‹ Les Français en Amérique [microforme]Chapitre 30 sur 43 · RE NS D PT · texte numérisé non relu

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qu’on rassembla sur la place. Jusque-là, chaque famille était restée réunie et une tristesse silencieuse régnait parmi le peuple. Mais quand le tambour annonça l'heure de l’embarquement, quand il fallut abandonner pour toujours la terre où ils étaient nés, se séparer de leurs mères, de leurs parents, de leurs amis, sans espoir de les revoir jamais; emmenés par des étrangers, leurs ennemis; dispersés parmi eux dont ils différaient par le langage, les coutumes, la religion ; alors, accablés par le sentiment de leurs misères, ils fondirent en larmes et se précipitèrent dans les bras les uns des autres, dans un long et dernier embrassement.

« Mais le tambour battait toujours et on les poussa vers les bâtiments stationnnés dans la rivière. Deux cent soixante jeunes gens furent désignés d’abord pour être embarqués sur le premier bâtiment; mais iis s’y refusèrent; ils déclarèrent qu’ils n’abandonneraient pas leurs parents et qu'ils ne partiraient qu'au milieu de

. leurs familles. Leur demande fut rejetée, les soldats croisèrent la bayonnette et marchèrert sur eux; ceux qui voulurent résister furent blessés, et tous furent obligés de se soumettre à cette horrible tyrannie.

» Depuis l'église jusqu’au lieu d'embarquement, la route : lait bordée d'enfants, de femmes, qui, à genoux, au milieu de pleurs et de sanglots, bénissaient ceux qui passaient, faisaient leurs tristes adieux à leurs mars, à leurs fils, leur tendant une main tremblante qu'ils parvenaient quelquefois à réunir, mais que le soldai brutal venait bientôt Séparer.

» Les jeunes gens furent suivis par les hommes plus

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âgés qui traversèrent aussi à pas lents cette scène déchirante ; toute la population mâle des Mines fut jetée à bord de cinq vaisseaux de transport stationnés dans la rivière Gaspareaux. Chaque bâtiment était sous la garde de six officiers et quatre-vingts soldats.

» À mesure que d’autres navires arrivèrent,les femmes et les enfants y furent embarqués et éloignés ainsi en masse des champs de la Nouvelle-Écosse. Le sort aussi déplorable qu’inouï de ces exilés excita la compassion de la soldatesque même.

» Pendant plusieurs soirées consécutives, les bestiaux se réunirent autour des ruines fumantes, et serablaient y attendre le retour de leurs maîtres, tandis que les chiens hurlaient près des foyers déserts (1). »

Le nombre des prisonniers ainsi enlevés dans le distrit des Mines fut de quatre mille environ; c’est à-dire, tout ce que les émigrations dernières avaient laissé dans ce pays, car bien peu purent s'échapper.

Les Anglais brûlèrent dans ce seul district quatre cents maisons, cing cents étables ; enlevèrent deux mille bœufs, trois mille vaches, cinq mille veaux, six cents chevaux, douze mille moutons et huit cents porcs.

Les colons américains, qui depuis longtemps poussaient à cette mesure, se firent concéder les terres en plein rapport, ainsi que les nombreux troupeaux; aussi, n’avait-on rien négligé pour réussir dans ce canton. Il était plus riche que tous les autres.

Malgré les précautions prises par les Anglais, une

(1) Ney, Revue des Deux-Mondes, 1831.

certaine quantité d’Acadiens échappèrent à cette proscription en masse : les gens de Beau-Bassin se replièrent sur les gros bourgs de Mémérancouges, Pécoudiak et Chipoudy ; les habitants les recueillirent et se retirèrent avec eux dans les bois où M. de Boishebert vint bientôt les rejoindre, accompagné de quelques hommes armés.

Lorsqu'ils virent leurs maisons livrées aux flammes, une grande colère s’empara de ces malheureux ; n’écoutant que leur rage et leur désespoir, ils se jetèrent sur les soldats ennemis qui, rompus par cette furieuse attaque, durent se remburquer à la hâte, après avoir perdu quarante-cinq des leurs.

Ceux de Ja rivière d'Anapolis s’enfuirent dans les bois; ils étaient habitués de longue date à cette manœuvre; mais cette fois, ce ne fut pas un orage passager: après lequel on pouvait regagner les champs et relever ses maisons de bois. Les Anglais leur firent une chasse opiniâtre ; ils les traquèrent dans les fourrés comme des bêtes fauves. Une partie fut obligée de se rendre; les autres se réfugièrent vers le sud-est de la presqu'île, où les pêcheurs Acadiens les recueillirent.

« Là, pendant plusieurs années, ils parvinrent à cacher leur existence au milieu des inquiétudes et des privations, dissimulant soigneusement leurs petites barques, n’osant se livrer à la culture, faisant le guet quand paraissait un navire inconnu, et partageant avec

leurs amis, les Indiens de l’intérieur, les ressources précaires de la chasse et de la pêche. »

Cependant, la persécution s’apaisa; les Acadiens purent enfin profiter d’une certaine tolérance pour s’ins-

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taller ouvertement sur les côtes qui leur avaient servi de refuge.

C'est la position de ce: malheureux exilés qui a inspiré au poête américain Longfellow les vers suivants :

«Still stands the forest primeval ; but under the shade ofits branches, Dwells anothor race, with other customs and language.

Only among the shores of the mornfull and misty Atlantic,

Linger a few Acadian peasants, whose fathers from exile Wandered back to their native land to die its bosom.

In thc fisherman cot, the wheel and the loorn are still busy; Maiden still wear their norman caps and their kirtles of homespun And by the evening fire repeat Evangelines story

While from its rocky caverns the deap voiceü, neigbouring Ocean Speaks, and in accents disconsolate answers the wail of the forest.»

(Evangeline, Tale of Acadia. Longfellow.)

« La forêt vierge est encore debout; mais sous son ombre vit une autre race, de mœurs et de langage différents. De rares paysans Acadiens languissent encore sur les plages tristes et désolées du brumeux Atlantique; pour mourir sur la terre natale, leurs pères revinrent du pays de l'exil. Dans la cabane du pêcheur, le rouet et le fuseau tournent toujours; les jeunes filles portent leurs bonnets normands et leurs jupes tissées à

j | la maison. Le soir, auprès du feu, elles redisent l’histoire d'Évangeline, tandis que de ses cavernes rocheuses, l'Océan fait entendre sa voix profonde et répond, en accents inconsolables, au gémissement plaintif de la forêt. »

Tel est le triste épisode qui termine l’histoire de l’Acadie. Malgré la proscription, l’exil et les cruautés

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dont il fut victime, ce petit peuple a subsisté ; s'il n’habite plus les terres défrichées par ses aïeux, nous le retrouverons dans toute la région voisine plus fort, plus nombreux et pius français que jamais.

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