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n'était ce puritanisme, on croirait, en entrant dans un salon de Québec, pénétrer dans un des plus aristocratiques hôtels de Paris; c’est-à-dire au sein de toutes les élégances, de tous les raffinements de la civilisation, de toutes’ les bienséances du beau langage.
Ta grand nombre de Canadiens , surtout dans les
, — dans les villages on ne parle que le français — connaissent aussi l’anglais ; c'est là une de leurs supériorités sur les Canadiens - Anglais, qui dédaignent d'apprendre notre langue.
Au Parlemer , dans les tribunaux, les discussions ont lieu indifféremment en français ou en anglais, et les fonctionnaires sont tenus de connaître les deux idiomes. Tous les actes du gouvernement, ainsi que la Gazette officielle, sont rédigés en français et en anglais.
De cette facilité de parler les deux langues est résulté l'introduction ce certains anglicismes contre lesquels la presse et les maisons d'éducation font une guerre acharnée ; tous les hommes l{instruits du Canada, et ils sont nombreux, luttent pour conserver intactes la beauté et la pureté de notre langue !
Les Canadiens-Français sont puissamment secondés par les journaux et les littérateurs : les écrivains de talent sont nombreux au Canada, et leurs œuvres sont écritesetpenséesd'’unefaçon originale, qui leur est personnelle. M. Sylva Clapin, que nous avons déjà eu l’occasion de citer, compare la littérature canadienne à la littérature russe, Il n’y a pas si loin, après tout, des bords glacés de la Néva, aux rives enneigées de Saint-Laurent ; une nature hivernale à peu près identique et de mème
durée a pu influer également sur l'imagination et l'esprit des écrivains des deux peuples. « De bonne heure les écrivains canadiens reçurent et gardèrent l'impression de cette grandiose nature hivernale qu'ils avaient sous les yeux pendant cinq mois. Leur phrase se déroulait calme, imperturbable, souvent majestueuse , pleine de métaphores hardies, la plupart du temps respirant une extrème mélancolie, que parvenait bien rarement à secouer la pétulance du sang gaulois. »
Malheureusement, le cachet d'originalité qui faisait le charme principal de la littérature canadienne tend à disparaître chaque jour; ce changement est dû certainement à l'influence des productions de la France, les écrivains du Canada ont subi la séduction, et ils cessent d’être eux-mêmes pour devenir des copistes de nos auteurs à la mode.
C’est dans le journalisme surtout qu’on trouve le plus grand nombre de littérateurs; c'est là qu’ils font tous leurs premières armes. Cela s’explique par le fait que le livre est peu répandu; le journal et la revue le remplacent. Les hommes d'affaires, les artisans, les agriculteurs n’ont pas toujours le temps de lire un volume; mais ils trouvent tout ce dont ils ont besoin dans les journaux.
Le nombre des publications périodiques est considérable ; on ne compte pas moins de quarante journaux ou revues rédigés en français.
Cette situation particulière oblige chaque feuille à aborder tous les sujets, ceux purement littéraires, aussi bien que les questions politiques, économiques et so-
ciales. Tandis que dans beaucoup de pays la presse n’est que le reflet de l'opinion publique, au Canada, c'est le contraire; elle en est le guide. En un mot, les journaux sont la plus grande puissance du Canada.
La liberté de la presse est sans limite et sans contrôle; aussi, les polémiques y sont vives, les attaques poussées à fond, dépassant la limite de ce que nous voyons en France. |
« A côté des invectives violentes qui s’étalent parfois dans maints journaux canadiens-français, dit M. Sylva Clapin, les plats les plus épicés, servis journellement aux lecteurs du « Cri du Peuple » ou de « la Bataille, » paraitraient fades et refroidis. Seuls, certains rédacteurs des États-Unis, en temps d'élection présidentielle, pourraient peut-être lutter avantageusement sur ce terrain. »
Il est juste, cependant, de faire remarquer que, depuis quelques années surtout, les écarts regrettables que nous venons de signaler tendent à disparaitre. Les directeurs de journaux, ceux qui tiennent la tête de la presse canadienne, imposent à leurs rédacteurs plus de modération, les empêchent de s’engager dans des luttes peu courtoises, exigent d'eux une grande correction de style, et surtout font une guerre acharnée cux anglicismes qui menaçaient de dénaturer entièrement notre langue. Les feuilles parisiennes les mieux rédigées leur servent en cela de modèle.
Ce sont là, certes, autant d'indices des plus heureux et dont les Canadiens-Français ne sauraient trop se réjouir. La couleur locale y perdra bien un peu, mais
le prestige et la dignité de tous les citoyens y gagneront ; ce qui vaut bien la peine que les intéressés continuent dans la voie de réformes où ils se sont engagés.
Dans les arts, le goût naturel des Canadiens-Français est non moins accusé, et c’est encore vers l’art français qu’il est dirigé. Ils aiment beaucoup le théâtre ; malheureusement, ils ont peu d'occasions de fréquenter la scène française; presque toutes les pièces jouées le sont par des troupes anglaises ou américaines de passage qui pillent et estropient vutrageusement notre répertoire,
En peinture et en sculpture, les Caaadiens-Français ont produit des œuvres d'autant plus dignes d’être remarquées, que leurs auteurs se sont, pour la plupart, formés tout seuls.
Pour les Canadiens-Français, la langue est restée le trait d'unionentre la patrie nouvelle et la patrie ancienne, entre le Canada et la France, pour laquelle ils ont conservé une affection sincère; ils ne laissent du reste passer aucune occasion de la témoigner.
Lors des guerres du premier Empire, les journaux canadiens-français prirent hautement la défense de Napoléon I“ quand ils le virent tomber sous les coups de l'Angleterre; en 1870, la nouvelle de nos défaites trouva un douloureux écho dans le cœur de tous les Canadiens-Français.
— (C'est pour faire de l'opposition, s’écrièrent quelques sceptiques.
Les faits suivants répondront :
En 1866, une frégate française, La Capricieuse, entra en rade de Québec; c'était le premier navire français qui,
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depuis la cession du Canada, eut déplo yé les couleurs de la France sur les eaux du Saint-Laurent. Qui peut dépeindre l'enthousiasme qui s’empara des Canadiens- Français à la vue de notre pavillon ? Ce fut comme l'explosion d’un patriotisme trop longtemps comprimé ; seuls, les officiers et les matelots de La Capricieuse pourraient dire l'accueil que leur firent les habitants de Quévec. Il n’est pas jusqu'aux habitants des villages isolés qui ne voulurent venir contempler ces soldats de la France, de la mère-patrie. C’est ainsi que plusieurs Canadiens-Français allèrent s’enrôler pour combattre au Mexique à l’ombre du drapeau tricolore, et nous-mème, nous en avons rencontré plusieurs dans l’armée d’Afrique, alors que nous avions l'honneur d'en faire partie.
Plusieurs années s’écoulèrent sans qu'aucun navire de guerre français remontât le Saint-Laurent. Puis vint 1870.
L’anxiété fut grande au Canada, et ce fût une heure
navrante que celle où les Canadiens-Français apprirent à que le sort des armes nous avait trahis.
: Quand la France demanda à chacun de ses enfants a une obole pour libérer le territoire, les Canadiens-Fran- | çais furent les premiers à envoyer leur offrande, et depuis longtemps déjà la liste était close, que les dons arrivaient encore à Paris.
Et la démonstration faite au consuiat de France, à Québec, par les jeunes Canadiens-Français ! Nous en empruntons le récit à un poète canadien-français :
6... . + «+ « .« Or, tandis que la France, Jouant sur un seul dé sa dernière espérance,
Se roidissait ainsi contre le sort méchant,
Un poème naïf, douloureux et touchant,
S'écrivait en son nom sur un autre hémisphère. Tandis que d’un œil sec d’autres regerdaient faire — D'autres pour qui le France, ange compatissant, Avait cent fois donné le meilleur de so: sang — Par delà l'Atlantique, aux champs du nouveau monde Que le bleu Saint-Laurent arrose de son onde,
Des fils de l’Armorique et du vieux sol normand, Des Français qu'un roi vil avait vendus gaiement, Une humble nation qu’encore à peine née
Sa mère avait un jour, hélas ! abandonnée,
Vers celle que chacun reniait, à son tour
Tendit les bras avec un indicible amour!
La voix du sang parla; la sainte idolâtrie,
Que dans tout noble cœur Dieu mit pour la patrie, Le réveilla chez tous ; dans chacun des logis,
Un flot de pleurs brülants coula des yeux rougis ; Et, parmi les sanglots d’une douleur immense,
Un million de voix cria : Vive la France!
Sous les murs de Québec, la ville aux veilles tours, Dans le creux du vallon que baignent les détours | Du sinueux Saint-Charles aux rives historiques, Autour de vingt clochers se groupent vingt fabriques. C'est le faubourg Saint-Roch, où vit en travaillant
* Une race d'élite au cœur fort et vaillant.
Là surtout, ébraniant ces poitrines robustes,
Où trouvent tant d’écho toutes les causes justes, Retentit douloureux ce cri de désespoir :
La France va mourir !...
Ce fut navrant.
: Un soir, Un de ces soirs brumeux et sombres de l'automne Où la bise aux créneaux chante plus monotone, De ces donjons, à l'heure où les sons familiers De la cloche partout ferment les ateliers, La haute citadelle avec sa garde anglaise Entendit tout à coup tonner la Marseillaise, Mélée au. bruit strident du fifre et du tambour... Les voix montaient au loin; c'était le vieux faubourg
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Qui, grondant comme un flot que l'ouragan refoule, Gagnait la haute ville et se ruait en foule
Autour du consulat, où de la France en pleurs, Symbole vénéré, flottaient les trois couleurs.
Celui qui conduisait la marche, un gars au torse D'Hercule antique, avait, sous sa rustique écorce, Comme un lion captif grandi sous les barreaux, ‘4 Je ne sais quel aspect farouche de héros, $ C'était un forgeron à la rude encolure, Un fort ; et, rien qu’à voir sa calme et fière allure Et son regard honnête, et son grand front screin, On sentait battre là, du cœur sous cet airain. 11 s’avançga tout seul vers le fonctionnaire : Et, d'une voix tranquille où grondait le tonnerre, Dit : :
— Monsieur le consul, on nous apprend là-bas, Que la France trahie a besoin de soldats.
On ne sait pas, chez nous, ce que c’est que la guerre ; Mais nous sommes d’un sang qu’on n'intimide guère, Et je me suis laissé dire que nos anciens Ont su ce que c'était que les canons prussiens. Du reste, pas besoin d'être instruit, que je sache, Pour se faire tuer ou brandir une hache:
Et c'est la hache en main que nous partirons tous; Car la France, Monsieur... la France, voyez-vous...
I1se tut ; un sanglot l’étreignait à la gorge. Puis, de son poing bruni par le feu de la forge, Se frappant la poitrine, où son col entr'ouvert D'un scapulaire neuf montrait le cordon vert :
— Oui, Monsieur le consul, reprit-il, nous ne sommes Que cinq cents aujourd’hui ; mais, tonnerre ! des hommes Nous en aurons, allez !.... Prenez toujours cinq cents,
Et dix mille demain vous répondront: Présents!
La France, nous voulons épouser sa querelle,
Et fiers d'aller combattre et de mourir pour elle,
J'en jure par le Dieu que j'adore à genoux, L'on ne trouvera pas de traîtres parmi nous !..,
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Le reste se perdit... Car la foule en démence Trois fois aux quatre vents cria : Vive la France (1) !
Ces sentiments ont-ils changé chez les Canadiens- Français ? Non, et nous n’en voulons donner pour preuve que la campagne récente entreprise par la presse canadienne en faveur de notre armée attaquée par les journaux anglais, et la façon dont les Français qui vont au Canada sont reçus par leurs compatriotes de la France transatlantique.
Est-il possible de ne pas comparer les sentiments qu'éprouvent les Canadiens-Français pour la France, leur ancienne patrie, avec ceux qui animent les Américains pour leur ancienne patrie, l’Angleterre? Les uns ont abandonné le titre de colonie française parce que la France affolée les vendait pour prix de sa défaite; la mère-patrie les a rejetés de son sein. Les autres ont pris les armes contre la métropole; ils ont combattu pour ‘se séparer de l'Angleterre, et aujourd'hui une haine profonde divise les Yankees et les Anglais. Pour les Canadiens, la France c’est la patrie perdue qu’on aime et que l’on aimera toujours : pour les États-Unis, l’Angleterre c'est l’ennemi.
Mais, nous dira-t-on, comment concilier ces vives sympathies pour la France avec la loyauté à la couronne britannique ? Les Canadiens ont-ils donc oublié ?
Non, les Canadiens se souviennent. Mais le jour où la
(1) Nous avons cru devoir citer ce morceau en entier. Les sentiments d’ardent patriotisme qu'il respire feront passer sur la faiblesse de quelques-uns des vers.
France les a abandonnés, ils se sont trouvés dans cette alternative : accepter la domination anglaise, s'unir pour gagner le maximum de libertés possibles, et rester Canadiens-Français à l'ombre du drapeau de l’Angjleterre : ou bien, se jeter dans les bras des Étai-Unis, avec la certitude d'être absorbès, arnihilés, de perdre leur indépendance, et jusqu’au droit de parler leur langue; ils n’ont pas hésité. Pendant la guerre de l'Indépendance d'Amérique, alors que nous envoyions l'élite de notre jeunesse verser son sang pour créer les État-Unis, les Canadiens refusèrent d'écouter les promesses de Washington et de Franklin; car ils savaient que ces hommes étaient leurs pires ennemis, et ils se souvenaient des paroles de Franklin :
« La paix ne sera jamais assurée sur le continent amé.ricain, tant qu’il y aura des représentants de la race française. »
Voilà l’homme que, dans notre enthousiasme aveugle, nous avons glôrifié, que nous avons couvert de lauriers et que nous avons immortalisé sur la scène du Théâtre- Français.
Les Canadiens-Français ont montré un patriotisme plus éclairé que le nôtre.
En acceptant ia domination anglaise, ils évitaient un danger immédiat; plus tard, ils ont lutté et ils ont obtenu la constitution qui est la sauvegarde de leur nationalité et de leurs libertés au dedans et au dehors.
Voilà pourquoi les Canadiens-Français peuvent être à la fois les sujets loyaux de l’Angleterre et nos amis dévoués qui pleurent sur nos désastres, se réjouissent
de nos succès, s’enorgueillissent de nos gloires ; nos compatriotes et nos frères qui nous appellent pour aller grossir leurs rangs, pour aller renforcer chez eux l’élément français. S'ils ne manifestent point le moindre désir de faire partie de notre domaine colonial, c'est parce qu'ils savent que nous ne pourrions leur donner des libertés que nous ne possédons pas nous-mêmes.
Maintenant, quel avenir est réservé aux Canadiens- Français ? Quel sera ce peuple dont la population a vingt fois décuplé en sent-vingt ans? viendra-t-il un jour où, puissant par le nombre, il secouera pacifiquement le joug de l’Angleterre par le seul fait de sa volonté et se déclarera indépendant; ou bien, sera-t-il absorbé par les États-Unis ?
Sans doute, une nation qui s'est développéo de la sorte aspire à devenir un état indépendant; mais les Canadiens-Français ne sont pas encore assez nombreux pour cela ; les charges qui pèsent sur un peupl: indépendant sont trop lourdes encore. Ils ont du reste tout intérêt à ne s’émanciper que le plus tard possible, puisque l’Angleterre leur permet de progresser à leur aise. Leur avenir dépend donc de leur nombre : plus leurs rangs seront serrés, plus leur union sera forte, plus leur avenir sera brillant, plus grande sera l’influence qu'ils exerceront dans la confédération canadienne et dans les différentes provinces qui la composent.
Seront-ils annexés par les États-Unis ? Non, à moins qu’ils n’y soient contraints par la force des armes, à moins que les États-Unis leur garantissent les mêmes
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droits que l'Angleterre leur donne aujourd’hui. Et les Canadiens-Français savent bien que jamais ils ne les obtiendront, alors que dix millions d'Allemands, établis sur les territoires de l’Union, n’ont pu obtenir que l’allemand fût enseigné dans les écoles sur ‘e mème pied que l'anglais.
Quoi qu'il en soit, la nationalité canadienne-française subsistera toujours. Aujourd’hui elle est formée ; elle sait d’où elle vient, elle sait où elle va. Une race aussi fidèle à son passé, douée d'une force d'expansion aussi grande et d’une telle vitalité, peut regarder l'avenir avec confiance; pour elle il est brillant et plein de promesses,
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