HiêUrire dei Étak-Unk, l. il, p. S
eux aussi de toute rè^ic et do tout frein. Enim si Joute!, qui a été l'historien de l'expédition, était un soldat brave, instruit et dévoué à ses devoirs, Beaujeu manquait de jugement et de capacilé. Sa présomption, sa jalousie, son égoïsme, son orgueil démesuré le rendaient peu propre à comprendre riicroïsme magnanime de la Salle, à sympathiser avec ses vues et à rem^ plir ses volontés.
Les ennuis de la Salle commencèrent à Saint-Do* mingue. Beaujeu y retint l'escadre aussi longtemps que possible; en mer, leurs rapports s'aigrirent de plus en plus. Le cap Saint-Antoine est doublé, la terre en vue. Au lieu de suivre à Pest la direction du Gulf- Stream, que Beaujeu connaissait cependant, l'escadre fait lentement route dans le sens opposé. Le 10 janvier 1685, elle devait être en vue des bouches du Mis* sissipi. La Salle ne le croit pas, et l'escadre les dépasse. Il recuiiiiait son erreur et veut virer de bord. Beaujeu s'y oppose , et, gouvernant de plus en plus à l'ouest, les vaisseaux arrivèrent à la baie deMatagorda. Fatigué de son ùésaccord avec Beaujeu, et pensant que quelques-uns des cours d'eau qui se déversent dans celte baie sont des branches du Mississipi, la Salle débarque. Le bâtiment, chargé de ses approvisionne-' ments, fait cote par la négligence du pilote. La Salle et ses hommes se jettent dans des canots empruntés aux autres vaisseaux, spectateurs indifférents de son
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malheur, et ils tentent de sauver le plùs précieux au moins de la cargaison. Maïs la nuit vient et avec elle un coup de vent qui met en pièces le navire. La Salle voit la mer emporter ses munitions, ses marchandises»
ses outils, son argent, et, du même coup, ses projets et ses espérances. Pour compléter le désastre, les Indiens accourent au pillage des épaves et massacrent deux volontaires. La terreur envahit la troupe des colons, qui se répandent en imprécations contre la Salle, et lui impuleutle coup de vent et le naufrage. A leur fureur il oppose un caime stoique, et gardant dans cette lutte contre le malheur une incomparable sérénité, il parvient à les rassurer. Bientôt la flotte mettait à la voile, laissant sur les grèves de la baie de Matagorda mie troupe d'environ deuxcents personnes réunies dans un mauvais fort construit avec les débris du vaisseau, et n'ayant plus d*espoir que dans le génie et la persévérance de la Salle. Épreuves et grandeur d'âme qui rappellent Colomb, lancé, avec ses trois faibles caravelles, surTimmeusilé de l'Océan, et luttant contre l'incrédulité et l'indiscipline de ses équipages, presque en vue du monde qu'il va découvrir 1
En remontant un de ces cours d'eau qu'il aVait pris pour une des branches du Mississipi, et qui avaient causé son fatal débarquement, la Salle trouva un lieu propice à l'établissement d'un poste fortifié. L'endroit avait l'aspect le plus nant et le plus fertile : des ga-
LE CAIf ADA
zons verdoyants, des bosquets d'arbres en formaient l'horizon d'un côté; et de l'aulre, les rivages de la baie de Matagorda bordés de prairies. Lesforètsabondaient en gibier et les eaux en poisson. Le daim, le bison, le dindon sauvage et, malheureusement aussi, le terrible serpent à sonnettes habitaient la plaine. C'est là, qu'avec les bois du pays et quelques pièces de fer échappées au naufrage de la baie de Matagorda, les colons se construisirent un refuge dont la Salle fut l'architecte. La France se trouva ainsi prendre possessiou du Texas, qu'elle a toujours considéré , snns y avoir pourtant jamais exercé de droits utiles , comme une annexe de la Louisiane » et qu'en 1803 elle a cédé avec celle-ci à l'Union américaine.
Retrouver le Mississipi était la pensée fixe de la Salle. Au conuiiencement de 1686, il s'engagea de nouveau sur un canot dans cette recherche. Après quatre mois d'absence, il revenait en haillons, ayant perdu quatorze hommes sans avoir vu la « fatale » rivière.
En avril, il repartait avec vingt compagnons qu'attirait surtout le mirage des mines de Sainte- Barbe, dans le Mexique septentrional. A suii retour, il apprit la perte du seul canot qui restât à la petite colonie. Les désastres se succédaient sans pouvoir abattre ce courage indomptable. C est en ce moment même qu'il conçut le projet hardi» presque désespéré,
n LES FRANÇAIS EN AMÉRIQUE
de regagner à pied le Canada par le nord» de revenir
ensuite au Texas par la même voie.
Sa colonie était réduite à trente-six hommes. H en laissa vingt à la garde du fort Sainl-Loiiis, et, prenant le reste avec lui, il se mit en marche, ses bagages chargés sur cinq chevaux sauvages dont les Cenis, peuplade mexicaine des environs de Sainte-Barbe, lui avaient fait pfësent. La petite caravane parvint, à travers des obslacics, des fatigues et des dangers incessants, à une branche de la rivière de la Trinité, audessus du bassin du Colorado, le grand fleuve cali« ioriHca. a Deux hommes, dans la troupe, Duhaut et » TArchevèque, avaient engagé leur avoir dans l'en- » tre|>rise. Duhaut , impatient de tout contrôle et » surexcité par la souffrance, montrait depuis long- » temps un fâcheux esprit de mutinerie. Sa basse » méchanceté et son avarice avaient éveillé en lui la » haine la plus féroce contre la Salle. En invitant f Moranget à se charger des dépouilles d'un buiile tué » à la chasse, Duhaut et rArchevèque lui cherchèrent » querelle et l'assassinèrent. Étonné du rciard de son » neveu, la Salle vint à sa recherche, le 11 mars. » Sur les bords de la rivière, il aperçut des aigles qui » semblaient planer sur un cadavre, et il tira un coup » de feu d'alarme. Avertis par la détonation, Duhaut » et rArchevèque traversèrent la rivière. Le premier » 86 tapit dans l'herbe de la prairie. Où est mon neveu?
» demanda la Salle au second. » Comme il allait répooi dre, Duhaut fit feu« et la Salle tomba mort, sans » prononcer un mot «Tevuiiù mainlenanlàbas, grand 9 pacha ; te voila mort, » cria un des meurtriers, et » ils le dépouillèrent de ses vêtements, laissant dans 9 la prairie, à la merci des bètes fauves» son corps nu » et sans sépulture. Telle fut la An de ce vaillant » explorateur. Par la force de sa volonté, l'ampleur de » ses conceptions, la variété de ses connaissances» et
i» raptiliidc de son {^caic à suruionlcr les plus grandes » diiiicultés, par sa résignation aux volontés du ciel et 1 son héroïque fermeté dans le malheur, par l'énergie » de ses résolutions et son infatigable persévérance, il 9 égalait les plus grands de ses concitoyens. Il avait » conquis Taffection du gouverneur du Canada, 1 estime » de Colbert, la confiance de Seignelay» la faveur de » Louis XIV. Après avoir commencé la colonisation du i Haut-Canada, il acheva la découverte du Mississipif » depuis les chutes Saint- Antoine jusqu'à son em* » bouchure. On se souviendra de lui à travers les âges, » comme du père de la colonisation dans la grande
» vallée eentrale de l'ouest*. »
Le sang de la Salle ne suHit pas à calmer la rage de ces bandits. Duhaut et un de ses associés furent
massacrés pendant qu lisse disputaient ses dépouilles.