‹ Les Français en Amérique le CanadaChapitre 20 sur 61 · ET SES COLONIES · texte numérisé non relu

ET SES COLONIES

SoHVAtM. ^ Coup d*œU sur la colonisalion anglaitt* — SiUtttton respective de b FnDce et de TAnglelerre. — Ganses, eommencement et marebe des hostilités : Frontenac — Pnix de Ryswick. — Neutralité des cinq nations. — Colonisalion du Mississipi : les PP. Gravier, Mermetet Marest; d'Ybervillc, Bicuville et Le Sueur. — Reprise des hostilités : cruautés des Indiens; de Callières; Vaudreuil. — losoecès des Ajaglo-Amérïcains, — Paii d'UtrerM et ses cooséqueuces.

Le moment est venu de résnmer la situation faite à

la Fiance dans le Nouveau-Monde, parles événements que nous venons de raconter. Nous jetterons aussi un rapide coup d*œil sur l'état des colonies anglaises. Nous sommes en 1689» année décisive pour les deux nations. Devenu roi d'Angleterre, Guillaume d'Orange, le tenace adversaire de Louis XIY, a réuni» contre la France, l'Europe presque entière. L'Espagne même, notre alliée naturelle, s'est jointe à la coalition. La longue guerre qui se terminera par la paix d'Utrecht

en 1713, donnera, en Europe, à rAiigleLcrre une pré* pondérance qu'interrompt a peine la glorieuse bataille

de Fontenoy, et que plus tard le traité de 1763 viendra honteusement sanctionner. Celle même année voit aussi commencer, en Amérique, la lutte qui aura pour résultat la périodes conquêtes de Cartier, deMarquette, de la Salle et de Champlain.

Notre situation pourtant ne laissait pas que d'être satisfaisante. Nous occupions solidement le Canada» TAcadie, la baie d*Hudson ; nous avions des droits sur une partie du Maine, du Vermont et de New-York, sur toute la vallée du Mississipi et sur le Texas jusqu'au Rio-Bravo del Norte. Nous avions vécu jusqu'alors en paix avec TEspagne, qui devait retirer bien peu de fruits de sa lâche et égoïste condescendance pour TAngleterre* La confédération des cinq nations nous était hostile. Gagnée de bonne heure par nos rivaux, elle leur resta toujours fidèle. Mais nos missionnaires avaient su nous ménager l'amitié des autres tribus, des Illinois, des Natchez, des Dahcotas, et même des Sioux. Nous les protégions contre les Iroquois, et ils nous payaient en retour d'un dévouement qui résista même à nos fautes et à nos crimes* La métropole aimait et encourageai L la colonie naissante. En un mot, malgré sa faible population européenne, qui n'atteignait, en 1688, qu'au chiffre de onze mille deux cent quarante personnes, le vingtième à peine de la population des colonies anglaises, la Nouvelle-France semblait promise à deiiautes destinées.

La seconde expédition des Cabot, qui eut lieu en

1498, ne parait pas avoir été inspirée par des idées de découvertes seulement. Elle était liée dans la pensée de Henri YII, comme celles de Sébastien Cabot, de Rut et de ilore le furent plus tard dans la pensée d'Henri VIU et de Wolsey, à un projet d'établissement colonial dans les Douvelles contrées. En 1541, l'Amérique attirait l'attention particulière du parlement. En 1553, WilIou;^liby et Cliancellor, reprenant une tentative des Cabot, cherchaient un passage au nord-ouest, et le premier périssait misérablement de froid dans un port de la Laponie, tandis que Chancelior, gagnait avec son vaisseau, le port d'Arehangel, découvrant, pour ainsi dire, la Moscovle à l'Europe. Le goût des aventures maritimes et des possessions lointaines propre à une nation iiisulaire, tolo divisos orbe Britannos, comme dit le poëte latin, trouva dans la fille de Henri VIII une protectrice intelligente et zélée. Les particuliers s'en mêlèrent, et un des plus hardis marins connus , Martin Frobisher, s'engagea résolûment dans la même recherche que les Cabot et les Willoughby ^ U n'atteignait pas son but; mais son exem-

1. • Deux petites barques de vingt-cinq tonneaux avec une pinasse de dix tonneaux seulement, composaient toute la Ûotle, qui devait entrer dans les golfes où Caiwt bcui avait pénétré. Comme ils descendaient Kl Tamise, la reine Elisabeth abrita sa main on signe de faveur, et envoya un messager porter à Frobisber son approbatioji. Elle n'a*

pie devenait contagieux, et, attirés par celle singulière illusion, que les glaces du pôle recélaient d'abondantes mines d'or, des marchands, des bourgeois, des cadets de famille s'embarquaienl pour ce nouvel Eldorado. Élisabeih, peu prodigue de son naturel, voulut cepeudauL taire tous les irais de la nouvelle expédition, qui se composait de quinze vaisseaux sous le commandement de Frobisher. Douze devaient revenir immédiatementavecun chargement du précieux métal. Trois autres devaient rester au service de la nou- • velle colonie. On ne songeait plus au passage du nord-ouest. Il est trop facile de deviner l'issue d'une entreprise aussi chimérique. Àu lieu des riches gise-

▼ail eapendant poiot aidé rentrepriw de bm deniers. Pendant lut onge ]» pinasse sombra. Terrifiés, les marins du MUdutR Tirèrent de bord yers l'Angleterre. Hais Frobisher, sar nn bAliment d'an tonnage à peine supérieur à eelai de la grande ehalonpe d*mi yaissean de guerre» eonttnna bramement sa routa vers les riyages du Labrador, ehercbant un passage au nord de la baie d'Hudson. Une erreur étrange a trans» porté la scône de ses découvertes sur la c6te orientale du jGroënlantl. Ce tut au milieu d'un groupe dtles am^icaines, par 69* S' de latitude, qu'il crut entrer dans un détroit. L'espoir lui fit croirB qu'il avait at* teint son but; que la terre au sud était l'Amérique, celle au nord le continent asiatique et qu'enfin le détroit s'ouvrait sur l'immense océan Pacifique. On doit de grands éloges à Frobisher, bien qu'il n'ait pas pénétré aussi loin que Cabot dans les baies et dans les îles de ces parages inconnus. Cependant son voyage fut un insuccès. Débarquer sur une Ue, peut-être sur le continent; entasser quelques pierres en témoignage de sa prise de possession au nom d'ElisabeUi; saisir un des naturels pour l'exhiber plus tard à la curiosité européenne : voilà quels en furent les seuls résultats. » (ffUtobrêda ÉuUê-VniSt, 1. 1, p. 63.)

mentsd'or qu'ils avaient rêvés, l^s aveoturi^rs ne trouvèrent que d'immenses bancs de glaces flattantes, qui arrêtèrent la marche de la flotte et coulèrent dieux vaisseaux. Les volontaires se découragèrent ; les matelots faillirent se révolter. On abaadooaa le projet de colonie.

Drake ne fit aussi que visiter la côte N.-O, de TAmérique. Suivant la route que Magellan venait de tracer, il remonta jusqu'au 43* degré de latitude, qui correspond à la frontière sud de TÉtat de New-Hampshire. Humphrey Gilbert et son beau-frère« Tillustre Walter Raleighy se dévouèrent à la colonisation anglaise dans rAmérique du Nord. Une première et malheureuse tentative ne les découragea point, et, en 1583, Gilbert faisait voile pour Terre-Neuve, et en prenait pos^ session au nom de sa souveraine. Il visitait la côte des États-Unis et périssait dans une tempête. Raleigh se fit transférer la patente de Humphrey Gilbert, et, l'année suivante, deux vaisseaux, sous le commandement de Philip Amidas et d'Arthur Barlow, abordaient aux côtes de iaCaroliiie. ils recevaient le meilleur accueil des naturelSt gens doux, aimants, tidèleS| ingénus et vivant à la façon de Tâge d'or, dit Thistoriographe de Texpédition. Ënthousiasmé de cette découverte, la reine Élisabeth lui donnait un nom de son choix et l'appelait la Virginie^ nom célèbre dans les

annales de l'Amérique* C'est la patrie de Washington.

Les tentatives de Raleigh, qu'aidèrent Cavendish, Greoville» Lane et Harriot, à qui Taigèbre moderoe

doit son systèriie de notation, n'obtinrent qu'iui succès lent et médiocre. U faut franchir un intervalle de vingt ans et arriver en 1606, après la mort d'Élisabeth, pour assister au véritable développement de la colonisation anglaise. Richard Haktuyt, qui en a été rhistorien, Ferdinand Gorges, le capitaine Smith, sauvé de la mort par la belle Pocohontas» fille du chef indien Powhattan, lord Delaware, Dale, Gates, vont ' apparaître successivement sur la scène de la Virginie. Les Pères pèlerins, Pilgrim Fathers, débarquent, en 1620, au cap Cod, dans la partie la plus stérile et la moins hospitalière du Massachusetts. La Nouvelle-Àngleterre est fondée. Les deux fils de Tillustre George Galvert, lord Baltimore et Laurent Galvert colonisent le Maryland et rouvi enl coniaie un asile aux catholiques et aux protestants, victimes eux-mêmes de Tintolérance puritaine. Un de ceux-ci, Roger Williams, exilé du Massachusetts par le sectaire fanatique Gotton Mather, fonde la ville de Providence et le petit État de Rhode-Island. Gonant et White établissent Salem, autre lieu de refuge pour les exilés ; Ferdinand Gorges et Mason, les États du Maine et de New-Hampdiiire. En 1643, les colonies puritaines se constituaient en confédération. Elle ne comprenait d'abord que les quatre £tats du Massachusetts^ de New-Plymôuth, duGonnec-

ticut, de Nc\v-llaven ; mais elle devait englober successivement les autres États déjà mentionnés, avec les deux Carolines, dont Locke et Shaftesbury se firent les grotesques législateurs ; le Mew-Jersey» la Pensylvanie, conquête pacifique du quaker Guillaume Penn, et Tétat de New- York, arraché par Gromwell à ses fondateurs» les Hollandais.

La morale poli tique de l'Angleterre ne s'embarrasse d'aucun scrupule ; chaque nation, amie ou ennemie» a pu en faire rexpcrienee. Elle convoitait à la fois le bassin du Mississipiquenos missionnaires et la Salie venaient d'explorer, et les nouveaux Pays-Bas qui étaient aux mains des ilollandais. Eni608, Hudson» marin d'origine anglaise, au service de la compagnie hollandaise des Indes occidentales, avait découvert la rivière qui porte son nom» et sur les bords de laquelle se dresse aujourd'hui la puissante cité de New-York, city umpire, si bien surnommée la nouvelle Venise. Les Hollandais pouvaient alléguer le droit de première découverte et une occupation de quarante ans» réelle et effective» telle que nos jurisconsultes l'exigent pour qu'elle puisse conférer à ce droit un appui tué de la morale et du bon sens. Les Anglais osèrent se prétendre les inventeurs du bassin de Tlludson, et le roi Ciiarles ii lit don à son frère» le duc d'York, des nouveaux Pays-Bas, comme Taisant partie des découvertes de Cabol en 1498. La

patente fut accordée en 1620 à la compagnie de Ply-

LES FHAiNÇAIS EN AMÉHIQUE

mouUi. La guerre décida entre les deux nations» et les nouveaux Pays-Bas devinrent le nouveau York. Ce fut encore le prétendu droit* de première découverte que les Anglais invoquèrent quand ils voulurent s'approprier le Canada ei la vallée du Saint-Laurent. Cabot, disaient-ils, avait suivi cette côte en 1497* Comme si, répondait M. de Vergennes, cinquante ans ne s'étaient écoulés depuis la prise de possession du Canada par Cartier, sans que l'Angleterre eût songé à faire valoir la prétendue découverte de Cabot; comme si rétablissement de Port-Royal n'avait pas précédé de vingtcinq ans rétablissemeat de Boston, dans la Nouvelle- Angleterre.

Autant il eût valu prétendre que la découverte des embouchures du Mississipi n'appartenait pas à Soto de Mayor, et que Marquette et la Salle n'avaient pas descendu son cours jusqu'à la mer et exploré son vaste bassin. Guillaume III et Coxe ne reculèrent pas devant cette énormité. Ilennepin, l'ancien compagnon delà Salle, passé à la solde de l'Angleterre, avait publié un mémoire dans lequel il revendiquait pour lui seul la découverte des bouches du Mississipi; il avait même in* terpoléce mensonge dans la narration primitive du véritable voyage^ < Je coloniserai le Mississipi, s'ét^t écrié Guillaume, et je sauterai par-dessus vingt-cinq billots plutôt que de ne pas le faire t » et il promettait d'y envoyer à ses frais plusieurs centaines de huguenots et

de réfugiés vaudois. Toujourb eu vertu de ce droit de première découverte, les Anglais nous contestaient encore la possession du bassin de l*Ohiû, dans lequel ils ne voulaient voir qu'un démembrement de la Virginie, compris dans la charte de concc: nion d Élisabclli. Us voulaient enfin nous exclure des pêcheries de Terre-Neuve! Par compensation, c'est le principe français^ le principe de 1 occupation réelle, utile et permanente, que TAngleterre opposa plus tard à TEspagne, quand elle voulut s'emparer de ses colonies. <c li n'y a que Dieu qui ait pu garantir cette année

» le Canada, cL je n'y ai aucun mérite, s Ces paroles de Denon ville, qui demandait en même temps qu'on rendit aux Jésuites leurs missions, et qui faisait le plus grand éloge du P. de Lamberville ^, ces paroles peignent la situation de la colonie en 1688. Nous avions bien essayé de faire une alliance avec les Indiens depuis le lac Ontario jusqu'au Mississipi, alliance dont l'invasion de l'ouest eût été la conséquence. Tonti et les Uliuois devaient tomber sur les Iroquois par TOhio et TAUeghany, tandis que Durantaye, le chef militaire de Mackinaw* avec les Ottawas et d'autres Algouquins, des-

1. « On doit sans eela attendre beaucoup de malheurs pour la co- » lonie; car je dois yons dire que jusqu'ici c*e9t leur habileté qui a » soutenu les affiiiros du pays, par le nombre d'âmes qu'ils se sont ac- » quis chez les sauvages et par leur savoir faite à gouverner l'esprit de » ces barbares qui ne sont sauvages que de nom. » {Hktovn à$ kt JVowf$lU^Frmw8, 1. 1, p. 375.)

S8 LES FRAiN(^AIS EN AMÉRIQUE

oendrait du Michigan. Mais les lUinois avaient été battus. Les Hurons et les Ottawas paraissaient disposés à se rallier, et les marchands de pelleteries anglais, escortés par les Indiens, venaient jusqu'aux environs de Mackinaw (1688). Les missions de Touest protégeaient seules llliinois et le fort Mackinavr contre un soulèvement général des tribus iudieniies.

La guerre était déclarée. Le comte de Frontenac» le nouveau gouverneur du Canada, devait la soutenir. Ses instructions étaient de reprendre le port Meison et le fort Albany, établissements de pêche que les Anglais nous avaient enlevés, de protéger l'Acadie, et de porter ses armes jusque dans l'État de New-York. De Gallières était désigné pour le gouvernement de la future conquête. Mais, en entrant dans le golfe Saint- Laurent, Frontenac apprit la prise de Montréal. Dans la nuit du vingt-cinq août 1689, les Iroquois débarquant dans File, au nombre de quinze cents, avaient massacré la population endormie et mis le ieu aux maisons, a En moins de deux heures, plus de deux cents » personnes trouvèrent la mort sous des formes trop » horribles pour les décrire. En approchant de la ville, t ils avaient fait un nombre égal de prisonniers, et » restés maîtres du fort et de toute l'île, après un vio- » lent combat, ils y demeurèrent jusqu'au milieu d'oc* » lubre sans être inquiétés. Dans un moment de cons**

» ternation, Deoonville avait ordonné d'avancer et de

1 raser le fort Frontenac sur l'Ontario. Des Trois-Ri-

• vières à Mackinaw, il ne restait plus une ville à la » France; à peine y possédait-elle encore un poste ^ > Cependant deux frères canadiens, de Sainte-Hélène et d'Ybervilie, fils de Charles Le Moine» un des premiers émigrants normands, vengeaient l'échec de Montréal dans la baie d'Hudson. A 1 ouest, le sang coula d'abord à Cocheco, où treize ans auparavant trois cent cinquante Indiens, sans défiance, avaient été faits prisonniers par les Anglais, embarqués pour Boston, et vendus conimo esclaves à rélraii^ ip. Le souvenir de cette trahison était indélébile, et les émissaires indiens du baron de Castin n'eurent pas de peine à pousser à la vengeance la tribu de Penacook. Le soir du 27 juin» deux Peaux-Rouges se rendaient dans la maison de Richard Waldron, et le vieillard octogénaire leur donnait asile. La nuit, ils se lèvent» ouvrent les portes, et appellent leurs compagnons qui envahissent de tous côtés la demeure de Richard, c Eh bien quoi 1 eh bien quoi ! » s'écrie le brave vieillard, et saisissant son épée, lise détend jusqu au moment où il tomba étourdi par un coup dehache. Les Indiens le placent alors sur une chaise dans sa propre salle d'audience: « Eh bien, lui criaientils, juge donc les Indiens maintenant, » et ils lui arracliaieiiL dc6 lanibeaux de chair. « C'esL ainsi, vocifé-

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