus même la force de parler, ils disaient péniblement à leur officier, avec un regard qui demandait grâce : « Mon lieutenant, je ne peux plus aller, je ne peux plus me tenir. — Allons, mon ami, répondait tristement l’officier, qui souvent n’était guère en meilleur état, un peu de cœur - c’est pour le salut de tous. Place -toi là , assieds - toi. — Eh bien ! oui, répondait le malheureux content de cette permission, je vais m’asseoir. » On l’aidait à défaire son sac, il s’asseyait dessus, son fusil entre ses jambes, contemplant l'espace avec ce morne regard qui déjà ne voit plus. Ses camarades s’éloignaient la tète baissée. Bientôt le sergent arrivait, et de la voix sombre qu'ils avaient tous : « Mon lieutenant, il faut un homme. — Mais il n’y en a plus. Que le pauvre un tel reste encore une heure. — Un tel a monté sa dernière garde! » Il fallait conduire, porter presque, un mourant à la place du mort.
— Et ils obéissaient? dis-je au colonel, qui avait les yeux remplis de larmes.
— Je n’ai pas eu, reprit-il, à punir un acte d’indiscipline. Mais je ne pouvais leur ordonner de vivre. Quelques-uns devinrent fous. Ceux que la nostalgie avait attaqués, ceux dont le cœur était plus sensible, les jeunes soldats qui avaient laissé en France une fiancée qu’ils aimaient encore, furent atteiuts les premiers, et ne guérirent pas. Après eux, je perdis tous les fumeurs. Le manque absolu de tabac était sans contredit, pour ces derniers, la plus cruelle des privations. J'avais décidé un Kabyle qui venait rôder autour de nous à nous en vendre, et il m’en avait même apporté trois à quatre livres, qui, distribuées aux plus nécessiteux , prolongèrent
véritablement leur vie; mais, pris sans doute par les Arabes, cet homme ne reparut plus. Alors, profitant de quelques connaissances ou de quelques souvenirs qui me venaient je ne sais d’où , je fis faire, comme je pus, avec des feuilles de vigne et d'une autre plante, une espèce de tabac qui fut reçu par ces infortunés comme un présent du ciel. Malheureusement mon invention vint trop tard.
« J'étais forcé de m’ingénier de toutes manières pour combattre mille dangers, pour tromper mille besoins impossibles à prévoir. Afin de lutter contre les désastreux effets de la nostalgie, j'avais organisé une section de chanteurs qui deux fois par semaine essayaient de récréer leurs camarades, en leur faisant entendre les airs et les chansons de la patrie. Les uns riaient, les autres pleuraient. Quand les chanteurs, qu’on écoutait avec un douloureux plaisir, avaient fini, beaucoup regrettaient plus amèrement la patrie absente. Ce mal du pays est terrible ! Je ne savais pas, en définitive, si cette distraction, toujours impatiemment attendue, produisait un résultat favorable ou contraire. Mais je n’eus pas à délibérer làdessus bien longtemps! La maladie attaqua les chanteurs; presque tous moururent comme ceux que leurs chants n’avaient pu sauver.
« On nous avait abandonnés si vite et avec une si cruelle imprévoyance, que, dès les premiers jours, les souliers manquèrent à un grand nombre d’hommes. Je me souvins heureusement des chaussures espagnoles. Les peaux fraîches de nos bœufs et de nos moutons, distribuées aux compagnies, leur servirent à faire des espardilles. Beaucoup aussi manquaient de linge et d’habillements. La mort n'y pourvut que trop !... Quel lamentable spectacle offrait cette pauvre troupe, mal en ordre,
déguenillée, mourante! Parmi tant de misères, c’est encore une souffrance pour le soldat de ne pouvoir quelquefois se mettre en grande tenue.
« Je vous ai dit qu’une partie des vivres étaient avariés La farine surtout ne produisait qu’un pain détestable, et encore vîmes- nous le moment où ce mauvais pain nous manquerait, non pas faute de farine, mais faute de boulangers. Comme nos chanteurs, comme nos jardiniers, qui n’avaient point vu germer leurs semailles, nos boulangers étaient morts ou malades, et j’eus, à plusieurs reprises , une peine infinie à me procurer le pain nécessaire au peu d’hommes qui pouvaient manger. Que vous dirai -je? les bataillons se sont trouvés souvent presque sans officiers, l’hôpital presque sans chirurgiens et sans infirmiers. Ceux qui travaillaient le plus, ceux qui travaillaient le moins, les forts, les faibles, ceux qui avaient pu guérir déjà une ou deux fois, ceux qui semblaient devoir résister à tout, venaient successivement encombrer cet hôpital, d’où j’avais fait emporter tant de cadavres.
« Les Arabes soupçonnaient notre détresse sans la connaître entièrement. Mes pauvres soldats faisaient bonne contenance devant l’ennemi , qui ne nous laissait point de repos. Il fallait presque tous les jours combattre, et les balles venaient mordre à ceux que la maladie n’avait point entamés. Nos fiévreux enviaient le sort de leurs frères qui mouraient d une blessure. Ils se faisaient conter les traits de courage qui tenaient en respect les Bédouins. Un jour, un brave garçon, un carabinier nommé Georgi, se précipita seul au milieu de trente Kabyles qui attaquaient un de nos avant-postes; il en perça plusieurs de sa baïonnette, mit les autres en fuite
et les obligea d'abandonner leurs blessés , dont il se rendit maître. Ce fut une fête dans la ville et dans l’hôpital ; cette aetion de Georgi fit plus que tous les médicaments. Mais nous n’avions pas souvent de ces prouesses. Pour poursuivre l’ennemi, il fallait plus de jambes qu'il ne nous en restait. C’était beaucoup de n’ètre pas absolument bloqués dans nos murs. Au bout de trois mois, vers la fin de septembre, n’avant que très -peu d’hommes à opposer aux attaques réitérées des Arabes, le ravitaillement des postes avancés devenait très-difficile. Officiers, médecins, gens d’administration, tout le monde prit le fusil; je le pris moi -même, et je dus aller à l'ennemi, suivi d’une quarantaine d'hommes, dont quelques-uns étaient à peine convalescents.
« Tout se tournait contre nous. Les fruits que nous offraient les arbres étaient dangereux et se changeaient en poison. L’approche de l’automne n’adoucissait pas cette température qui nous avait dévorés. La mortalité allait croissant. Je remarquai que les Arabes, voulant s’assurer de nos pertes, venaient la nuit compter les fosses dont nous entourions les murs de la ville; et nous en creusions de nouvelles tous les jours! J’ordonnai qu’on les fit plus profondes et qu’on mît dans chacune plusieurs cadavres à la fois. Les soldats obéirent, mais leur force épuisée ne leur permit pas de creuser bien avant. Un matin, ceux qui devaient remplir à leur tour ce lugubre office, vinrent tout effarés me dire que les morts sortaient de terre. La terre, en effet, n’avait pas gardé son dépôt. Elle était inhospitalière aux morts comme aux vivants. La fermentation de ces cadavres l'avait soulevée ; elle rendait à nos regards les restes décomposés de nos compagnons et de nos amis. Je ne puis vous dire l’effet de ce spec-
tacle sur des imaginations déjà si frappées. Malade moimème et me traînant à peine, j'allai présider au travail qu’il fallut faire pour enterrer nos morts une seconde fois; et, afin que mes intentions fussent à l'avenir mieux remplies, je continuai de conduire désormais ces convois chaque jour plus nombreux et plus lamentables. J'avais beau m'armer de toute ma force, je ne pouvais m’y faire. Je m’étais attaché à ces soldats si bons, si malheureux , si résignés, si braves. Des enfants n’auraient pas mieux obéi à leur père, un père n'aurait pas davantage regretté ses enfants. Je ne me suis pas un seul instant endurci à cette douleur, je sens que je ne m’endurcirai jamais à ce souvenir!...
— Colonel, lui dis-je, quel était donc le chiffre de vos morts?
— Lorsqu’on vint, reprit-il, nous relever, le 4 octobre, nous en avions enterré huit cents.
— Huit cents ! m’écriai-je.
— Au moins huit cents, reprit - il ; les autres, ceux qu’on emmena ou qu'on emporta, étaient malades, et l’on a jalonné le chemin de leurs sépultures. Ni l'art des médecins, ni la joie de leur délivrance ne les purent remettre. Ceux qui parvinrent jusqu’aux hôpitaux de Blidali ou d’Alger y succombèrent victimes d’un mal incurable. Au sortir de Miliana, il 11e s’en était pas trouvé cent qui fussent en état de marcher durant quelques heures; il ne s’en trouva pas un qui put porter son sac et son fusil. Lorsque, plusieurs mois après, je quittai l’Algérie pour venir me rétablir en France, il y en avait encore, à ma connaissance, une trentaine de vivants. Qui sait s’ils vivent aujourd’hui? Je fus un des moins maltraités, et vous me voyez... Eh bien ! nous n’avons pas cessé
de travailler ; nous avons exécuté des travaux considérables ; nous avons mis la place en état de défense ; nous avons établi un bel hôpital; tout le monde, jusqu’au dernier moment, a rempli son devoir. Toujours l’ennemi nous a respectés et nous a craints. La discipline a été jusqu’au bout parfaite; l’union, la concorde, le dévouement n’ont pas cessé de régner entre nous. Au milieu de tant de fatigues, de tant de privations, de tant de misères que je ne puis raconter, il n’y a eu que vingt-cinq déserteurs, et ils appartenaient à la légion étrangère : pas un n’était F rançais !
— Mais , dis - je , colonel , comment se fait -il que ces détails n’aient pas été connus en France ? Je n’avais pas la moindre idée de tout ce que vous m’apprenez, et cependant je me tiens au courant des nouvelles d’Alger.
— Les rapports officiels ont gardé le silence, reprit-il ; cela était trop désastreux. On s'est borné de dire que la garnison de Mihana, éprouvée par le climat, avait été relevée. Cette phrase est devenue célèbre dans notre armée d’Afrique.
— Quoi ! m’écriai -je, pas un mot d’éloge pour cette garnison intrépide ! rien pour honorer les morts , rien pour consoler les survivants prêts à mourir !
— Rien , répondit le colonel ; ces événements ne venaient pas cà l’appui du système qu’on voulait suivre, et pouvaient compromettre des réputations plus importantes que les nôtres. Us furent passés sous silence. »
J’étais confondu.
« Je reçus pourtant un témoignage d’estime, continua le colonel: on témoigna le désir de me voir conserver le commandement supérieur de la nouvelle garnison, et j’acceptai, quoique je fusse bien malade; le devoir parlait,
je suis un vieux soldat, je n’ai pas plus de raison qu’un autre pour tenir à la vie. Ce qui me creva le cœur, ce fut de voir le peu de précautions que l'on prit pour éviter aux nouveaux venus le sort de ceux qu’ils remplaçaient.
— Et perdîtes -vous encore beaucoup de monde? lui demandai-je.
— Moins que la première fois, me répondit -il ; mais nous n’obtînmes pas beaucoup plus de remercîments..., et je suis encore lieutenant-colonel comme je l’étais alors. Avez-vous déjà vu la guerre, Monsieur?
— Non, colonel.
— Eh bien ! poursuivit le vieil otïicier avec un pénible sourire , regardez-la de près. Vous saurez que tout n’est pas roses et lauriers dans le métier des héros. »
Tl se retira ; je restai seul avec un jeune capitaine qui avait assisté à notre entretien.
« Que pensez- vous de ceci? lui demandai-je.
— C'est comme il le dit, me répondit-il avec une gaieté un peu sombre. Je connais toute cette histoire , et j’aime à l’entendre répéter, pour enseigner la patience à l'ambition du fils de ma mère. 11 est sûr que ce digne colonel d’illens a été indignement oublié. Tout le monde n’a pas les bons postes, et les bons postes ne sont pas toujours ceux où l'on court le plus de danger. La graine d’épinards est sujette à pousser lentement, même lorsqu’on est diligent à la faire arroser de balles. Ce vieux brave retourne en Afrique pour y faire dorer ses épaulettes. Tl n’attrapera peut-être qu'un dernier coup de fusil ou une dernière fièvre (1)... c’est le métier qui veut ça. Tout soldat doit regarder sa vie de l’œil dont la regarde
(1) Voyez la note 2.
lui-même un maréchal de France. Les morts rangés autour de Miliana ne sortiront plus de leur fosse pour réclamer contre l’incurie de personne, et quand ils en sortiraient, qu’importe! C’est peu de chose que la voix d’un mort; c’est peu de chose aussi que la voix d’un vivant, lorsqu’il n’est qu’un petit vivant. De pareilles importunités ne peuvent rien contre l’éclat de la gloire ou contre l’éclat du grade. En somme , Miliana est conquise. Je ne sais comment on s’y comporte aujourd’hui; je soupçonne que les jeux et les ris n’y tiennent pas encore leur cour, et que d’Illens, après trois à quatre mois d’absence, n'y verrait pas grand changement; mais Miliana n’en est pas moins conquise. On finira peut-être par en faire un séjour supportable, et ce sera un nom tout aussi sonnant que beaucoup d’autres à graver sur la pierre tumulaire, dans une couronne de lauriers. Si cela peut faire plaisir à celui qui dormira sous la couronne , quel mal et quelle peine voulez-vous que cela fasse aux autres? Il y a deux sortes d’insensés dans le monde : ceux qui s’obstinent à vouloir que les hommes soient justes, et ceux qui pensent que Dieu ne l’est pas. »
LA BÉNÉD1CTIOK DU NOUVEU SOLDAT.
Je te parlais l’autre jour de la tendresse que l’Église témoigne aux hommes de guerre. Je trouve dans le pontifical romain, publié par ordre du pape Clément VIII, un monument de cette tendresse : c’est la cérémonie de la bénédiction du nouveau soldat. Écoutes-en le détail : il ne te plaira pas moins qu’il ne m’a plu à moi même ; tu te sentiras pénétré d’admiration pour tant de sagesse et d’amour, et tu regretteras , comme moi , que nous ne puissions plus contempler ces spectacles qui charmaient et qui fortifiaient les nobles cœurs de nos pères. Mais pourquoi ne le pouvons-nous plus, puisqu’il y a toujours des hommes d' Église et des hommes d’armes? C’est qu’il y a aussi des hommes de palais, des avocats, des journalistes, des voleurs de toute espèce qui ne veulent pas que la religion bénisse le courage et que le courage protège la religion. Ils aiment mieux que le soldat haïsse le prêtre , et que le prêtre craigne le soldat. La triste condition de leur pouvoir est de redouter l’union de tout ce qui est grand et généreux. La lâche et incertaine doctrine du
philosophe, et la miséricorde du sbire, voilà les objets de leurs sympathies.
Au temps donc où l’on bénissait les hommes d’armes, cette cérémonie pouvait se faire n’importe à quel jour de l’année , n’importe en quel lieu , n’importe à quelle heure, le jour, la nuit, sur le vaisseau qui cinglait vers la Palestine, ou sur le champ de bataille , avant le combat ou pendant le combat. On ne voulait point remettre au lendemain de bénir celui qui allait peut-être mourir tout à l'heure. D’ordinaire on choisissait le matin. Apres la messe , le pontife se plaçait devant l’autel, debout ou assis sur le falstidorium (1), et revêtu des mêmes habits qu’il portait pour célébrer le saint sacrifice ou pour y assister. On lui présentait d’abord à bénir l’épée nue , que l’on tenait à genoux. Il se levait la tète découverte, disant : Noire aide est dans le nom du Seigneur, et les assistants , comme pour confirmer sa parole et achever sa pensée , ajoutaient : Qui a fait le ciel et la terre. — Seigneur, poursuivait le pontife, exaucez ma prière. — Et que mes cris, reprenaient les assistants, arrivent jusqu'à vous. — Que le Seigneur soit avec vous, leur disait alors le pontife en se tournant vers eux. Ils lui rendaient son souhait par les paroles touchantes et profondes qui associent le fidèle cà l’œuvre du prêtre : Que le Seigneur soit avec votre esprit !
Après cette sorte de profession de foi faite en commun et ce doux et cordial échange de vœux chrétiens, le pontife disait : Prions ! Et tout de suite , s’adressant à Dieu : « Exaucez nos prières, nous vous en supplions, Seigneur; « et que la droite de votre majesté daigne bénir l’épée
J) Siège de bois à bras, sans dossier.
« dont votre serviteur désire être ceint, aussi longtemps « qu’il pourra défendre les églises, les orphelins, les « veuves, et tous ceux qui servent Dieu, contre la cruauté a des païens et des hérétiques; qu'elle soit la terreur de « quiconque lui tendra des embûches; Par Jésus-Christ « notre Seigneur.
— Amen! disait l’assistance.
— Prions! » reprenait le pontife; et il adressait au souverain Maître des supplications plus pressantes et plus tendres : « Seigneur très-saint, Père tout-puissant, Dieu « éternel, par l’invocation de votre saint nom, par la « venue de Jésus-Christ votre Fils notre Seigneur, et par « le don du Saint-Esprit, bénissez cette épée, afin que « votre serviteur, qui doit à votre amour d’en être ceint « aujourd’hui, victorieux partout, foule aux pieds les « ennemis invisibles et demeure sans blessure. »
Les assistants répondaient Amen, et le pontife, toujours debout, disait alors ce psaume :
« Béni soit l’Éternel , mon appui, qui forme mon bras à la guerre et dresse mes mains au combat.
« Il est mon bienfaiteur et mon rempart, mon soutien et mon libérateur ;
« Le protecteur en qui j’espère, et qui soumet mou peuple à mes lois.
« Gloire au Père, au Fils, au Saint-Esprit;
— Dès le commencement, et maintenant, et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
— Seigneur, sauvez votre serviteur,
— Qui espère en vous, ô mon Dieu.
— Sovez pour lui, Seigneur, une tour inexpugnable,
— Eu présence de l’ennemi.
— Seigneur, exaucez ma prière ,
— Et que mes cris arrivent jusqu’à vous.
— Que le Seigneur soit avec vous,
— Et avec votre esprit. »
Le pontife, s’adressant de nouveau à Dieu, faisait alors connaître dans quel dessein il allait, lui, prince du royaume de la paix , bénir un instrument de guerre :
« Seigneur très- saint, Père tout-puissant, Dieu étera nel, qui seul ordonnez toutes choses et les disposez « parfaitement ; qui , pour réprimer la malice des méa chants et protéger la justice, avez permis aux hommes « sur cette terre l’usage du glaive, et voulu l’institution « de l'ordre militaire pour la protection du peuple ; vous « qui, par la bouche de saint Jean, avez dit aux soldats « qui venaient à lui dans le désert, de ne frapper per- « sonne et de se contenter de leur paie : nous vous sup- « plions, Seigneur, écoutez-nous! De même que vous avez « accordé à David , votre enfant, de renverser Goliath , « et à Jndas Machabée de triompher de la férocité des « peuples qui n'invoquaient pas votre nom, daigne aussi « votre céleste bonté accorder à votre serviteur ici pré- « sent , qui prend le joug de la milice, des forces et de « la hardiesse pour la défense de la justice et de la reli- « gion ; augmentez en lui la foi, l’espérance et la charité; « donnez -lui votre crainte et votre amour; qu’il soit « humble et persévérant; qu’il ait l’obéissanceet labonne « patience; que, par votre grâce, il ne blesse injuste- « ment personne avec ce glaive, ni avec un autre, et « qu’il s’en serve pour défendre toutes choses justes et « bonnes. Et comme il est promu d’un degré inférieur à « l'honneur, pour lui, de la milice, que de même il dé- « pouille le vieil homme et revête l’homme nouveau, « afin qu’il vous craigne et vous honore, Seigneur; afin
« qu’il évite la société des méchants, étende sa charité « sur le prochain , obéisse à son chef, et remplisse par- « tout loyalement son devoir. Ainsi soit-il. »
Cette oraison achevée , le pontife aspergeait l’épée d’eau bénite, et, s’asseyant la mitre en tète, il remettait l'arme nue dans la main droite du nouveau soldat agenouillé devant lui.
<« Recevez, lui disait-il, cette épée au nom du Père, « et du Fils, et du Saint-Esprit; servez- vous-en pour « votre défense , pour la défense de la sainte Église de « Dieu , pour la confusion des ennemis de la croix de « Jésus-Christ et de la foi chrétienue; et, autant que la « fragilité humaine le permettra, n’en frappez injuste- « ment personne. Que celui qui vit et règne comme Dieu , « avec le Père et le Saint-Esprit, dans les siècles des « siècles , vous accorde cette grâce. »
L’épée était remise dans le fourreau , et le pontife , ceignant le nouveau soldat , disait :
« Que l’épée batte sur votre cuisse, homme vaillant(l), « et souvenez-vous que les saints ont vaincu le monde , « non parle glaive, mais par la foi. »
Ici se passait une de ces scènes fortes et naïves qui peignent le moyen càge. Le nouveau soldat, ceint de l’épée, se relevait, sortait sa lame, la brandissait trois fois en homme ( viriîüer ), puis, après avoir fait le geste de l’essuyer sur son bras gauche, la remettait au fourreau. Le pontife alors lui donnait le baiser de paix, en prononçant la douce parole des évêques : La paix soit avec vous.
Quel symbolisme charmant et profond ! Une fois armé de cette épée bénite, le nouveau soldat devait s’en servir
(t) Acciugere gladium luum super fémur tuum , poleutigsime , (Ps.)
en brave, virilement, non pas une fois, mais toujours ; et quand cette brave épée dormait au fourreau, quand la tâche était finie, quand l’àge avait glacé le bras vigoureux qui avait chrétiennement accompli l’œuvre de guerre, il pouvait, sans remords des coups portés, goûter en paix son noble repos. Toutefois l’Église avait encore des conseils à lui donner : il s’agenouillait donc de nouveau devant le pontife, qui, reprenant une dernière fois l’épée nue, l’en frappait trois fois légèrement sur les épaules, disant :
« Soyez un soldat pacifique ,
« Un soldat courageux et fidèle ,
« Un soldat dévoué à Dieu. »
I/arme ensuite était remise dans le fourreau, et le pontife, touchant légèrement à la joue du nouveau soldat, reprenait :
« Eveillez-vous du sommeil de la malice , soyez vigi- « lant dans la foi de Jésus-Christ, cherchez une louable « renommée. »
En ce moment l'on attachait au nouveau soldat les éperons, qu’il avait fallu si vaillamment gagner. Le pontife, assis, disait l’antienne :
« Distingué par la beauté sur tous les fils des hommes, « que l’épée batte sur votre cuisse, ô vaillant ! »
Puis il se levait, la tête découverte, et, tourné vers le nouveau soldat , il disait encore :
« Que le Seigneur soit avec vous. »
Les assistants répondaient :
« Qu'il soit avec votre esprit.
— Prions J » continuait le pontife, et résumant dans une dernière prière tous les vœux de sa sagesse et de son amour :
« Dieu tout-puissant, Dieu éternel, répandez vos béné- « dictious sur votre serviteur que voici , et qui a été « ceint de ce noble glaive : et faites qu’appuyé sur la « vertu de votre droite, il soit armé des secours célestes « contre tous les obstacles , afin que ne puisse le renverse ser aucune tempête des guerres de ce monde. Amen l » C’était la fin; et que pouvait-on ajouter? Le nouveau soldat baisait, en signe de reconnaissance, la main vénérable qui venait de l’armer et de le bénir ; il déposait les éperons et l’épée , et se retirait en paix.
Est-ce que tout cela ne te fait pas mieux comprendre quelques-unes de ces nobles figures qui brillent si loin de nous dans l' histoire de la chevalerie : Boucicaut, du Guesclin, Bayard , et tant d’autres? Imagine-toi que le nouveau soldat c’est Bayard, et le pontife, ce bon évêque de Grenoble, son oncle, « qui oneques en sa vie ne fust las de faire plaisir (1), » lequel voulant que le jouvencel devint prud'homme, le conduisit à treize ans au duc de Savoie, « après l’avoir très-bien miz en ordre, et garny « d’ung petit roussin. » Les oraisons que tu viens de lire pourraient -elles être plus paternelles, plus tendres? La mère du gentil Pierre, elle -même, n'aurait pas mieux dit. Écoute-la parler, et vois comme ces nobles et doux préceptes de l'Église avaient pénétré dans tous les esprits, Bayard, à treize ans « esveillé comme un esmerillon, » va partir avec son oncle. A cheval sur le petit roussin que l’évêque lui a donné, il vient de recevoir la bénédiction de son vieux père. « La povre dame et mère estoit en une « tour du chasteau qui tendrement ploroit, car combien « que elle feust joyeuse dont son filz estoit en voye de
(1) Voyez te Loyal Serviteur.
« parvenir, amour de mère l'admonestoit de larmoyer. « Elle sortit par le derrière de la tour, et fist venir son « fdz vers elle, auquel elle dist ces paroles : Pierre, mon « amy, vous allez au servize d’ung gentil prince. D'aul- « tant que mère peult commander à son enfant, je vous « commande trois choses :
« La première, c’est que vous aymiez, craigniez et « serviez Dieu sans aucunement l’offenser, s’il vous est « possible, car c'est celluy qui tous nous a créez, c’est « luyqui nous faict vivre, c'est celluy qui nous saulvera, « et sans luy et sa grâce ne saurions faire une seule « bonne œuvre en ce monde. Tous les matins recomman- « dez-vous à luy, et il vous aidera.
« La seconde, c’est que vous soyez doulx et courtoys « à tous gentilz hommes, et ostant de vous tout orgueil ; « soyez humble et serviable à toutes gens ; ne soyez mal- « disant ne menteur ; maintenez-vous sobrement quant « au boire et au manger. Fuyez envie, car c’est un vil- « lain vice ; ne soyez flatteur ne rapporteur, car telles « manières de gens 11e viennent volontiers à grande « perfection. Soyez loyal en faictz et dictz, tenez vostre « parolle, soyez secourable à povres veufves et orphe- « lins, et Dieu vous le guerdonnera.
« La tierce, que vous soyez charitable aux povres né- « cessiteux, car donner pour l’honneur de Dieu n’apovrit « oncques homme; tenez tant de moy, mon enfant, que « telle aulmosne pourrez faire, qui grandement vous « prouflittera au corps et à l’àme. Voibà tout ce que je « vous en charge. Je crois que vostre père et moi ne vi- « vrons plus guères. Dieu nous face la grâce, à tout le « moins tant que nous serons en vie, que toujours puis- « sions avoir bon rapport de vous.
« Alors l’enfant luy répondit:
« Madame ma mère, de vostre bon enseignement tant « humblement qu’il m’est possible vous remercie , et es- « père si bien l’ensuivre que, moyennant la grâce de « celluy en la garde duquel me mectez, en aurez contt tentement ; et après m’estre recommandéà vostre grâce, « je voys prendre congié de vous. »
Cette mère parle comme l’Eglise, et l’Eglise aime comme cette mère; et cette sagesse et cet amour formaient le type de courage, de bonté, de candeur, qu’on appelait un vrai et digne chevalier.
Sais-tu ce que je pense? Je pense que Don Quicholle est un chef-d’œuvre, mais c’est un chef-d’œuvre que n’aurait jamais écrit un cœur vraiment généreux , et j’aimerais mieux avoir dit la dernière parole de Bayard, que fait tous les livres de Michel Cervantes.