‹ Les Français en Amérique le CanadaChapitre 31 sur 61 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

LA TRAITE DES NOtaS ET LA GUERRE DR 173S

floMHAiRi. — L'escl^ivn^r et Lis Ouas. —Traite des noirs : ses dèveloppemenli;

part qu'y prend l'Angn lerrf — La guerre de l'Angrioterre avec l'Espagne : S6f causes. — La France y prend pan r opérations militaires. — Paix d'AJi4t* Chapelle. Maintien du ttaiu gw antè bellum : motifs de l'Angleterre.

Quelques historiens, que l'on a crus sur parole et répétés sans contrôle ^ Robertsoa entre autres, ont porté contre la mémoire du vénérable Las Casas une accusation grave et injurieuse, celle d'avoir été le premier inspirateur de l'esclavage et du trafic des noirs. La vérité est qu'à son retour en Espagne, où il venait plaider la cause des Indiens, victimes de la cruauté et de la cupidité de ses compatriotes , Las Casas rencontra chez plusieurs grands personnages^ notamment chez Fonseca , le persécuteur acharné de Golomt), une résistance invincible à ses plaintes et à ses vœux. C'est alors qu^en Tabsence de tout autre moyen, il songea à remplacer les Indiens par les nè« gros sur les plantations du Nouveau-Monde. Les nègres, disait-on, supportaient mieux que les Indiens le

m LES FRANÇAIS EN AMÉRIQUE

rude travail dos pays inl.erlropicaux; I9 ou les Indiens succombaient par centaines, les nègres prospéraient et se multipliaient. Ils étaient, d'ailleurs, accoutumés à resciavagedans leur pays natal, ils y étaient tous les jours massacrés dans les combats ou dans les sacrifices. N*appartenaient-ils pas enfin à une race moralement et physiquement inférieure, à une race condamnée, dans les idées du teiiips, à une ii remissibie .dégradation ? Çes considérations, et surtout» je le répète avec Herrera , l'historien des griMides Indes , le manque d'un autre remède déterminèrent Las Casas. Ç*était, sans doute» faillir à la justice qui repousse le bien fait à l'un au détriment de l'autre. Mais cette erreur ne provenait pas chez Las Casas d'un calcul intéressé. Ce n'est pas lui, sa vie entière repousse celte supposition, qui eût jamais condamné les noirs à la servitude. De fait, son premier voyage dans le Nouveau-Monde remonte à 1S02. Une ordonnance royale y avait, dès 1501, permis l'introduction de nègres esclaves. A diverses époques, toutes aalérieures à 1517, Ferdinand et Charles-Quint avaient

envoyé, à cause de la faiblesse des Indiens , des nègres

travailler aux mines. Les Portugais n'avaient pas attendu Las Casas, qui naquit en 1474) pour se livrer au trafic des noirs ^ Le igoût des établissements d'outre-mer, si vif chez

I. W. Irring» Vù de ChriHophê Colomb, éd. Bahn, i. lU, p. 8S7-SS9.

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les nations européennes» pendant une période de plus

de deux siècles, ne tarda pas à donner un puissant essor à ce commei^ca nouveau. La traite des nègres prit les allures régulières du commerce civilisé ; les armateurs de bâiimeuls négriers ouvrirent des comptoirs et des factoreries. Les navigateurs explorèrent tous les replis des cotes africaines, non plus dans Tes* poir, comme aux temps glorieux des Henri de Portugal, des Vasco de Gama et des Colomb, d'ajouter à la carte du monde des continents nouveaux , mais pour trouver des marchés de bétail humain plus abondants. Combien d*homme$ furent ainsi enlevés à leur pays natal pour être soumis au plus dur esclavage ? Au calcul de Raynal, ce chilïre, depuis le commencement de la traite jusqu'en 1776, ne s'élèverait pas à moins de neuf millions, et M. Albert Hiine le juge encore audessous de la vérité. Nous croyons» avec M. Bancroft» à l'exagération de ce chiffre; mais, quel qu'il soit, il reslera toujours trop fort pour l'honneur de 1 humanité, pour l'honneur particulièrement de l'Angleterre, dont les na^v ires, dans une période de cent ans, n'ont pas exporté d'Afrique moins de trois millions de noirs, et dont les marchands n'ont pas encaissé, à l'aide de cet iufàiue tratic, moins de deux millùiurds de francs ^.

i. « Nous ne nous tromperons pas beau coup en évaluant en bloc à 3 millions, pour )»' siècle qui pro'-Ailo la suppression de la traite des nuira par le cougrès améjucaio, ^ nomxn^. de^ u^greâ impoi UMi par les

Chacun connaît la scène tameose qui eut lieu au

sein du parlement anglais. Jenkins vint dénoncer à son pays le traitement que lui avait fait subir un capitaine espagnol. 11 raconta en termes véhéments ses avanies et la perte de ses oreilles. Interpellé par le président des Communes sur ses sentiments intimes dans ces heures de transes et de tortures, il répondit fièrement : c Je recommandai mon ftme à Dieu et ma cause à mon » pajs ! — Nous n'avons plus besoin d'alliés pour 1 nous faire rendre justice ! s'écria Pulteney : l'his- » toire deJenkins lèvera pour nous des volontaires. » « C'était un bien grand orateur que ce matelot» » dit quelque part Al. Villemain, non sans ironie à Tendroit de Pulteney et des autres meneurs de ropposition. « C'était un contrebandier , dit à son tour M. Bancroft, peut-être même un pirate. Son histoire était une fable; sa réponse lui avait été dictée. » Ce ne furent ni les prétentions de l'Angleterre dans la baie de Honduras, ni le règlement des frontières entre la Caroline

Anglais dans les colonies espagnoles, françaises, et dans leurs propres possessions d'Amérique et des Indes. Nombre auquel il faut ajouter . deux à trois cent mille noirs achetés en Afrique, et jetés dans l'Atlantique pendant la traversée* Les bénéfices bruts des marchands anglais sur ce nombre d'esclaves peuvent être évalués à quatre cents millions âe dollars. Encore, comme la moitié au moins de*; nègres exportés d'Afrique en Amérique étaient transportés sur des navires an}?lais, il faut remarquer que cette estimation est très - inférieure à toutes celles que donnent les statisticiens delà perversité humaine. » (Baacrofl : Hittoi/rê dêa ÉlaU-Unit, U 1I« p. 996.)

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et la Floride» ou celui des indemnités pendantes entre

le roi d'Espagne et la compagnie anglaise du Sud, ni les prétendues cruautés exercées sur Jenkins , qui déterminèrent entre les deux nations la rupture de 17âd. Ëlie n'eût pas éclaté si les marcliands anglais n'avaient voulu, à tout prix, forcer l'Espagne à souffrir une contrebande, dont la Jamaïque était devenue le refuge et l'entrepôt ; si, non contente du monopole de rimportation des nègres dans les colonies espagnoles qu'elle tenait du traité d'Ulrecht» la Grande-Bretagne n'avait résolu de confisquer à son profit tout le coaimerce espagnol, et si elle n'avait, depuis 1707, négligé aucun moyen pour y arriver.

C'est une justice à rendre à Wal pôle qu'il voulut la paix sincèrement et jusqu'au bout, c II ne faut, » répondait-il à William Piit, qui s'essayait à son rôle futur; c il ne faut pas grande habileté à un ministre « pour prendre telles mesures qui rendent une guerre

inévitable. Mais est-il beaucoup de ministres qui » aient connu l'art d'éviter la guerre, en faisant une » paix lionorable ?» Le cardinal de Fleury» déjà vieux, n'avait pas plus de goût pour la guerre. Il n'eût peutêtre pas sousclit lui-même à la promesse d'un secours de cinquante vaisseaux que le roi d'Espagne obtint de Louis XV. La promesse faite, il s'appliqua à en définir la véritable portée : ce n'était point, disait-il> le signal d'une déclaration de guerre à l'Angleterre. Le désir

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et le but de la France étaient de réconcilier les belligérants. Cependant la Franee« sans être liée par un traité particulier atec TEspagne, ne pouvait consentir à ce que les colonies de cette puissance tombassent entre les mains de l'Angleterre. Bile ne pouvait non plus accepter que celle-ci s'emparât du commerce entier des Indes. S*il ne le disait pas tout haut, Fleury pensait avec raison que l'agression de l'Angleterre donnait à la France, en raison des liens de famille qui l'unissaient à la couronne d'Espagne, le droit de surveiller et au besoin de déjouer les projets ambitieux et immoraux d'une rivàle commune.

Les choses restèrent en suspens jusqu'en 1744, année où Louis XV déclara la guerre à l'Angleterre» devenue ralliée de l'Autriche. La nouvelle oflicielle de cette déclaration n'était pas encore parvenue en Amérique quand les hostilités y commencèrent. Un déta-^ diement français du cap Breton surprit la garnison de Canseau, la fit prisonnière et détruisit la pêcherie et le fort. Les Indiens de Le Loutre avaient attaqué An- Bapolis» et n'en avaient été repoussés qu'avec peine. Aidée par les habitants de la provii^ce, fiançais d'origine, une deuxième tentative pouvait riéussir et l!Âcadie redevenir française. Les prisonniers de Ganscau avaient été conduits à Louisbourg. Renvoyés à Boston sur parole» ils donnèrent sur Louisbourg des détails qui firent naître obez le gouverneur du Massachusetts»

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Guillaume Shirley, l'idée de s'en emparer. Après quelque hésitation, la législature locale y consentit. New- York eifîvoya de raptillerie; la Pensylvanle cles provisions. Le Massachusetts, le Connecticut et le New-Hampshîre fournirent les hommes. La devise de ces derniers était celle d*Oglelliorpe, le fondateur de la Géorgie : « ne faut désespérer de rien avec le Christ pour chef. » Toutes ces forces réunies s*élevaient à quatre mille hommes. On avait demandé au comme* dore Warren, qui stationnait aux lies Sous-!e-Vent, le concours du plus grand nombre possible de ses vaisseaux. Mais, en l'absence d'ordres venus d'Angleterre, il crut devoir s'abstenir, et la petite armée, abandonnée à elle-même, se réunit à Canseau, sous le com« mandement suprême de Guillaume Pepperell, marchand du Maine.

M. Bancroft a tracé une peinture piquante et pitto* resque de cette armée improvisée. L'un proposait un équipage de ponts volants à laide desquels on escaladerait les murailles, même avant l'ouverture de Loule brèche. Un autre avait trouve un préservatif contre les mines. Un troisièine offrait à son général, aussi peu familier que lui avec la guerre, un projet de campementy d'ouverture des tranchées, de placement des bailcries. Shaley proposait d'armer, une centaine de petits bâtiments, de débarquer de nuit sur* le rivage, et, marchant sur la ville à travers les l'uurrés et les

ravins, d'enlever, par surprise, à la pointe du jour, la forteresse et les batteries ennemies. Le gros du corps expéditionnaire était composé de pêcheurs qui avaient apporté avec eux leurs instruments de pèche dans le but d'utiliser les loisirs du siège ; d'ouvriers, de bûcherons, de laboureurs, familiers d'ailleurs avec les armes à feu et les surprises nocturnes des Indiens; de gens d'église qu'accompagnaient généralement leurs femmes et leurs enfants. Les glaces du cap Breton chassaient en telles masses qu'elles rendaient les côtes inaccessibles, et retinrent plusieurs jours la flottille de la Nouvelle-Angleterre à Canseau. Tout à coup, par un ciel clair et un soleil brillant, l'escadre du commedore Warren apparut. Il venait précisément de décliner l'entreprise. Mais en même temps étaient arrivés d'Angleterre des ordres qui lui enjoignaient de prêter aide au IMassacluisetts. Aussi, ayant appris en mer rembarquement des troupes, avait-il fait route directement pour Canseau. Le lendemain neuf vaisseaux amenaient les forces du Connecticut*.

Le 31 avril , Texpédition arrivait en face de Louisbourg. C'était une place ceinte de hautes murailles, de fossés profonds, bastionnée et pourvue d'une nombreuse artillerie. Deux batteries dél'endaient le port : Tune placée sur une ile et forte de trente obusie.rs ; Tautre,

i. Bkiovrê du ÉkUi-Uniêf U II» p. âOSi.

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sur le rivage, dite la batterie Royale, et armée de trente eanoos de gros calibre. Les assiégeants n'avaient que dix-huit canons et trois niorliers. Us opérèrent avec succès leur débarquement» et poussant vivement les Français, ils ne s'arrêtèrent que devant la ville. Un de leurs détachements prenait position ie lendemain au nord-ouest du port. Pris de panique, les défenseurs de la batterie Royale l'abandonnèrent» enciouant leurs canons. Le lendemain, les Français essayaient vainement de la reprendre. Ignorants de toute règle de l'art militaire, les assiégeants n'avaient ni tracé de

zigzags , ni élevé d'é|)aulements. Iiisliiictivement , cependant» ils dressèrent des batteries revêtues de fascines. Pour les armer, il fallut, à raison du terrain impraticable qux voitures, mettre les pièces sur des traîneaux que les soldats, enfonçant dans la boue jusqu'aux genoux, transportaient à l aide de bricoles. « Le siège marchait ainsi à l'aventure. Les hommes » conuais^^aieiiL mal la stricte discipline; ils n'avaient » pas de campement régulier; dépourvus de tentes » pour les abriter des brouillards et des rosées, ils » logeaient dans des cabanes laites de gazon et de » branchages, et couchaient sur la terre. Le temps, > cependant, était beau, et l'atmosphère, ordinaire- » ment chargée de brumes épaisses, demeura, tout le » temps du siège, singulièrement sèche. Quand ils » n'étaient pas de service, les hommes passaient tout

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1 le jour en amusemeots, tirant à la cible, péchant, » chassant, et ramassant les projectiles ennemis. La

» faiblesse de la garnison, foi ta seulement de six cents » régaliere et d'un millier environ de miliciens bre-

t tons, interdisait les sorties. Les chasseurs, non moins > attentifs à Tennemi qu'au gibier, rendaient impos- » sibles les rorprîses par -terre, tandis opie la flotte de • l'amiral Warren gardait les approches par mer ^ » Le siège, cependant, n'avançait {ms. Quatre ou cinq attaques contre la batterie de Tile avaient échoué. Cet insuccès irrita les assiégeants. Quelques -centaines d'iioinmes de bonne volonté, sous le commandement d'un chef choisi par eux i entreprirent de renlever ^fraitamment. Mais leurs bateaux sont découverts. Un «feu vif repousse les assaillants dont une partie seulement peut descendre dans l'Ile. Après me heure de combat, ils sont obligés de regagner Jeurs embarcations» laissant soixante morts et une centaine de prisonniers aux mains des Français. De nouvelles batteries s'élèvent ; l'une contre la batterie* de Tiie» les autres contre la porte nord-ouest de Louisbourg. Leur feu est impuissant à ouvrir la brèche^ et on con • vient d'une attaque générale : Warren» avec ses vaisseaux, bombardera le corps de la place; les troupes de terre donneront en môme temps l'assaut à ia^ batterie.

L HkMn ÉMt-Um$, t. U, p. 1033.

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