LE MERCREDI DES CENDRES. — L'ÉGLISE DE SAINT- PHILIPPE
Je m'éveillai avec le regret de n'avoir pas encore visité l’église; je descendais pour m’enquérir de la maison de Dieu , mais je ne sais quelle circonstance m’empêcha de quitter le palais, et m'obligea de retarder de quelques instants cette douce et sérieuse visite. J'étais dans un cabinet, occupé cà lire une narration des pères de la Merci que j’avais apportée de France , lorsque tout à coup les sons d’une cloche et des chants que je crois reconnaître frappent mes oreilles. J'ouvre une fenêtre, et que vois-je à quelques pas de moi? la croix, la sainte croix de Jésus, surmontant un petit dôme d’où sortaient les chants sacrés. C’était l’église, la cathédrale d’Alger, près de laquelle j’étais. Je sors en toute hâte. De l’escalier, les chants s’entendent mieux encore; sur le palier, une porte est entrouverte; je la pousse, je monte quelques marches, et je me vois sous une galerie intérieure, d’où mes yeux parcourent une vaste salle au plafond semé de coupoles, aux murs chargés d’inscriptions en caractères arabes; c’est une mosquée; mais dans cette mosquée s'élève un autel, à l'autel est un prêtre revêtu des ornements sacerdotaux , sur le parvis les fidèles sont à ge-
noux : c'est une église où l’on célèbre la sainte messe. Je ne puis dire ce qui se passa dans mon cœur. Si j’étais arrivé à l’église en passant par la rue , j’v serais certes entré avec une émotion profonde ; mais m’y trouver ainsi tout à coup, sans m’y attendre, sans quitter cette maison musulmane où de toutes parts s’étale l’emblème de la foi de ses anciens maîtres, et à la splendeur de laquelle ont peutêtre travaillé de pauvres esclaves chrétiens, voilà ce qui renouvelait plus vivement dans mon cœur les profondes émotions de la veille. Je tirai de ma poche un livre précieux , et par les trésors qu'il renferme et par la main de qui je l'ai reçu ; un humble paroissien à l’usage de Paris et de Rome, trésor d’une jeune vierge qui mourut sous le voileetqueje n’ai pas connue, mais dontcelle quiluiferma les yeux m’a raconté la mort courageuse et sainte, en me donnant le livre où ce chaste cœur avait puisé la sève de l’éternelle vie. Je l’ouvris au jour que célébrait l’Église : c’était le Mercredi des Cendres, et je me tins à écouter les paroles sublimes qu’il allait me répéter. Mon Dieu, comment se fait-il que les hommes ignorent ces graves conseils suivis de promesses si magnifiques, ou que, les recevant, ils les pratiquent si peu! « Vous avez pitié de « toutes vos créatures, Seigneur, et vous ne haïssez rien « de tout ce que vous avez fait ; vous dissi muiez les péchés « des hommes, afin de leur donner le temps de faire pé- « nitence ; et vous leur pardonnez, parce que vous êtes le « Seigneur notre Dieu . » Telles sont les premières paroles de la messe; voici les dernières. « Sachez que le Seigneur « exaucera vos demandes , si vous persévérez dans le « jeûne et dans la prière devant le Seigneur. » Ces bons religieux delà Rédemption des captifs, qui célébraient le saint sacrifice dans Alger infidèle, ont prononcé ces mots
consolateurs avec une confiance entière, et voici que l’espérance est remplie. Les esclaves les ont répétés , ils se sont sentis plus forts, ils ont fait pénitence, et Dieu leur a pardonné. A tout moment, le cœur qui s’élève vers Dieu rencontre ici des choses qui le bercent dans la sereine lumière des miracles; on donne les cendres; quelques pieux soldats vinrent les recevoir; Turenne, s’il était ici, les recevrait comme eux; mais nos généraux ont la bravoure de Turenne, et n’ont plus sa foi. Ils sont toujours Français, ils ne sont plus chrétiens. Eh bien ! n’est-ce pas un miracle que Dieu les choisisse pour leur faire accomplir une œuvre dont il refusa la gloire aux capitaines du roi Catholique et aux armes du roi Très-Chrétien? Il me semble qu’en tout ceci Dieu se plaît toujours à réjouir et à fortifier ses humbles enfants par l’éclatant spectacle des jeux de sa puissance. Ce n’est pas en effet la moindre consolation ni le moindre secours des fidèles, au milieu des obscurités de la vie, de voir comme Dieu sait tout arranger et ne connaît point d’instruments rebelles, et fait ce qu’il veut, à l’heure qu'il le veut, par les mains des hommes qui ne le veulent pas. Ah ! que je les plains, ces hommes dont Dieu se sert ainsi, et qui l’ignorent ! Que je les plains de toute la gloire et de tout le bonheur qu’ils perdent! Mais Dieu leur fera miséricorde, parce qu’il aime toutes ses créatures, et un jour ils viendront, ces fiers possesseurs du glaive, ils s’agenouilleront, ils s’humilieront là oii s’agenouillent et s’humilient les enfants et les femmes; et sur ce sol formé d’une poussière d’empires, ils seront heureux de comprendre dans la bouche pacifique du prêtre la parole que les balles et les épées leur ont dite si souvent sur les champs de bataille sans éclairer leur esprit: ils sauront qu’ils ne sont que cendre
F.iV ALGÉRIE.
vaine, et que, sortis de la poudre, ils y retourneront; et le sachant ils béniront Dieu avec plus d'allégresse que ne leur en inspirent les fanfares de la victoire, parce que, connaissant leur néant, ils connaîtront aussi leur grandeur, et qu’abjurant l'inquiète vie delà chair, ils gagneront la vie immortelle de l’àme.
Nous n’en sommes pas là, malheureusement; mais il faudra bien y arriver, lorsque ayant conquis le pays nous voudrons y fonder un peuple; et le retour général vers Dieu sera le symptôme à quoi je reconnaîtrai que la France gardera l’Algérie. Un coup d'œil sur l’histoire de cette contrée nous prouvera bientôt, mieux que tous les raisonnements, ce que j'avance ici. Les Arabes ne seront à la France que lorsqu’ils seront Français; ils ne seront Français que lorsqu ils seront chrétiens; ils ne seront pas chrétiens tant que nous ne saurons pas l’ètre nousmêmes. Or nous ne savons pas l’être encore.
Presque tous les habitants européens d’Alger appartiennent à la religion catholique ; leur nombre s’élève aujourd'hui (mars I8il)à douze à quinze mille sans compter l'armée, et s'accroît tous les jours. Ces catholiques ne sont pas, comme nos bourgeois et électeurs de Paris, des esprits forts, indigérés de mauvaises lectures, ne tenant à vrai dire à l’Église que parleur baptême, dont ils ne se souviennent plus, leur première communion oubliée et leur mariage souillé. Ils forment une population d’exilés dont les mœurs sont en général mauvaises, mais où la foi abonde, et qui vivent assez misérablement pour sentir qu’ils ont besoin de Dieu. Eh bien ! pour cette foule , à qui la parole de Dieu serait un pain véritable, il n'\ a encore qu’une église, desservie par un clergé dont le zèle est admirable, mais dont l’insuffisance effraie. Je
reviendrai sur ce triste chapitre; en attendant, quelques détails sur l’église cathédrale d’Alger seront lus avec intérêt.
Cette église, à qui notre saint père le pape Grégoire XVI a donné pour patron l’apôtre saint Philippe, était, il y a quelques années, la mosquée des femmes. Comme mosquée, elle est très - élégante ; comme église, elle a besoin d’être appropriée à sa nouvelle destination, et c’est ce que l’on ne se hâte pas de faire, malgré les prières incessantes de l’évcque. Sa forme est à peu près celle du Panthéon de Rome, ou mieux encore celle de l’église de l’Assomption à Paris, qu’elle dépasse un peu en étendue. La coupole principale, entourée de dix-neuf autres plus petites, repose sur seize colonnes de marbre blanc, d’un seul bloc. Ou y lit de nombreuses inscriptions du Coran , autour desquelles Mgr Dupuch a eu l'heureuse et sainte inspiration de faire écrire en lettres d’or les admirables paroles de l’Apôtre : Jésus Chrislus heri , hodie et in secula (1).
Dans chaque mosquée existe une espèce de grande niche où, tous les vendredis, l’iman vient chanter les prières solennelles; l’évêque profita de cet enfoncement pour y établir l’autel de la Sainte -Vierge, sur lequel il fit élever une statue de Marie trouvée dans le port d’Alger lors de la conquête, sans qu'on ait jamais su d’où elle venait, ni à qui elle était adressée. Cela fait, on s'avisa de lire l’inscription arabe qui ornait l’intérieur de la niche, et voici ce que l’on trouva : Dieu envoya un anye à Marie pour lui annoncer quelle serait la mère de Jésus.
(1) Jésus-Christ était dans le passé , il est dans le présent , il sera toujours. Voyez la lettre de Mgr l’évêque d’Alger dans les Annales de la Propagation de la Foi, novembre 18£i0.
Marie lui répondit : Comment cela se fera-t-il ? Et l'ange: Par la toute-puissance de Dieu. Certes, jamais verset du Coran ne se trouva mieux appliqué dans une église chrétienne. Cette circonstance était de nature à frapper singulièrement les Maures, si l'on avait permis au clergé d’essayer de les instruire. On ne le lui permet donc pas? Eh ! non. Les commis du ministère de la guerre pensent qu’il y aurait là les inconvénients politiques les plus graves. On ne voit rien que de légitime à brûler les maisons des Arabes; on permet aux Maures de dire publiquemeut dans leur mosquée la krotba au nom de l’empereur du Maroc et même au nom d’Abd-el-Kader(l), mais on interdit aux prêtres catholiques toute démarche qui aurait
(l) El krotba. C’est la prière publique, prescrite par le Coran , que les musulmans doivent dire dans les mosquées pour le chef de l’autorité temporelle. Du temps des Turcs, la krotba était dite dans toute la Régence au nom du Grand Seigneur. Aujourd’hui , même dans tes villes qui nous appartiennent , la krolb i est dite, soit au nom du seul souverain qui prenne encore le titre de calife, l’empereur de Maroc; soit au nom d’Àbd -el - Kader. Voici la krotba usitée chez les Sonnites. On remarquera les protestations indirectes qu’elle renferme contre les vérités travesties du christianisme.
«Grâces au Très-Haut, à cet Être suprême et immortel qui n’a ni dimensions ni limites, qui n’a ni femmes ni enfants, qui n’a rien d’égal à lui ni sur la terre ni dans les deux, qui agrée les actes de componction de ses serviteurs et pardonne leurs iniquités. Nous croyons, nous confessons, nous attestons qu’il n’y a de Dieu que Dieu seul, Dieu unique, lequel n’admet point d’association en lui. Croyance heureuse à laquelle est attachée la béatitude céleste. Nous croyons aussi en notre seigneur, notre appui , noire maître Mohammed , son serviteur, son ami, son prophète, qui a été dirigé dans la vraie voie, favorisé d’oracles divins, et distingué par des actes merveilleux : que la bénédiction divine soit sur lui! O mon Dieu, bénis Mohammed, l’émir des émirs, le coryphée des prophètes, qui est parfait, accompli, doué de qualités éminentes; la gloire du genre humain, notre seigneur et le seigneur des deux mondes, de la vie temporelle et de la vie éternelle. O mon Dieu , bénis Mohammed et la postérité de Mohammed, comme tu as bénis Abraham et sa postérité. Certes, tu es adorable, tu es grand, ô mon Dieu; fais miséricorde aux califes orthodoxes, distingués par la doctrine, la vertu et les dons célestes dont tu les as comblés, ceux qui ont jugé et agi selon la vérité et la justice ; ô mon Dieu, soutiens, assiste, défends ton serviteur le sultan V..., perpétue son empire et sa puissance.
« O mon Dieu , exalte ceux qui exaltent la religion, avilis ceux qui l’avilissent; protège les soldats musulmans, les armées orthodoxes , et accorde-nous salut, tranquillité, prospérité, à nous, aux pèlerins, aux militaires, aux citojens eu
pour but d'amener un musulman à se faire chrétien, et la raison, c’est qu’il ne faut pas exciter leur fanatisme. Le Journal des Débats dit aussi que , si les musulmans se convertissaient, la couleur locale disparaîtrait, et que ce serait grand dommage. Il est sur que nous y perdrions ces pittoresques coups de fusil qui accidentent la marche de nos troupes dans les gorges de l’Atlas.
L’église de Saint - Philippe a pour trésor une relique précieuse de son illustre patron. Ce fut saint Philippe qui baptisa l'eunuque de la reine d'Éthiopie; dans l'église qui lui est consacrée, la piscine en marbre où les musulmans faisaient leurs ablutions sert aujourd’hui de fonts baptismaux. Les ornements sacerdotaux ont été donnés parla reine; ils sont magnifiques, et seraient plus nombreux s’il n’avait fallu couvrir la nudité des autres églises, indigentes cabanes de planches où le nécessaire manque souvent. J’ai entendu dire que, l’évêque ayant demandé quelques tableaux pour sa cathédrale , on lui répondit d’abord du ministère de la guerre , qu’il n’était pas sage; que les musulmans regardant comme une idolâtrie le culte des images, il fallait ménager leurs préjugés, etc. etc. Tout à coup des jeunes gens protégés par le ministère ou par les membres des deux chambres se sentirent du goût pour la peinture, et une cargaison de
demeure comme aux voyageurs sur terre et sur mer, enfin à tout le peuple musulman. Salut à tous les prophètes et à tous les envoyés célestes! Louanges éternelles à ce Dieu créateur et maître de l’univers. Certes, Dieu ordonne l’équité et la bienfaisance; il ordonne et recommande le soin des proches; il défend les choses illicites, les péchés, les prévarications; il nous conseille d’obéir à ses préceptes et de les garder religieusement dans la mémoire. »
La krolba, la sckka , ou le droit de faire battre monnaie, la gcula, c’est-à-dire le cheval conduit devant quelqu’un en signe de vasselage, sont les prérogatives par lesquelles la souveraineté est reconnue dans un pays musulman.
[De la Domination turque dans l’ancienne Régence d’Alger, par le capitaine Walsin Esteuhazy. )
prétendus tableaux d’église arriva chez l’évêque, qui ne sut où les loger (1).
Il y a dans Alger une autre mosquée, plus grande que celle de Saint-Philippe, qui serait admirablement appropriée au culte catholique. Elle est bâtie en forme de croix et tout à fait comme un temple chrétien. Cette disposition étrange vient, dit -on, de ce qu’elle fut construite par des captifs européens qui en cimentèrent les pierres de leurs larmes et de leur sang. « Ils avaient voulu con- « sacrer tout ensemble les souvenirs de la foi et de la « patrie et les prophétiques espérances de l’avenir; car, « nous a-t-on maintes fois raconté, elle devait, selon eux, « servir d’église chrétienne quand reviendrait sur ce ri- « vage la religion de Jésus-Christ. Aussi, et toujours « suivant la même tradition, le généreux architecte en « paya-t-il le plan de sa tête (2). » Ce beau et pieux monument a été refusé aux prières de Mgr Dupuch. Tl n'a obtenu , pour en faire une seconde église, que l'ancienne mosquée extérieure de la Casbah, bénite et consacrée à la sainte Croix le 3 mai 1839 ; mais c’est plutôt une cha pelle qu'une église.
Le plus charmant sanctuaire qui soit ouvert à Alger, c’est la chapelle du palais épiscopal. Ce palais, moins éblouissant que celui où réside le gouverneur, est peut-
(1) Le gouvernement, tout à fait revenu de son respect pour les préjugés religieux des Arabes, se propose aujourd’hui d’élever sur la principale place d’Alger une statue de bronze 5 l’illustre et malheureux duc d’Orléans. Espérons que la religion profilera de cette circonstance, et que si les chrétiens de France et d’Alger veulent un jour élever une statue à saint Augustin, l’administration ne s’y opposera pas. Ce n’est point en nous faisant musulmans que nous gagnerons l’affection des indigènes, mais en nous montrant chrétiens et en leur faisant du bien comme chrétiens. Quel est celui d’entre eux qui ne s’estimerait heureux d’être soigné par nos sœurs de la Charité, dans un hôpital place sous I invocation et orné de la statue de saint Vincent de Paul ?
(2) Lettre de Mgr l’évêque d’Alger au conseil delà Propagation de la Foi, Annales, cahier de novembre 18^0.
èlre plus véritablement beau sous le rapport de l'art. C’était là que demeuraient les beys de Constantine lorsqu’ils venaient payer le tribut. A l’extérieur il offre l’aspect misérable d’une grande masure; à l’intérieur il est assez spacieux, riche de marbres et d’élégantes sculptures. La longue pièce dont Monseigneur a fait son salon a pour tenture une dentelle de pierre d’une grâce et d’une légè reté parfaites; mais l’habileté des ouvriers s’est surpassée pour orner le vestibule. De ce vestibule, l’ingénieuse piété de l’évêque a su faire la chapelle gothique la plus élégante et la plus recueillie que j’aie jamais vue. En voici la description tracée par le pieux prélat lui-même, avec la vive éloquence qui lui est naturelle: « Tout est marbre ou den- « telle de pierre. Sept portes de différentes grandeurs y « sontsculptées d'une manièreadmirable ; vingt colonnes « torses en marbre blanc, ornées de chapiteaux d'une « délicatesse infinie, soutiennent la voûte et la partagent « en douze niches, dédiées à la mémoire de douze des « plus illustres de nos saints prédécesseurs. Un ange de « forme antique y repose sur un monument de marbre « blanc de Carrare, tiré des ruines sacrées d'Hippone; « l’inscription, admirablement conservée, rappelle qu'il « fut élevé à la mémoire d’un enfant couché à ses pieds, « avant la fin de son premier printemps. Au milieu du « sanctuaire et sous la lampe de bronze, une grande ro- « sace en mosaïques arrachées aux mêmes ruines repré- « sente, par ses deux anneaux entrelacés, l’union des « deux Églises. Dans l’autel a été déposé le corps entier « de saint Modestin, jeune martyr de douze ans, dont « nous apportâmes les reliques insignes des lointaines « catacombes de Rome. Au-dessus est un beau tableau « de l’Assomption donné par la reine Marie-Amélie ; aux
« deux côtés deux anges adorateurs, les mêmes que ceux « du maître-autel de Saint-Sulpice à Paris. A droite , dans « un enfoncement , le confessionnal, au - dessus duquel « sont écrites en lettres d’or ces paroles plus précieuses « que l’or le plus pur: Venite ad me, omnes qui labo- « ratis et onerati estis, etc. En face est appendue une « madone d'un grand prix; capturée au temps des pi- « rates par un corsaire algérien , elle est retombée provi- « dentiellement entre nos mains; enfin, en forme de table « de communion, deux magnifiques rampes en balustres « de marbre blanc, incrustées de fleursdemarbre antique « du plus précieux travail, restes de la chaire de Malio- « met. L’autel est surmonté d’une coupole par où descend « un jour religieux ; à la porte et dans son turban creusé « à cet effet, le tombeau d’un dey garde l’eau bénite. « Sanctuaire béni mille fois! mille fois plus précieux par « le trésor des grâces qu il renferme déjà, par ceux qui « s’y multiplient tous les jours, que par le marbre et « l’airain, par les prodiges de ia toile et du ciseau ! » C’est là en effet qu’ont été consommées de grandes merveilles de la grâce. Là des hérétiques, des juifs, des infidèles sont devenus enfants du vrai Dieu. Jadis des esclaves tremblants y attendaient leur maître, aujourd’hui le Dieu de la terre et du ciel y attend les esclaves devenus libres et s’y donne à eux.
COUP d’œil historique.
La première chose qu’on aime à connaître dans un pays nouveau, c’est l’ensemble des événements qu’il a vus s’accomplir; on se fait ainsi, du sol même, une vieille connaissance, avec qui l’on peut, à défaut des amis absents, s’entretenir du passé , du présent, de l’avenir.
Lorsqu’on jette un regard sur l’histoire de l’Afrique , le sentiment qui tout d’abord s’empare de l’àme et qui ne la quitte plus est celui d’une profonde tristesse. Terre de malédiction donnée en héritage au dernier né du mauvais fils, elle n’a pu se relever de l'anathème qui semble l’avoir frappée. Sur d’immenses espaces , elle se refuse à nourrir l’homme; et l’homme, là où le sol est habitable, se montre presque partout déshérité d’intelligence et de bonheur; la bête féroce, moins misérable que lui, ne fuit pas sa présence et son voisinage; il est contraint de disputer aux monstres, dont il se rapproche par ses mœurs et dont il est souvent la proie, ce recoin aride où s’écoule, au milieu des angoisses, sa vie incessamment menacée. Là, point de société, point de liberté, point de famille, point de Dieu. Sous un ciel inclément , sous des maîtres abominables, sous des coutumes immondes, l'être humain, sans lois, sans arts, sans industrie, n’est supérieur à
l’animal que pour être plus vil et plus dégradé. Il adore de grossiers et d’impurs fétiches; le mariage lui est inconnu; il n’a ni l’instinct de la générosité, ni celui du courage. La femme ignore la pudeur, le sentiment maternel n’émeut pas ses entrailles; le père vend le fils, et, s’il ne le vend pas, c'est le fds lui-même qui vend son père, ou qui l’égorge et parfois le dévore. Telle est l’Afrique intérieure, l’Afrique des noirs enfants de Cham le Maudit; et quelque chose de leur sort funeste échoit à quiconque vient toucher cette contrée des esclaves. Les fils de Sem et de Japhet n’y ont séjourné tour à tour que comme dans une prison fermée aux lumières de la terre et du ciel. Toutes les civilisations l’ont côtoyée, aucune n’y a pu vivre. Après un éclat passager, le flambeau s’en est éteint dans les guerres, dans le sang, dans la barbarie. A quelque page qu’on ouvre les sinistres annales de l’Afrique, une lueur de feu les éclaire, ou c’est une nuit profonde, du sein de laquelle sortent par intervalles d’effroyables clameurs de mort et d’inconsolables gémissements.
L’histoire de Carthage est pleine de meurtres, de soulèvements, de rapines et de guerres. Guerre contre les Grecs de la Cyrénaïque, guerre contre Rome guerre contre les indigènes, de la soumission desquels les envahisseurs phéniciens n’ont jamais été sûrs Les Lybiens étaient ce que sont aujourd’hui les Berbers ou Kabyles , habitants de leurs montagnes, héritiers de leur sauvage indépendance. Ce fonds barbare a vu passer les hôtes étrangers, il les a servis, il les a comb ittus , et n'a point changé.
Cependant Carthage fut pour tout le littoral de la Méditerranée un puissant agent de civilisation ; mais qu’était
cette civilisation antique? Une soif de l’or et des voluptés plus savante que celle des barbares. La florissante Carthage adorait Saturne, et lui sacrifiait des enfants nouveau-nés; la mère, présente au sacrifice, devait le contempler sans gémir.
Home, après son triomphe, n’entreprit pas de se substituer immédiatement au pouvoir qu’elle venait d'abattre. Massinissa travaillait pour la république. Sage, puissant, énergique, habile, ce roi, qui n’avait reçu que des terres et des espaces, créa véritablement un royaume : il fonda des villes, fit fleurir l’agriculture et les arts; par ses soins et ceux de son fils Micipsa , les Numides devinrent un peuple policé. Dans un vaste rayon, les alentours de Cirta, augmentée et embellie, se couvrirent de riches moissons. Métellus, pendant la guerre de Jugurtha, y trouva de quoi nourrir son armée, et il est plus facile, nous l’avons appris à nos dépens, de soumettre un grand peuple qui possède des champs et des villes, qu’un petit nombre de guerriers qui n’ont que leurs armes, leur cheval et leur tente.
Cependant cette guerre de Jugurtha mit pendant dix ans toute la Numidie en sang et en flammes. Salluste nous a raconté par quelles ruses, par quelles effronteries , par quelles ressources d’habileté, de corruption et aussi de courage, ce hardi barbare sut longtemps déjouer les plans de la république. Ardent, mobile, cruel, souvent découragé, jamais abattu, savant à relever par le mensonge l'ardeur épuisée des siens, prompt à fuir, plus prompt à reparaître, Jugurtha offre le type du caractère numide; rien n’est plus intéressant pour nous que son histoire. Abd-el-Rader semble avoir lu Salluste, et je crois que le général Bugeaud l’a médité.
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Après la chute de Jugurtha , Rome se contenta d'ajouter à ce qu’elle possédait sous le nom de province Proconsulaire, c’est-à-dire l’ancien territoire de Carthage, quelques cantons limitrophes appartenant à la Numidie. Le royaume entier ne fut réuni à la province romaine que par César, lorsqu'il vint en Afrique combattre les restes du parti républicain, commandés par Scipion et fortifiés par J uha .
Les portions de pays qu'on a depuis nommées Mauritanie-Césarienne (l'Algérie actuelle) et Mauritanie-Tingitane (le Maroc) furent léguées à l’empire par les rois Rocchus et Rogud. Auguste en fit un nouveau royaume pour Juba II, prince sage, éclairé, mais surtout soumis par l’éducation romaine. Juba II fonda une ville qu’il nomma Césarée (Cherchell) en mémoire des bienfaits de l’empereur. Elle devint la capitale de la province ; ses ruines témoignent encore aujourd’hui de son importance et de sa splendeur. Sous Claude (an 43) le royaume de Juba fut définitivement annexé à l'empire, et divisé eu deux provinces, qui reçurent leurs noms de deux capi taies, Césarée et Tingis (Tanger). Cette réunion eut lieu cent quatre-vingt-neuf ans après la prise de Carthage : ce n'est pas le moins bel exemple de la persévérance romaine. Les envahissements de la civilisation furent alors si rapides, qu’au commencement du règne de Vespasien la seule Mauritanie-Césarienne comptait treize colonies romaines, trois municipes libres, deux colonies en possession du droit latin, et une colonie jouissant du droit italique; au temps de Pline, la Numidie avait douze colonies romaines ou italiques, cinq municipes et trente villes libres. Ces deux provinces renfermaient en outre un certain nombre de villes tributaires.
Néanmoins, même alors, le pouvoir de Rome n’était pas partout également fort et incontesté. Une savante notice publiée par M. le capitaine du génie E. Carette, établit, par les témoignages historiques consultés avec soin et par la configuration même du pays, que la conquête romaine, complète dans la province d’Afrique proprement dite (territoire de Carthage), et dans la partie orientale de l’ancienne régence d’Alger comprenant la Numidie et la Mauritanie -Sitifienne (notre province actuelle de Constantine) , avait seulement entamé par le littoral les deux autres Mauritanies, Césarienne et Tingitane, et ne comporta jamais que les lignes stratégiques dans l'intérieur de ces dernières provinces, et une ceinture de ports fortifiés.
Nous lisons en effet dans la Yie de saint Cvprien, évêque de Carthage, qu’il fit, vers l’an 250, une quête dans son diocèse pour racheter un grand nombre de chrétiens emmenés en captivité par les barbares, qui avaient pillé plusieurs villes de la Numidie. Saint Cvprien, en envoyant la somme considérable recueillie parmi les fidèles de Carthage , mande aux évêques de s’adresser toujours à lui dans de semblables occasions.
Une inscription relevée à Cherchell mentionne une expédition qui eut pour résultat le pillage d’une tribu au delà du lac (du lac de Titteri sans doute). Ainsi on en était encore au régime des razias dans une contrée gouvernée provincialement depuis cent cinquante ans. Cela se passait sous Dioclétien.
« Vers la même époque Maximien Calère ordonna une nouvelle délimitation des provinces. La Byzacène, paisible et fertile, fut formée d'un démembrement de la province Proconsulaire; la Mauritanie -Sitifienne fut
composée d'une portion de la Mauritanie- Césarienne. Il existait entre les deux extrémités de cette province des oppositions dont il fallait tenir compte. D’un coté, les districts réfractaires de l'ouest , sans cesse menacés par les incursions des tribus voisines , languissaient sous le régime doublement désastreux de la possession inquiète et de la protection armée ; de l’autre, Sétif voyait le vaste plateau qu'il domine se couvrir d’établissements actifs, de cités tlorissantes , et partageait avec la Numidie, sa voisine, les fruits d'une paix franche et vivace. Maximien reconnut le contraste; il consacra, par une nouvelle division territoriale, le partage que les mœurs , les événements et la nature elle-même, avec sa barrière de montagnes, avaient déjà fait. Il sépara ['occupation stérile de la possession productive, et forma sous le nom de Mauritanie- Si tifienne une nouvelle province, qui eut Sétif pour capitale, et pour frontière la ligne brisée formée par le cours du Nabar (Oued-el-Adous), depuis Saldé (Bougie) jusqu’au Biban d'une part, et de l'autre, depuis le Biban jusqu’à Zabi (Msilah)(l).» .Nous n'avons pas retrouvé les richesses et la prospérité qui couvraient autrefois la Mauritanie-Sitifienne ; mais, comparativement du moins, nous y avons retrouvé la paix.
« En 311, Maxence, proclamé empereur en Italie, eut à combattre en Afrique un Pannonien nommé Alexandre, auquel les légions avaient offert la pourpre. I.a victoire fut facile. Au premier choc les soldats d’Alexandre s’enfuirent. L’armée impériale désola Carthage et ruina Cirta, déjà si souvent ruinée. La \ille des jNumides ne sortit plus de ses décombres que par la main du
(1) Voyez, dans le Tableau de la situation des établissements français en Algérie (1840 J, la notice de M. le capitaine Careitc.
vainqueur de Maxence, et sous le nom de Constantine. » A l'occasion de la révolte d'Alexandre, le capitaine Carette remarque que le désordre qui régnait dans l’Afrique prenait un caractère différent suivant le génie des populations; les provinces de l’est pouvaient disputer sur le choix d’un maître; les provinces de l’ouest ne voulaient pas de maître.
« L'esprit d'indépendance qui s’y était manifesté depuis les premiers jours de la conquête, poursuit-il, semblait n'avoir rien perdu de sou activité et de son énergie. Il lutta jusqu’à la lin contre la domination romaine, et le comte Boniface, entre les mains de qui elle s’éteignit, avait encore à réprimer les incursions des Maures, lorsque tout fut submergé sous le Ilot des Vandales. »
Au milieu de ces guerres continuelles, jetons un regard sur d’autres combats, non moins sanglants, mais plus intéressants pour nous.