CHAPITRE VI
Les Canadiens-Français. — La famille. — Gouvernement.— Législation. — Religion. — La langue française. — Les journaux. — La littérature canadienne. — Amour des Canadiens pour la France. — 1870. — Que deviendront les Canadiens ?
Le caractère le plus saillant de la race canadiennefrançaise est l’union intime qui réunit tous les habitants d’origine française. Les soixante-dix mille Français qui, en 1763, passèrent sous la domination anglaise, sont devenus quinse cent mille, el malgré cet accroissement, presque sans exemple, les Canadiens-Français, où qu'ils habitent, sont restés unis comme les membres d’une même famille.
C'est à leurs mœurs qu’il faut attribuer ce fait : les familles sont nombreuses, douze, quinze enfants sont chose commune, et il n’est pas absolument rare de voir des ménages ayant vingt-quatre et même vingt-six descendants. Dans ce cas, c’est le curé de la paroisse qui se charge du vingt-cinquième enfant, le nourrit, l’élève, pourvoit à son éducation, l'adopte en un mot.
Ces enfants, quand ils sont mariés à leur tour, ne quittent guère leurs parents ; ils s’établissent dans le
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voisinage et restent en communication constante avec la famille, de sorte qne le lien n’est jamais rompu, les intérèts sont les mêmes ct, le cas échéant, ils sont unis pour les défendre. C’est grâce à cette union que les Canadiens vaincus ont pu imposer leur volonté au vainqueur. |
Avec une opiniâtreté qui ne s’est pas démentie un seul instant, avec un courage héroïque, ils ont lutté pour obtenir les trois libertés qui sont la base de leur organisation sociale et les rendent pour ainsi dire indépendants : liberté politique, c’est-à-dire l’accès au parlement et aux charges du gouvernement ; liberté de conscience, c'est-à-dire le droit de pratiquer sans entraves leur religion et, ce à quoi ils attribuaient un prix énorme, l'emploi de la langue française dans les tribunaux, les conseils législatifs et les actes de l’état civil.
Le gouvernement du Canada est essentiellement parlementaire : un gouverneur général représente la reine; il est assisté d'un conseil privé et gouverne par l’entremise d’un conseil exécutif, composé de douze ministres.
Le pouvoir: législatif ‘appartient au sénat et à la chambre des communes.
Le sénat se compose de soirante-dix-sept membres nommés à vie par le gouverneur et pris en nombre variable dans chacune des huit provinces.
La chambre des communes compte deux cent six membres élus par les collèges de chaque province.
Chaque province est administrée par un lieutenantgouverneur; elle a ses ministres, son conseil législatif et son assemblée législative.
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Dans le gouvernement, dans le parlement et dans les tribunaux, les Canadiens-Français sont presque partout en majorité.
Les Canadiens-Français jouissent de la libre pratique de leurs lois civiles codifiées, en 1866, à l'instar du code civil français. La législation criminelle est la même que celle de l’Angleterre.
Au Canada, il n’y a pas de religion d’État, par conséquent pas de budget des cultes. Les Canadiens-Français sont essentiellement catholiques; s’il y a quelques protestants parmi eux, c’est la grande exception, et nous devons ajouter que malheureusement ils sont très mal vus par leurs compatriotes, quoique ceux-ci vivent en très bonne intelligence avec les protestants d'une autre origine que la leur.
Les Canadiens-Français entretiennent leurs pasteurs par des générosités, par des taxes en nature prélevées sur la propriété foncière et par une dime du vingtcinquième des récoltes ; de même que le prêtre se charge du ving!-cinquième enfant, le Canadien donne au prètre le vingt-cinquième du produit de sa terre.
Le clergé canadien est très riche par lui-même; cependant, les dons ne lui font jamais défaut, car rien n’est plus cher aux Canadiens-Français que leur église. Partout où ils forment ua groupe, ils transportent avec eux l’organisation paroissiale. Avant de construire une mairie, ils élèvent d'abord une église qui leur sert de salle de réunion en attendant que la petite colonie soit devenue plus prospère.
Comme leurs mœurs, surtout dansles villages, leur
religion a conservé beaucoup de la naïvelé des temps passés ; de même que les Bretons leurs aïeux ont sainte Anne d’Auray, les Canadiens-Français ont leur sointe Anne, à laquelle ils vouent un culle tout particulier ; le sanctuaire de la patronne du Canada est au petit village de Beaupré; on s’y rend de fort loin en pèlerinage. Sa fondation remonte à l’an 1658.
. Un habitant de Petit-Cap donna à l'un des prètres de Québec un petit coin de terre, à condition que celui-ci y commencerait une église, la mème année. Le gouverneur français d'alors posa la première pierre et l'édifice fut consacré à sainte Anne, la patronne des matelots.
On a souvent reproché aux Canadiens de parler un français dégénéré, une sorte de patois, plutôt que notre langue. « La vérité est que le Canadien des rives du Saint-Laurent n'a jamais parlé autre chose que la langue de Racine, sa seule et vraie langue maternelle, à lui léguée par ses ancêtres venus de la Vieille-France et qu’il conserve avec un soin jaloux, comme un joyau d’un prix inestimable. » |
La langue française, telle que nous la parlons actuellement en France, est la langue que parlent tous les Canadiens-Français sans exception. Et ce n’est pas là une des moins agréables surprises pour le Français en débarquant au Canada.
Voici ce que raconte à cet égard M. Gerbié :
« À bord du paquebot qui faisait la traversée de Liverpool à Québec, quelques Anglais s'étant informés de l’endroit où nous allions, et apprenant que nous nous rendions à Québec : « Ah ! dirent-ils, là vous trouverez
des descendants des anciens colons français. Ils sont peu nombreux, à la vérité, et parlent si mal votre langue que vous les comprendrez à peine. »
Entré en rade de Québec, nous ne tardâämes pas à débarquer, et aussitôt un grand garçon de s'approcher de nous et de nous dire :
— Vous faut-il une voiture, Monsieur ?
Sur notre réponse affirmative :
— Où sont vos bagages ?
A son allure tout à fait française et à son accent, nous crûmes avoir affaire à quelque cocher transplanté des bords de la Seine sur les rives du Saint-Laurent, et nous lui demandämes s’il y avait longtemps qu'il était au Canada.
— Mais je suis Canadien-Français, nous répondit-il.
— Ah !'et tous parlent comme vous ?
— Certainement , et nous sommes près de deux millions qui parlons de même.
Ce fut là, nous l'avouerons sans honte, notre première bonne leçon de géographie sur le Canada. »
Il y a plus : cette langue française, le Canadien s'efforce de la parler le plus purement possible, et l'on est forcé d’avouer qu’il s’acquitte de sa tâche avec le plus grand honneur. Les salons de Québec surtout ont tenu à rester le foyer conservateur de la vraie langue française ; et n’était certain puritanisme de langage, conséquence du contact continuel avec les Anglais, et qui fait qu'on trouverait d'un goût douteux, là-bas, les mille petits traits, épicés de sel gaulois, qui forment en France la menue monnaie de la conversation courante,
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