LA TRAVERSÉE
Celui qui s'embarque à Toulon, au jour naissant, voit assurément un des plus magnifiques tableaux que puisse contempler l’œil de l’homme. Cette vaste rade, toujours animée; ces collines dont les brouillards légers du matin et les premiers feux du soleil déguisent l’aridité; ces bâtiments énormes, si solidement et si légèrement établis sur le mobile cristal de l’eau ; ces chaloupes de toute dimension qui courent d’un navire à l’autre; ce regret enfin de quitter le doux pays de France, et cette joie d’aller voir de nouveaux pays, tout donne au départ de Toulon une physionomie particulière. Joignez -y la solennité des adieux que vous font à bord les derniers amis. Il y a là des gens qui versent de vraies larmes; car ceux qui se quittent, se quittent pour longtemps : et savent-ils s’ils se reverront jamais? Pour moi, j’étais parti de Paris; Toulon n’avait été qu’un relais, et je n’avais ni une main à serrer, ni une larme à répandre ; mais je savais un endroit en ce monde, une pauvre maison dans une ville ignorée, une humble et solitaire chapelle où deux cœurs innocents, ne pouvant s’empêcher de frémir à la pensée que j’étais en mer, récitaient avec ferveur et larmes Y Ave
maris Stella. On a tant ouï parler de cette mer formidable! il en court de si sombres histoires ! Comment songer sans terreur qu’on a un frère sur les flots? Oh! que, malgré la distance, j’entendis bien l’expression de ces terreurs naïves! et tandis que les puissantes ailes du bateau commençaient abattre la mer, je dis à mon tour Y Ave maris Stella. Heureux qui peut, à ces passages sérieux de la vie, reprendre tout son cœur dans une prière ! Heureux qui peut, en s’éloignant, placer sous la tutelle de Marie les êtres chers près desquels ne vieillira plus que de loin son amour! Oui, quoique l'on puisse faire, c’est toujours un déchirement de partir; mais ceux qui aiment Dieu ne se séparent point comme les autres: en dépit de la distance, leurs âmes s’embrassent tous les jours dans le saint rendez-vous de la prière.
On nous avait promis que nous irions vite, et nous allions plus vite encore qu’on ne l’avait promis. Par un calme qui, en certains moments, n’aurait pas enflé la voile d’un pêcheur, cette noire machine fendait l’onde et tendait au terme de sa course avec la rapidité de la flèche. J’aimais cà me rappeler les vieilles divinités cà qui la Fable donnait le royaume des mers, et je me figurais l’étonnement de Neptune aux choses étranges que l’homme lui fait voir depuis quelque temps.
C’est une chose à dire au profit des sciences : en face d’elles, il n’y a vraiment de Dieu que Dieu. Voyez la figure que ferait aujourd’hui devant la chimie et la physique tout le vieil empvrée, si Jésus-Christ ne l’avait pas réduit en poudre il y a dix-huit cents ans? Je désire que les savants finissent par se prouver à eux -mêmes ce qu’ils prouvent si bien aux autres, quelquefois sans le vouloir. 11 est pénible de voir les gens qui construisent
de si belles machines, combinent si habilement les gaz, et nous révèlent chaque jour si bien les merveilles de la création, conduire, au milieu de leurs travaux, si maladroitement leur esprit et leur âme, qu’ils courent grand risque de se trouver, au dernier jour, dans l’ignorance et dans la triste situation de ces païens dont leur cornue et leur alambic ne cessent de rendre le culte plus ridicule et plus grossier.
Car il n'y a pas à s’y refuser : les noms seuls sont changés; les hommes, les passions, les idées sont restés les mêmes. Aujourd’hui, comme au temps de Pierre et de Paul qui traversèrent ces mers, faisant plus de miracles encore que nos savants, comme au temps de Jérôme, de Tertullien et d’Augustin, que ces mêmes flots virent aussi passer, il faut croire à Jupiter ou confesser Jésus-Christ, ou descendre lâchement à l’abjection de nier Dieu pour nier la vertu et trahir le devoir. Quiconque n’est pas chrétien aujourd’hui, est païen comme Symmaque ou comme Épicure.
Mais, au moment où je pensais ainsi, mon regard parcourut le vaisseau. Jupiter me parut plus puissant que je ne l’avais d'abord pensé. « Quel Dieu, me demandai-je, adore- t- on ici? Parmi ces vaillants hommes, lequel se dit qu’il va combattre les infidèles, et demande à Jésus-Christ la grâce de combattre dignement?... »
La Méditerranée est la mer des idées, de la civilisation et des arts, la mer épique. L’Océan, sans les missionnaires saints qui parfois le traversent, ne serait que le chemin des ballots, la mer marchande. Sur la Méditerranée passèrent la Grèce , l’Italie et l'Évangile ; le Coran y fut noyé Les Ilots de la Méditerranée furent les premiers qui virent la croix et qui la portèrent de rivage en
rivage; cent fois, les plus grands hommes que la terre ait connus leur confièrent le destin du monde; ils ont vu, ils ont bercé tous ces athlètes qui , par la parole ou par le glaive, ouvrirent la voie de l’avenir, et tracèrent les routes où vinrent s’engager les siècles et les générations: Annihal, César, saint Paul, saint Louis, Ximenès, Pie Y, Bonaparte I Quels combats ont été rêvés sur vos cimes murmurantes, ô Ilots riches de gloire! Vous étiez alors terribles et redoutés, on ne se livrait qu’avec crainte à vos caprices : vous ajourniez les desseins du génie jusqu'à désespérer les plus indomptables. Il a fallu que Dieu retirât de l’abîme, où vous l'aviez enseveli, saint Paul, le seul vainqueur de Borne; vous avez retardé de trois siècles la civilisation d’un monde en détruisant la flotte de Charles -Quint... Que dites-vous des hommes d'à présent qui vous ont vaincus? Ont - ils une idée , ontils un Dieu? Vous ne le savez pas , nul ne le sait. Un vent inutile déroule des pavillons qui ne portent plus ni le croissant ni la croix.
La France, la patrie de Godefroi de Bouillon, de Pierre l’Ermite, de saint Bernard et de saint Louis, multiplie les prodiges de son ancien courage pour conquérir un royaume infidèle; mais elle ne songe qu'à le gagner à ses comptoirs, et ne veut point le gagner à son Dieu.
Et c’est pourquoi ceux qui vivront verront d’éclatants désastres, car le trésor des colères divines n'est pas épuisé.