ARRIVÉE
« Voici le triangle d’Alger, » nous dit le capitaine, en nous montrant un point blauc que son œil exercé avait, bien avant les nôtres, reconnu sur les côtes qui surgissaient au loin. Je me mis à regarder avec une sorte d’avidité. Ainsi j’avais jadis fixé mes yeux sur l’espace où pour la première fois m’apparut Saint-Pierre de Rome. Alger! naguère l’un des remparts de la terre infidèle, maintenant couronné par la croix ! Je ne songeai pas aux anciennes épouvantes dont ce lieu fut plein si longtemps, mais à la merveille de cette conquête, par où tant de mains, qui ne s’en doutent pas, ouvrent un nouveau monde à la bonne nouvelle de Dieu. Une prière encore naquit au fond de mon cœur. « Seigneur, pensai-je, vous avez repris votre bien; ce sol est deux fois à vous; vous l’avez créé, et vos martyrs l’ont arrosé de leur sang. Que de saints dont les noms ne seront connus qu'au dernier jour ont souffert et sont morts pour vous dans l’enceinte de ces murailles qui dessinent comme un immense Calvaire ! Les ariens, les donatistes, les Vandales, les Arabes, les Turcs ont tour à tour immolé vos serviteurs fidèles; mais votre jour est venu ; les bourreaux de vos saints dis-
paraissent, même lorsqu'ils forment des peuples et des multitudes; et voici que les derniers d’entre eux, refoulés par les armes chrétiennes, s’engloutissent dans le désert béant qui les a vomis ! Donnez le triomphe et la gloire «à ceux qui servent votre cause; faites-leur, en dépit de leur ignorance, un mérite du sang qu'ils versent pour reconquérir la tombe de leurs aînés! «J'aurais voulu, dans ce moment, porter l’habit de nos soldats et sentir battre sur ma cuisse une de ces épées qui sont les épées de Dieu tournées contre ses plus féroces ennemis. Le gouverneur général était à bord, en grand uniforme; il regardait comme nous cette terre où il allait prendre un commandement qui donne presque une autorité royale. Nous avancions rapidement, et déjà nous pouvions voir en détail la colossale pyramide que forme Alger, ses minarets, ses maisons blanches et carrées, terminées en terrasses et s’élevant les unes au-dessus des autres. Tout était inondé des flots d’un soleil nouveau pour mes yeux européens. Bientôt le palmier, cet accessoire de tout paysage oriental, cet arbre que nous ne connaissons qu’en peinture , apparut et compléta le charme étrange du tableau. Je reconnaissais des choses que je n’avais jamais vues. Notre pavillon annonçait le haut personnage que nous avions à bord, et déjà nous pouvions voir le mouvement que ce signal produisait dans la ville. Des barques chargées d’uniformes brillants se détachaient du port, plein de vaisseaux. Les marins montaient sur les vergues, tout se garnissait de spectateurs; on entendait le tambour, le canon se mit à retentir, puissant comme la voix de quatre -vingt mille guerriers qui saluaient leur chef; et le cri de Vive le roi ! éclata de tous côtés; car c’est ainsi que l’armée témoigne encore sa joie ;
et je trouve cette coutume belle et touchante , le roi étant l’autorité au nom de laquelle et par laquelle se font les actions de guerre. Le gouverneur regardait gravement et paisiblement ; je m’approchai de lui : « Quel beau spectacle! lui dis- je, et quel beau jour! » Outre ma pleine confiance en son mérite, je ne pouvais oublier que je l’avais vu quelques semaines auparavant, simple particulier, mal logé dans une auberge , et ayant quelque peine à se faire servir le modeste déjeuner qu’il m’offrait en lisant les impertinences que lui prodiguait un trèsmédiocre journal. «Oui, me répondit- il en souriant, le coup d’oeil est joli pour un homme de lettres; mais voyez -vous là -bas, à gauche, dans les terres, ces murs blancs? c’est la Maison- Carrée, et il s’en faut de peu que la France n’y soit prisonnière. Si le gouverneur d’Alger voulait aller là sans escorte , on le mènerait coucher chez les ïïadjoutes (1), et il suffirait d’un mot d’Abd-el- Kader pour faire tomber sa tète. »
Je compris quelle responsabilité pesait sur cet homme investi d’un si grand pouvoir, quels soucis l'occupaient, quel problème ardu il avait à résoudre; j’admirai davantage le calme qu’il nous montrait, voyant que ce n’était pas seulement le calme de la raison qui dédaigne de vains hommages, mais le calme de la force et du cœur, qui considère froidement de grands devoirs et de grauds périls. Non, ce n’est pas un petit rôle à remplir que celui de commander à quatre-vingt mille hommes, et ce n’est pas une royauté facile que la royauté d’Alger! Il faut tout à la fois gouverner le royaume et le conquérir. Abdel-Kader est un compétiteur redoutable, les bureaux mi-
(1) Tribu alors fort redoutable de la Mitidja.
nistériels de Paris sont des auxiliaires gênants, l’opinion est un maître difficile. 11 n’y a pas longtemps qu’un homme assez mesquinement escorté descendait de la ville à ce port où nous débarquons. 11 montait sans fanfares et sans honneurs à bord d’un bâtiment qui faisait route pour la France , où l’attendaient des critiques plus dures à subir que ne le sont parfois les punitions des tribunaux politiques; il laissait aux mains d’un autre uue œuvre qu’on l'accusait aux yeux de l’armée, de la France et du monde, de n’avoir pu mener à bien; et cet homme, maître absolu, la veille, dans les lieux qu'il quittait, était le vainqueur de Constantine, celui qui jusqu’alors avait tenu le plus longtemps le sceptre dans Alger, et a.vec le plus d éloges, sinon avec le plus de succès ; il avait passé les Bibans, il était rentré dans sa capitale sous des arcs de triomphe... Sic transit (jloria mundiï Voilà comment arrive un gouverneur d’Alger, voilà comment il part. S'il tient du roi , il tient aussi du pacha : il exerce le pouvoir souverain... jusqu’à l’arrivée du cordon. Mais qui n’en est là parmi ceux qui régnent sur les hommes? qui monte sur le trône pour n’en pas descendre? qui s’y assied le matin avec la certitude d’y être le soir? Personne n’a vécu dans un coin assez obscur, n’a vécu assez peu, n’a pu assez se dérober aux choses de la vie, pour éviter le spectacle de ces vicissitudes qui précipitent et chassent soudain loin de leurs domaines, loin de leurs grandeurs, loin de leur empire, les riches, les torts et les puissants. Et personne n'a puisé dans ces leçons solennelles assez de sagesse pour mépriser ces auréoles qu’un souffle fait évanouir. Personne? Je me trompe ! Ceux -là mêmes qui sont le mieux faits pour les hautes fonctions sociales les envient moins. Tantôt la supério-
rite de leur intelligence, en leur montrant les difficultés du pouvoir, refroidit leur désir de le posséder; tantôt une modestie sainte les fait douter d'une capacité qui épouvante leurs rivaux. Ils s’éloignent des brigues; quand les autres promettent monts et merveilles ils ne font entendre que des vérités austères, et, bien que la nécessité les appelle au premier rang, il semble toujours que ce soit un hasard qui les y a portés, tant ils savent peu complaire aux misérables instruments qu’emploie ordinairement la fortune,... mais que la Providence emploie aussi. Oui , l’on voit dans les grandeurs des sages qui ne les ont pas souhaitées; c'est une merveille. Il en est une plus rare : c'est d’y vivre sans orgueil et d’en sortir sans regret. Les saints le savent faire ; j'ignore comment y réussissent les sages.
Tandis que le nouveau gouverneur d'Alger répondait aux félicitations officielles par des conseils dont la sévère franchise n'était pas de nature à charmer tous ceux qui les entendaient, je mis pied à terre, le cœur toujours ému de cette pensée singulièrement caressante, que j'étais chrétien et maître dans ces murs funestes où les chrétiens furent si longtemps insultés, humiliés et martyrisés. J’avais lu, enfant, quelques-unes de ces relations que les pères de la Merci publiaient pour exciter la charité des fidèles, au retour de leurs missions dans les pays harbaresques; et je me rappelai ces frémissements, ces terreurs que m'inspiraient les corsaires de Tunis, de Salé, de Tripoli; ceux d’Alger, les plus féroces de tous; je voyais les chrétiens entassés dans ces bagnes où avait gémi Cervantes, où saint Vincent de Paul avait prié; les uns contraints d'abjurer, les autres martyrs de leur foi, tous réduits au plus dégradant esclavage; je me rappelais
aussi l’insolence trop longtemps supportée des deys, dont tontes les nations européennes, et la France en particulier, malgré la vengeance de Louis XIV, eurent tant à souffrir. Je ne pouvais me défendre d'une certaine fierté française qui , se mêlant à ma joie catholique et au bienêtre de sentir au commencement de mars les douces ardeurs d’un soleil de mai, fit de moi, durant quelques instants, un personnage assez content de son sort. Ces situations de l’esprit et de l’àme peuvent s’appeler la joie de vivre; elles sont peu fréquentes quand la folle fleur de la jeunesse est passée; il n’en est que plus agréable de s’y abandonner, et je le fis sans façon. J’avais d’ailleurs sous les yeux le spectacle le plus plaisant du monde : la population actuelle d'Alger est un mélange de tous les grotesques imaginables, où la guenille sans doute abonde, mais où, grâce à la chaleur du climat, elle n’a point cet air lamentable qui nous serre le cœur dans nos pays froids, j’allais presque dire dans nos pays glacés. Hélas! un homme qui a vu les pauvres de Paris, de Rouen et de Lille, peut-il plaindre les pauvres d’Alger, qui ont tant d’air et tant de soleil? il semble que ce soit par divertissement que ceux-ci s'accoutrent comme ils font. Une cohue de Maltais, de Majorcains, de Juifs, d’Algériens, de Nègres aux jambes grêles et nues, s’agitait et grouillait sur le débarcadère, se disputant le bagage des voyageurs avec force cris, coups de poing, interpellations, vociférations et requêtes articulées dans un langage qui est comme le détritus de toutes les langues que l'on parle sur les bords de la Méditerranée. Au milieu de ces physionomies basanées, relevées de moustaches en croc, et dont l'aspect dans les foules fait que l'on craint pour sa montre et pour son mouchoir, j'en cherchais une à la-
quelle il me parût moins imprudent de confier ma malle, mon carton à chapeau et mon parapluie, meuble de France dont je commençais à rougir. Je fus tiré de peine par un vieillard à barbe blanche, au manteau blanc, à face vénérable, une de ces figures et presque un de ces costumes dont nos peintres font à présent des Abrahams et des Melchisédechs , qui, sans autre avertissement et à ma grande surprise, dissipa le groupe au sein duquel j’étais prisonnier, en distribuant à droite et à gauche de trèssérieux coups de nerf de bœuf. Cet effet de couleur locale me charma , je dois l’avouer, autant par sa singularité que par la liberté de respirer qu'il me rendit. Le chaouch (c’en était un ; je l’avais pris pour un cadi à la façon dont il exerçait son autorité ; mais le cadi est le magistrat, et le chaouch n’est que l’huissier, faisant fonctions de sergent de ville), le chaouch m’indiqua ensuite gracieusement un vigoureux gaillard, jaune comme un bloc de cire vierge et nu à peu près comme un ver, qui se chargea lestement de mon bagage et se mit à courir devant moi, m’invitant à le suivre par un sourire qui me montrait des dents de requin. Je m’abandonnai à la fortune et je marchai derrière mon homme, après l’avoir invité par signes à modérer son pas. Nous entrâmes dans la rue de la Marine, bâtie parles Français, car les Algériens ne faisaient point de rues et se contentaient de ruelles, n’ayant point de voitures; mais aussi n’ayant point de poussière, point de soleil et point de boue. Quel pêle-mêle! quel mouvement! que de contrastes! Qu’on cherche dans Télémaque la description de Salentc à demi construite, les grues qui gémissent dans l’air, les hommes qui portent des fardeaux, des troupeaux mugissants qu’on fait entrer ou sortir, les guerriers dont les chevaux hennissent, les
enfants à demi nus , les femmes voilées , les vieillards majestueux; ajoutez-y vingt uniformes divers, la sévérité du costume militaire français, l’ampleur du vêtement oriental, des voitures pesamment chargées, des pièces d'artillerie de campagne qui sonnent en roulant, le bruit du tambour, des Juifs crasseux, des Juives en sarrau, des Parisiennes pimpantes , des femmes de Malte parfois jolies sous le mouchoir flottant qui couvre leurs cheveux noirs, des zouaves, des spahis, et des bourgeois comme vous: voilà la rue de la Marine, dont l’architecture en arcades est celle de la rue de Rivoli. Nous débouchâmes sur une place plantée d’orangers , où la même agitation , les mêmes ruines, les mêmes bigarrures se reproduisaient plus à l’aise que dans cette rue de la Marine, toujours trop étroite. Mon Goliath jaune s’arrêta pour savoir où il devait me conduire. Je lui dis à tout hasard d’aller chez le gouverneur; il me comprit, s’enfonça sous un passage étroit et sombre , gagna une rue beaucoup moins européenne que celle d’où nous sortions, s’arrêta devant un vestibule rempli de soldats, et je me trouvai bientôt installé dans le palais de marbre blanc et de porcelaine qu’on appelle la maison du dey. C’est là que les gouverneurs d’Alger habitent ou plutôt campent, gênés au milieu d’un luxe qui, n’étant pas en harmonie avec nos mœurs, annonce bien plus la conquête que la possession.
Du reste, comme habitation mauresque, ce palais est. délicieux. Un escalier de marbre, dont les murailles, revêtues de carreaux de porcelaine à fleurs bleues, sont ornées çà et là de niches élégantes, conduit à une cour intérieure entourée d’arcades, sur les quatre pans de laquelle s’ouvrent des chambres maintenant occupées par les bureaux des interprètes et du secrétaire général.
Cette cour est le lieu d’attente des petits solliciteurs européens et indigènes qui abondent chez le gouverneur : on y voit surtout des Juifs qui ont toujours à demander, et qui demandent tout avec acharnement. Les sous-officiers de planton s’y tiennent aussi; leurs éperons sonnent sur ce pavé de marbre qui devait n’ètre foulé que par les babouches du maître et les pieds nus des esclaves: la molle maison musulmane leur doit en grande partie ce cachet très -prononcé de bivouac, dont n’avait guère songé à la marquer Sidi-Hassan-Pacha, le riche Maure qui la fit construire avec tant de recherches, du fruit de ses rapines et par la main d’ouvriers et de captifs chrétiens.
La même disposition se reproduit au premier étage, mais avec plus de luxe et d'éclat. Quatre salons, dont deux sont fort vastes, et quelques petites chambres s’ouvrent sur la galerie, que soutiennent d’élégantes colonnettes cannelées en spirale et surmontées de jolis chapiteaux sculptés et dorés. Dans les appartements, le revêtement de porcelaine imite une tapisserie pleine de fraîcheur, de grâce et de goût. Les encadrements des portes sont en marbre; les portes sont sculptées; les panneaux des fenêtres sont sculptés et dorés ; sur les plafonds, la sculpture, la peinture, les dorures se mêlent et s'unissent avec une grâce parfaite. L’emblème religieux, le croissant, se reproduit partout, comme jadis dans les maisons chrétiennes on voyait partout la croix. Dans l’un de ces appartements, qui est aujourd’hui le cabinet de travail du gouverneur, s’offre une singularité bien digne de remarque : aux quatre coins du plafond, où sont représentés des tentes, des cimeterres, des turbans, des croissants, des étendards, l’artiste, italien probablement,
a largement dessiné quatre belles fleurs de lis , qui semblent tenir en captivité tous les trophées musulmans (1).
La maison est terminée par une terrasse de plain-pied avec un second étage, plus étroit et plus humble que le premier, mais encore fort joli, d’où l’on jouit d'une vue magnifique sur la ville, sur la côte et sur la mer. J’y trouvai un sopha dans une chambre vide ; la nuit était venue, je m’installai là, et je m’y endormis de bon cœur, louant Jésus-Christ.
(1) Mohamed-Ben-Schâ , homme distingué de la tribu des Douairs, jadis kodja ( secrétaire ) du dernier bey d’Oran, aujourd’hui iman et quelque peu marabout, étant venu à Alger et m’ayant rendu visite à titre d’ancien confrère, je lui fis voir ces fleurs de lis, en lui expliquant que c’était l’emblème de la France. Il leva les yeux et les mains au ciel, et s’écria: «C’était écrit!» Je lui montrai aussi un papier sur lequel était le cachet de son ancien maître. « Ah ! dit - il avec une expression de regret beaucoup plus vive, le voilà , ce cachet avec lequel j’ai gagné tant d’argent ! »