CHAPITRE PREMIER
Découverte de l’Acadie. — Les capitaines desauvages. —Le baron de Saint-Castin. — Prise de Port-Royal — 1755. — Expulsion des Acadiens. — Cruauté des colons anglais. — Longfellow.
Les premiers Français qui s’établirent en Acadie furent un singulier mélange de matelots et de pêcheurs hivernants, de traitants aventuriers, d'artisans et même de cultivateurs, amenés successivement par les hommes entreprenants qui présidèrent à la fondation de cette colonie, et les coureurs de fortune qui, à diverses reprises, y tentérent la chance d'un nouvel établissement.
En 1604, M. de Monts vint s’établir dans la presqu'ile appelée aujourd'hui Nouvelle-Écosse, et qui portait alors le nom d'Acadie; il y créa Port-Royal, dans la baie de Fundy; deux ans après, M. de Poutrincourt y amena des colons, principalement des agriculteurs. Malheureusement, les côtes de l’Acadie étaient voisines de la Nouvelle-Angleterre et, à peine créée, notre nouvelle
colonie eut à subir les vexations des Anglais qui ont rempli sa courte histoire.
Dès 1613, sous un prétexte futile, le vanttainé Argall s'emparait de Port-Royal et le détruisait, ruinant ainsi les malheureux colons. Les habitants qui s'étaient réfugiés dans les bois eurent bientôt reconstruit leurs maisons de troncs d'arbres ; mais à la suite de cette invasion et durant un demi siècle ce malheureux pays resta en proie aux attaques continueiles des Anglaiset aux luttes qui s’élevaient entre les possesseurs de fiefs. Au début, l'Acadie était soumise au système féodal : en 1632, elle fut divisée en trois seigneuries dont les premiers titu-
laires étaient Razilly, Charlesde Saint-Etienne, chevalier de La Tour, et Nicolas Denys. Peu de temps après, Razilly mourut, et fut remplacé par d’Aulnay de Chamisay. Ces seigneurs étaient en désaccord constant pour la délimitation de leurs frontières et souvent ils en venaient aux mains. Une des luttes les plus sanglantes, fut celle de Chamisay et de La Tour.
Celui-ci ayant quitlé un instant ses domaines, Chamisay vint mattre le siège devant le château de La Tour, où se trouvait seule M"° de La Tour,avec quelques serviteurs ; la courageuse châtelaine repoussa l'attaque de Chamisay et le força à lever le siège.
Peu de temps après, il revint à la charge et s’empara du château après une lutte de plusieurs jours. Honteux d’avoir été tenu en échec par une femme et quelques paysans, il condamna toute la garnison à être pendue et força l'héroïque châtelaine à assister à l'exécution, les mains liées derrière le dos, ra corde au cou.
Les fatigues du siège, jointes aux émotions et à la douleur de voir ses serviteurs livrés au supplice, la firent tomber dans un tel état de lARBRAUE qu’elle mourut peu de temps après.
Privé de son domaine, M. de La Tour erra longtemps dans l'Amérique septentrionale. Ayant'appris la mort : de M. de Chamisay, il revint en Acadie et épousa sa veuve pour rentrer en possession de ses biens et acquérir ceux de son ancien rival. à
Ce n'est guère que de 1667, lorsqu’au retour des Stuarts en Angleterre l’Acadie nous fut rendue, que datent l'établissement sérieux et les progrès suivis de l’'Acadie. En 1671, le gouverneur, M. de Grandfontaine, fit exécuter un recensement; il ne se trouvait que quatre cents habitants dans toute la presqu'île acadienne.
Cette population, presque entièrement abandonnée à ses propres ressources, durant quatre-vingts ans ne reçut que deux cents émigrants de France; elle s’accoutuma de bonne heure à se suffire à elle-même, et montra, tant dans ses établissements agricoles que dans ses opérations militaires, un esprit d'entreprise et d'initiative tout particulier. Toujours en guerre avec les Anglais, les Acadiens prirent .promptement l'habitude de relancer l'ennemi jusque chez lui, las qu'ils étaient de voir sans cesse dévaster leurs terres et leurs récoltes. De concert avec les Abenakis, leurs alliés, ils couraient sus à l'Anglais sur mer comme sur terre, et rapportaient souvent de leurs expéditions un riche butin.
« L'un des chefs les plus notables de ces capitaines
de sauvages, comme on les appelait alors, fut un aven-
turier béarnais, le baron de Saint-Castin, type fortement accentué des colons aventuriers que la France jetait alors . sur tous les points du globe. Ancien capitaine au régiment de Carignan, qui venait d’être licencié au Canada après la guerre des Iroquois, l’existence de colon militaire en ce pays lui avait paru sans doute trop vulgaire et trop fade; il était venu s'installer dans les rochers abruptes où demeuraient les Abenakis.
« Brave, vigoureux, adroit à tous les exercices du corps, doué d’un esprit d'entreprise et de ressource, il devint en peu de temps l’idole de ses hôtes sauvages. Sa réputation s'étendit daus toutes les montagnes, et il épousa la fille d’un chef (1). »
A son appel, toutes les tribus de l’Acadie et des frontières de la Nouvelle-Angleterre déterraient la hache de guerre, et venaient Se ranger sous la bannière de Saint- Castin. Il vivait dans son petit fort de Pentagoët, à la manière des barons du moyen âge, entouré d’une cour d’aventuriers français qui avaient attaché leur fortune à la sienne.
Il retarda de trente ans l'installation des Anglais sur ces rivages, et les chroniques puritaines de l’époque sont pleines des hauts faits du Béarnais et de malédictions lancées contre lui.
Vers 1708, Saint-Caslin retourna en France pour recueillir un héritage, laissant sa tribu et son fort sous les ordres de son fils aîné. Celui-ci se montra le digne successeur de son père : bien après la cession de l’Acadie à
(1) Rameaux, La France aux colonies.
l'Angleterre, il continuait sa guerre de partisan, faisant de fréquentes incursions sur le territoire anglais. Un jour, cependant, il tomba dans une embuscade et fut pris par les Anglo-Américains. On ne sait comment il parvin à s'évader et à regagner la France ; toujours est-il qu’il y arriva fort à propos pour recueillir l'héritage paternel.
Il y a tout lieu de supposer que l'humeur vagabonde du baron de Saint-Castin ne put s’accornmoder de la vie tranquille dans le Béarn, car, en 1731, nous le retrouvons à la tête de ses Abenakis, guerroyant sur les frontières de l’Acadie.
C’est verscette époque seulement que les Acadiens abandonnèrent leurs expéditions pour se livrer à la culture ; un certain nombre de familles allèrent s'établir au fond de la baie de Fundy, à l’abri des courses et des expéditions anglaises, dans une contrée d’une grande fertilité, et y fondérent les plus riches et les plus populeuses paroisses de la Nouvelle-France : les Mines, Beaux-Bassins, la Grand-Prée.
Tandis que ces Acadiens s’installaient à l’abri d’un calme relatif, créaient des cultures, multipliaient les villages, les Anglais s'emparaient de nouveau de Port-Royal, et malgré les termes de la capitulation par laquelle le vainqueur s’engageait à respecter les demeures des habitant, la ville était détruite de fond en comble (1690). Les habitants l'eurent bientôt relevée de ses ruines. De cette époque à 1707, les Anglais attaquérent trois fois encore la petite ville ; deux fois ils furent repoussés avec des pertes terribles; mais à la troisième attaque, Port-Royal, com-
mandé par Subercase, dut capituler après une défense héroïque qui dura deux jours.
Les termes de la capitulation étaient des plus honorables :
« La garnison sortira en ordre de bataille, avec armes et bagages, tambours battant et couleurs au vent ; il lui sera fourni des navires et des vivres en quantité suffisante pour se rendre à la Rochelle ou à Rochefort. Elle emmènera six canons et deux mortiers à son choix.
« Les habitants qui demeureront dans le rayon de Port-Royal auront le droit de conserver leurs héritages, récoltes, bestiaux et meubles, en prêtant serment d’allégeance ;s’ils s’y refusent, ils auront deux ans pour vendre leurs propriétés et se retirer dans un autre pays, etc... »
La garnison française se composait de cent cinquantesix hommes, y compris les officiers ; les Anglais comptaient quatre mille combattants, marins et soldats.
Quand le commandant anglais Nicholson vit défiler devant lui la petite garnison amaigrie par de longs jeùnes, fatiguée par les travaux de la défense, il dut regretter de s’être tant pressé de signer la capitulation ; quelques
jours plus tard, Subercase et ses hommes se seraient rendus sans condition.
A cette époque, et malgré les pertes occasionnées par la guerre, la population de l’Acadie atteignait le chiffre de 1,484 habitants.
Après le traité d’Utrecht (1713), qui dotinait r Acadie à l'Angleterre, les cantons des Mines et de Beau- Bassin, situés près de l’isthme qui joint la Nouvelle- Écosse au continent, étaient restés français de fait; ils
étaient, par terre, en communication avec le Canada ; ils restèrent donc pendant -quarante-deux ans relativement tranquilles et comme en dehors des conflits.
Cette période de paix relative fut mise à profit par les habitants ; leurchiffre atteignait, 6452 dans les deux seuls cantons des Mines et de Beau-Bassin ; ils avaient désséché des marais, conquis sur la mer de grands territoires et transformé en .une contrée fertile ces régions naguère entièrement désolées.
Cet état de choses se prolongea jusqu’en 1755. Un recensement fuit vers cette époque donna le chiffre de 9,215 habitants. L’accroissement continuel de cette population ne laissait pas que d’inquiéter les Anglais; tout d’abord ils songèrent à contrebalancer l'influence française en fondant la colonie d’'Halifax, sur la côte sud-est; mais cette mesure ne leur parut pas suffisante pour calmer leurs inquiétudes, et surtout pour satisfaire leur haine contre les Acadiens. Exaspérés par la sympathie que ceux-ci conservaient toujours pour la France, les Anglais résolurent d'expulser complètement de la péninsule cette race si vigoureuse.
Le gouvernement britannique était, du reste, fortement poussé dans cette voie par le désir de s'emparer des magnifiques cultures créées par les Acadiens; la convoitise des colons de la Nouvelle-Angleterre était excitée par l’aisance qui régnait chez nos compatriotes.
C'est en 1755 qu'’eut lieu cette infâme et cruelle spoliation qui marquera d’une tache indélébile la gloire et l'honneur de l'Angleterre, tache dont elle ne pourra
jamais se laver aux yeux de la postérité, et qui, malheureusement, a plus d’un pendant dans son histoire.
La population de l’Acadie s'élevait à cette époque à seise mille âmes; huit mille avaient émigré déjà dans plusieurs directions. Le reste vivait paisiblement dans la presqu'ile, sur les terres qui les avaient vu naître, que leurs pères avaient défrichées, qu’ils cultivaient avec amour, donnant l’exemple de toutes les vertus.
« Leurs mœurs élaient extrèmement simples, dit Raynal. Il n'y eut jamais de cause civile ou criminelle assez importante pour être portée à la cour de justice établie à Anapolis (Port-Royal). Les petits différends qui pouvaient s'élever de loin en loin entre les colons étaient toujours terminés à l'amiable par les anciens. C'était les pasteurs religieux qui dressaient tous les actes, qui recevaient tous les testaments. Pour ces fonctions profanes, comme pour celles de l’église, on leur donnait volontiers la vingt-septième partie des récoltes. Elles étaient assezabondantes pour laisser plus de facultés que d’'exercices à la générosité. On ne connaissait pas la misère, et la bienfaisance prévenait la mendicité..……
« Dès qu’un jeune homme avait atteint l’âge convenable au mariage, on lui construisait une maison, on défrichait, on ensemençait des terres autour de sa demeure; on y mettait les vivres dont il avait besoin pour une année. Il y recevait la compagne qu’il avait choisie et qui lui apportait en dot des troupeaux. Cette nouvelle famille croissait et prospérait à l'exemple des autres. »
Une proclamation habilement rédigée convoquait, dans chaque paroisse, tous les habitants pour le 5 sep-
RE Ne ANS OR AMOR RER A SR TR NET ARE EP RE T
tembre 1755, à l'effet d'entendre une importante communication du gouverneur.
La ruse n'eut pas partout un succès égal: à Beau- Bassin, la population écouta la proclamation avec méfiance et la plupart des habitants s’enfuirent dans les bois. Les gens d’Anapolis n’attendirent pas non plusle dénouement du drame, et dès le premier jour se retirèrent dans les montagnes.
Dans le district des Mines, le plus riche et le plus populeux, les Anglais apportérent un tel luxe de précautions que le complot réussit parfaitement. Moins défiante, moins avancée peut-être, cette population répondit à l'appel du gouverneur. Pendant que les habitants étaient réunis dans l’église, le dimanche, à l'heure de la messe, les troupes les cernèrent ; on signifia à ces malheureux qu’ils étaient prisonniers de guerre, que tous leurs biens, meubles etimmeubies, étaient confisqués au nom du roi, excepté, toutefois, l'argent et les effets personnels, et que, le 10 septembre, ils seraient tous embarqués et transportés dans une colonie anglaise.
Cette affreuse nouvelle, tombant comme un coup de foudre au milieu de ces pauvres familles, les frappa de stupeur ; sans armes, sans défense, entourés de soldats, les Acadiens subirent la loi atroce du vainqueur.
« Le 10 septembre fut le jour fixé pour l’embarquement. Dès le point du jour les tambours résonnèrent dans les villages, et à huit heures le triste son de la
cloche avertit les pauvres Français que le moment de quitter leur terre natale était arrivé. Les - \dats entrèrent dans les maisons et en firent sortir tous les habitants
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