‹ Les Français en Amérique [microforme]Chapitre 35 sur 43 · LEE · texte numérisé non relu

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C'est dans la mauvaise fortune, dit-on, que s’éprouve le caractère des hommes et des peuples; celui des Acadiens montre assez combien il était vigoureusement trempé. Les qualités les plus saillantes du caractère des Acadiens sont la spontanéité de leur existence sociale, résultat de la grande liberté dans laquelle ils ont vécu; puis, une énergie, une ténacité admirables dans leurs entreprises ; enfin, et par-dessus tout, un attachement inébranlable à leur nationalité, à leur langue, à leurs coutumes, attachement qui leur a fait accomplir des sacrifices héroïques dont l’histoire offre peu d'exemples.

Le délaissement dans lequel les laissa toujours le gouvernement français, s’il les empêcha de prospérer comme ils l’auraient dû, eut au moins pour eux cet avantage, qu’il les mit dans la nécessité de pourvoir à tous leurs besoins, de se suffire à eux-mêmes. De là, un esprit de ressource et une puissance d'action qui ont sans doute été la cause de la vitalité dont ils ont toujours fait preuve.

Il est difficile de rétablir l’histoire intérieure de cette petite société; leurs archives, leurs documents ont été brülés ; les traditions ont été rompues par la dispersion même des habitants et l'ignorance forcée, où l’ont plongée

ses malheurs, a achevé de faire disparaître ses chroni-

ques écrites ou parlées. On ne peut guère juger ce qu'ils ont été que par ce qu’ils sont maintenant, et surtout par les souvenirs qu'ils ont laissés partout où ils sont passés.

« Ils ont été, en effet, plus remarquables encore comme peuple industrieux et agriculteur, qu'ils ne s'étaient distingués comme partisans militaires. Nous avons vu comment peu à peu les familles se portèrent au fond de la

baie de Fundy pour s’y livrer à la culture. Ce pays présentait, sur le bord de la mer, de vastes étendues basses et noyées en partie, mais qui renfermaient un sol d’une admirable fertilité. Comment les Acadiens furent-ils conduits à présumer les richesses de ces marais? Pourquoi s’atlachèrent-ils à la mise en culture difficile et dispendieuse deces terrains, tandis qu’il leur était aisé de défricher les hautes terres? C’est ce que nous ignorons; mais il est certain qu'ils y appliquèrent leurs efforts dès le principe, qu’ils continuèrent à se répandre le long des côtes et que jamais les cultures n’ont pénétré fort avant dans l'intérieur. »

Ce genre de travail n’était pas une médiocre entreprise ; il s'agissait d’endiguer la mer, à l'instar des Hollandais, d'établir des digues assez fortes pour résister à l’action incessante de la vague.

Pour établir ces digues, ils employèrent un mode de terrassement économique et solide. Il y a tout lieu de croire que c’est un secret qu’ils conservaient entre eux, car les Américains, qui les dépouillèrent de leurs propriétés, furent incapables de continuer et mème de réparer leurs travaux. Ils ne trouvèrent que la misère, là où les Acadiens vivaient dans l’aisance et même dansla richesse.

« Ces marais, entourésde digues ou abbaiïteaux, étaient le caractère essentiel et la base de toutes les colonies accadiennes. Elles conquirent ainsi de vastes terrains, poussant toujours sur la mer, et plaçant de nouvelles digues en avant des anciennes, si bien qu’Halliburton compare leurs marais à uneruche de miel entrecoupée de ses compartiments. »

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La Grand’Prée, au pied du village des Mines, avait été conquise ainsi tout entière sur l’Océun, pied à pied, et ells contenait deux mille cent acres (1.000 hectares)

La Grand'Prée et le cap Blomidon.

de terres, admirablement cultivées en herbes, en lin et en chunvre, qui pouvaient èure desséchées ou arrosées à volonté.

Leurs demeures s’élevaient sur les hauteurs, en vue des marais; les maisons en bois, couvertes de chaume, s'entouraient d’un petit verger, et le village tout entier,

L'ACABIE 197

la paroisse, s’encadrait de nombreux bouquets de saules qu'ils semblaient affectionner particulièrement .

Des routes nombreuses sillonnaient le pays ; ils avaient construit beaucoup de ponts, et ils circulaient en bateau dans l’intérieur de leurs marais, au moyen de pelits canaux menagés entre les digues. Tout démontre l’existence d’une nation économe et industrieuse. Lesautcurs anglais estiment que leurs cultures étaient parfaitement entendues, et disent qu’elles étaient dans un: Hight state of cultivation (haut degré de culture).

Ce mode d'agriculture suppose, non seulement des travailleurs habiles, mais encore une organisation intérieure assez compiète:la construction des digues, leur entretien, la réparation des irrigations, une certaine complication d'intérêts à protéger et à satisfaire ;tous les témoignages s'accordent à rendre hommage à la grande harmonie qui régnait parmi eux. Tous les écrivains qui ont parlé des Acadiens ont rendu témoignage du calme heureux et prospère de leur régime intérieur. Le poète américain Longfellow, qui a chanté les malheurs de l'Acadie, a fait une ravissante description de ceite petite société :

« Dans les terres de l’Acadie, sur les rives du bassin des mines, s'élevait, dans un heureux isolement, au milieu d’une vallée fertile, le petit village du Grand-Pré. De vastes prairies qui s'étendent à l’est donnent au village son nom et fournissent un pâturage à de nombreux troupeaux.

« Des digues, que les laborieux cultivateurs avaient élevées, et qu'ils maintenaient avec une constante sollici-

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tude, arrétaient les flots agités; mais, à des époques fixées, les écluses s’ouvraient et laissaient la mer se répandre dans les prairies...

« C’est là, au milieu de ces fermes, que reposait le village acadien. Ses maisons étaient solidement construites en charpentes de chène ou de noyer, comme celles que les paysans de Normandie bâtissaient sous le règne de Henri. Les toits en étaient de chaume; elles recevaient le jour par des lucarnes, et le pignon, formant un auvent au-dessus de la mrraille, protégeait et ombrageait la porte. Sous ce porche, dans les calmes soirées d'été, aux heures où le soleil couchant éclairait la rue du village & et dorait le faite des cheminées, les matrones et les jeunes filles, coiffées de leurs bonnets blancs comme la neige, ornées de leur jupon rouge, bleu et vert, se tenaient assises, tournant dans leur main la quenouille chargée de chanvre, qu'elles filaient pour les métiers; et de l'intérieur, les navettes venaient mêler leur bruit au bourdonnement des rouets, et aux chansons des jeunes filles.

« C’estalors que les laboureurs revenaientdes champs ; le soleil qui se couchait à l’horizon faisait place au crépuscule; bientôt l’Angelus se faisait entendre au beffroi, et l'on voyait s'élever au-dessus des toits du village des colonnes d’une fumée bleuâtre semblables à des nuages d’encens qui sortaient d’une centaine de foyers, séjours de paix et de bonheur.

« C'est ainsi que vivaient les simples cultivateurs Acadiens réunis dans l’amour de Dieu et de l’homme... Point de serrures à leurs portes, point de barreaux à

leurs fenêtres, leurs demeures étaient ouvertes comme le jour et comme le cœur de leurs maitres (1). »

Les Mines, avec son petit fortin de pierres et les maisons groupées autour de cette minuscule capitale, formait une petite ville avec notaires, médecins et négociants ; mais le plus grand nombre vivait dispersé dans la campagne ; du reste, il y a tout lieu de supposer que, comme au Canada, le prètre, à ses fonctions de pasteur, joignait celles d’officier de l’état civil, et souvent était l’ar-

bitre des différends qui pouvaient s’élever #ntre les ha-

bitants.

Le sentiment de la famille était tellement puissant chez les Acadiens, que les enfants, même quand ils étaient mariés et avaient constitué une famille à leur tour, ne quittaient point leurs parents; ils se groupaient autour de la maison paternelle et formaient ainsi des hameaux, quelquefois même des villages dont tous les habitants étaient alliés et portaient le même nom ; c’est ainsi que l’on retrouve les traces du village des Héberts, du Pont-aux-Buots, des Richards.

Ils vivaient ainsi dans la plus grande liberté, sans roi ni gouverneurs, n'ayant pour but que le travail et pour loi que les bonnes mœurs et l'amour du prochain.

Il semble, lorsqu'on relit l’histoire des jours heureux de ce petit peuple, que l’on soit transporté en plein âge d’or de la fable.

Leur industrie ne se bornait pas à la culture ; après

(3} Longfellow, Evangeline.

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leur dispersion, ceuxqui furent jetés sur les côtes arides des bords de l'Océan ou dans les îles du golfe, où la terre manquait, devinrent pêcheurs, et dans cette nouvelle carrière, ils apportèrent l’adresse, l'intelligence et la persévérance qui les avaient distinguésdansleurs travaux agricoles : ils devinrent les premiers pêcheurs du monde. Les moyens leur manquant pour acheter des navires, ils se firent constructeurs.

« Un pauvre matelot acadien n’est point embarrassé d'aller dans la forêt choisir les arbres nécessaires pour la construction de sa petite goëlette ; nul autre que lui et ses enfants n’y mettra la main, et le même bras qui aura façonné la quille et les membrures tiendra le gouvernail et commandera la manœuvre. Dépourvus de science, sachant à peine lire et écrire, presque sans capitaux, on en a vu d'assez hardis pour entreprendre la construction d'un navire de deux cents tonneaux, et, chose surprenante, ces navires, produits de l'intelligence et de l’adresse naturelle, ne le cédent en rien aux meilleurs voiliers qui sillonnent les eaux du golfe du Saint- Laurent.

Aujourd’hui, les Acadiens sont ce qu’ils étaient il y a un siècle : ils ont conservé religieusement les mœurs et jusqu'aux costumes de la viei’le France : ainsi les femmes portent la coiffe normande ou bretonne, la cotte et le mantelet.

Le type français des régions d’où partirent leurs ancêtres s’estégalement conservé d’une façon remarquable. Généralement, l’Acadien est de taille moyenne, trapu, vigoureux, à la chevelure noire et les yeux noirs ou bleus.

Mais les types que l’on rencontre le plus souvent sont ceux du Gascon et du Bearnais.

Leur situation matérielle s’est sensiblement améliorée, et bon nombre d’Acadiens sont à la tête d'importantes pêcheries : telles sont celles de la maison Robin et Cie et le Bouteillier de Paspebiac, dans la baie des Chaleurs; elles emploient une armée de pêcheurs et d'ouvriers, et leur flotte transporte le poisson salé sur tous les marchés de l’Europe et de l'Amérique du Sud. Cependant, intellectuellement, cette race ne s’est pas développée comme elle aurait pu le faire. Cela tient à plusieurs causes :

Les habitants des îles, c’est-à-dire le plus grand nombre, sont, pendant tout l'été, absorbés par les travaux de la pêche; l'hiver, ils sont enfermés chez eux , séparés du reste du monde par la banquise qui empêche l'accès de leurs côtes. Du mois de janvier au mois d'avril, non seulement les îles sont recouvertes d’une épaisse couche de neige, mais encore le détroit est gelé ; la seule communication que les habitants aient avec la terre, se fait par la malle; c’est un canot muni d’une double quille en forme de patins que dix hommes traînent sur la glace, le mettant à flot dès qu'ils trouvent un petit espace de mer libre.

Quelquefois un steamer construit d’une façon spéciale, et armé à l'avant d’un éperon d'acier, essaye de se frayer un chemin à travers l’épaisse couche de glace. Souvent, la glace est si épaisse que le navire ne peut la briser et reste emprisonné pendait des jours et des semaines, dérivant sous l'influence des courants et du vent. En

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1882, un de ces steamers, le Northern-Light, mit trois semaines pour aller de Pictou à Georgetown, une distance de vingt-cinq lieues environ. Le bâtiment, engagé:

Traineau attelé de chiens.

entre les glaçons, resta pris; quelquefois, le courant l’entraîrait près de la cé:*, mais pas assez près, cependant, pour qu'il pût se ravitailler, et les vivres manquaient. Ce n'est que quand toutes les cloisons des cabines furent brûlées pour entretenir un peu de chaleur à bord, et quand oneut dévoré le dernier biscuit, que, demi-morts de faim, les passagers purent atteindre le port.

Chaque année, à l'approche de l'hiver, les habitants voient se dresser peu à peu la terrible barrière qui va les séparer du monde pour cinq mois. Pendant cette longue séquestration, ils n'ont, pour toute distraction, que les courses en traineaux attelés de chiens, le patinage et la chasse aux phoques ou loups marins.

Cette chasse se fait de différentes manières :

Aux iles Madeleine, c'est une véritable industrie : les habitants capturent souvent dans une seule saison jusqu'à 30,000 de ces animaux ; leur poursuite prend quelquefois les proportions d’une véritable guerre, et c’est toujours un événement marquant dans la vie monotone de ces terres désolées.

La glace forme, autour des iles, une ceinture large de plusieurs kilomètres. Les phoques n’ont point d’endroits spéciaux pour atterrir ; ils apparaissent n'importe où. Des vedettes sont placées surles hauteurs avec mission d'explorer duregard le champ de glace et de signaler la présence des animaux dont ies corps noirs, se détachant sur Ja blancheur de la neige, sont visibles à une grande distance.

Aussitôt que l'apparition d’un troupeau est annoncée, les hommes accourent de tous les quartiers, armés de coutelas, de lances et même de bâtons ; bien souvent, entrainés par leur ardeur, quelques-uns s’aventurent au loin jusque sur des glaçons détachés; alors, survienne un coup de vent, et les imprudents sont emportés à la dérive.

Chaque année, plusieurs hommes périssent de la sorte. Il y a trois ans, trois malheureux furent ainsi

entraînés devant les yeux de leurs compagnons, impuissants à leur porter secours.

Une autre occupation hivernale des habitants est la construction de leurs bateaux de pèche : ils se rendent dans la forêt, abattent les arbres et font leur bateau ; puis, quand il est terminé, ils viennent demander à leurs voisins de les aider à le transporter jusqu’au rivage ; tout le monde s’y met,et bientôt le petit navire repose sur la glace, où il reste jusqu’au dégel ; il prend alors la mer tout seul. Cette opération donne lieu à des réjouissances qui se terminent par des danses et une distribution de rafraichissements d’où les boissons alcooliques sont sévèrement proscrites.

A Saint-Pierre et à Miquelon, où ies loups marins sont moins nombreux, la chasse se fait tout autrement et plus spécialement sur la petite Miquelon, ou Langlade.

Les loups marins viennent par bandes de cent à cent cinquante individus dans le grand barrachois de Langlade; ils atterrissent sur la plage et ÿ prennent souvent leurs ébats; mais ces animaux, que le voisinage de l’homme et les dangers qu'il leur fait courir ont rendus défiants, ne se hasardent sur la grève qu'avec d’infinies précautions. Longtemps avant d’aborder, ils inspectent le terrain, ne laissant voir à la surface de l’eau que leur grosse tête brune; ils sont alors fort difficiles à tirer, car, outre qu’ils ne présentent à la vue qu’une très petite partie de leur individu, il est toujours à craindre que la bête blessée, même mortellement, ne soit perdue pour le chasseur. Ilest donc préférable d’attendre qu'ils aient

pris terre; mais ils ne se laissent pas approcher, et au moindre danger, signalé par les mâles placés en vedettes sur les flancs du troupeau, ils se précipitent dans la mer et disparaissent sans retour.

C’est à ce moment que l’on peut les capturer à l’aide de Terre-Neuves qui, laissant fuir le gros de la bande, attaquent les trainards et les étranglent, avant qu'ils aient eu le temps de rejoinare l’élément liquide.

Un fermier, établi au Goulet de Langlade, possède une meute de ces molosses parfaitement dressés à ce genre de chasse, et, chaque hiver, il capture un nombre suffisant de loups marins, pour retirer un assez grand profit de la vente des peaux et de l’huile qu’ilen extrait.

En relation continuelle, pendant l'été, avec les marins anglais, les Acadiens mélangent au français un grana nombre de mots anglais. Ce fait n’a riende bien surprenant : n’ayantniinstituteurs, ni gens instruits parmi eux, les Acadiens restèrent longtemps sans recevoir d’instruction d'aucune sorte. Les Canadiens ne savaient pas au juste ce qu’étaient devenus leurs frères de l’Acadie; ils ne pouvaient leur venir en aide et, jusqu’en 1865, ils r’eurent jamais la possibilité de faire élever leurs enfants dans des écoles françaises.

A cette époque, le clergé catholique français du Nouveau-Brunswich fonda, à Memramcook, un collège où tous les cours étaient faits en français. Un deuxième collège se fondait, il y a quelques années, à Saint-Louis, également dans le Nouveau-Brunswich; mais cette institution ne tarda pas à être fermée, à la suite de difficultés survenues entre les professeurs français du collège et

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